COLIN
Colin, faisant préparer sa maison Pour recevoir son épousée,
Trouva sa servante Alison Au plaisir de l’amour fortement disposée.
Sans perdre le temps à songer,
11 se servit de l’heure du berger,
Et commencoit l’amoureux badinage,
Quand sa mere, arrivant, le surprit sur le fait, Et lui dit : Insolent! Ce soir, à ton souhait, N’auras-tu pas un joli pucelage ?
Colin, sans s’étonner, dit : Ma mere, tout beau ! Ne vous mettez pas en colere.
Je ne gâte point le mystère;
J’aiguise seulement pour ce soir mon couteau.
L’ESPAGNOL
Un Espagnol avoit clans sa maison Une peste, une fausse lame,
Un diable familier, c’est-à-dire une femme Qui n’entendoit ni rime ni raison.
En vain, pour la rendre docile,
Ce mari, passable escrimeur, Emplovoit dans le lit sa force et sa vigueur; 11 trouvoit cependant son remede inutile.
11 consultoit ses amis, ses parents,
Qui, juges de leurs différents, Terminoient parfois leurs querelles, M ais qui, lassés de voir et naître et pulluler Des riottes continuelles,
Ne voulurent plus s’en mêler.
Il fut contraint de prendre patience,
Et d’imiter ces oiseaux passagers
L’ESPAGNOL
Qui, bâtissant leurs nids même dans les cloelier Ont une si forte assurance Que, sans s’étonner du grand bruit,
Ils entendent le son des cloches,
Et ne craignent pas les approches Des gens qui sonnent jour et nuit.
Notre Espagnol, en savant politique, Méditant donc un remede à ses maux, Dissimuloit sa peine et ses travaux,
Et caressoit son diable domestique,
Quand il lui vint un affaire pressant Qui le contraignit d’entreprendre,
Sans différer et sans attendre,
Un voyage vers le Levant.
11 dresse, à cet effet, son petit équipage,
Et prépare, pour son voyage,
Tout ce qu’il croit qui lui fera besoin.
Mais sa femme, par un caprice,
Dit qu elle veut l’accompagner si loin,
Et ne le point quitter, pour lui rendre service. L’Espagnol, étonné du dessein surprenant, S’oppose en vain, dit qu elle est une bête, Mais les femmes ont une tête ;
Il fallut consentir, malgré son sentiment.
L’ESPAGNOL
Les voilà donc qui quittent le rivage, Embarqués dans un bon vaisseau,
Qui par sa vitesse fend l’eau,
Et semble terminer promptement le voyage; Lorsque les vents, en augmentant les flots, Forment une telle tourmente,
Que les plus hardis matelots Chancellent en voyant une perte évidente.
Le Commandant, pour sauver le vaisseau, Ordonne de jeter en l’eau Toutes les choses plus pesantes.
La crainte d’une affreuse mort Fait obéir, et l’on jette d’abord Les hardes bonnes et méchantes.
Notre Espagnol, bien plus obéissant,
Voyant l’occasion favorable et propice,
Jette dans la mer, à l’instant,
Sa femme ou bien son étui de malice.
Le vent et le trouble cessé,
Le Commandant prend connoissance, Avec raison, de ce qui s’est passé,
Et veut d’un tel mari punir la violence;
Mais L’Espagnol, interrogé, répond
Que c’est à tort qu’on lui veut faire affront,
L’ESPAGNOL
Et jouant bien son personnage,
Il dit : Ayant jeté ma femme dans la mer, J’ai obéi! Me faut-il donc blâmer?
Rien ne me pesoit davantage.