‹ Contes de la Mer BaltiqueChapitre 19 sur 33 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

< Les unions sont écrites dans le ciel. > [Ancien proverbe.]

lue Pressentiment.

« Les unions sont écriles dans le ciel ! » On ne saurait nier la vérité de ce proverbe. Nathalius et Joséphine se virent pour la première fois, au théâtre, le 20 février de l'an dernier, et leur sort fut fiié au même instant.

Vous plaît-il, amies lectrices, que j'emprunte à Lamartine sa plume touchante pour vous peindre les premières conversations de ces amoureux, ou que, me servant des pinceaux du gracieux Raphaël, je vous esquisse sur le papier des scènes diverses de bonheur? Malgré le désir que j'ai de vous satisfaire, je ne puis utiliser en votre faveur le talent de ces deux maîtres; tout ce que je puis faire, c'est de vous donner quelques notep, quelques fragments, écrits sans prétention, que j'ai glanés çà et là, peu à peu, et que je vous offre aujourd'hui après les avoir réunis de façon à en former un tout complet.

En qualité de musicien et de poète, Nathalius aimait Joséphine de toute la force de son âme ; disons aussi que celle-ci possédait dans sa personne de quoi contenter à la fois l'œil et le cœur. Ils avaient fait connaissance avec tant de rapidité, qu'on aurait pu supposer que leurs relations auraient eu une courte durée. 11 n'en fut rien : la mort seule les sépara.

Nathalius , dans les commencements de sa liaison avec Joséphine , la voyait très-rarement , car il n'était pas reçu chez le père de sa bien-aimée, le conseiller d'étal Fieldiug ; ils se rencontraient donc de temps en temps, sur l'Esplanade, dans le Musée royal de tableaux, à Langeliue, ou bien encore sur le rempart de la citadelle.

Ces rendez-vous pouvaient avoir pour Joséphine des suites fâcheuses; elle était continuellement dans des transes mortelles, car son secret pouvait d'un instant à l'autre être découvert par sa famille ou par ses connaissances. Un beau soir de printemps qu'elle se promenait avec Nalhalius sur le rempart de la citadelle, elle lui déclara qu'il fallait cesser de se voir, car, ces rcndez-^ous une fois découverts, leur

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malheur était certaÎD. A ces mots, Nalhalius regarda Joséphine en silence et eu fixant sur elle des yeux qui semblaient demander si c'était une épreuve; mais lorsqu'il vit quelle douloureuse résignation était peinte dans les regards de son amante, il saisit sa main et lui dit tristement :

— Crois-tu que je puisse me séparer de toi, Joséphine? Elle garda un long silence; puis enfin, rassemblant toutes

ses forces, elle répandit :

— 11 le faut !

— Ah! f(.mme! oublie-moi donc, car moi aussi je l'aurai bientôt oubliée!

El un sourire de désespoir se peignit sur les traits de Na- Ihalius.

Joséphine, à cette vue, sentit son sang se glacer dans ses veines.

— Que veux-tu faire? lui dit-elle en prenant convulsiveinent ses mains.

— Rien ! rien !

— Ah ! Nathalius, si tu oses faire quelque chose qui puisse maffliger, c'est que tu ne m'as jamais réellement aimée.

— Peut-être, Joséphine! — Oui, certainement, c'était un rêve... je me trompais moi-même et je dois me soustraire à ce songe.

— 0 mon ami, ne parle pas ainsi. Ton amour, il existe, je le sais, comme le mien I — Mais ^ ois-tu, j'ai des parents, une sœur, un frère, je les aime aussi; — veux-tu donc que je les quitte tous pour suivre a^ec toi la voie d'un avenir douteux ?

La pâleur de Nalhalius prit une teinte blafarde; sa main, jusqu'alors pressant si passionnément celle de Joséphine, rcloQiba inerte contre son corps.

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— Tu as raison ! — Sur mille hommes , pas un ne te donnerait tort ! — Oh ! quel démon ta fait cette froide rc- Uexion ?... Mais pourquoi vient-elle s; tard? — Pourquoi la raison u\sl-clle pas venue te trouver alors que j'avais encore la mienne et que l'amour u"a\ait pas encore enlevé toutes mes forces? Pourquoi la froideur ne remplaçait-elle pas Tespérauce? Pourquoi, oh ! dis-moi pourquoi l'es-tu jouée ainsi de ma tendresse?

— Nathalius ! ces reproches...

— Va, Joséphine, marie-toi, je te souhaite tout le bonheur que tu peux désirer; tout le bonheur de ma vie, je te le lègue! Veux-tu mou salut éternel? je te le donne. Sois heureuse, et cela suffira pour me rendre heureux.

— Pourquoi ces paroles amères, Nathalius? Tu n'as pas compris ce que j'avais à le dire; écoute-moi avec tranquillité. Dimanche dernier, pendant que ma mère et moi étions à l'église, M. Rosbcrgvint à la maison. M. Hosbcrg, qui est une ancienne connaissance de mon père , lui avoua que sa visite avait un but, en un mot, qu'il désirait devenir son gendre. Or, Clolikle , ma sœur, aimait M. Bosberg, et peudaut celte visite elle s'était retirée tremblante dans une chambre voisine , attendant son sort avec la plus grande anxiété. Malheureusement Rosbcrg ne songeait pas à elle, car au moment où mon père, s'npprochant de la porte, se mit à crier : Clolilde ! Clotilde! Rosberg s'élança au-devant de lui et lui dit vivement : Restez, restez, je vous prie I A ces mots, mon père s'arrêta stupélait, et mon frère Eugène qui jusqu'alors n'a\ail ces>é de promener ses doigts sur les touches du piano, ne sachant plus quelle contenance prendre, mit ses mains dans ses poches et ouvrit les yeux et les oreilles.

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Pendant ce temps, ma pauvi*»^ sœur Clotilde, assise dans la chambre voisine, sur un tabuuret qu'elle avait placé près de la porte, et d'où elle pouvait entendre tout ce qui se disait de l'autre côté, tremblait de tous ses membres, et, comme son frère, gardait une immobilité et un silence si complets qu'on eût pu entendre une mouche voler.

— Mais que voulez- vous donc, Rosberg? demanda mon père.

— Ah ! répondit-il, ne vous méprenez pas sur le sens de mes paroles... Je vous ai retenu, parce que je trouve qu'il est trop tôt de lui en parler... Elle est encore si jeune!

— Mais elle a plus de vingt ans.

— Comment? Eugène m'a dit qu'elle n'avait pas encore dix-sept ans.

— Mais vous parlez donc de Joséphine?

— Oui , dit timidement Rosberg.

A ces mots, Clotilde (omba évanouie par terre.

En écoutant ce récit, Nalhalius était presque dans le même état.

En revenant de l'église, ma mère et moi nous trouvâmes toute la maison bouleversée. Rosberg n'est pas revenu depuis cette époque; mon père se lait, et ma pauvre sœur m'aime toujours autant, mais ne peut, hélas! cacher sa jalousie à mon égard.

Mais voilà qu'aujourd'hui ma mère me prit en secret et me demanda si jamais Rosberg m'avait parlé d'amour.

— Non, répondis-je.

— C'est la vérité? interrogea Nathalius,

— Je te jure, ma mère, répondis-je, que je ne l'aime pas et que je ne l'aimerai jamais I

— Cela viendra, mon enfant; à ton âge, je pensais comme

toi. J'ai épousé Ion père pour obéir à la volonté de mes parents, et cependant je n"ai jamais legretlé ce mariage; au bout de peu de temps j'étais toute dévouée à ton père,

— Ma mère! dis-je dans une mortelle angoisse.

Elle fixa sur moi des regards qui vinrent me glacer jusqu'au fond de là me.

— Joséphine, — dit-elle d'une voix douce, — sois franche avec moi. Elle s'assit et m'allira tendrement dans ses bras. — Je suis ta meilleure amie; conûe-toi à moi: tu en aimes un autre ?

Je me tus et pleurai.

Alors elle pressa ma tète contre son sein; je sentis sur mon front tomber une larme brûlante et j'entendis un sanglot qu'elle lâchait de comprimer dans sa poitrine. Enfin , reprenant tout son courage, elle me dit, pendant qu'un frissonnement parcourait tous ses membres :

— Pauvre eufant ! que tu me fais de peine! Mais veu\-lu donc porter le chagrin et la honte dans le cœur de tes parents? Et moi qui croyais que lu n'aimais que nous seuls!

— Je n'ai rien fait qui puisse me rendre honteuse, je le jure devant Dieu.

— Ah! tu enlèves un poids de ma poilrine!

— Chère enfant, jure, jure-moi qu'à l'avenir tu ne feras jamais lien qui puisse élrc uue honte pour nous!

— Pourquoi ce serment, ma mère?

— Ma fille bien-aimée, dit-elle, suppUante, tranquillisemoi; moi aussi j'ai été jeune el , je te le dirai à toi, mon enfant, moi aussi, j'ai aimé et le sang a bondi dans mes veines! Eh bien, je remercie aujourd'hui le doigt tutélaire de Dieu qui a fait chez moi triompher la vertu.

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— Oh ! soyez Iranquille, ma mèro, ma bonne mère, disje d'une voix ferme.

— Ah! jure, pria-t-elle en pleurant, fais-moi une promesse, jure par la bonté de Dieu, par sa grâce, par ma vie, par le salut de ton père, jure de ne jamais (c laisser dominer par les passions ; jure de ne jamais succomber sous les tentations, si séduisantes qu'elles soient; jure enfin de ne jamais déshonorer la vertu !

Je l'ai juré solennellement sur lÉvangile et je veux garder mou serment !

Et maintenant, ajouia Joséphine d'une voix si basse qu'on pouvait à peine rcntcuilre, juge combien je l'aime, Nathalius, quand je te dis : Il faut nous séparer!

Nathalius la contemplait avec un mélange d'admiration et d'amour.

— Je jure aussi, dit-il, je jure par la pureté des anges, par les divins yeux, par ta force surnalurelle, que je le regarderai toujours comme un être à la fois chéri et sacré! et si je le fais jamais une seule demande qui offense ton serment, je l'adjure de me chasser loin de loi en me disant : Je te hais!... . Joséphine, plus d'un soupir s'exhalera de noire cœur, plus d'une douleur contristera notre âme; mais, crois- moi, tu de\icn(has ma femme. Les rêves de grandeur et de puissance qui viennent sans cesse me bercer dans mon humbie position me disent, comme une révélation du Très-Haut , qu'un jour, après tant de souffrances, tu deviendras ma femme!

En ce moment la cloche de la tour de la citadelle so'uia huit heures.

— Il faut nous quitter, dit Joséphine, mais non pour toujours. — Yois-tu, mon Nathalins, ta confiance dans l'a-

venir s'est déjà enracinée en moi, et, je te Tavoue, mon âme est toujours dans la tienne ! Au revoir 1 à bientôt!

Et ils se séparèrent comme deux amants qui vont faire un long voyage.

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