CHAPITRE III
Une bonne intention nV^t pas tonjonrs bien interprétée.
La maison de Fielding était devenue peu à peu déserte: ses amis et ses connaissances n'y venaient plus, la Iristesso, que le sort avait jetée au milieu de ce cercle autrefois si gai, leur avait fait peur.
— Maintenant, dit l'un, loisqu'oii vient pour s'y amuser.
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la maison de Fieldiiig ressemble à un hôpital dans lequel il n'y a que des malades du spleen.
— Le conseiller d'Etat, dit un autre, a ses affaires dérangées; c'est par économie que la maison est forcée d'être triste.
— Il me semble, dit une petite dame, qu'il y a quelque chose de suspect dans la maison. Voyez la figure do Joséphine!
— Il me semble, au coniraiie, dit uue autre, que c'est Clotildcqui a une mine singulière.
— Peut-être avons-nous raison toutes deux, dit la première.
Un ofncicr de la garde, qui se trouvait là, ne disait mot, mais fixait ses regards sur la dame qui venail de parler, ce qui la faisait rougir comme une écrevisse.
Une personne dont on avait beaucoup regretté l'absence dans la maison de Ficlding était Rosberg. Ses manières gaies et sans façon lui avaient attiré l'affection de tout le monde; son visage avait quelque chose de si doux et de si féminin, qu'après une courte conversation ou se sentait attiré à lui involontairement.
Il n'était pas le défenseur des passions et de la faiblesse, mais il prenait assez volontiers les choses comme elles se présentaient. Il trouvait mille excuses aux aclions, même les plus criminelles, et il prouvait que la nature humaine, sous la puissance de la fatalité, était presque conduite au crime et à la déchéance. A ses yeux, l'homme qui condamne ie méchant est plus condamnable que le méchant lui-mcnie.
— Dieu ne condanmc personne, disait-il ; il châtie les vices et les crimes, mais il ne condamne jamais. J'aurais un fils qui aurait le malheur de suivre une fausse voie, je le châtierais sévèrement, et s'il ne se corrigeait pas, je serais
forcé, malgré moi, de le chasser dema maison; s'il Oni'iiildes crimes énormes, je crierais : Je n'ai plus de fils ! enfin, si je le trouvais mort de froid dans la rue el tué par ses mauvaises actions, mon cœur de père parlerait, et ce serait les larmes dans les yeux que je lui dirais : 0 mon fils! puisseje rappeler la vie dans ces membres glacés I puissé-je rendre ton âme pure comme celle d'un ange I Laisse -moi t'embrasser et te bénir comme lorsque je te reçus pour la première fois des bras de ta mère ! Ne croyez-vous donc pas que Dieu n'est pas aussi bon et aussi aimant pour ces chers enfants que nous, pauvres vers de terre? Ah! certes! il est l'amour même, il ne condamne jamais!
Lorsque Rosberg parlait ainsi, sans emphase, mais avec la chaleur d'un bon cœur, il gagnait les sympathies de tout le monde, et les vieilles femmes disaient avec conviction :
— Ah! quel dommage que Rosberg ne soit pas devenu piètre!
— Mais, dans la chancellerie, son sermon ne vaudrait rien, répondait une bonne tète, mais si bas qu'elle ne risquait aucune opposition de la part de ces dames.
Il ne faut pas croire que Rosberg était toujours sentimental, il ne détestait pas la bonne et franche gaieté, une bonne table ni même une petite ivresse entre amis. Il avait la forme croyance que le ciel sourit avec plaisir en voyant les créatures humaines s'amuser, et il disait, en plaisantant, que l'on devait s'efforcer de rendre le ciel aussi content que possible. Une petite ivresse, disait-il, produit Tune de ces deux choses : ou elle attire le ciel sur notre misérable terre, ou elle élève les créatures jusque dans le ciel ! Ses dehors étaient en outre tout à son avantage. Avec tant de qualités, il n'est
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donc pas étonnant que son absence fût regret téc dans la maison de Fielding.
Joséphine estimait beaucoup Rosberg, mais elle ne pouvait répondre à son amour, et lorsqu'il disait :
— Nem'aimez-Yous donc pas du tout, Joséphine?
— Si, certainement, je vous aime, répondait-elle : aussi est-ce pour cela que je désire que vous deveniez mon beaufrère.
Un fidéi-commis assurait à une des filles de Fielding une fortune considérable si elle se mariait, et Joséphine voulait tenter de conclure ce mariage entre Rosberg et sa sœur.
Un jour, elle rencontra Rosberg qui se promenait sur le rempart; ils s'abordèrent, et la conversation ne larda pas à devenir très-intéressante. Joséphine toucha la question de mariage, et lui reprocha vivement son absence.
— Ah! répondit-il, ne suis-je pas forcé de me priver de votre présence qui m'est si chère !
— Et pourquoi cela, monsieur Rosberg? Je ne vois pas que cela soit nécessaire.
— Quoi! ne trouvez-vous pas que je serais inconvenant si je continuais à venir dans une maison où j'ai, malgré moi, été forcé de donner un refus à votre sœur après avoir reçu le vôlre?
— Veuillez m'écouter un instant, répondit Joséphine, et vous apprécierez vous-même ce que vous devez faire. Tâchez de bien me comprendre, et de voir clair dans mon cœur, car je ne vous dissimule rien et me repose sur votre bonté et sur votre équité.
Elle prononça ces mots avec affection et d'une façon sympathique. Rosberg, en l'écoutant, était si ému, que, s'ils ne se fussent trouvés sur une promenade publique, il se serait
jeté à SCS genoux, et aurait volontiers pleuré coninie un enfant. Joséphine grandissait à un point considérable dans son estime.
Vous m'avez dit, poursuivit Joséphine, que je vous suis chère; eh bien! je vous jure bien sincèrement que vous m'êtes cher aussi, bien que je no puisse devenir votre femme. Mais je désire si vivement vous voir heureux, que, croyez-le, Rosberg, je donnerais pour cela la moitié de ma vie. Vous êtes plus cher à mon cœur que mon père, ma mère, ma sœur, enfin tous mes parents: et si l'on mo donnait la cruelle alternative de les perdre ou bien vous, en vérité, je serais embarrassée de faire un choix! Et pourtant...
— Et pourt;uit?
— Il y a un être que j'aime plus encore, que j'adore presque; un être avec lequel je dois vivre, ou pour lequel je mourrai.
— Et moi! moi! balbutia Rosberg en devenant pâle comme un mort.
Joséphine prit son bras pour le soutenir, et lui jeta uu regard tendre comme celui d'une sœur; puis, enfin, lui serrant la main d'une façon expressive, comme pour lui prouver la sincérité de ses paroles, elle ajouta :
— Vous, vous êtes un homme; il faut donc que vous soyez plus fort que moi, et que vous sadiiez contenir voire passion.
— Ah ! vous demandez que je prononce nîon arrêt de mort !
— Non, Rosberg, non; je veux seulement nous rendre heureux tous les deux.
— Comment? grand Dieu! comment? Diles?
— Ahî je voudrais pouvoir trouver des expressions pour vous expliquer ce que c'est que cela: l'amour! Poin- imu,
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je crois que c'est un dévouement de l'âme pour un autre objet pour lequel on a assez d'estime et d'abnégation pour se sacrifier soi-même, pour rendre heureux l'objet de son amour.
— C'est aussi mon avis.
— Eh bien! répondez-moi franchement, n'y a-(-il pas dans votre amour un petit grain d'égoïsme? ISVst-ce pas à la condition de partager seulement le bonheur, que vous aiinez?
— Mais vous-même, répondit Rosberg, vous même qui venez de me dire que vous adorez une autre personne pour laquelle vous me sacrifiez, n'esl-ce donc pas de l'égoïsme?
— Dieu le sait! répondit Joséphine avec un sentiment profond, mon amour ne connaît pas l'égoïsme, mais seulement le dévouement, le sacrifice et la fidélité. Si celui que j'aime pouvait devenir plus heureux avec une autre que moi, je me regarderais comme coupable si j'entravais sa volonlé en m'attachant à lui. Mais tant que je suis certaine d'être l'objet de ses plus intimes pensées , je veux et je dois m'attacher à sou bien-être.
— Ahî c'est aujourd'hui que je puis évaluer l'élévation de vos sentiments, dit Rosberg; et puisque maintenant j'ai un double motif pour désirer que vous soyez heureuse, moi aussi, je vous le promets^ je veux suivre votre exemple, moi aussi je veux vous montrer que je puis aimer sans égoïsmel Parlez, demandez, Joséphine, je vous sacrifierai tout; dussicz-vous même exiger une séparation éternelle, je votis obéirai !
— F>st-il bien certain que vous garderez votre parole?
— Vous désirez que je parte, n'est-ce pas? demanda Rosberg presque désespéré.
l'JO CO-MES DE LA MER BALTIQUE.
— Pailir, non; mais... je ne sais coiiiniont vous expliquer cela. Si vous m'aimez, je vous demande au nom de mon bonheur que vous fassiez un s.ieriOce si grand, que, si vous laccomplissez, vous êtes réellement l'homme le plus noble de la terre, je doute même que celui que j'aime puisse faire un tel sacrifice.
Lu gémissement fut la seule réponse de Rosberg. Tue lutte affreuse se passait dans sa poitrine; mais enfin, le dévouement l'emporta. Il pensa que c'était l'unique moyen de rendre Joséphine heureuse, et il répondit :
— Oui, je ferai tout ce que vous me demandez, même si cela doit m'enlever le repos de ma vie et le calme de mes derniers moments.
— Si vous voulez me rendre heureuse, il faut que je vous voie tous les jours; si vous voulez me rendre heureuse, il faut que vous vous regardiez comme mon parent, mon ami, mon frère. Il faut, je vous le dis, que je vous voie sans cesse aimé et estimé de mes parents; il faut que je puisse, sans blesser les convenances, vous ouvrir franchement mon cœur, vous demander des conseils, vous tutoyer fraternellement , devant tout le monde, enfin me mettre à vos côtés et vous dire amicalement : Cher beau-frère, que penses-tu?
— Epoux de Clotilde ! cria Rosberg. Clotildeî Joséphine !... A ce moment ils avaient déjà parcouru une grande partie
du rempart et se trouvaient justement à l'endroit où Nathalius était logé ; Rosberg s'arrêta , prit la main de Joséphine et dit avec émotion :
— Oui, je le ferai, Joséphine, pour toi, pour ton bonheur et pour être toujours près de toi !
— Oh ! merci, dit-elle, et la joie brillait dans ses yeux. Oh 1 bientôt nous serons tous heureux!
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— Traîlresse! cria une voix lerrible, et un cil prcsquo étouffé suivit cette exclamation.
Ils jetèrent, effiayés, leurs regards autour d'eux; mais ils ne virent ni n'entendirent plus rien.
Le lecteur devine aisément d'où provient ce cri.
?salhalius était tombé dans le piège que lui avait tenrlu la cruelle Marie, et il y était tombé d'autant plus profondément que sa conscience lui disait que lui-même était infidèle.
Il était déjà habitué à cette vie prodigue dans laquelle Marie le berçait. Il était plus riche que mille de ses semblables; mais, hélas! il n'en était que plus malheureux. Sa mansarde s'était transformée en un petit palais de fées. Il pouvait dépenser largement tout l'argent qu'il voulait , car il n'avait qu'un mot à écrire pour que de grandes sommes fussent toujours à sa disposition. Longtemps il lutta contre la tentation; mais dès qu'il eut fr;mchi la première limite, il ne sut plus mettre un frein à ses dérèglements, il s'enivra de l'amour passionné de Marie, il ne se connut plus ou plutôt il ne voulut pas se connaître et il devint sauvage et taciturne. Four s'étourdir, il se lançait dans toutes les jouissances de la vie, dans le gouffre immense des distractions; car, bien qu'il ûimàt encore Joséphine dans le fond de son cœur, il voulait célébrer d'une façon brillante les funérailles de sa ûdélité.
Marie voyait tous ces changements avec une joie hifernale-, et elle attisait ce feu de volupté comme si l'enfer lui en eût donné mission. Nathalius avait-il quelques scrupules, son ambition hésitait-elle à accepter trop de ces riches cadeaux? Aussitôt mille preuves d'amour, mille baisers, venaient arrêter sur ses lèvres les objections si justes que le
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refrain élernel : Je suis riche, très-riche, venait achever do faire disparaître.
Elle eut un monient l'intention de lui airacher une promesse de mariage, mais son empire sur lui n'allait pas malheureusement jusque-là.
— Puisque lu es riche, lui disait-il franchement, je no me marierai qu'avec celle que j'aime, ou jamais. Tu nj'as rendu infidèle; mais si, un beau jour, celle que j'aime d'un amour si pur et si tendre me pardonne^ je m'arrache de tes bras cl te quille pour jamais.
Si triste et désespérant que cet aveu fût pour Marie, elle n'en continuait pas moins ses attaques avec le même résultat.
Une tentative semblable eut lieu dans la même journée pendant laquelle Rosberg et Joséphine se promenèrent sur le rempart. Nathalius avait ouvert la fenêtre, afin de respirer un peu l'air frais. Marie était appuyée sur lui; son bras blanc entourait son épaule, sa figure semblait boudeuse et son legard se fixait sans but sur les prairies loi;:laines que Ton voyait à l'horizon. Tout à coup, au cri de Nathalius : Traîtresse! Marie tomba par terre, et, pour ainsi dire, foudroyée de terreur; mais en voyant son regard dirige vers deux personnes qui passaient sur le rempart, elle se remit de son trouble et les fixa avec plus daltention. Soudain elle crut les recoiuu\ître; alors ille fit un suprême effort pour ;u'racher Nathalius de la fenêtre. Celui-ci se laissa conduire comme un enfant sans volonté, puis déchargea son cœur en pleurant toutes les larmes de ses yeux et en disant • Je mérite ce châtiment ! Je mérite ce châtiment 1 11 pleurait, il criait, et semblait être fou. Marie tâchait en vain de le consoler; mais le pauvre Nathalius était tombé dans la plus affreuse de toutes les maladies : la jalousie.
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