INTRODUCTION
Un Autour daus uue avaut-scèue.
Les personnes qui vont souvent au tliéàlre ont dû remarquer qu'on y fait parfois des connaissances très-importantes pour 'a %ie et qu'on est souvent, malgré soi, témoin d'aventures qui, commencées comme une comédie, se terminent la plupart du lemps comme des drames.
Il y a deux ans à peu près, je me trouvais un soir au théâtre à Copcnhajjue. — En entrant dans la loge davantscèuc que j'avais louée, je remarquai qu'elle était déjà oc-
cii[iéc par un jeune couple amoureux, et qu'à ma vue le monsieur relira vivement son bras qui entourait la taille de la clame. — Je ne saurais dire si elle était belle, mais, à en juger par les jolies formes de son cou blanc et par sa riche chevelure, elle devait être jeune; quant au jeune homme, sa figure portait des traces non équivoques de souffrance. Un peu plus tard, je pus, de ma place, m'assurer que la beauté de la dame était en harmonie avec sa jeunesse et quelle était d'un rang plus élevé que le jeune homme!
Je ne cacherai pas ici que la curiosité me poussa à me mêler à la conversation de nos deux amoureux et que je ne regrette pas celte indiscrétion, puisqu'elle m'a procuré à la fois des amis et ce roman.
Pendant les cntr'actes, nous ne nous bornions pas à la crili(jue de la pièce, mais nous nous occupions encore de l'art dramatique en général. Je soutenais, pour ma part, qu'un artiste pouvait bien faire verser des larmes au public sans être ému lui-même; ce n'était pas mon avis, en vérité, mais je voulais ainsi forcer nos amoureux à me répondre avec mes pensées vérilables à cet égard; en effet, tous deux niaient avec force que cela fût possible.
— En voici un exemple, leur répondis-je : l'autre soir, j'aperçus daiis les coulisses notre première actrice qui avait une conversation très-plaisante et très-animée avec deux de ses camarades, dont l'un, dans la pièce qu'ils jouaient, représentait le roi^ et l'autre un petit paysan. Ils riaient tous trois de tout leur cœur, quand soudain la réplique d'enlrée arrive; sur un simple signe du régisseur, toutes les passions à la fois les plus tragiques et les plus touchantes se peignirent sur le visage de Tactrice, ses mots devinrent entrecoupés, el, en un instant, elle sut si bien émouvoir le pu-
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blic, que toute la salle fut pleine de sanglots. C'étaient les âmes des spectateurs sensibles dont la glace se fondait à la chaleur artificielle de l'art et de la routine !
— C'est remarquable ! cela prouve qu'elle est une grande artiste!
— C'est vrai; mais je ne puis pas me figurer que j'aurais une telle puissance sur moi-même, et que je pourrais rendre l'art d'une façon aussi superficielle. Si j'étais acteur, je voudrais être sérieux le soir que je dois jouer un drame, et de très-bonne humeur si c'est une comédie. — Dire quelque chose sans le sentir, me paraîtrait impossible. — Je me renfermerais dans ma loge jusqu'au moment où le régisseur m'appellerait pour entrer en scène, et il ne me manquerait plus qu'une chose pour compléter l'illusion, ce serait que les décors fussent peints des deux côtés, afin que, même dans la coulisse, les artistes demeurassent en situation et conservassent le type de leur rôle.
— Mais alors, de cette façon, vous voudriez que dans le foyer on vous appelât sire le soir où vous rempliriez le personnage d'un roi, et qu'on vous mît au pain et à l'eau lorsque c'est celui d'un mendiant, et cela pour conserver l'illusion?
— Peut-être aussi, — dit la jeune dame, — voudriez-vous risquer d'être persécuté le lendemain, si la veille vous avez lempli un rôle de fripon , ou arrêté si c'est celui d'un assassin?
— Mais oui; je crois qu'un emprisonnement pour une telle raison serait la plus grande victoire d'un artiste.
Ou rit, — et la toile qui se le\ait interrompit la conversation.
Lorsque la toile se baissa, j'eus envie de contiimer la
couversation interrompue, mais c'eût été de la cruauté, je voyais bieu que leurs cœurs avait mille choses à se dire ; je me levai donc, saluai et sortis de la loge, croyant bien ne jamais revoir ces amoureux; — mais. Dieu merci, il devait en être autrement.
Jeuny Liad, la grande cantatrice, donna quelques représentations à Copenhague, et pour aller l'entendre, les Danois oublièrent tout. La mode, les repas, mille nécessités de la vie furent négligés pour Jenny Lind, qui semblait être alors, à Copenhague, le seul remède pour les malades, la seule joie pour ceux qui se portaient bien. — Moi aussi j'avais le plus profond désir d'aller l'entendre ; elle devait jouer Norma, et j'eus le bonheur d'être un des rares favoris qui reçurent un billet de faveur d'elle-même. L]n me retournant dans ma loge, qu'aperçus-je ? La jeune dame de l'autre soir. Quatre semaines tout au plus s'étaient écoulées entre les deux soirées, et les souffrances de toute une vie avaient déjà laissé des traces sur son visage pâli.
Cela me serra le cœur. Me doutant bien que l'amour était pour quelque chose dans ce changement effrayant, je résolus de l'interroger.
Elle était seule, je lui offris de changer de place avec moi; elle accepta, et en s'asseyant sur le premier banc elle me remercia d'un sourire. Hélas 1 c'était probablement le premier qui avait éclairci sa figure depuis longtemps.
En vain j'essayai plusieurs fois de lier une conversation^ mais la douleur qu'elle tâchait de renfermer en elle-même lui enlevait la parole; cependant elle prêtait une grande attention à la pièce, et la part qu'elle prit dans le sort de Norma ne me permit plus de douter que l'amour ne fût la cause véritable de ses douleurs.
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Vers la fiu de la pièce, au moment où Norma tombe aux genoux de sou père et le prie de lui donner son pardon et sa bénédiction, la jeune femme étouffa un «sanglot qui semblait dire que la situation de Norma avait un écho dans son cœur.
Je la reconduisis presque évanouie hors de la loge, ne pouvant l'abandonner dans une semblable situation, et lui offris une voiture; mais elle refusa, voulant, disait-elie, respirer un peu d'air pour se remettre; enfin, après de longues hésitations, elle prit mon bras et je la conduisis à la porte de la maison paternelle.
C'est ainsi que je fis connaissance avec elle, et j'espère que mes lecteurs, après avoir lu l'histoire suivante, voudront bien reconnaître qu'ils y ont trouvé quelque chose d'intéressant.