CHAPITRE II
Visite inattendue.
Nathalius , le cœur plein de joie, se hâta de rentrer chez lui, lorsqu'en passant sur TEsplanade il s'aperçut qu'il était suivi par une dame voilée et richement vêtue. Bien que son amour et ses plans d'avenir occupassent toutes ses pensées, il ne put cependant s'empêcher d'être intrigué par celte poursuite étrange; car, s'il pressait le pas ou s'il le ralentissait, la dame réglait en tous points sa marche sur la sienne. Il ne pouvait supposer, d'après sa mise, qu'elle fût chargée de le surveiller. 11 s'imagina alors , — voyant bien qu'il était le but de son attention, — que celle dame était une sirène tentatrice; aussi pressa-t-il le pas pour laisser à Joséphine la place que l'autre venait de prendre un instant dans sa pensée.
Sur ces entrefaites, il arriva à son domicile, situé près du rempart du iSord. On eût dit un fugitif pressé par ses persécuteurs. Il franchit rapidement le superbe escalier qui conduisait à son cinquième étage, afin d'échapper aux se-
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ductions d'une bonne forlune qui eût terni les chastes et bienheureuses impressions qu'il venait de cueillir dans un baiser sur les lèvres de sa bien-aimée; mais quel fut son élonnement, lorsqu'au moment où il entrait dans sa chambre, il entendit s'ouvrir la porte de l'escalier!
Il attendit quelques minutes, croyant toujours que l'in^ connue voilée allait monter chez lui^ et il se préparait déjà à la recevoir avec hauteur et à lui demander des explications au sujet de sa visite, mais personne ne vint. Il écouta: personne ne montait dans Pescalier.
Voilà bien l'homme! Tant que la sirène le suivait, il la fuyait; maintenant qu'il ne la sent plus derrière lui, il désirerait la voir. Il s'était posé en héros de la vertu, il a vaincu, et voilà que déjà il regrette sa victoire! Son héroïsme lui semblait être une faiblesse, il était irrité contre lui-même et aurait voulu volontiers que les choses se fussent tournées autrement. Dans cette disposition d'csprit, il se jeta fuiicux sur son sopha , mit ses bottes et leurs galoches sur les bras de velours du meuble, passa sa main crispée dans ses noirs cheveux et se moqua de lui-même.
En vain, fermant les yeux, invoquait-il la douce image de Joséphine, en vain se rappelait-il ses douces paroles : « Juge combien je t'aime! » Toujours, toujours entre elle et lui se dressait l'image de l'inconnue voilée. Il lui semblait qu'elle enlevait son voile, que ses yeux de ilamnfe parlaient une langue pleine de séduction, qu'elle enchantait son corps comme une fée, et après une longue et pénible lutte entre son amour et la passion , il se sentait vaincu par la dernière. Plongé dans un demi-sommeil, il entendit une fois encore Joséphine, qui doucement lui disait à l'oreille : 11 faut que nous nous séparions; puis elle disparut, le laissant seul avec
l'ombre de l'inconnue qui se balançait devant lui, en lui (aisaut des signes d'amour.
Pendant ce temps il se passait une petite scène dans la loge du coneiergc, ,
La d.une incounue était entrée rapidement daus la maisoa de Nalhalius.
— .Madame, dit-elle à la concierge, seriez-vous assez bonne pour me dire quelle est la personne qui vient de rentrer à liuslaut même ?
LA CONCIERGE
Je ne l'ai pas vue; Mina, qui vient de rentrer tout à l'heure ?
MI>Aj petite fille de six ans.
C'est le musicien !
LA DAME
Le musicien ?
LA CONCIERGE
Oh! cette sotte de Mina!... TI n'est pas musicien, il est maître de musique.
LA DAME
Et... quel est son nom? A quel étage demeure-t-il?
LA CONCIERGE
H s'appi'Ue monsieur Helmann et demeure au cinquième étage, la deuxlèrlie porte à droite.
LA DAME
Donnc-t-il des leçons de nmsique ?
LA CONCIERGE
Oui; n'est-ce pas, Mina? Mais pourquoi me demandezvous tout cela ?
NATHALIUS. 173
Li DAME, embarrassée.
Parce qne... parce que je cherche un maître de musique.
{Elle tire une petite bourse de sa poche et lui donne une pièce d'or.) > OICl
pour votre obligeance !
LA CONCIERGE
Mille remercîments, madame 1 (Avec dédain.) Qu'est-ce que c'est que cette monnaie... du cuivre jaune?
LA DAME
C'est un ducat, ma brave femme. Pendant que nous causerons ensemble, envoyez votre enfant acheîer quelque chose pour vous faire de la monnaie.
LA C0?^C1I:RGL,
Oh! elle peut bien essn'ur. — Mina, ma choiie, va chez l'épicier du coin, et demande-lui du café et du sucre pour cet aigenl.
LA D A M E
Non, demande-lui seulement, mon enfant, du café, du thé et du sucre pour la moitié de cette pièce, c'est tout ce que tu pourras en porter, et réclame bien la monnaie.
(L'enfant s'en >a en serrant la pièce d'or dans ses deux mains.) LA CONCIERGE.
Quoi, madame, vous auriez réellement été aussi généreuse? .\Jais maintenant il va falloir me demander beaucoup afin que je puisse mériter votre générosité,
LA DAME
Voyons, dites-moi : quelles sont les personnes qui viennent chez lui .^
LA CONCIERGE
Monsieur Bertrand, de temps en Icmp?.
LA DA»IE
Et puis ?
LA CONCIERGE
Et puis le tailleur I
LA DAME
Pas d'autre ?
LA CONCIERGE
Oui, au fait, il vient quelquefois un homme qui a les jambes torses : c'est celui qui lui accorde son piano.
LA DAME
Mais ne vient-il pas une dame chez lui?
LA CONCIERGE
Ma foi, je n'en ai jamais vu. Vous voulez qu'une dame vienne chez lui? pourquoi faire?
LA DAME
Non, non, je ne veux pas! je vous demande seulement si vous en avez vu venir; souvenez-vous bien, une dame qui a des vêlements d'hiver : un manteau vert russe et un chapeau de soie de même couleur?
LA CONCIERGE
Je n'ai jamais vu de dame ainsi vêtue monter chez lui.
LA DAME
C'est singulier! A quelle heure sort-il dans la journée?
LA CONCIERGE
De dix heures à cinq heures ordinairement; car il donne des leçons tous les jours, excepté le dimanche. (Elle voit la petite
MiDi) revenir chargée d'épiceries, qui frappe du pied la porte.) Ah I DieU
VOUS bénira, madame, pour votre bonté 1 C'était bien une pièce d'or !
NATHALIUS. 11^
LA DAME
Mais ouvrez donc à l'enfant !
LA CONCIERGE, les yeux remplis de larmes.
Ah ! si vous saviez , madame , comme nous avons de la peine à nouer les deux bouts; mon mari et moi nous raccommodons des souliers, et puis nous avons beaucoup de petits enfants, que Dieu les bénisse !
MINA, criaul à pleine voix et donnant des coups de pied à ia porte.
Maman! maman! ouvre donc!
LA DAME
Ouvrez donc à l'enfant !
LA CONCIERGE
Àh ! tais-toi, petit monstre, va-t-en au diable I... Beaucoup de petits enfanls, madame^ que Dieu les bénisse! C'est une grande charge, il faut du pain pour toutes les bouches, car on ne veut pas perdre quelques-uns de ces enfants chéris, c'est un cadeau de Dieu !
MINA, pleurant.
Maman, je perds le café!
LA CONCIERGE, tirant machinalement le cordon.
Ah! je voudrais te casser le cou, petite bête !
Là-dessus, lorsque l'enfant entra, elle la frappa de façon à ce qu'elle renversa par terre le café et la monnaie. Après que sa colère fut passée, c'est-à-dire lorsqu'elle eut reçu de sa fille un peu plus que deux écus de monnaie, elle remercia encore une fois la dame de la bonté qu'elle avait pour elle et ses enfants chéris.
Mais la dame était déjà disparue dans l'obscurité.
Le lendemain Nathalius se retrouva tout habillé sur sou
sopha; il était tout gelé, d'une humeur affreuse et mécontent intérieurement de la direction que ses idées avaient prises; il se levait de son lit glacé, lorsque soudain la concierge, le visage souriant, entr'ouvrit la porte et lui demanda s'il était visible pour une jeune dame qui désirait lui parler.
La concierge avait à peine fini de parler, qu'elle s'était déjà retirée, laissant la place à la jeune dame de la veille. Elle était jolie et d'une taille charmante j sa chevelure était blonde et sa peau très-blanche; ses yeux bleus, qui étaient un peu voilés, décelaient une passion ardente qu'elle lâchait de dissimuler en baissant souvent ses paupières; sa petite bouche, qui laissait parfois éclorc sur ses lèvres un sourire railleur, avait quelque chose d'inexplicable. Tantôt elle semblait vouloir être indulgente pour tout le monde et n'avoir que de bonnes paroles à dire, et tantôt elle se plissait avec une expression indéfinissable de douleur et de prière.
Tous deux étaient fort embarrassés pour commencer la conversation ; enfin Nathahus rompit le prenner le silence :
— Asseyez-vous, madame, dit-il. Puis-je savoir ce qui me vaut l'honneur de votre visite?
— Je désire, répondit Tinconnue, ou plutôt je venais vous demander, monsieur, s'il vous serait possible de me donner des leçons de piano, et quelles seraient les heures dont >ous pourriez disposer en ma faveur.
— Mon Dieu, madame, mes heures sont presque toutes prises; cependant, si cela ne vous dérangeait pas, j'ai quelques instants de libres le matin, de neuf à dix heures.
— Cela ne me serait pas tiès-commode; n'avez-vous pas d'autres moments à votre disposition, monsieur?
— En effet, j'ai fini de donner mes léchons vers les cinq
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heures du soir; si ce moment vous semble plus convenable, veuillez me dire, madame, quels seront les jours que vous choisirez.
— Les lundis et les mercredis.
Nalhalius ne put s'empêcher d'être étonné : c'étaient justement les jours où il avait le bonheur de passer quelques moincnls heureux avec Joséphine. Il repondit donc à la belle inconnue de vouloir bien choisir entre les cinq autres jours. Mais ce fut avec une certaine crainte qu'elle ne devinât les pensées qui étaient au fond de son cœur qu'il proposa ce changement.
— Cependant^ dit l'inconnue, vous me rendriez un grand service si vous me donniez ces deux jours-là. Pourtant, ajoula-t-elle en voyant un nuage passer sur le front de Nalhalius, pourtant ce sera comme vous voudrez : je prendrai alors mes leçons les mardis et les vendredis. Quel est le prix de chaque heure de leçon?
— En avez-vous déjà pris?
— Très-peu.
— Vous connaissez cependant les principes du piano et de la musique?
— J'ai fait quelques exercices.
— Qui vous a donné des leçons jusqu'à ce jour?
— Lorsque je viendrai prendre ma première leçon j'apporterai mes cahiers de musique, et vous pourrez voir quelle est ma force.
— A quel endroit dois-je me trouver et à qui aurais-je l'honneur de donner des leçons ■'
— Je m'appelle mademoiselle Marie, et comme ma maison est encore eu désordre et que mon piano est en niau-
vais état, si vous le voulez bieu, ce sera chez vous que je prendrai ma leçon.
— Mais, madame, des circonstances particulières m'empêchent de donner des leçons chez moi, et d'ailleurs mou piano n'est pas des meilleurs.
• — Combien prenez-vous?
IS'alhalius dit son prix.
— C'est trop peu! s'écria l'inconnue; je veux payer mes leçons le double de celte somme, et c'est m'offenser que de ne pas accepter.
— Je suis désolé d'être forcé de vous refuser, madame: mais je ne puis pas recevoir plus de l'un que de l'autre. Le prix que je vous ai indiqué me semble suffisant, et je n'ai pas coutume d'accepter ce que je n'ai pas gagné.
Bientôt ils quittèrent cette conversation lerre-à-terre pour s'entr^^tenir de sujets moins prosaïques. Ils parlèrent de la belle vue que l'on avait de sa fenêtre et qui s'étendait d'un côté jusqu'au château de Fredériksberg et à la baie d'.£resund, et de l'autre jusqu'à la mer Baltique, pendant qu'on apercevait dans le fond un délicieux paysage composé de forêts, de collines et de jardins. De ces beautés naturelles, la conversation n'eut pas de peine à passer dans des beautés d'un autre ordre : ils parlèrent de poésie, de beaux-arts, de musique, de l'opéra, en un mol de toutes ces choses qui flattent l'imagination de la jeunesse. Ces entreliens enchanteurs séduisirent si bien Nalhalius, qu'il fut obligé d'avouer malgré lui qu'il trouvait non-seulement une piquante originalité dans cette nouvelle connaissance, mais encore que son esprit s'y complaisait beaucoup; et plusieurs fois dans la journée il eut besoin de se souvenir de l'impression que lui avait faite son iinporlunite de la veille pour modérer les
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sentiments qu'il commençait déjà à avoir pour la belle inconnue.
Ainsi s'écoulèrent plusieurs semaines.
Nalhalius et Joséphine ne pouvaient pas se voir aussi souvent qu'ils l'auraient désiré ; il y avait toujours quelqu'un qui, comme un génie malfaisant, se trouvait constamment entre elle et lui.
Pour elle, elle était toujours en lutte contre son amour et son devoir à la fois; lutte d'autant plus faible que son amour prenait de la force. Mais, dans cette guerre continuelle, sa jeunesse souffrait beaucoup : le chagrin et les sombres pensées avaient entouré ses yeux d'un cercle bistré, la douleur avait chassé au loin la gaieté de l'innocence, son visage n'était plus le même : au physique comme au moral elle avait bien changé.
Pauvre Joséphine ! elle ne trouvait même pas de consolations au sein de sa famille : ses parents étaient tristes, son frère impatient, sa sœur Glotilde seule, depuis que Rosberg l'avait refusée, était d'une gaieté effrayante; c'était le rire du désespoir, que provoquait un courage factice, qui faisait peur à ses parents, et dont la pauvre Joséphine était navrée jusqu'aux larmes.
Nathalius n'élait pas moins changé que sa tendre amie. 11 aimait Joséphine de toute son âme et pourtant il se reprochait ses infidélités.
Comment Marie, la belle et riche dame, avait-elle fait pour trouver le chemin de son cœur? Il est vrai que ses sentiments pour elle étaient d'une autre nature que ceux qu'il ressentait pour Joséphine. Ce qu'il é|)rouvait pour Marie était un témoignage de la faiblesse humaine, tandis que son amour pour Joséphine portait le cachet du ciel. Ce-
pendaiiL rinfîlélilé existait sous une forir.e quelconque ; en vaiu la uiait-il intérieuienient, ses regrets et ses soupirs lui montraient assez combien il était inJigno et malheureux.
Joséphine, en vérité, ne pressentait pas les dangers que son amour courait, et son aveuf^lement à cet é^ard était un bienfait du ciel, puisque cela lui conservait sa tranquillité.
Les circonstances vinrent bientôt la lui ravir.
Or, les leçons de Marie marchaient avec lenteur. Une grande intimité régnait entre elle et Xathalius, et la leçon était souvent reujplacée par une vive conversation auprès du piano. On parlait poésie, on se montrait mutuellement ses essais poétiques, on se donnait des conseils et des éloges, et la cruelle horloge venait brutalement les interrompre pour leur dire que la leçon de piano n'avait duré réellement qu'im quart-dheure et qu'il y avait deux heures qu'ils parlaient. Nathalius en fit un jour la remarque en plaisantant, mais Marie prit sa main et lui assura avec chaleur et reconnaissance que celaient les heures les plus heureuses de sa vie, et qu'elle le priait en grâce de ne pas les rendre plus courtes, ni de se fâcher de son aveu.
— Que dire à cela? Il voyait qu'elle disait la vérité. Alors il balbutiait un compliment, plaisantait, et continuait la conversation. En voyant Nalhalius assis avec Marie auprès du piano, promenant ses doigts sur le clavier tout en causant affectueusement, on eût eu peine à croire que c'était le même homme qui s'était promené avec Joséphine sur le rempart de la citadelle.
Chez lui, avec Marie, il était de bonne humeur, une rougeur fébrile colorait ses joues, d'ailleurs si pâles; un tremblement nerveux l'agitait, une lave brûlante coulait dans ses veines; et il disait souvent que, dans ces moments-là, il
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éprouvait les sensations d'un liomme qui se serait enivré avec de l'opium, et puis, lorsque Marie était partie, il sentait autour de lui un vide affreux, et il maudissait cette enchanteresse qui l'avait charmé ; semblable ù l'ivrofjne qui, de sang-tVoiil, jure de ne jamais boire d"eau-dc-vie. et qui, dis qu'il en voit, se remet à en boire déplus belle.
Cerlain ainsi d'être aiiiié de Marie, bien qu'il n'en avait eu aucune preuve éclatante, il cherchait à l'empêcher de lui en donner une trop évidente. 1) connaissait sa faiblesse, et, bien que toutes ces attaques lui parussent étranges, il ne pouvait nier que son élève ne fût aimable et séduisante, et ([u'clle avait le talent de dire mille choses assez fortes avec une telle délicatesse de sentiment que cela paraissait à Natbalius lout à la fuis gracieux et naturel.
Enfin, la preuve irrécusai)le d'amour ne tarda pas à se montrer.
Le soir de Grande-Prière, Nathalius, qui s'était mis à la fenêtre pour voir pa-sir la fuule, aperçait Marie traversant le rempart au milieu de plusieurs jeuiîcs filles. Elle jota un regard furlif de son côté; puis, laissant ses amies aller quelques pas en avant, elle profila du moment où Nallialius la regartbiil pour lui envoyer un baiser. Celait bien réellement uî'.e déclaration d'amour, et cela lui fit pousser un piofond soupir; ujais ce n'était pas tout.
Le 20 mai, jour anniversaire <le la naissance de Nalhaiius, comme il rentrait cîiez lui un pou plus lard que d'habitude, il s'arrêta étonné dans le corridor en entendant [)!usieurs accords touchés de main de maître, et qui roulaient vers lui comme un flotd'harmonie. Pensant que c'étaitquelque virtuose que sa concierge avait laissé pénétrer dans sa chambre, il fut poussé par la curiosité à ouvrir vivement la porte,
Iga CONTES DE LA MER BALTIQUE.
et il jela un cri en apercevant iMarie assise à son piano. Marie ne put s cnipêchei* non plus de jeter une exclama lion de surprise; mais sa figuie rayonnait, car elle venait de lui montrer, par son jeu brillant, qu'au lieu de recevoir des leçons de lui elle aurait pu lui en donner. Elle l'avait donc trompé!
Ce n'était pas tout encore.
Quelle ne fut pas sa surprise, lorsque, jetant les yeux autour de sa chambre, il s'aperçut que tous ses vieux meubles avaient été remplacés par d^autres meubles plus précieux! Dans des cadres dorés, des tableaux de prix ornaient les murs, un magnifique lapis des Gobelins couvrait une nouvelle table de salon; enfin tout, depuis le plus petit objet jusqu'au plus grand, portait le cachet de la richesse, de l'élcgance et du goût. Il y avait même, dans un coin de la chambre, deux vases pleins de tleurs qui remplissaient l'atmosphère d'odeurs enivrantes.
Stupéfait, Nathalius se retirait déjà, croyant s'être trompé de porte, mais son piano bien connu, et Marie qui lui tendait les bras pour lui faire ses compliments, lui prouvaient qu'il était bien réellement chez lui.
— Mais venez donc, monsieur Nathalius! et faites-moi l'amitié de ne pas être fâché; je vous félicite et...
— Mon Dieu! qu'est-ce que tout cela, mademoiselle? vous m'élonnez el me faites peur!
— Silence! silence! ne parlez pas si haut, supplia-l-ello avec tendresse. Puis elle s'élança à la porte, la ferma el poussa vivement un petit verrou intérieur.
— Mais répondez-moi donc, mademoiselle, que veut dire tout cela?
— Voulez-\Ous accepter toutes ces choses eu signe d'àmitic, oonimc les présents d'une amie?
— Comme un présent! répéla-t-il brusquement; mais vous raillez, n'est-ce pas?Etes-vous donc une princesse pour pouvoir faire de semblables catleaux?
— Je suis riche comme une princesse. Je vous en prie, ne me refusez pas.
— Mais seriez-vous plus riche qu'une reine d'OrienI, croyez-vous que je veuille accepter une aumône, fut-elle même aussi royale que la vôtre? Ainsi donc, vous m'avez trompé, vous êtes venue ici pour prendre des leçons de musique, et c'est moi qui pourrais vous en demander. Que voulez-vous donc, mademoiselle?
Et il prononçait ces paroles avec dureté, et d'un ton de voix presque menaçant : la colère lui sortait par les yeux. Pendant ce temps, Marie pâlissait, le sang fuyait ses joues, ses regards brillaient d'une façon effrayante, et elle fixait ses yeux sur lui sans fermer la paupière pendant plusieurs minutes.
— Ainsi, vous refusez! dit-elle d'une voix presque inintelligible. Et elle se traîna jusqu'à une petite console où était une assiette à dessert sur laquelle se trouvaient une orange et un petit couteau à manche d'argent. Elle se précipita sur le couteau. Nathalius, prévoyant quelque malheur, s'élança pour prendre son bras; mais, comme une furieuse, elle se détacha de cette étreinte et le retint loin d'elle avec la main gauche, pendant que la droite tenait le couteau.
— Par pitié, Marie! que voulez-vous faire? s'écria Nathnlius.
— Vous me méprisez, Nathalius, dit-elle d'une voix faible et étouffée. Pour vous, j'ai oublié mon père, ma mère, mu
naissance, mon nom, le inonde entier enfin, et vous me méprisez !
— Non, non! dit-il, ce n'est pas vrai, ne croyez pas cela. Je vous prouverai bien que je ne vous méprise pas.
Le couteau tomba des mains de Marie; elle se laissa glisser à terre pour le chercber. Nalhalius l'empêcha encore une fois de se servir de cette arme.
— Marie, pria-f-i!, par pitié!...
— Non, dit-elle ; seulement, pardonnez-moi à ma dernière heure. Je suis bien coupable! Pour loi, Nathalius, je suis une pauvre pécheresse, et mon crime est grand, vois-tu, car je faime!
Elle voulut se poignarder, mais ses forces l'abandonnèrent. Nalhalius lui arracha des mains l'arme fatale, et Marie tomba évaiiouie dans ses bras.