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CHAPITRE IX

La Trahison.

Dans la maison de FielJing, le déjeuner venait de terminer; le pauvre conseiller d'État continuait à refuser toutes les visites; souffrant et désolé, il s'enfermait dans son cabinet de travail. Sa femme, triste et silencieuse, s'enfermait chez elle; elle souffrait d'une forte migraine, et lorsqu'elle parlait, c'était presque bas et dune voix faible. La soulTrance était aussi peinte sur la figure de Joséphine, et c'était avec grand'peine quelle pouvait sortir de son lit; pour Marie, elle était comme toujours, gaie et satisfaite.

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Le secrétaire d'Ahl était à rendre visite à M. Fielding; mais il était de si mauvaise humeur, que toule société lui semblait insupportable. Joséphine reconduisit alors jusqu'à la porte le vieux secrétaire, qui lui dit :

— Par pitié, mademoiselle, rendez-vous tout de suite près de Nalhalius; il est si malade que je crains qu il ne soit devenu presque fou.

Toute la force d'âme que possédait Joséphine était nécessaire pour qu'elle pût supporter cette terrible nouvelle ; mais toujours grande, et surtout dans l'adversité, sans perdre sa contenance, elle demanda à sa mère la permission de faire une course, et au moment où elle sortait, rencontrant sous la porte Rosberg, qui se disposait à entrer :

— Il faut que vous obteniez aujourd'hui la main de Glotilde, lui dit-elle; promettez-le-moi, Emile, aujourd'hui ou jamais!

Et lorsque Uosberg, faisant un signe d'affirmatiou, mit la main sur son cœiv, elle balbutia :

— Pardonnez à votre plus tendre amie.

Rosberg prit alors la résolution de se sacriOer pour le bonheur de Joséphine ; il fit un dernier essai auprès de Marie pour lui demander sa main.

— Votre sœur et vos parents aussi, je le crois, le désirent, lui dit-il. Voulez-vous satisfaire mes vœux?

Mais à son grand étonnement, je dirai presque effroi, Marie lui répondit :

— Oui!

Ce seul mot produisit sur lui le même effet que la porte de fer que l'on referme pour la première fois sur un prisonnier : un moment il entend un bruit désagréable, et peu de temps après le monde entier est mort pour lui.

Celle nouvelle dissipa les nuacjes qui obscurcissaient la figure de madame Fielding; mais il élnlt liès-difficile d'annoncer cette bonne nouvelle au conseiller d'Etal, car il avait Irès-sèvèrement défendu que quelqu'un, sous n'importe quel prétexte, vînt le déranger dans son cabinet de travail. Mais Marie se mettait au-dessus de toutes les défenses; où elle ne pouvait rien gagner avec la force, elle employait la ruse, et souvent elle usait des deux moyens réunis.

En conséquence, elle s*a\ança à pas légers vers le cabinet de son père, frappa timidement à la porte, et dit en s'efforçant de rendre sa voix treniMante :

— Cher père, écoute-moi, je t'apporte une bonne nouvelle.

— J'ai donné ordre que personne ne me dérange, attends jusqu'à demain, répondit M. Fiilding d'une vois dure et irritée, mais sans ou>rir la porte.

— Cher père , cher père , continua Marie d'une voix calme, ouvre-moi la porte, je n'ai que deux mots très-importants à te dire. Demain serait peut-èlro trop tard.

— Que veux-tu ? — Voyons, parle vite !

— Rosberg a demandé ma main, cher père, et si lu y consens, je me fiancerai avec lui.

— Je ne donne p.is mon consentement, répondit M. Eiolding avec colère.

— Pour l'amour de Dieu, répondit Marie d'une voix suppliante, veux-lu donc lendre ta fille malheureuse?

Le conseiller d'Etat garda le silence; .Marie prêtait la plus grande attention. Enfin M. Fielding se leva de son bureau, s'approcha de la porte, s'éloigna de nouveau, et passa et repassa plusieurs fois.

Celle situation était Irès-péuiblc pour Marie, et comme

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uue comédienne qui a en sa puissance à la fois sa figure et ses larmes, elle feignit la plus grande émotion et s'écria :

— Père, cher père, ouvrez-moi?

Cette demande, exprimée d'une voix si suppliante, touchait trop vivement le cœur de son père ; il ouvrit la porte et Marie se jeta dans ses bras.

— Je ne puis donner mon consentement ^ lui dit-il , avant que je sois convaincu que tu es digne d'un honnête homme.

— Tu doutes donc de ma vertu?

— Ne te souviens-tu donc plus d'hier ? Ou toi ou Joséphine avez commis une action honteuse envers moi, moi votre père, qui vous ai toujours aimées. Il faut donc que je sache d'une façon certaine laquelle de mes deux filles je dois chasser de ma maison comme un enfant dénaturé.

— Grâce ! mon père, grâce pour ma pauvre malheureuse sœur I

— Tu l'accuses ?

— Non, non, je te demande pardon pour elle.

— Prouve donc qu'elle en a plus besoin que toi.

— Ahl j'en ai la preuve; mais je n'ose pas te la donner, cela te ferait trop de peine.

— Donne-moi cette preuve tout de suite !

— Non, mon père, pas avant que tu ne m'aies promis de lui pardonner.

— Jamais! jamais !

— Je ne donnerai jamais non plus ces preuves que lu me demandes; je ne veux pas jeter ma sœur dans le malheur.

— Clolilde, dit le \ieillard après un court moment de silence, c'est un jeu dangereux que tu joues ainsi avec moi.

Ou lu vas me prouver que Joséphine est coupable, ou je serai forcé de croire que c'est toi qui as fait le crime et qui veux le faire retomber sur ta sœur.

Et il prononça ces derniers mots d'un ton ferme et sévère.

— Non, c'en est trop! s'écria Marie, eu poussant de Nioleuts sanglots, qui malheureusement n'étaient pas naturels; lisez, lisez, et vous verrez qui est coupable!

En prononçant ces paroles, elle rennt à son père la lettre qu'elle avait dictée à Joséphine la nuit précédente, et qui était destinée à Nalhalius.

M. Fielding lut à mi-voix et en tremblant cette lettre fatale. A peine pouvait-il se tenir debout.

— Mais c'est toi! toi, Marie! s'écria-t-il.

— Père, dit-elle , crois-tu d'abord que je sois capable de faire une chose si honteuse? Crois-tu ensuite que si j'élais coupable, je viendrais moi-même t'apporler les preuves do mon crime? Ne connais-tu donc pas l'écriture de Joséphine? Auprès de Nalhalius, elle se donnait un faux nom, et elle pouvait bien s'emparer du nom de sa sœur, puisqu'elle volait l'argent de son père ! Est-il juste de me punir pour les crimes qu'elle a commis !

Le conseiller d'État fixait ses regards sur la lettre fatale: entln elle tomba de ses doigts, et il porta convulsivement sa main sur ses cheveux blancs.

— Et tu as pu agir ainsi, Joséphine, toi qui étais mon enfant le plus cher! A qui donc as-tu prodigué ton amour? que t'ai-je fait?

Et longtemps il continua à gémir ainsi avec le même désespoir et les mêmes doutes; enfin il relui encore une fois la lettre, et dil froidement et avec méfiance, pendant qu'il déchirait l'écrit accusateur :

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— Donne-moi une autre preuve, celle-ci n'est pas assez forte. Marie ne répondit pas; elle s'avança avec fierté et audace

vers le cordon de sonnette et l'agita brusquement. — La femme de chambre entra.

— Avez-vous entendu les paroles que le secrétaire d'Ahl a échangées avec Joséphine lorsqu'elle l'a reconduit jusqu'à la porte ?

— Oui, mademoiselle.

— Dites-les mot à mol.

La femme de chambre raconta alors que le secrétaire avait prié Joséphine de se rendre de suite chez Nathalius^ qui était très-malade et comme fou.

— Sortez! ordonna brusquement le conseiller d'Ktat. Lt la femme de chambre, effrayée, s'éloigna promptement.

— Et maintenant, cher père, t'ai-je trompé ?

— Est-il possible que tu aies été si cruelle envers ton vieux père? — Mais autant j'ai aimé cette enfant-là, autant je veux la détester et la chasser de mon cœur!

Puis, hochant la tête en signe de doute, il reprit :

— Non , c'est impossible î Joséphine ne peut pas avoir agi ainsi î Je ne suis pas encore convaincu. Quel est ce Nathalius?

— Tu as fait sa connaissance lors de l'excursion à la forêt; c'était le cavalier de Joséphine.

— Lui! l'hôte du secrétaire! J'ai bien remarqué ses attentions toutes particulières pour Joséphine; mais cela ne suffit pas : prouve-moi qu'il existe d'intimes relations entre eux?

— Croirais-tu la parole de Hosberg?

— Hosberg est un honnête homme, et j'ai toute confiance en lui!

— S'il te dit que Joséphine et Natlialiiis s'aiment, qu'ils s'ainîcnt ju^iqu'à la m ni?

"^^ S'il en est ainsi, il faudra bien que jo le croie.

— Venez Jonc, mon père, venez, Rosberg est dans le salon.

— Veu\-tu donc, cruelle, que je découvre à ses yeux le crime de mon enfant et la honte de ma famille?

— Non, mon pure, au contraire, personne ne doit connaître un crime aussi infâme, une honte aussi grande; demandez-lui seulement s'il cesse de prétendre à la main de Joséphine , qu'il a toujours aimée autrefois, et demandez-lui, sur l'honneur, s'il sait qu'elle en aime un autre et si cet autre est Nathalius, qu'il a dii voir à celte fêle, à la forêt. S'il vous répond non , chassez-moi !

Le conseiller d'Élat soupirant profondément , comme si déjà il était convaincu, suivit sa fille dans le salon , où il trouva Rosberg , à qui il fit en particulier les demandes si brutalement désignées par Marie. Rosberg, qui n'avait aucun pressentiment de ce qui s'était passé la veille, répondit franchement h toutes ces questions. Alors le conseiller d'Etat lui accorda la main de Marie, et , pi-étextant une légère indisposition , il se rendit dans sa chambre, accablé de douloui'.

Là, tout le passé se retraça à ses yeux; mais les paroles du secrétaire, le souvenir de la lete dos étudiants, les réponses de Rosberg et la malheureuse lettre qu'il avait déchirée et foulée à ses pieds, lui prouvèrent, à n'en pas douter, que la bonté et la tendresse que Joséphine avait montrées jusqu'alors à ses parents n'étaient qu'un masque pour mit. ux les tromper.

Dès que celle idée se fui bien profondément enracinée

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dans sa tète, il rassembla ses forces et écrivit à soa eiifaut coupable les ligaes suivantes :

« Joséphine,

» Au lieu de te faire des reproches, je préfère te dire que 1) la conduite indigue n'est plus maintenant un doute à mes » yeux. Tu es perdue pour moi; c'est toi-même qui as brisé » la chaîne que Dieu et la nature avaient rivée à la mienne. » Maintenant ton père est malheureux. Afin de t'empèclier I» de tomber plus bas encore, je te donne une petite pension » hebdomadaire, qui sera déposée chez M. Lltonij. La mai- » son paternelle t'est interdite; mais fais en sorte , en sui- » vaut les bons conseils que je t'ai donnés, de le rendre digne » d'être de nouveau appelée ma fille. Sache cependant que w la seule condition de mon pardon est de ne reparaître de- » vaut mes yeux qu'après avoir épousé celui qui t'a fait ou- I) blier

» Ton pauvre père. »

Après avoir fermé et expédié cette lettre ^ M. Fielding se jeta , accablé de douleur, sur son divan, qu'il baigna de larmes, et le crépuscule le retrouva encore à la même place, la face tournée vers les coussins, qu'il inondait de pleurs, les mains pleines de cheveux blancs et répétant toujours :

— Ah! mon enfant! mon enfant!

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