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CHAPITRE IV

Le Bal niiis<iiié.

Jalousie! jalousie! ver qui rongos le cœui* de riioiiiine, qui es-tu? Es-tu un fanlôme créé par l'imaginalioii et nourri par elle? ou bien seuIcMnent une illusion \ivante, seule poésie de l'homme positif? Les rois comme les mendiants souffrent de (a tyrannie et craignent ta puissance; tu viens rendre malheureux l'homme riche en t'inslallant chez lui, et le géant le plus fort devient laible et sans volonté, comme un enfant, si lu déchires son sein. — Es-lu l'amour ou la méfiance, ou bien l'un et l'autre à la fois? — L'amour est le fondement de la jalousie; la méfiance est le faîte de l'édifice : si vous pouvez démolir ce bâtiment qui empêche votre vue de pénétrer jusque dans les sphères du bonheur, démolissez; mais conservez seulement les fondements, afin de construire dessus un édifice plus solide.

A l'occasion du jour anniversaire de la naissance de madame Ficlding, on airangea un petit bal cosluiné; n^ais le véritable motif de cette fête était réellement pour célébrer le retour de Rosberg, qui maintenant était tous les jours de leur cercle. Beaucoup de personnes , même celles qui venaient très-rarement dans la maison, avaient reçu des lettres d'invitation.

Rosberg, depuis ciu'il était rentré dans la maison Ficlding, faisait tout son possible pour faire comprendre ses intentions conjugales; mais Clolilde, qui toujours s'était montrée ai-

iU CONÏKS DE LA MER DAriIQUE.

niable à son éc^ard, devenait sérieuse et presque fàdiée, sitôt qu'il faisait un pas eu avant dans celte question. — Ma sœur, disait-elle, comprends-tu ce que me veut M. Rosberrj? Pour moi, je ne puis pas le doviner et je ne veux pas le comprendre.

Et toujours, si de semblables scènes arrivaient, ClotilJe était d'une gaieté folle; ce qui semblait inexplicable à sa sœur.

Au bal costumé , Rosberg était vêtu en chevalier de Hongrie, costume qui lui était très-avantageux; aussi attirait-il l'atlention dos conviés, d'abord par sa tournure élégante, et et ensuite parce qu'il était presque toujours en conversation avec deux jeunes Suissesses. Ces deux beautés de rHelvétie étaient, vous pouvez bien le penser, Clotilde et Joséphine. — A le voir sans cesse avec elles, on eût pu supposer qu'il faisait la coui* auK deux sœurs à la fois : du moins c'est ainsi que pensaient les mauvaises langues. Un domino noir suivait des yeux tous leurs mouvements, c'était le conseiller d'État lui-même. Pour madame Fielding , elle n'était pas costumée et s'était chargée de faire les honneurs de la maison.

Dans les salons richement éclairés et dans quelques petites pièces voisines, il y avait une grande animatioa. Des figures de toutes les couleurs et de tous les caiaclères s'agitaient dans un tourbiilon ; on entendait des causeries, des cris, des chanîs, des rires, des épigrammes, des bons mots sans esprit, elc, qui, se mêlant avec la musique du petit orchcslre, faisaient un charivari étourdissant. Comme dans tout bal masqué, il ne manquait ni d'arlequiris, ni de pierrots. Il y avait entre autres une femme de pêcheur, qm feignait d'être ivre et qui amusait beaucoup la société; et

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j'ajouterai i^ue les acteurs qui copient el iiniteut si souvent les autres furent copiés avec une grande ressemblance. Au milieu de tout le tumulte étourdissant du bal se trouvaient deux figures sérieuses : Rosberg et Joséphine ; debout dans un coin du salon, ils parlaient de Clolilde et de son étrange conduite.

— Mais je la trouve très-naturelle, dit Joséphine : vous ne pouvez pas demander qu'elle vienne à vous les bras ouverts.

— Mais n'avez-vous donc pas remarqué qu'elle se trouve offensée de ma dernière tentative auprès d'elle? Elle est disparue et se cache de moi. Malgré vous, je garderai la parole que je vous ai donnée : je ferai de mon mieux; et vous ferez de même, n'est-ce pas?

— N'en doutez pas, cher Rosberg.

Ils interrompirent leur conversation en s'apercevant qu ils étaient écoutés par une vieille deAiiieresse au corps plié en deux, et ils craignirent qu'elle n'eût entendu leurs dernières paroles, bien qu'elles eussent été prononcées très-bas.

— Cette jeune Suissesse a-t-ello une conscience et une main pures? demanda la devineresse ; et en disant ces mots,

■ Thorrible mégère poussa un éclat de rire si convulsif et strident, que Joséphine en frémit de tous ses membres.

— Vous avez peur? poursuivit la sorcière ; laissez-moi voir votre main el je vous dirai tout de suite ce que le sort a décidé et si votre main et votre conscience ont encore toute leur pureté.

Joséphine se remit un peu do son émotion, puis tendit sa main :

— Voyez, bonne mère, dit-elle^ pouvez-vous y lire quelque clio»?

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— Heu! heu! dit la vieille, en regardant fixement dans la main, pendant que la sienne tremblait conmie si c'eût été réellement celle d'une vieille femme, je ne crois pas que la main et la bouche sont en accord.

— Bonne mère, dit Rosberg, vous pouvez bien y voir sans lunellos. Celte main, comme l'àmc de celte demoiselle ellemême, est un miroir pur, facile à expliquer; ainsi, que la bonne mère croie se voir elle-même dans le miroir.

La devineresse, qui était courbée en deux, se releva tout à coup involontairement de toute sa hauteur et jeta à travers son masque un regard foudroyant à Rosberg.

Rosbcrg répondil à cette menace par un sourire de pitié.

La vieille serrait les poings comme s'il lui tardait de frapper un ennemi ; mais elle se remit bientôt, se courba encore une fois, et poussa un nouvel éclat de rire.

— Ah! je comprends, dit-elle; la demoiselle est le miroir, et le monsieur est le cadre qui entoure toujours d'habilude un miroir. Oui ! oui ! c'est possible î hé! hé!

— Pouvez- vous, bonne mère, me dire, à moi aussi, le passé et l'avenir? demanda Rosberg en tendant sa main.

— Les lignes sont inégales, répondit la devineresse en affectant un profond mépris; il n'y a aucune fermeté; on fait la cour à Tune et on rend l'autre folle; on quitte une maison par plaisanterie, et on y retourne avec un sérieux ridicule; on se promène sur le rempart, et on lève la main vers le ciel; on se fait des promesses dans un coin, et pour n'èlrc pas troublé Tondit tout bas : « Je garderai la parole que je vous ai donnée, et vous ferez de même, n'est-ce pas? » Et on répond : — « N'oîi doutez pas, mon cher I »

Joséphine tremblait comme la feuille; elle prit la sorcière par le bras et dit avec chaleur :

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— Venez , suivez-inoi ; je veux que vous me disiez la bonne aventure, mais en secret.

Rosberg ne voulait pas la laisser s'éloigner avec la vieille.

— Vous voyez bien que c'est une méchanle femme, et vous risquez d'èhc iiisuKée; peut-être est-ce une injurieuse mystificalion.

— Laissez-moi aller avec elle, cher Hosbeig, — dit Joséphine avec intention, comme si elle voulait montrer qu'elle usait de ce mot amical sans crainte de personne; — je suis curieuse de savoir différentes choses , et je suis sûre d'avance de Tindulgence qu'une jeune femme montrera à une jeune fille.

Et elle entraîna la vieille avec elle. — Elles traversèrent plusieurs chambres et arrivèrent ainsi à une petite pièce éloignée du milieu de la maison et près de laquelle se trouvait l'escalier.

Alors Joséphine, fermant la porte, s'écria :

— Vous m'avez offensée; qui que vous soyez, démasquez-vous !

— C'est moi, ma petite demoiselle, qui voudrais vous voir démasquée.

— Je n'ai jamais porté de masque dans ma vie, ni maintenant ni autrefois.

— Jamais, dites-vous? N'avez-vous donc point donné votre cœur à une personne, et maintenant, ce même cœur que vous avez donné, ne le promettez-vous pas à un autre ?

— Vous vous trompez 1 votre supposition est aussi fausse que votre science divinatoire. Encore une fois, je vous le demande, ôtez votre masque et je vous donnerai des explications.

— Et moi , encore une fois , je vous réponds que je ne me

démasque pas. Ouvrez-moi la porlc , ou je coiilinue à vous dire des vcrilés qui feront trembler votre âme.

— Je veux bien entendre la vérité, mais je veux que, vous aussi, vous me fassiez entendre le même langage. Tout ce que vous m'avez dit jusqu'ici n'était que des demi-vérités et des demi-mensonges, et encore la demi-part de vérités était si habilement déguisée que j'avais peine à la reconnaître moi-même.

— Vous niez ainsi que vous aimez Rosbcrg ?

— Je n'ai pas besoin de répondre à une demande si indiscrète. Si vous êtes celui que je crois, je veux vous convaincre rapidement et vous répoudre avec franchise et loyauté.

— Mais je ne me démasque pas , ma belle petite demoiselle, car au moment où j'ôterais mon masque , vous vous cacheriez peut-être doublement sous le masque do la vertu. D'ailleurs je ne suis pas venu ici pour écouler votre confession. Il serait peut-être plus désagréable pour moi de l'entendre que pour vous de la dire. Mais je veux venger l'amour outragé, et je veux vous dire que pendant que vous passez d'heureux moments près du séduisant Rosberg , il y en a un autre , que vous connaissez bien , que vous avez aimé, et qui se console de votre infidélité dans les bras d'une autre femme.

Tu mens! masque! tu mens! s'écria Joséphine suppliante. Mais qui donc es-tu, toi qui veux me tuer ainsi avec tes cruelles paroles ?

Elle prit convulsivement la devineresse par les deux bras, fixa un instant ses yeux sur les yeux de la vieille, comme si elle voulait pénétrer au travers du masque ; et pâlissant tout à coup :

NAÏIIALIUS. id)

— Tu meus ! répéta- t-clle^ tu meas, n'est-ce pas/ Disnioi que lu meus! ou donuc-moi la preuve que tu yne dis la vérité ?

Alors la vieille raconta avec une froideur diabolique toutes les secrètes choses qui existaient entre elle et Natlialius : soi nom, sa demeure et mille autres détails encore.

— 0 mon Dieu! dit Joséphine, et elle pleurait amèrement.

— Ainsi, s'écria le masque, il vous reste encore une étincelle d'amour pour lui? Ah! je vais me hâter do le lui dire. Adieu, Joséphine!

La pendule sonna onze heures. Le masque s'élança vers la porte de l'escalier et l'ouvrit.

Un feu ardent courut dans les veines de Joséphine; les dernières paroles du masque lui donnèrent un courage effrayant.

— Reste! reste! s'écria-t-elle en s'élançant après lui et ea le retenant de force; reste! je te connais! reste, je t'en prie!

Le masque, la repoussant vivement, se délivra de ses étreintes, et parvint à gagner la porte. Mais pendant qu'il se précipitait avec la rapidité de l'éclair dans l'escalier assez peu éclairé, son masque tomba de sa figure.

— Nathalius! Nathalius! s'écria Joséphine, écoute-moi; reste, je t'en prie! Et, peu à peu, sa voix s'affaiblit; elle voulait appeler et ne le pouvait plus; elle se tint à la rampe, voulut suivre le fugitif, mais ses pieds se dérobèrent sous son corps. Enfin, au bout d'un moment, elle entendit une voiture rouler et s'éloigner, et la pauvre fille resta seule, seule avec sa douleur et ses larmes.

Les lecteurs ont sans doute deviné que c'était Nathalius, qui aimait Joséphine de tout son cœur, bien qu'il s'en sentît indigne et qu'il fût honteux de sa chute profonde ; mais

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la jalousie lo (onait lellcmenl, qu'il craif^nait et espérait à la fois qu'une chute semblable fût arrivée à Joséphine.

— N'ai-je pas vu, disait-il, qu'ils se promenaient et s'entreleuaient mystérieusemeni; n"ai-je pas vu encore qu'ils se regardaient avec amoirr, qu'ils se serraient la main avec chaleur, et qu'ils s'appclaieiil : Chère Joséphine! cher Rosberg? JNe vient-il pas tous les jours dans leur maison? ne lui parle-t-il pas continuellement? ne respire-t-il pas le même air qu'elle? 11 est enivré du bonheur d'être toujours auprès d'elle! 0 mon Dieu! je crois que je deviens fou!

Ces pensées le torturaient jour et nuit. Tantôt il était décidé à faire un voyage en Italie avec iMarie, tantôt il disait qu'il préférait supporter toutes les souffrances, mais être près d'elle et la voir de temps en temps.

Celte dernière pensée lui fit accepter un billet anonyme dont l'écriture ressemblait beaucoup à celle de Marie, et avec lequel se trouvait une lettre d'invilation pour aller au bal masqué de M. Fielding. On recommandait de n'y rester que jusqu'à onze heures; le temps que vous y passerez sera suffisant, disait la lettre, pour vous convaincre du plus ou moins de fidélité de la dame que vous aimez.

Nathalius revêtit rapidement le costume qui accompagnait l'invitation, et se hâta de se rendre à ce bal, comme si c'eût été le paradis.

Lorsqu'il rentra chez lui, il était désespéré comine un homme qui vient d'enterrer son seul et dernier ami : l'Espérance! Affreuse nuit! Là, dans le salon, où l'on ne le remarquait pas, la joie se répandait partout avec les airs ie la musique, on eût pu croire que la \\e était une danse, un quadrille vif et joyeux, aux mélodies célestes, et si Ion eût pénétré un peu dans la solitude, on eût trouvé dans une

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chambre écarlée loules les dissonances do colle harmonie de fêle vibranl profondémenlau fond de deux cœurs blessés.

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