‹ Contes de la familleChapitre 18 sur 31 · LE HAVRE-SAC, LE CHAPEAU BT LE CORNET · texte numérisé non relu

LE HAVRE-SAC, LE CHAPEAU BT LE CORNET

s'étaient fait construire une maison magnifique où ils vivaient dans le luxe et le plaisir. Lorsqu'ils virent arriver leur frère vêtu d'un habit en lambeaux, un chapeau tout râpé sur la tête, et un misérable havre-sac sur le dos, ils refusèrent de le reconnaître pour leur parent. Us Faccablèrent de railleries en disant:

— Tu te donnes pour notre frère qui a dédaigné l'argent et For en voulant poursuivre une fortune plus belle; ce frère-là reviendra sans doute dans un équipage splendide, avec le train d'un roi puissant, mais non sous l'extérieur d'un mendiant.

Et ils le jetèrent à la porte. Notre homme entra dans une violente colère, et frappa sur son havre-sac jusqu'à ce qu'il eût cent cinquante hommes rangés en bataille à ses côtés. Il leur ordonna d'entourer la maison de ses frères ; deux soldats furent chargés de prendre des baguettes de noyer et d'aller leur en donner sur les reins jusqu'à ce qu'ils eussent bien appris qui il était. Un grand vacarme s'éleva; la foule accourut et voulut porter secours aux deux malheureux frères, mais les soldats opposèrent au zèle de ces braves gens une barrière infranchissable. La nouvelle de cette violence ne tarda pas à parvenir jusqu'aux oreilles du roi qui en fut fort irrité, et envoya un capitaine avec sa troupe sur le lieu du rassemblement. Mais notre homme n'eut que quelques mots à dire à son havre-sac pour avoir bientôt une force supérieure à celle du capitaine» qui ftit contraint de battre en retraite avec ses gens passablement

maltraités. Quand le roi apprit cet échec,, il s'écria :

— Nous finirons Wen par mettre ce drôle à la raison!

En conséquence» le jour suivant il envoya contre lui un détachement considérable, mais qui fut encore plus maltraité que celui de la veille. En eflfet, notre honune n'eut pas de peine à improviser une troupe plus nombreuse que celle du roi ; puis il tourna deux ou trois fois son chapeau autour de sa tête, et les coulevrines se mirent à jouer si bien, que les soldats du roi s'enfuirent en désordre, laissant beaucoup des leurs sur la place.

— Abintenant, dit le vainqueur, je n'accorderai la paix qu'à la condition que le roi me donnera sa fille et que j'administrerai moi-même, en son nom, tout le royaume.

— La nécessité est une loi rigoureuse, dit le roi à la princesse ; je n'ai pas d'autre parti à prendre que d'accepter -ses conditions, si je veux avoir la paix et conserver ma couronne; il faut que tu sois son épouse.

Les noces furent célébrées.

Cependant la princesse voyait avec peine que son époux n'élait qu'un homme du commun, qu'il portait un chapeau tout râpé, et qu'il ne voulait pa&tpiilter son misérable havre-sac . Elle se serait volontiers débarrassée de lui, et elle pensait nuit et jour au moyen d'y parvenir. L'idée lui vint que sa puissance merveilleuse avait peut-être sa source dans ce havre^sac* Pour s'en assu-

LE HAVRB-SAG, LB GHAPSÀU £T tB GORMEt. 143

rer , elle eut recours à la ruse ; elle le combla de caresses et lui dit :

— Pourquoi ne te débarrasses*tu pas de ce yilain hayrensac? il te sied si mal que je rougis de te le voir.

— Chère en&nt, répondit41, ce havre-sac est mon trésor le plus précieux; tant que je le posséderai, je ne craindrai aucune force au monde.

Et il lui raconta la vertu magique dont il était doué.

Alors la princesse lui passa les bras autour du cou comme pour F^mbrasser, lui détacha adroitement le havre-sac de dessus les épaules et s'enfuit. A peine futelle seule , qu'elle frappa sur l'objet magique et ordonna aux soldats qui se présentèrent aussitôt d'aller s'emparer de leur premier maître et de le mener au palais du roi. Ils obéirent, et c'en aurait été fait de notre homme s'il n'avait eu sur la tête son chapeau merveilleux. Dès qu'il put se servir de ses mains, il fit faire deux ou trois tours à sa coiffure, et soudain éclatèrent les coulevrines, qui firent place nette autour de lui, si bien que la princesse se vit forcée de venir implorer sa grâce. Elle versa tant de larmes et fit de si belles promesses, que son époux se laissa toucher.

Depuis ce moment elle joua si bien la tendresse, qu'elle ne tarda pas à surprendre de nouveau sa confiance. C'est ainsi qu'elle apprit que celui qui lui déro-^ berait son havre sac, ne pourrait rien contre lui aussi longtemps qu'il conserverait son chapeau.

En possession de ce secret, l'épouse perfide attendit

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qu'il fût endormi, lui déroba son chapeau et le fit jeter à la porte du palais. Mais notre homme possédait encore son cornet magique, et dans sa colère, il y souffla de toutes ses forces. Aussitôt tout croula à l'entour, murs, citadelles, villes et villages, et le roi et la princesse roulèrent écrasés sous les rames. Et s'il ne s'était point arrêté pour prendre haleine etqu'U eût soufflé une seconde de plus, le monde entier se serait écroulé, et il ne serait plus resté pierre sur pierre.

A partir de ce moment, personne ne tenta plus de lui résister, et il se déclara roi de tout le pays.

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jiN roi chassait un jour dans une grande forêt; il ^ s oublia si bien à la poursuite d'im cerf, que pas s^undeses gens ne put le suivre. Quand vint le soir, s'étant arrêté, il regarda autour de lui, et s* aperçut qu'il s* était égaré. 11 chercha une issue, mais sans pouvoir la trouver. Enfin il vit une vieille femme à la tête branlante, qui s'avançait vers lui ; cette femme était une sorcière.

— Ma bonne femme, lui dit le roi, pourriez-vous m'indiquer le chemin qui conduit hors de cette forêt!

— Oui, Sire, répondit la vieille, mais à mie condition ; et si Vous ne la remplissez pas, vous mourrez de faim dans ces lieux.

— Quelle est cette condition? demanda le roi. La vieille reprit :

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— J*ai une fille donl vous ue Irouveriez pas la pareille en beauté, et qui est digne de devenir reine ; consentez à la prendre pour épouse, et je tous enseignerai la route qui conduit hors de la forêt.

Le roi répondit oui, dans Tinquiétude de son cœur, et la yieille le mena dans sa maisin, où sa fille était assise près du feu.

Celle-ci accueillit le roi comme si elle s'attendait à sa visîteV et il vit bien qu'elle était belle en effet ; pourtant elle ne lui plut pas, et il ne put la regarder sans un secret effroi. Lorsqu'il eut feit monter la jeune fille en croupe sur son cheval , la vieille lui montra le chemin, et il revint dans son château royal, où la noce fut célébrée.

Le roi avait été déjà marié une fois, et il a^ait de sa première femme sept enfans, six fils et une fille, qui lui étaient chers par-dessus toute chose. Dans là crainte que leur belle^mère n'eût pas pour eux les bons traitemens que désirait son cœur, il les conduisit dans un château situé au milieu d'une forêt. Ce château se trouvait là comme perdu, «t le chemin qui y conduisait était si difficile, que le roi lui-même n'aurait pu le découvrir. Mais une fée lui avait donné un peloton doué d'une vertu mystérieuse : il n''avait qu'à le jeter devant lui en partant, et le peloton, se déroulant de lui-même, lui indiquait la route.

Cependant le roi allait si souvent visiter sescher»en* fans, que la reine ne tarda pas à remarquer son absence.

US& SIX evGrcBs. 147

La curiosité s*einpara d'elle^ et elle Toulut savoir le motif qui conduisait son mari seul dans la forêt. A force d'or, elle gagna les valets qui lui révélèrent son secret ainsi que la vertu magique du peloton de^l.

Dès lors elle n'e^it point de repos, quelle n'eût découvert l'endroit ofi le roi cachait ce peloton ; quand ellePeu^ enfi^ trcMivé, elle fit de petites chemises de lin blanc; et comme. sa mère lui avait, enseigné l'art de la sorcellerie, elle eut soin d'y coudre un charme.

Or, un jour que le roi était allé à la chasse, elle prit les petites chemises, et se dirigea vers la forêt dont le peloton lui indiqua les détours.

Les enfans» .voyant de loin s'approcher quelqu'un, crurent que c'était leur père, et coururent tout joyeux à sçi rencontre. Alors la reine jeta autour de chacun d'eux une des petites chemises, et ces chemises n'eurent pas plutôt touché le corps des en£ms, qu'ils se changèrent en cygnes, et prirent leur vol au-dessus de la forêt. Satisfaite du succès de sa ruse, ei croyant être délivrée de ses beaux-fils, la reine s'empressa de retourner ai| palais ; mais la petite fille n'avait pas couru avec ses frères à la rencontre delà reine, et celle-ci n'en savait rien.

Le jour suivant, le roi se rendit dans la forêt afin de visiter ses encans, et il ne trouva que sa fille.

— Où sont tes firères?

— Hélas! mon bon pèi^, ils sont partis et m'ont laissée seule.

l^uis la petite fille raconta au roi comment, de sa lenêlre,elle avait vu ses frères se transformer en cygnes et prendre leur vol au-dessus des arbres. Elle lui montra même les plumes tombées de leurs ailes dans la cour, et qif elle avait eu soin de ramasser.

Le roi s'abandonna à sa douleur, mais la pensée ne lui vint pas que la reine eût pu commettre une si méchante action; cependant comme il craignait de perdre encore sa fille de la même manière, il voulut l'emmener avec lui. Mais celle-ci avait une si grande peur de sa belle-mère, qu'elle supplia le roi de la laisser encore cette nuit dans laforét.

Quand le roi fut parti, la pauvre enfant se dit en elle-même :

— Puisque j'ai si peu de temps à rester ici, je veux aller à la recherche de mes frères.

Dès que la nuit fut venue, elle s'échappa du château et s'enfonça au beau milieu de la forêt. Bile marcha ainsi, sans s'arrêter, pendant toute la nuit et tout le jour suivant, jusqu'à ce qu'elle se sentît près de tomber de fatigue. En ce moment, elle aperçut une cabane d'un aspect sauvage; elle y entra et trouva une chambre avec six petits lits ; mais elle n'osa se placer dans aucim de ces lits ; elle se glissa sous l'un d'étfif, et s'étendit sur la pierre, dans l'intention d'y attendre le jour.

Cependant lorsque le soleil fut sur le point de se coucher, elle entendit un frémissement, et aperçut six

cygnes qui s'étaient introduits par la fenêtre. Ils se mirent à se souffler mutuellement sur le corps, et leur souffle fit tomber toutes leurs plumes, et leur enveloppe de cygne devint souple et flottante comme une chemise. En ce moment , la jeune fille reconnut ses frères; elle tressaillit de joie, et s'empressa de sortir de dessous le lit. La joie des frères ne fut pas moins grande quand ils virent leur sœur, mais cette joie fut de courte durée.

— Tu ne peux pas rester ici, lui dirent-ils; cette cabane est un abri de voleurs ; s'ils t'y aperçoivent à leur retour, ils te tueront.

— Ne pourrlez-vous donc point me défendre ? demanda leur sœur.

— Non, répondirent-ils, car nous ne pouvons dépouiller que pendant un quart d'heure, chaque soir, notre forme de cygnes et revenir à notre état naturel ; après quoi, force nous est de reprendre nos plumes.

Leur sœur se mit à pleurer et leur dit encore :

— Ne serait-il pas possible de vous rendre la liberté?

— Hélas ! non, répliquèrent-ils, les conditions decette délivrance sont trop difficiles à remplir : il faudrait pour cela que tu restasses pendant six ans sans parler et sans rire, et que tu nous fisses en outre durant cet intervalle six chemises composées avec des marguerites. Si im seul mot sortait de ta bouche, ton dévouement deviendrait inutile.

A peine avaient-ils prononcé ces mots, que le fatal

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quart d^heure étant écoulé, ils prirent leur forme de cygnes et s'envolèrent par la fenêtre.

Cependant la jeune fille résolut de délirrer ses frères, dût-il lui en coûter la vie.

Le matin du jour suivant elle sortit, rassembla des marguerites et se mit à les coudre. Elle ne se permettait de parler à personne ; quant à rire, elle avait le cœur trop triste pour cela : elle ne levait point les yeux de dessus son ouvrage.

Il y avait déjà longtemps qu'elle s'appliquait de la sorte, lorsque le roi de cette contrée et toute sa suite occupés à chasser dans la forêt, arrivèrent au pied de la tour où la jeune fille était montée.

— Quies4u? lui crièrent les gens du roi.

^ Mais elle ne répondit pas.

— Descends vers nous, reprirent-ils, nous ne vou- ' Ions pas te faire de mal.

Elle secoua la tête pour toute réponse. Puis, comme les chasseurs continuaient à la presser de questions, elle leur jeta son collier d'or, pour se débarrasser ainsi d'eux. Mais ils ne lâchèrent point prise; de sorte qu'elle leur jeta aussi sa ceinture, et comme cela n'y &isait rien encore, elle leur jeta ses jarretières, et successivement tout ce qu'elle avait sur elle et dont elle pouvait se passer à la rigueur ; si bien qu'il ne lui resta plus à la fin que sa chemise. Mais les chasseurs ne consentirent pas à partir ; ils montèrent à la tour, enlevèrent la jeune fille et la conduisirent en présence du roi.

Celui-ci demanda:

— Qui es-tu, et que fais-tu sur cette tour?

Mais elle ne répondit pas.

Le roi réitéra sa question dans toutes les langues qu'il connaissait; elle ne répondit pas davantage.

Cependant elle était si belle que le cœur du roi se sentit ému et qu'il conçut pour elle un grand amour. Il entoura la jeune fille de son manteau, la fit monter devantlui sur son cheval, et la conduisit dans son palais. Là il lui fit revêtir de riches vélemens, et elle rayonna dans sa beauté comme le jour dans son éclat. Mais on cherchait en vain à lui arracher une parole. Le roi la fit asseoir à table à son côté, et ses manières gracieuses ainsi que sa modestie lui plurent tant, qu'il ne voulut plus avoir d'autre épouse, et que quelques jours après, il se maria avec elle.

Le roi avait une méchante mère à qui ce mariage déplut, et qui s'exprima méchamment sur le compte de la jeune reine.

— Qui sait d'oii vient cette fille dont la bouche n'a pas un mot à dire ! elle n'est pas digne d'un roi.

Un an après, la reine mit au monde son premier enfant ; la vieille marâtre le lui déroba, et pendant que la reîûe doi*mait , lui barbouilla la bouche de sang. Puis elle alla trouver le roi, et accusa la pauvre reine d^étre uœ anthropophage. Le roi ne voulut point la croire^ ni soufllrir .qnoft fît le moindre mal à sa femme.

Quant à celle-ci, elle était toujours assise, occupée à coudre ses chemises, sans penser à autre chose.

Peu de temps après, lorsqu'elle devint [mère pour la seconde fois, la méchante marâtre lui joua encore le même tour, mais le roi ne pouvait se résoudre à croire cette calomnie.

— Elle est trop bonne et trop 'pieuse , dit-il, pour commettre une pareille action ; si elle n'était pas muette, et qu'il lui fût possible de se défendre, son innocence éclaterait bientôt au grand jour.

Mais au troisième enfant qu'eut la reine, et que la méchante vieille fit disparaître comme les précédens, en renouvelant ses accusations injustes, le roi ne put faire autrement que de dénoncer la pauvre femme silencieuse à la justice, et la malheureuse fut condamnée à périr par le supplice du feu.

Quand arriva le jour de l'exécution, il se trouya que c'était précisément le terme des six années pendant lesquelles la reine ne devait ni parler ni rire , et qu'elle avait ainsi délivré ses chers frères du charme qui pesait sur eux.' Les six chemises de marguerites étaient terminées; seulement la manche gauche manquait encore à la dernière.

Au moment où l'on vint prendre la condamnée pour la conduire au supplice, elle plaça les chemises sur son bras, et quand elle fut parvenue au sommet du bûcher, et qu'on se disposaità mettrelefeu aux&gots, elle jeta les yeux autour d'elle, et aperçut six cygnes qui

volaient dans Fair de son côté. Elle comprit que sa délivrance approchait, et son cœur palpita de joie. Les cygnes battirent des ailes autour d'elle , et s'approchèrent successivement, de manière à ce qu^elle pût leur passer les chemises autour du corps. Dès que cela fut fait, leurs plumes tombèrent, et elle vit ses frères debout à ses côtés, brillans de jeunesse et de beauté ; seulement le bras gauche manquait au plus jeune , qui avait à la place une aile de cygne. Ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, et se donnèrent mille baisers. Puis la jeune reine s'avança vers le roi qui était resté tout ébahi, et lui adressant la parole pour la première fois :

— Maintenant, cher époux, lui dit-elle, il m*est permis de parler et de vous prouver que je suis innocente, et qu'on m'a calomniée lâchement.

Puis ellelui raconta par quelle ruse la vieille lui avait enlevé ses trois enfans pour les cacher.

Alors on alla les chercher, à la grande satis&ction du roi ; et la méchante marâtre expia son crime , car on la lia à la place de sa victime sur le bûcher, ou son corps fut réduit en cendres.

Quant au roi et à la reine, ils vécurent longtemps paisibles et heureux, a^ec leurs six frères et leurs trois enfans.

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liB ROI BEC-DE-CSRITB.

itN roi avait une fille d'une beauté admirable, ^ mais orgueilleuse et vaine, au point qu'elle dé- ^ daignait tous les prétendans. Elle les rejetait les uns après les autres, et même elle se perniettait sur leur compte toutes sortes de plaisanteries déplacées. Il arriva qu'un jour le roi fit éttnoncer une grande fêtç à laquelle il invita, à plusieurs lieues à la ronde, tous les jeunes gens qui étaient encore à marier.

Quand ils furent arrivés, on les fit ranger par ordre de naissance et de dignité : les rois d'abord, puis les princes, puis les ducs, puis les comtes et les barons, enfinles nobles. Cela fait, la princesse fut conduite à travers les rangs, mais elle trouvait quelque chose àcritiquer dans chacun des prétendans. L*un était trop gros:

• — C'est un tonneau à vin, dit-elle.

iB ROI BEC-DE-6RITE. 155

L!aidre était trop grand :

-*-^ Grand et efflanqué comme un balai.

Le troisième était trop petit :

— Cotirt et gros, rime à lourdeaii .

Le quatrième était trop pâle :

— La pâle mort I

Le cinquième était trop rouge :

— Coq de bataille.

Le sixième n'était pas assez droit :

— Bois, vert qui a séciié derrière le poêle !

C'est ainsi qu'elle trouvait à exercer sa malice aux dépens de tout le monde; mais un roi qui se trouvait placé en tète, attira surtout ses plaisanteries : le tnenton (kl rire avait poussé un peu de travers.

— Eh 1 s'écria-t-elle en riant, celui-ci a un menton qui ressemble à un bec de grive.

Et à partir de ce moment, le pauvre roi ne fut plus nommé que Bec-de -grive.

Cependant le vieux roi, voyant que sa fille ne songeait qu'à se moquer des gens, et qu'elle dédaignait tous les partis qu'il avait pris la peine de rassembler, entra dans tine telle colàre, qu'il jura que la princesse épouserait le premier mendiant qui se présenterait à la porté du palais.

Quelques jours plus tard, un musicien ambulant s'arrêta sous les fenêtres, et se mit à chanter en^demandant l'aumône. Le roi l'ayant entendu, 'ordonna qu'on le fît monter; Bientôt après, entra le musicien, sale

et déguenillé ; il chanta devant le roi et la princesse, et quand il eut fini, il se recommanda à leur générosité.

— Ton chant m'a fait tant de plaisir, dit le roi, que je yeux, en récompense, te donner ma fille pour femme.

La princesse fut saisie d*effi:oi, mais s*adressant à elle, le roi ajouta :

— J*ai M serment de te donner au premier mendiant qui se présenterait, et je dois tenir ma parole royale.

La princesse eut beau se récrier, on alla chercher un prêtre, et elle dut, à Finstant même, donner sa main au pauvre musicien. Quand la cérémoniç fut terminée, h roi lui dit :

— Maintenant, il ne convient pas que tu demeures plus longtemps dans mon palais; tu peux partir avec ton mari.

Le mendiant l'entraîna, et ils arrivèrent bientôt dans un grand bois. La princesse demanda :

— Hélas ! à qui appartient ce joli bois?

— Il appartient au roi Bec-de-grive; il serait à toi si tu avais accepté sa main.

— Hélas! malheureuse que je suis, pourquoi n^ai-je point accepté la main du roi Bec-de-grive!

Un peu plus tard, ils arrivèrent au milieu d'une bdle prairie. La princesse demanda de nouveau :

— A qui appartient cette belle prairie toute verte?

LE ROI BKC-DE-GRIVB. i57

— Elle appartient au roi Beo-de-grive; elle serait à toi, si tu avais accepté sa main.

— Hélas ! malheureuse que je suis, pourquoi n'aije point accepté la main du roi Bec-de-grive!

Plus tard encore, ils arrivèrent dans une grande viUe. La princesse demanda une troisième fois :

— A qui appartient cette belle grande ville?

— Elle appartient au roi Bec*de-grive ; elle serait à toi, si tu avais accepté sa main.

— Hélas ! malheureuse que je suis, pourquoi n*ai-je point accepté la main du roi Bec-de-grive !

— Il me déplaît fort, reprit le musicien, de f entendre toujours exprimer le regret de n'en avoir pas épousé un autre; ne suis-je donc pas assez bien pour toi?

Enfin ils arrivèrent en face d'unetoute petite masure;

— Mon Dieu I lamisérable petite cabane ! A qui peut appartenir une semblable hutte?* damanda [la princesse.

— Cette hutte est ma maison, répondit le musicien, et c'est là que nous allons demeurer.

— Où sont les domestiques? reprit la princesse.

— Des domestiques! répondit le mendiant. C'est à toi maintenant de les remplacer. Hâte-toi seulement d'allumer le feu, et de faire chauffer l'eau pour me faire à manger ; je tombe de fatigue et de besoin.

La pauvre princesse ignorait complètement comment il fallait s'y prendre pour battre le briquet , et

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pour api^rêter la nourriture ; le musicien fut donc forcé de s'y mettre lui-même, ce qui ne rendit pas le repas meilleur. Ce chétif diner terminé, ils Ée mirent au lit; mais le jour paraissait à peine, qu'il la força de se lever pour tout ranger dans la maisen. Ils Vécurent ainsi pentknt qiè&Iques jours <l*une manière misérsAde jusqu'à ce qu'ils eiesent épuisé leurs provisons. Alors le mari dità safemme :

— Cela ne peut pas durer ainsi. H faut que nous songions à gagner quelque chose. Tu vas fkire des paniers. '

Cela dit, il alla couper de l'osier et le rapporta au logis. La pauvre princesse essaya de te tresser ; mais l'osier était trop dur pour ses mains délicates; dtes furent bientôt couvertes de sang.

— Je vois que c6la ne va pas, dit le musicien, metstoi plutôt à 'filer ; tu t'y entends peut-être mieux.

Elle s'assit devant le rouet, et essaya de filer; mais le fil ne tarda pas à blesser ses doigts délicats, et le sang en jaillit de nouveau.

— Tu le vois, reprit son mari, tu n'es propre à aucun travail; je suis mal Ufmhé avec toi. Je veux pourtant faire une dernière tentative, et entreprendre un commerce de pots et de vaisselle de terre; tu iras l'asseoir sur le marché pour tâcher d'y vendre notre marchandise.

— ^^ Hélas! pensa la malheureuse princesse, lorsque les sujets du roi mon père passeront par là, et qu'ils

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