CHAPITRE V
I^a visite des Etudiants.
Le lemps, cet habile médecin, versait son baume dans le cœur de Nathalius. Quoiqu'il souffrait de la jalousie, ses réflexions lui montraient la possibililé et même la vraisemblance d'une erreur de sa part à l'égard de Josépliine.
— Elle est pure! elle est innocente ! disait-il en souriant avec bonheur; et toute sa douleur se taisait devant cette idée consolante : Elle est innocente I
Un de ses amis, étudiant, noinmé Bertrand , lequel demeurait dans une chambre voisine de la sienne, entretenait ces pensées consolantes dans son âme : il lui raconlait mille scènes ridicules de jalousie, et lui assurait que lui-même avait été pris de celte folie, et que même, une fois, il a\ait été jusqu'à élrejaloux de lui-même. Ce Bertrand était un j«)yeux garçon, dont le caractère différait malheureusement trop de celui de Nathalius^ sans quoi ils seraient devenus trèsintimes. Cependanl, la répulsion que Nalhalius avait pour Marie, dans les derniers temps, le poussait à fréquenter da- >anlage Bertrand. Quelques petits services qu'ils se rendi-
CONIES DE LA MtK BALTIQUE.
rent réciproquement doublèrent ensuite ce commenceiuenl d'aaiilié, qui peu à pou servit beaucoup à consolor le cœur de Natiialius.
Joséphine, au contraire, n'avait pas une amie pour soulager son cœur et puisait sa force et sa résigoatiou en ellemême.
Qu'elle est grande la femme qui peut supporter les souffrances qui brisent même les hommes fû! is ! Qu'elle est belle et divine celte âme qui n'a besoin pour s'afiermir que de sa foi dans léternelle justice du Dieu qui récompense! Elle peut pleurer, c'est vrai; mais il y a de la force et de la résignation dans ses larmes, et plus elles coulent sur ses joues, plus l'espérance s'agrandit et s'accroît dans son cœur.
H n'y a que deux espèces de femmes dans la vie :
— Des anges et des monstres!
Chaque homme passe sa vie à les rencontrer l'une et l'autre, et si sa moitié, son Èvo, ne réussit pas à lui créer un paradis sur terre, c'est tout simplement parce que le serpent a pris les formes séduisantes de la femme, mais son cœur est toujours de bois. 11 entoure cet arbre aux fruits si dangereux pour les hôtes du paradis et les tente si longtemps qu'ils succombent à la tentation. Ces serpents féminins ont déjà été appelés filles de marbre ; c'est llUes des arbres que je les appellerai. C'est seulement dans les formes extérieures que ce monstre a quelque chose qui ressemble à la femme.
Or, en fait de femmes, il est impossible de les classer ailleurs que dans ces deux catégories : — ou monstres, ou anges; — il n'y a pas de milieu. Mais, dans le cœur de l'homme, toutes les deux luttent pour y dominer.
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Nos lecleuis ont dojà dû faire la remarque que Josépliine et Marie apparlcnaieut à ces deux calégories de femmes.
Sur ces entrefaites, il arriva un grand bonheur à Joséphine.
Dans le mois de juin, il vint à Copenhague une gronde foule d'étudiants de Suède et de Norwége, qui venaient faire une visite fraternelle aux étudiants danois.
Plusieurs grands vaisseaux débarquèrent tous ces maîtres de r empire de l'esprit. Les rues étaient pleines de monde, et l'ivresse du plaisir brillait dans les yeux des bourgeois, des vieillards, des enfants et surtout du beau sexe de tout âge. — Je ne dirai pas qu'on se promenait, non ; on se précipitait vers le port, afin de saluer les étudiants. Un enthousiasme et une ivresse étonnants s'emparèrent, si Ton peut dire ainsi, de tous les habitants de Copenhague, et je n'exagère point en disant que ce jour-là l'atmosphère était pleine de sympathies Scandinaves.
Au milieu de la grande foule qui se rendait au port, se trouvaient aussi Nathalius et Bertrand, qui portaient à leur boutonnic;-e des marques particulières indiquant qu'ils étaient hôtes d'étudiants étrangers. Se trouvaient-ils par hasard resserrés au milieu d'un groupe, il leur suffisait de crier: Étudiant! pour qu'on leur fit place volonlairement ; car étudiant était le mot de passe pendant huit journées et huit nuits consécutives.
Pendant ce laps de temps, beaucoup de marchands ne voulurent point recevoir d'argent dos étudiants suédois cl noiwégiens pour des objets de peu de valeur, comme des cigares, du tabac, des liqueurs, vins, café, etc., etc. La police elle-même était convaincue de scaudinavisme; car si quelque gaillard faisait du désordre ou du vacarme, la nuit
ou le jour, il évilait toute espèce de punition rien qu'eu prenant Taccent suédois ou norwégien.
Sur le port, où Ton atlenduit ces hôtes désirés, un immense hourra salua leur bienvenue sur le sol danois, et vraiment c'était un spectacle à la fois noble et touchant de voir la jeunesse savante de trois royaumes se saluer et s'embrasser pour la première fois sur le rivage souriant de Seeland! L'orateur Ivarl Ploug leur fil, à leur arrivée, un magnifique discours de réception ; puis après l'on chanta des chansons patriotiques, et bras dessus, bras dessous, ou se rendit à l'Université. Dans toutes les rues les fenêtres étaient garnies de dames, qui saluaient l'immense cortège, en agitant leurs mouchoirs et souvent en jetant une pluie de fleurs. Il y avait au milieu de la foule un jeune homme qui n'était pas étudiant, et qui, pour prendre sa part de la joie générale, se mit à crier : Vivat! si longtemps et si haut, que, le soir venu, sa voix ressemblait à celle d'un crapaud. Bref, les nouveaux venus devaient avoir une bonne opinion de l'hospitalité des habitants de Copenhague.
Nathalius eut à loger un brave vieillard norwégien, M. d'Ahl, secrétaire à Christiania, qui, malgré ses cheveux grisonnants, était un gai compère et un véritable étudiant. Bertrand, lui aussi, eut pour hôte un Norwégien; mais celui-là ne valait pas le \icux secrétaire, car il était sec et muet.
Tous les quatre ne formaient qu'une seule rangée dans le cortège.
Lorsqu'ils arrivèrent devant la maison du conseiller d'État Fielding, à la place d'Amack, les étudiants reçurent les saints de beaucoup de dames; les unes leur envoyaient des baisers qu'elles cueillaient sur leurs lèvres a>ec le bout de
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leurs doigts; les autres saluaient de mille autres façons, et le cortège recevait toutes ces marques d'une gracieuse hospitalité avec des cris de joie et de grands hourras.
Nalhalius leva les yeux vers la fenêtre du conseiller d'État, et vit Joséphine qui lui envoyait d'iimonibrables baisers. La souffrance avait laissé des traces sur sa figure, sur laquelle cependant on pouvait voir en ce moment la joie vive qu'elle éprouvait en le revoyant. Nalhalius était ravi et devenait tout à fait un autre homme; le bonheur l'enivrait, il voulait étendre ses bras et crier : « Pardonne, pardonne, ma bien-aiméeî Oh! que j'ai été cruel envers toi ! « Mais bien que Bertrand, qui avait deviné son intention, l'eût empêché d'épancher ainsi tout haut son cœur, Nalhalius, ne se possédant plus, dégagea un de ses bras retenus par Bertrand, et le levant en l'air s'écria d'une voix désolée : — ((Pardonne, pardonne-moi! » Le vacarme était réellement trop grand pour qu'il fut possible d'entendre ses paroles; mais Joséphine l'avait compris, et c'est tout ce que demandait Nalhalius.
Joséphine, s'oubliant aussi, tendit ses bras amoureux à la fenêtre, et sembla vouloir se précipiter dans la rue; Nalha- Hus, jetant un grand cri d'effroi, craignit que l'illusion ne devînt la réalité; mais il se rassura bienl(it en voyant sa chère amoureuse se tourner du côté de la ville où si souvent ils s'étaient donné rendez- vous, et mettre sa main sur son cœur en levant les yeux au ciel, comme si elle eut voulu l'assurer encore une fois de son amour et de son innocence.
Nalhalius perdit la tète de ravissement; il mit bientôt tout le cortège en désordre : il se tournait toujours du côté de la fenêtre, tirait sans pitié le bras du secrélaire et disait constamment ;
— C'est un ange! elle est innocente! e1i«^ m'ainie !
— Qui ? demanda le srciélaire.
— Quoi? répondit Nallialius.
— Quelle est la dame dont vous êtes aimé? répliqua le secrétaire jovial.
Nalhalius devint embarrassé.
— Qui donc demeure dans celte maison? poursuivit le secrétaire.
— Mais c'est le conseiller d'État Fieldin{j, répondit Bertrand.
— Fielding ! ce nom m'est connu. Dans les premières années que j'étais étudiant, j'ai eu un ami intime qui s'appelait ainsi. Si je m'en souviens bien, il fît un voyage au Clroënland, et je n'ai plus entendu parler de lui par la suite.
— Arrêtez! arrêtez donc! mes enfants, cria quelqu'un qui était en avant; vous vous précipitez comme si vous vouliez prendre une forteresse d'assaut!
— Non pas! La forteresse est déjà prise, répondit le secrétaire; et mon bon jeune hôte se précipite, dans l'intention unique de parler au commandant.
Tout le monde se mit à rire de celte saillie et Nalhalius lui-même, qui saisit celte occasion de cacher son embarras.
Lorsque le cortège fut arrivé à l'Université, l'on se sépara et chacun emmena son hôte.
Nos quatre amis dirigèrent alors leurs pas du côté du rempart du Nord, chez Nalhalius, où une soirée joyeuse s'écoula rapidement dans une agréable conversation. Le vieux secrétaire, oubliant tout à fait ses cheveux gris, était devenu plus jeune que tous les autres, et répétait de minute
en minute à Nalhalius, et cela dans la seule intention de le taquiner :
— Oui, le diable m'emporte ! elle vous aime. Celte fête du Nord, car on peut bien Tappeler ainsi, fut le signal d'une aussi jolie fête pour l'amour de Nathalius et de Joséphine.
L'idée qu'ils allaient bientôt se revoir les remplissait l'un et l'autre de bonheur. Quelques jours s'écoulèrent avec-ces bonnes impressions, jusqu'au moment où eurent lieu ces fameuses excursions dans la foret.
Nathalius s'attendait naturellement à trouver à la forêt Joséphine et sa famille, car tout le monde avait un ou deux étudiants pour hôtes ; c'eût été presqu'un crime, ce jour-là, de ne pas les conduire à une partie de plaisir faile pour eux. Inutile de dire que nos deux amoureux, qui savaient cela, attendaient impatiemment le moment de se revoir.
Nathalius et Bertrand avaient loué pour la journée une petite voiture découverte à quatre places, laquelle voituro devait faire partie du cortège.
La place Notre-Dame et toutes les rues avoisinantes étaient encombrées de voitures; on eut pu en compter quinze mille environ, y compris les charrettes prêtées généreusement et gratuitement par les paysans des environs. Toute celte file de véhicules de toute espèce se mit bienlôl en route pour se rendre à Frèdèriksdalc (Vallon de Frédéric).
Le ciel, qui le malin était si beau, ne tarda pas à changer de face; il devint sombre et menaçant, et l'on était à peine arrivé à la moitié de la promenade, qu'il commença à pleuvoir à torrents.
Mais on ne perdit pas courage : en un clin d'œil, le château et l'auberge furent envahis, et l'on n'y pouvait plus
déjà trouver de place, lorsque arriva la voiture de nos quatre amis, menée victorieusement par Nathalius. lis avisèrent aussitôt une petite chaumière qui avait une sortie sur les jardins du château et, de l'autre côté, des fenêtres sur le grand chemin. S'y précipiter pour se mettre à l'abri fut, pour nos joyeux amis, l'affaire d'un instant.
— Il y a toujours quelque chose qui nous réjouit dans le malheur des autres, dit le malin secrétaire en regardant par la fenêtre. Voyez donc avec quelle méchanceté, nous qui sommes à l'abri, nous nous plaisons à voir les autres se mouiller au dehors !
Ils avaient réellement eu une grande chance d'avoir trouvé cet abri : pendant que l'eau qui tombait à flots inondait le sol, ils s'étaient attablés et mangeaient et buvaient copieusement.
C'était vraiment déplorable de voir des milliers de personnes courant d'un lieu à un autre, sans pouvoir trouver d'abri; car partout, sous les arbres, dans les maisons, et jusque dans les écuries et les greniers , la foule s'était abritée, et les nouveaux arrivants ne trouvaient plus de place nulle part.
Ceux qui passaient dans le chemin et dans le jardin, en voyant la petite société de nos amis qui, attablés dans la cabane, faisaient honneur à une table très-bien servie, enviaient leur sort et disaient :
— Sont-ils heureux!
Un d'eux, en effet, fut bien réellement le plus heureux des hommes! C'était notre amoureux Nathalius.
Après avoir bu quelques verres de vin qui l'avaient mis de bonne humeur, Nathalius s'était placé à la fenêtre pour respirer un peu l'air frais, ta baissant les yeux, il aperçut
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un monsieur d'un certain âge qui s'élait pincé au pied du mur de la cabane, abrité seulement par le rebord du toit.
— Monsieur, cria Nathalius, vous serait-il agréable de venir vous mettre à l'abri chez nous, avec votre famille? Nous sommes quatre seulement et cette cabane peut aisément contenir dix personnes : nous serions très-honorés de vous avoir en notre compagnie.
— Je vous remercie vivement , répondit l'étranger, c'est réellement un grand service que vous me rendez, et le temps est tellement affreux, que j'accepte avec reconnaissance.
Après avoir jeté quelques regards sur Nathalius , le vieux monsieur, qui était le conseiller d'Etat Fielding, entra dans la chambre suivi de Joséphine, de son frère Eugène et de Rosberg.
Nos deux amoureux eurent besoin de réunir toutes leurs forces pour dissimuler leur joie et leur étonnement de se rencontrer d'une façon aussi inattendue que providentielle.
Nathalius avait bien un certain pressentiment qu'il avait parlé à M. Fielding; mais, à cause du mauvais temps, il n'avait pas eu l'espoir de rencontrer Joséphine avec lui.
Le conseiller d'Etat et le secrétaire se reconnurent et s'embrassèrent comme de vieux amis.
Vingt-sept années s'étaient écoulées depuis leur dernière conversation à Christiania. Aussi, voulant sans doute réparer le long silence qui avait régné entre eux , ils vidèrent souvent leurs verres et se plongèrent tellement dans leurs souvenirs do jeunesse qu'ils oublièrent totalement le reste de la société. Ils continuèrent ainsi plusieurs heures de suite, et plus ils vidaient de bonleillos, plus ils s'ouvraient leur cœur et plus éloquents élaicnl leurs discours.
Pendant ce temps Nathalius ne laissait pas perdre celle
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heureuse occasion. Josépliiuc éluil allée près du feu de la cuisiue pour sécher quelques \ éléments mouillés et pour préparer le café aux deux sociétés réunies, ^'alhalius, prétextant qu'il avait oublié quelque chose dans la voiluie^ entra dans la cuisine et vint serrer la maia de Joséphine, et l'embrassa avec amour au grand étonnemenl de la paysanne qui se trouvait là.
— Nathalius prétendait qu'il n'avait posé ses lèvres que sur son front, mais la paysanne m'affirma plus tard qu'ils «^étaient embrassés d'une manière beaucoup plus affectueuse.
Au retour de son excursion à la voilure , Nathalius lepassa par la cuisine, chargé de cigares, de pipes et de tubac; il eût voulu recommencer sa promenade une seconde fois pour avoir occasion d'embrasser encore sa bien-aimée, mais il eut peur d'être surpris; aussi se coutenta-l-il de lui dire en passant :
— Tâchez de faire en sorte que nous revenions ensemble à la ville.
A ce moment, le soleil fit glisser entre deux nuages un gai rayon qui vint, à travers la fenêtre, caresser la figure de nos deux amoureux. Joséphine ravie balbutia : — Oui! oui! et Nathalius rentra promplcmeul dans la chambre.
La pluie cessa de tomber et le ciel reprit toute la séiénité d'un jour d'été. Les herbes rafraîchies exhalaient de suaves senteurs, les prairies scintillaient sous les rayons du soleil , les oiseaux gazouillaient et les hommes chantaient avec les joyeux oiseaux. La joie était revenue avec le beau temps, et la foule, qui oubliait \ile les contrariétés de la température, s'écriait : «A San^-Soiici! a Sans-Souci ! Allons donner une sérénade au roi ! »
On remonta rapidement dans les voilures.
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Le conseiller d'état Fielding, que sa joyeuse conversation avec son ami d'enfance, et aussi peut-être le bon vin qu'il avait bu, avaient légèrement ému, regagna sa voilure avec l'aide de Nalhalius et du vieux secrétaire. Il était d'une humeur très-joviale, bien que sa langue fût un peu épaisse et ses jambes un peu lourdes.
— Ah! ah! dit Fielding au secrétaire en désignant Nalhalius, c'est ton hôte en Norvvége, cela me fait plaisir!
— Mais non , mon ami ; c'est mon hôte ici, dans ta ville.
— Oui! oui! je te dis aussi, dans ta ville, en Norwége.Ua brave garçon, le diable m'emporte! Ah! oui, dianti-e! Les Norvvégiens sont de très-braves garçons. Ah ! çà, mais où est donc ma fille? Je veux que ma fille se place dans la même voilure que nous, car, si je m'en souviens bien, lorsque j'étais jeune, je n'avais rien de plus presse que de faire ma cour aux jeunes filles.
Celle saiUie de Fielding plut exlrèmemenl au vieux secrétaire, qui avait combiné dans sa tète d'être sur la banquelle avec Fielding, pour conduire la voiture, laissant ainsi les deux autres places de la calèche à nos amoureux.
Le défilé des voilures commença. — Le conseiller d'État eut l'idée d'attacher son mouchoir au bout de sa canne, comme un drapeau, et dix minutes après on vit sortir de chaque voiture un étendard semblable. On chantait, on criait, on agitait ces drapeaux improvisés, c'était une joie générale ; on eût cru voir une foule immense de collégiens en vacances. Pendant ce temps, les membres du comité d'organisation galopaient sur leurs chevaux d'un côté et de l'autre, pour lâcher de mettre un peu d'ordre dans ce corlège enthousiasmé et bruyant.
Nos amoureux profilaient de tout ce brouhaha pour sa-
vourer le bonheur qu'ils éprouvaient à se trouver enscinblo. Ils pouvaient sans gène se parler, se serrer les mains et se regarder dans une amoureuse ivresse. Je n'essaierai pas de peindre leur bonheur; il est plus facile de raconter une guerre cruelle de dix années que l'extase de deux amoureux pendant dix minutes.
Le vieux secrétaire causait pendant ce temps avec son amiFielding, et lui disait mille choses spirituelles, qui prouvaient que ses cheveux gris ne lui avaient rien enlevé de sa joyeuse humeur.
Enfin on arriva à une petite barrière où deux jeunes nouveaux mariés saluaient les passants.
— Ah! dit le secrétaire, voilà deux êtres qui s'aiment beaucoup, cela se voit à leur mine heureuse ; car en amour il n'y a pas de milieu, la ûgure est le miroir du cœur: ou elle est triste ou elle est gaie !
— Oui , répondit Nathalius ; c'est ainsi qu'on devrait voir tous ceux qui s'aiment. La chanson des Géants ne ditelle pas :
« Il est cruel de séparer toujours
» Deux cœurs unis par la tendresse ; » Car du bonheur les instants sont bien courts,
» Et bien courte est notre jeunesse ! »
Lorsqu'on fut arrivé à Sans-Souci, on se rendit en ordre et chanteurs en lête au château. Le secrétaire donnait le brns à Fielding, Nathalius à Joséphine ; Bertrand, Rosberg et les deu\ autres étaient séparés d'eux par la foule. C'est pourquoi nos amoureux avaient beaucoup plus de facilité pour se parler.
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Le roi, par hasard, ne se trouva pas au château; aussi la sérénade qu'on avait projeté de lui donner n'eut-elle pas lieu. Afin de remplacer ce petit désappointement , on fit un immense cercle dans le jardin et l'on chanta des chansons danoises, norwégiennes et suédoises.
Au milieu de toute cette foule, Nathalius et Joséphine se trouvaient comme au sein d'un immense désert. îSos lecteurs doivent bien s'imaginer leur bonheur et leur consolation, surtout s'ils se souviennent des souffrances qu'ils ont déjà éprouvées.
Quelques détails encore sur cette fête toute sympathique. L'aftluence de monde grandissait d'instants en instants par les visiteurs nombreux qui venaient de la capitale et des environs. On construisit plusieurs grandes tentes, mais ce fut tout au plus si une dixième partie des habitants put y entrer. Une seule tente destinée aux étudiants contenait, à elle seule, sept cents personnes. Dans cette tente , il y avait une table de sept cents couverts, laquelle était décorée avec profusion, de lampes, de bougies et de girandoles. Elle était en outre entourée de guirlandes de fleurs et de verdure entrelacées d'inscriptions en lettres d'or, qui donnaient à celte décoration un aspect de fêle admirable. Au milieu de la salle il y avait une tribune, et en face on avait établi un orchestre de trois cents musiciens. En dehors de la tente, on avait braqué neuf petits canons qui mêlaient leur voix forte et leur timbre cuivré aux harmonies, aux chansons et aux discours de l'intérieur. Tout cela avait un charme inexprimable, et la soirée achevait de poétiser cette fête en lui donnant l'apparence d'un rêve des Mille el une Nuits !
Pour Nathalius, il refusa de partager les plaisirs de la foule, et Joséphine qui devait passer la soirée chez une fa-
mille qui habilail près de l'Eniùlage [pclil châleau , rendez-vous des citasses royales), préféra une petite promenade dans le jardin avec son bien-ainié, afin de profiler des courtes minutes que le sort semblait avoir créées pour eux.
Pas de reproches, pas de doutes de cet amour qui les avait liés si puissamment lun àTaufre, ne sortirent des lèvres de Joséphine.
Us s'assirent sur les gazons du Klampenborg [pelile forêt qui sert de but de promenade, située non loin de l'Ermitage et sur le bord de la mer Baltique). Derrière eux, la tente improvisée que Ton avait rapidement transformée en palais de fées et en salle de danse laissait s'échapper au dehors des bouffées d'harmonie.
iSathalius dit à Joséphine :
— Joséphine, dissipe le dernier doute qui reste dans mou âme; m'as-lu toujours aimé seul?
— Oui, répondit-elle en posant sa main sur son cœin-; oui, Nathalius, loi seul! Je prends celle belle nature et le Dieu créateur à témoin que, depuis que je te connais, je n'ai jamais aimé que loi seul! Cher Nalhalius, tu es le seul objet de ma tendresse, et quoi que tu aies fait, quoi que lu puisses faire encore contre moi, je ne puis aimer que toi, je ne pourrai jamais en aimer un autre!
ISathalius serrait sa main en silence et soupirait profondément. Joséphine continua :
— Vois la mer Baltique, dont l'eau scintille et reflète les étoiles de ce beau ciel! Quel charme on éprouve dans cette belle nuit d'été! Ces côtes, ces prairies, tout cela soulage mon âme, tout cela enchante mes regards: eh bien! chère âme, bien que j'aime toutes ces choses, je les sacrilierais volontiers à ton amour ! Oui , avec douleur peut-être , je
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quitterais tout cela , je pourrais même quitter ma chère patrie; mais toi, je ne pourrais jamais te quitter !
Elle posa alors sa tête aux cheveux bouclés sur la poitrine de Nathalius, et de douces larmes coulèrent de ses yeux.
Vers une heure du matin , la fête se termina et tout le monde s'en revint à la ville.