‹ Contes de La FontaineChapitre 21 sur 93 · LA COURTISANE AMOUREUSE · texte numérisé non relu

LA COURTISANE AMOUREUSE

Le jeune Amour, bien qu’il ait la façon D’un Dieu qui n’est encor qu’à sa leçon,

Fut cle tout temps grand faiseur de miracles : En gens coquets il change les Catons ;

Par lui les sots deviennent des oracles ;

Par lui les loups deviennent des moutons :

Il fait si bien que l’on n’est plus le même. Témoin Hercule, et témoin Pofyphême, Mangeurs de gens : l’un, sur un roc assis, Chantoit aux vents ses amoureux soucis,

Et, pour charmer sa Nymphe joliette,

Tailloit sa barbe, et se miroit dans l’eau : L’autre changea sa massue en fuseau Pour le plaisir d’une jeune fillette.

J’en dirois cent : Boccace en rapporte un, Dont j’ai trouvé l’exemple peu commun.

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LA COURTISANE

C’est de Chimon, jeune homme tout sauvage Bien fait de corps, mais ours quant à l’esprit Amour le leche, et tant, qu’il le polit. Chimon devint un galant personnage.

Qui fit cela? Deux beaux yeux seulement. Pour les avoir apperçus un moment,

Encore à peine, et voilés par le somme, Chimon aima, puis devint honnête homme : Ce n’est le point dont il s’agit ici.

Je veux conter comme une de ces femmes Qui font plaisir aux enfants sans souci Put en son cœur loger d’honnêtes flammes. Elle étoit fiere, et bizarre sur-tout :

On ne savoit comme en venir à bout.

Rome, c’étoit le lieu de son négoce.

Mettre à ses pieds la Mitre avec la Crosse C’étoit trop peu ; les simples Monseigneurs N’étoient d’un rang digne de ses faveurs :

Il 1 ui falloit un homme du Conclave,

Et des premiers, et qui fut son esclave ;

Et même encore il y profitoit peu,

A moins que d’être un Cardinal neveu.

Le Pape enfin, s’il se fut piqué d’elle,

AMOUREUSE

N’auroit été trop bon pour la donzelle.

De son orgueil ses habits se sentoient ;

Foi x*e brillants sur sa robe éclatoient,

La chamarrure avec la broderie.

Lui voyant faire ainsi la renchérie,

Amour se mit en tête d’abaisser Ce coeur si haut; et, pour un Gentilhomme Jeune, bien fait, et des mieux mis de Rome, Jusques au vif il voulut la blesser.

L’adolescent avoit pour nom Camille ;

Elle, Constance. Et bien qu’il fut d’humeur Douce, traitable, à se prendre facile, Constance n’eut sitôt l’amour au cœur Que la voilà craintive devenue.

Elle n’osa déclarer ses désirs D’autre façon qu’avecque des soupirs.

Auparavant pudeur ni retenue Ne l’arrêtoient ; mais tout fut bien changé. Comme on n’eut cru qu’ Amour se fût logé En cœur si fier, Camille n’y prit garde. Incessamment Constance le regarde ;

Et puis soupirs, et puis regards nouveaux : Toujours rêveuse au milieu des cadeaux :

Sa beauté même y perdit quelque chose;

LA COURTISANE

Bientôt le lis l’emporta sur la rose.

Ayint qu’un soir Camille régala De jeunes gens; il eut aussi des femmes : Constance en fut. La chose se passa Joyeusement; car peu d’entre ces Dames Étoient d’humeur à tenir des propos De sainteté ni de philosophie :

Constance seule, étant sourde aux bons mots, Laissoit railler toute la compagnie.

Le souper fait, chacun se retira.

Tout dès l’abord Constance s’éclipsa,

S’allant cacher en certaine ruelle.

Nul n’y prit garde; et l’on crut que chez elle, Indisposée, ou de mauvaise humeur,

Ou pour affaire, elle étoit retournée.

La compagnie étant donc retirée,

Camille dit à ses gens, par bonheur,

Qu’on le laissât, et qu’il vouloit écrire.

Le voilà seul, et comme le desire Celle qui l’aime, et qui ne sait comment Ni l’aborder, ni par quel compliment Elle pourra lui déclarer sa flamme.

Tremblante enfin, et par nécessité,

Elle s’en vient. Qui fut bien étonné ?

AMOUREUSE

Ce fut Camille : Hé quoi ! dit-il, Madame, Vous surprenez ainsi vos bons amis !

Il la fit seoir. Et puis, s’étant remis :

Qui vous crov oit, reprit-il, demeurée ?

Et qui vous a cette cache montrée ?

— L’Amour, dit-elle. A ce seul mot sans plus Elle rougit, chose que ne font guère Celles qui sont Prêtresses de Vénus ;

Le vermillon leur vient d’autre maniéré. Camille avoit déjà quelque soupçon Que l’on l’aimoit ; il n’étoit si novice Qu’il ne connût ses gens à la façon :

Pour en avoir un plus certain indice,

Et s’égayer, et voir si ce coeur fier Jusques au bout pourroit s’humilier,

Il fit le froid. Votre amante en soupire ;

La violence enfin de son martyre La fait parler. Elle commence ainsi :

Je ne sais pas ce que vous allez dire De voir Constance oser venir ici Vous déclarer sa passion extrême.

Je ne saurois y penser sans rougir;

Car du métier de Nymphe me couvrir,

On nen est plus dès le moment qu’on aime.

LA COURTISANE

Puis, quelle excuse ! Hélas ! si le passé Dans votre esprit pouvoit être effacé !

Du moins, Cam ill e, excusez ma franchise :

Je vois fort bien que, quoi que je vous dise, Je vous déplais. Mon zele me nuira.

Mais, nuise ou non, Constance vous adore : Méprisez-la, chassez-la, battez-la ;

Si vous pouvez, faites-lui pis encore;

Eli e est à vous. Alors le jouvenceau : Critiquer gens m’est, dit-il, fort nouveau; Ce n’est mon fait ; et toutefois, Madame,

Je vous dirai tout net que ce discours Me surprend fort, et que vous n’êtes femme Qui dût ainsi prévenir nos amours.

Outre le sexe, et quelque bienséance Qu’il faut garder, vous vous êtes fait tort.

A quel propos toute cette éloquence ?

Votre beauté m’eût gagné sans effort,

Et de son c hef. Je vous le di s encor,

Je n’aime point qu’on me fasse d’avance.

Ce propos fut à la pauvre Constance Un coup de foudre. Elle reprit pourtant : J’ai mérité ce mauvais traitement :

Mais ose-t-on vous dire sa pensée ?

AMOUREUSE

Mon procédé ne me nuiroit pas tant.

Si ma beauté n’étoit point effacée.

C’est compliment ce que vous m’avez dit ;

J’en suis certaine, et lis dans votre esprit;

Mon peu d’appas n’a rien qui vous engage.

D’où me vient-il? Je m’en rapporte à vous. N’est-il pas vrai que naguère, entre nous,

A mes attraits chacun rendoit hommage ?

Ils sont éteints ces dons si précieux :

L’amour que j’ai m’a causé ce dommage;

Je ne suis plus assez belle à vos yeux :

Si je l’étois, je serois assez sage.

— Nous parlerons tantôt de ce point-là,

Dit le galant. 11 est tard, et voilà

Minuit qui sonne; il faut que je me couche. Constance crut qu elle auroit la moitié D’un certain lit que d’un oeil de pitié Elle voyoit : mais d’en ouvrir la bouche,

Elle n’osa, de crainte de refus.

Le compagnon, feignant d’être confus,

Se tut long-temps, puis dit : Comment ferai-je ? Je ne me puis tout seul déshabiller.

— Eh bien ! Monsieur, dit-elle, appellerai-je ?

— Non, reprit-il; gardez-vous d’appeler;

LA COURTISANE

Je ne veux pas qu’en ce lieu l’on vous voie,

Ni qu’en ma chambre une fille de joie Passe la nuit au su de tous mes gens.

— Cela suffit, Monsieur, repartit-elle.

Pour éviter ces inconvénients,

Je me pourrois cacher en la ruelle :

Mais faisons mieux, et ne laissons venir Personne ici ; l’amoureuse Constance Veut aujourd’hui de Laquais vous servir : Aceordez-lui pour toute récompense Cet honneur-là. Le jeune homme y consent. Elle s’approche, elle le déboutonne ;

Touchant sans plus à l’habit, et n’osant Du bout du doigt toucher à la personne.

Ce ne fut tout; elle le déchaussa.

Quoi! De sa main? Quoi! Constance elle-même Qui fut -ce donc ? Est-ce trop que cela ?

Je voudrois bien déchausser ce que j’aime.

I^e compagnon dans le lit se plaça,

Sans la prier d’être de la partie.

Constance crut dans le commencement Qu’il la vouloit éprouver seulement,

Mais tout cela passoit la raillerie.

Pour en venir au point plus important :

AMOUREUSE

Il fait, dit-elle, un temps froid comme glace :

Où me coucher ?

CAMILLE

Par-tout où vous voudrez.

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