‹ Contes de J. CazotteChapitre 8 sur 28 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Comment Troisbosses tendit ses panneaux, et comment ils lui réussirent.

L'apparition de la fée ne flatta pas d'abord le chasseur, non qu'il fût timide, mais cela lui donna des distractions qu'il n'étoit pas dans le cas de souhaiter. « Je suis, lui dit Troisbosses, une fée bienfaisante... — Ah! tant mieux, lui dit-il, vous venez fort à propos : sauriez-vous qui est cette belle personne dont je tiens le portrait? — C'est, reprit la fée, quelqu'un qui vous aimera tendrement... — Moi! dit Gracieux, et où avez-vous lu cela?... — Je le sais, répliqua-t-elle ; je sais même quelque chose de plus, c'est qu'il ne tiendra qu'à vous d'être heureux; mais il faut suivre mes conseils... — Comment ! les suivre ! dit Gracieux ; j'irois au centre de la terre... — Il ne faudra pas aller

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jusque-là, répondit la fée; je m'appelle la fée Tropbonne ; il y a longtemps que je mMntéresse à votre bonheur, et même si vivement, que je vous ai déjà ménagé un rendez-vous avec la belle que vous aimez ; mais soyez sage et discret, un rien peut vous perdre... — Un rendez-vous? reprit Gracieux; ah! quand serace, madame?... — Ecoutez, répondit la fée, un mot que j'ai à vous dire, et nous partons : il faut bien vous prévenir sur ce que vous devez faire... — Ah! s'écria-t-il, de grâce, madame, fiez vous-en à ma conduite; où faut-il aller?... — Mais quelle pétulance! dit la fée; vous gâteriez tout. Songez que la belle dont le cœur vous est destiné est sous les yeux d'une mère bizarre, misanthrope, qui déteste foncièrement le genre humain. Si vous êtes aperçu, vous perdez en un moment le fruit de mes bontés, l'espérance d'être heureux et la vie. Je veillerai autour de vous pour écarter les dangers qui pourroient naître... — Ah! que de bontés, madame! s'écria Gracieux; non, je donnerai tout le reste de ma vie à la reconnoissance : mais permettez que je donne quelques moments à l'Amour. »

La fée se rendit à ses instances, et le transporta sous le berceau de jasmin, où Riante s'étoit déjà rendue. Dès qu'ils s'aperçurent, la conversation s'anima : quoiqu'ils ne se fussent jamais vus, ils avoient bien des choses à se dire; mais comme ils parloient tous deux à la

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fois, et que Je ne les ai pas entendus, dispensez-moi de rien répéter; d'ailleurs les sentiments ne se peignent pas. Riante appela Gracieux son amant; il en fut transporté de joie, il se jeta à ses genoux, lui baisa la main, la rebaisa encore ; elle n'en fut point fâchée, elle ne lui dit point de se retirer : c'est ce qui fait douter si la pudeur est fille de la nature ou de l'éducation.

Au milieu de tous ces transports, si bien reçus et même partagés, quand, après s'être dit beaucoup, ces amants avoient encore tout à se dire, la fée enleva inhumainement le chevalier.

« Eh! où m'emportez-vous, madame? lui dit-il; que ne me laissiez-vous où j'étois? ou pourquoi m'y conduisiez-vous ? — Seigneur, lui répondit la fée, je faisois le guet à l'œil auprès du berceau où vous étiez; j'ai vu que quelqu'un s'en approchoit, j'ai craint que vous ne fussiez découvert : il y va de la perte de l'objet de votre amour : car je ne vous parle pas de la vôtre, elle vous toucheroit peu. Accordez-moi votre confiance, abandonnez-vous à ma conduite, demain vous reverrez l'aimable Riante... — Je reverrai Riante? dit Gracieux; ah ! madame, me tiendrez-vous parole ? ne sera-ce que demain? songez que je me meurs... — Il faut néanmoins vivre, » reprit la fée.

A ce propos, qui n'est pas trop consolant, si l'on veut, Gracieux entendit raison du mieux

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qu'il put. Le lendemain Troisbosses lui tint parole. Riante, qui par pressentiment s'étoit rendue au berceau de jasmin, vit son amant avec transport ; mais à peine eut-il le temps de lui dire par quel moyen, pourquoi^ et comment il Tavoit quittée la veille, que la fée les sépara. « Ah! lui dit Gracieux, pour le coup, madame, cela est cruel : à peine Tai-je entrevue. — Eh bien. Seigneur, je vais vous y conduire, reprit la fée, la mère de Riante vous découvrira, on vous séparera pour toujours. » Gracieux, après cette réponse, fut contraint d'en rester sur son désespoir.

La méchante fée goûtoit secrètement une maligne joie; elle voyoit approcher le temps de sa vengeance, et mettoit à profit les intervalles, en commençant de faire insensiblement le malheur de rinnocent objet de sa haine.

Pour comprendre quelque chose dans la conduite bizarre qu'elle tenoit, il faut savoir que son dessein étoit d'enflammer les deux amants l'un pour l'autre, de telle façon qu'ils fussent dans le cas de ne se plus reconnoître. A peine lui restoit-il huit jours pour conduire à fin cette intrigue ; elle faisoit en sorte que, se voyant si peu, ils ne s'expliquoient sur rien et se souhaitoient sans cesse. On sait combien les désirs s'irritent dans de telles circonstances. Il falloit que Troisbosses ne fût pas ignorante dans l'art d'amener en peu de temps une passion à un honnête point de maturité.

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Déjà pour la sixième fois elle avoit conduit Gracieux au rendez-vous, et Ten avoit tiré aussi mal à propos qu'il se puisse.

a Eh bien! vous voilà, madame, lui ditil, dès qu'il put parler; il semble que vous soyez jalouse du bonheur dont vous nous faites jouir; accordez-vous avec vous-même : ou retranchez-moi ces bontés cruelles qui ne font qu'augmenter mon malheur, et me laissez mourir; ou, s'il est possible, souffrez que je devienne heureux. — Que vous êtes injuste, seigneur ! reprit l'hypocrite d'un ton compatissant; ignorez-vous combien ces prétendues cruautés vous sont salutaires ? Mais vous exigez une dernière preuve du penchant que j'ai à vous servir, il faut vous la donner. Vous pouvez être sans cesse auprès de Riante...

— Je le pourrois ! s'écria Gracieux. — Oui, vous le pourriez, répondit la fée, puisqu'il dépend d'elle que cela soit... — Oh! si cela est, reprit-il, je suis sûr de mon fait...

— Vous avez, répliqua la fée, trop de vanité pour un amant délicat. Apprenez à quel prix vous pouvez être heureux. Riante possède une baguette qui rend invisible ceux qui la tiennent dans la main gauche; qu'elle vous la donne, vous serez sans cesse auprès d'elle, sans qu'on vous voie, sans même qu'on vous soupçonne. Mais Riante se dessaisira difficilement de ce trésor, le bonheur de sa vie en dépend, on lui a défendu de le confier à

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qui que ce soit. Après tout, vous n'abuserez pas de la confiance... — Oh! partons! dit Gracieux; Riante peut compter... » A ces mots, la fée, qui se doutoit de ce que Gracieux alloit dire, le transporta, sans l'entendre, au berceau de jasmin.

« Enfin, aimable Riante, dit Gracieux en s'avançant, il me seroit donc permis de passer ma vie auprès de vous! — Quoi! cela seroit possible! dit Riante. — Oui, cela Test, répondit-il ; la fée qui nous protège m'en assure, il ne vous en coûtera qu'un peu de confiance; le ciel m'est témoin combien je serois au désespoir de la trahir : hélas! je me trahirois moi-même; la baguette que vous portez peut me rendre invisible à tous les yeux. . . — Ah ! Gracieux, reprit Riante, c'est un conte que vous me faites... — Ce n'en est pas un, reprit Gracieux, l'essai va vous en répondre; prenez cette baguette de la main gauche. » La belle obéit. « Non, dit Gracieux, je ne vous vois point. » Et, en effet, il ne la voyoit point (notez, mesdames, que la fée lui avoit fasciné les yeux : ce n'est là qu'un tour de gibecière.) « Se pourroit-il, dit Riante, que ma baguette eût cette vertu ? Hélas ! on m'avoit bien dit de la conserver, que le bonheur de ma vie en dépendoit, puisque je ne peux vous voir sans elle... »

En disant cela, la belle se dessaisit de sa baguette, tant il est vrai que l'amour ne sait, rien refuser. Bientôt la scène changea de face;

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Troisbosses arracha la baguette des mains de Gracieux, et les transporta dans les airs. Elle reprit sa figure ordinaire; c'est la première mauvaise nouvelle qu'elle leur annonça; son aspect les glaça d'effroi. « Reconnois ton ennemie, dit-elle à Riante, insensée ! aurois-je donc travaillé pour ton bonheur? Va, suis-moi, tes disgrâces ne font que commencer. Et toi, dit-elle à Gracieux, malheureux jeune homme, éloigne-toi de ma vue, je f ai fait assez de mal en te mettant une passion inutile dans le cœur : je suis contente de moi. » En disant ces mots, elle s'abattit sur la terre, et, le laissant dans un pays inconnu, elle s'éloigna avec sa proie de toute la vitesse des esprits qui la portoient. Le joli petit caractère de femme ! y en auroit-il des copies?

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