CONTE TIRÉ DES CENT NOUVELLES NOUVELLES
L’amitié, de tous temps, fut le lien des hommes ; De tous temps, on a vu des illustres amis Se tenir plus qu’ils ne s’étoient promis,
Et pour de petits prêts rendre de grosses sommes. Mais l’on n’est pas toujours heureux Lorsque l’on est si généreux,
Car celui qui, par pure offrande,
Donne plus qu’on ne lui demande,
Est fort sujet à recevoir
Bien plus qu’il 11e vouloit avoir :
Témoin Compere George et le Compere Biaise,
* Ce Conte et les trois suivants 11e se trouvent que dans l’édition on contrefaçon de 1710, Amsterdam, Henri Desbordes, 2 vol. petit in-8°. L’indication cc conte tiré des Cent Nouvelles » est fausse ; il en est de même pour les prétendues pièces des Contes suivants, qui n’ont rien de commun avec Boccace, Marot, Machiavel, etc. — P. L.
LES DEUX COMPERES
Qui n'eurent pas sujet d’être fort aise Des avis qu’ils s’étoient donnés,
Dont ils lurent fort étonnés Et dont ils eurent de la honte.
Je vais vous en faire le conte.
Les filles bien souvent se dérangent un peu, Surtout à certain âge où le sang leur pétille,
Où dans le Iront les veux leur brille,
Enfin lorsque l’amour leur fait sentir son feu. Compere Biaise en avoit une,
Qui cherchoit déjà sa fortune,
Et qui mangeoit des yeux les venants et allants, Pour se procurer des galants,
Non pas de ceux desquels on joue à la toupie,
M ais dont l’on joue à d’autres jeux Que savent bien les amoureux.
Elle s’acquit enfin un drôle vigoureux Et qui n’avoit pas la roupie.
George s’en appercut, et les vit plusieurs fois Qui s’entre-chatouilloient les doigts.
11 crut devoir en avertir le pere :
Je suis trop votre ami, lui dit-il, mon Compere, Pour ne pas vous donner avis De tout ce qui vous touche et qui peut avoir suite
LES DEUX COMPERES 375
Votre lille a plusieurs amis ;
Ma is surtout un, qu’il faudra qu’elle évite :
Richard est riche; il n’est que trop bien fait ;
Mais ce n’est pas là votre fait,
Car vous savez bien que ce drille N’est pas dans le dessein d’épouser votre fille :
Elle n’est pas de sa condition;
Vous devriez empêcher la conversation.
J’ai pourtant apperçu qu’elle en étoit coéffée :
Richard pourroit avoir été trouver la Eée
Pour un Philtre amoureux, pour un Sort, que sait-on ?
Il est bon d’écouter le vieux Qu’en dira-t-on;
Votre lille est coquette un peu, ne vous déplaise.
— Grand merci de l’avis, répond compere Rlaise,
Je suivrai vos conseils. V quelques jours de là,
Biaise rencontra George, et ainsi lui parla :
Vous m’avez averti des amours de ma fille;
Je vous suis obligé des soins de ma famille,
Et je serois ingrat, en ne vous disant pas
Un certain cas
Qui grandement vous touche;
Mais je crains bien qu’aussi vous ne preniez la mouche,
Car, en effet,
1! n'est plus de remede, et le mal est tout fait.
LES DEUX COMPERES
— Non, parlez hardiment, dit le Compere George Je ne sonnerai mot, ou le Diable m’égorge!
— Puisque vous me le permettez,
Dit Biaise, et que vous promettez De n’en avoir jamais contre moi de rancune,
Je vous dirai, sans fourbe aucune,
Que Jeanne vous a fait gros oiseau du printemps. Chez la grosse Cataut, souvent, à la maraude,
Eli e s’en va prendre ses passe-temps.
Vous connoissez bien la Ribaude ?
Mettez-v l’ordre, ou bien vous vous déshonorez;
Je vous en avertis, Compere.
— Vous en avez menti, répond George en colere,
Et vous me prouverez
Que ma femme a hanté chez une Maquerelle,
Ou vous éprouverez
La vigueur de mon bras! — Vous me cherchez querelle Dit Biaise, et vous fâchez, contre votre serment?
Si je la vis moi-même avecque son amant,
Que direz-vous ?
GEORGE
Pour un époux,
Cela passe le mot pour rire.
LES DEUX COMPERES 377
il faut me le prouver et me le faire dire;
Autrement, point d’amis.
BLAISE
Je suis d’un autre avis,
Et, si vous voulez faire Ce que je vous dirai, dès cette même nuit,
Elle même fera le détail de l’affaire,
Et nous éviterons le bruit.
— Je le veux, répond George. Et s’étant bien instruit Du personnage qu’il doit faire,
Ils attendent la nuit Pour découvrir tout le mystère.
Biaise se cache sous le lit,
Avant que Jeanne fût couchée;
Jeanne vient et se couche, et son époux aussi,
M ais d’une posture fâchée,
Comme un homme plein de souci :
11 lui tourne le dos, soupire, crache, tousse,
Elle veut l’embrasser, alors il la repousse.
JEANNE
Qu’avez-vous donc, mon cher époux ?
Vous trouveriez- vous mal ? Vous prenez des airs mornes.
LES DEUX COMPERES
GEORGE
Va, n’augmente pas mon courroux,
Ou je pourrois passer les bornes,
Et te rouer de mille coups!
JEANNE
Eli ! quoi donc ? Etes-vous jaloux ?
GEORGE
Je suis bien pis, car j’ai des cornes, Puisque tu cours le guilledou.
JEANNE
Quoi ! mon époux, êtes-vous fou ?
GEORGE
C’est toi, mordieu! sur ma parole,
Qui n’es qu’une impudique folle!
Chez la grosse Cataut, vas-tu pas au Bocan ?
JEANNE
Ali ! Quoi ? Comment ? Avec qui ? Quand Je n’v fus jamais de ma vie.
Je suis une femme d’honneur...
Je vous délie
De me nommer le rapporteur?
LES DEUX COMPERES
GEORGE
Jures-en donc, mais de la bonne sorte 1
JEANNE
l\on je n’y Tus jamais, ou le Diable m’emporte
GEORGE
Menteuse ! Après un tel serment, Oserois-tu tant seulement Aller d’ici jusqu’à la porte?
JEANNE
Oui-da, j’y vais, tout de ce pas.
Cela dit, elle met un de ses pieds à bas,
D’une effronterie incroyable; biaise saisit la jambe, et l’empoigne bien fort; Elle, plus pâle que la mort,
Se croit entre les mains du Diable, Saute au cou du mari, lui demande pardon, S’accroche à lui, le mouille de ses larmes, Car c’étoient là les seules armes Ou elle avoit pour sortir des griffes du démon Et de ses cruelles alarmes :
Hélas ! dit-elle en rehaussant sa \ oix,
Je n’y fus jamais qu’une fois;
LES DEUX COMPERES
Encore, n’y fus-je pas trop aise ;
J’y pris peu cle contentement;
Et j’y allois tant seulement Pour tenir compagnie à la femme de Biaise,
Qui tous les jouis v va pour y voir son amant. Jugez un peu de la surprise Du pauvre Biaise sous le lit,
Quand clairement il entendit Ce ([ue la Commere avoit dit!
Le cœur lui faut : il Lâche prise ;
Lors, Jeanne délivrée approche son époux,
Le caresse, le baise, et tendrement l’embrasse :
Mon mari raccommodons-nous ?
Une première faute est digne d’une grâce;
Je n’aimerai jamais que vous Dans tout le reste de ma vie.
Pardonnez-moi, je vous en prie!
Cependant George est toujours sourd,
Et dès le matin qu’il lit jour,
L’on vit l’un et l’autre Compere S’accoster de grande colere :
George dit : Qu’aviez-vous sur ma femme a chercher
Et vous, répondit Biaise, à vouloir rechercher Sur la conduite de mes hiles ?
LES DEUX COMPERES
Laissons les secrets des familles;
J’en tiens bien plus que vous; Cependant vengeons - nous Sur la grosse Cataut, qui tient bordel infâme 11 faut couper le nez de cette sale Dame ?
GEORGE
Allons, je le veux bien.
BLAISE
Mais attendez, n’en faisons rien ;
Un procès on nous pourroit faire.
Ail ons plutôt au Commissaire;
Nous lui conterons notre affaire;
11 réparera notre honneur.
GEORGE
Allons chercher un Procureur; Disons-lui nos raisons.
BLAISE
Oui-da, je vous en pr Faut-il à tant de gens dire notre infamie?
Crovez-moi, nous ferons bien mieux De laisser la vengeance aux Dieux,
Pour ne pas apprêter au public à médire
LES DEUX COMPERES
Et de nous à s’en rire,
Car vous savez bien qu’en tel cas Le voisin ne s’épargne pas.
11 faut mettre en repos nos âmes Sur la conduite de nos femmes.
Allons-nous-en, ne disons rien;
Car j’ai lu d’autrefois dans certaine sentence, Ou traité de l’art de prudence,
Ou’ en tel cas le meilleur est de 11e dire mot ; Car qui de son malheur a pleine connoissance. S’il se tait, est cocu; s’il éclate, est un sot.
LES NOCES DE GU ILLOT