‹ Contes de la Mer BaltiqueChapitre 28 sur 33 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Un Usnrîer. ( Premier type. )

As-tu, cher lecteur^ un voile assez impénétrable pour cacher le cœur déchiré de Joséphine? as- tu une herbe bienfaisante ou un baume divin qui guérisse les blessures de la douleur? ou bien as-tu des pavots somnifères pour les mettre sur ses lèvres souffrantes, afin que le dieu du sommeil la berce dans ses bras d'oubli? — Mais non; garde le voile, le baume et l'opium : Joséphine n'en a pas besoin ; ce n'est pas une femme comme une autre , faible et sans courage : au contraire, elle possède la force dun homme dans son cœur pudique. Elle a bien senti le trait douloureux qui la frappée; elle a posé sa main sur son cœur et chancelé une minute; mais un moment après, remise de sa faiblesse, elle a puisé dans son impuissance sa propre dip,nilé.

— Maintenant, dit-olle, ce temps de veilles et de prières, c'est le chejnin d'épreuves de Gethsemani, Voici le moment de se montrer forte dans les luttes de la vie, athi de montrer au monde entier de quelle valeur est l'innocence !

Si je dois succomber, ajoula-t-elle, je veux au moins résister aussi courageusement que possible. Je suis prèle à mourir de souffrance et de faim, si le ciel le vcul^ mais je ne veux pas mourir de faiblesse de cœur ; je ne «veux pas non plus que la lâcheté guide le fer dans ma main.

Je désirerais bien , cher lecteur, que l'exemple de José-

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phine te prouvât que la douleur qui accable les bons est souvent très-amére, mais qu'elle n'abat jamais si on a une bonne conscience, et que la Providence qui envoie les blessures est assez puissante pour les guérir et pour récompenser ensuite la persévérance qu'on a mise à les supporter. Si, comme Joséphine, on a eu toujours cette croyance, les soucis rongeurs ont dû aussitôt disparaître.

Il y a une grande morale dans la vie de Joséphine, dans son pur amour, duns sa vertu, dans ses souffrances et dans sa résignation. On peut dire qu'elle servait Dieu au milieu de la société avec autant de sainteté que le prêtre au pied de l'autel.

Elle trouva Nathalius très-malade et sans connaissance ; en revenant à lui il la reconnut, mais sa raison était troublée et son état était vraiment désespérant.

C'est au chevet de Nathalius qu'elle reçut la lettre de son père. A cette lecture, elle vit bien que Marie avait triomphé d'elle, et si elle n'osait pas tout dévoiler à ses parents, c'était dans la crainte de les jeter dans un plus grand malheur encore, car le mariage de Marie avec Rosberg devenait impossible et détruisait ainsi l'espérance et le bien-être qu'ils avaient rêvé dans cet hymen. Elle préféra donc souffrir quelques jours sans se plaindre , jusqu'au moment où la vérité se montrerait d'elle-même.

Peut-être aussi, cette lettre si douloureuse avait-elle un côté moins triste et qui satisfaisait pleinement le cœur de Joséphine. Dans cette défense de rentrer à la maison paternelle , il y avait la permission de rester au chevet de son bicn-aimé , si malheureux , si malade et si délaissé. Elle profita également de cet exil pour faire quelques démarches secrètes afin d'aider sou père dans son embarras pécuniaire.

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Elle prit donc la résolution de prouver ainsi, en faisant le bien , qu'elle était bien réellement nue digne et honnêlc fille.

On sait combien il est difficile, dans une grande ville, de contracter un emprunt. Comme Joséphine fit plusieurs essais dans ce but, il est peut-être utile que l'on sache combien c'élait peu facile. Mais pour montrer la persévérance d'une fille fidèle et peindre en même temps les mœurs et les caractères de personnages peut-être peu connus, je vais me permettre de conduire mes lecteurs dans des endroits où je désire d'ailleurs qu'ils n'aillent jamais, je yeux parler des demeures d'usuriers de différentes espèces.

Après plusieurs essais infructueux , Joséphine arriva dans rantichambre d'un usurier où se trouvait déjà une pauvre femme qui tenait un petit enfant dans ses bras. La maigreur de sa figure et ses vêtements pauvres témoignaient assez de la faim , de la souffrance et de la misère de l'infortunée.

Au moment où Joséphine cntra^ la pauvre femme suppliait avec instances le cruel usurier de lui prêter quelque chose sur des reconnaissances du mout-de-piété.

— Je ne puis pas, ma brave femme, répondit le prêteur, je ne puis rien faire pour vous avant que vous n'ayez payé l'intérêt des anciens prêts.

— Mais cette fois, monsieur, répondit la pauvre femme, nous manquons de pain, et mon mari est très-malade; dès que je le pourrai, je vous payerai.

— Nous connaissons toutes ces bonnes promesses ; le chemin de l'enfer est pavé de bonnes inientions! D'ailleurs, ce n'est pas mou propre argent que j'ai dans k-s mains, et il faut justement que j'en ronde compte. Mou Dieu, je voudrais

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bien vous aider, ma brave femme, mais, eu vérité, je noie puis pas et j'en suis bien désolé.

— Prétez-moi quelques marcs (1), monsieur, je vous en prie , vous verrez que ces reconnaissances sont sufîîsanles pour garantir votre prêt.

— Eh bien, je vous prêterai trois marcs, dit l'usurier en baissant la voix; mais, au bout de huit jours, il faudra que vous me rendiez cinq marcs et les intérêts de l'argent que je vous ai prêté sur ces vieilleries qui sont ici depuis plus de quatre semaines. Car, enfin, cela devient une plaisanterie très-chère, ma brave femme ; une autre fois, je vous engage fort à tenir mieux votre parole.

— Ah! cher monsieur N**... ne soyez pas si intraitable; mon mari ne sera pas guéri dans huit jours, par conséquent il ne pourra travailler; et quand bien même il aurait la force de le faire, il ne pourrait à la fois gagner sa vie pour nous tous et vous payer notre dette de dix écus.

— Ahl si cela ne vous convient pas ainsi , vous n'aurez rien, ma brave femme; ce n'est pas mon propre argent, vous dis-je, que j'ai dans les mains, H faut que j'en rende compte; je voudrais d'ailleurs bien vous aider; mais, je vous le dis^ ma brave femme , cela me fait bien de la peine, je serai forcé de vendre les reconnaissances , si votre mari est toujours malade.

La pauvre femme, regardant l'usurier d'un air désespéré, serrait son enfant si fortement sur sa poitrine, que le petit être se mit à pleurer de douleur.

— Ah ! maintenant, dit l'usurier, je m'en vais vous dire franchement mon opinion : vous allez me faire le plaisir de

(l) Deux marcs fuul uii franc.

vous en aller tout de suite, je ne puis suppoiicr les cris d'enfant.

Et il la prit brusquement par le bras en la poussant vers la porte.

— Qu'exigez-vous? qu'exigez -vous? s'écria la pauvre femme pleine de douleur et de désespoir. J'accepte tout! tout!...

— Eh bien, non, il vaut mieux que vous partiez, car vous ne tiendriez pas votre parole.

— Oh! soyez compatissant, mon bon monsieur, à cause de mes innocents enfants!

Mais c'était comme si elle eût parlé à un rocher, l'homme cruel lui répétait sou même refrain absurde :

— Je ne puis pas, ma brave femme, ce n'est pas mou propre argent, etc., etc.... El il la poussait toujours vers la porte.

— Permettez, dit enfin Joséphine indignée, je désire que cette femme m'attende ici; et puisque vous ne voulez pas prendre ses reconnaissances, qui sont bonnes, veuillez me dire combien vous voulez lui prêter sur cette bague en diamants?

En disant ces mots elle tira une bague de son doigt.

— A qui ai-je l'houneur de parler, mademoiselle? demanda rusurier, avec une figure à la fols humble et impertinente.

— Mon nom ne fait rien à l'affaire; voici un objet de valeur, cela doit vous suflîre.

— Penh! non pas! C'est le nom qui est précisément le plus important! Après cela, si votre nom est trop élevé pour m'otre confié, mou argent est trop humble pour que je le coulie à une personne comme vous.

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— Eh bien, je m'appelle mademoiselle Fielding.

— La fille du conseiller d'État? demanda l'usurier en ouvrant de grands yeux.

— Elle-même. Combien voulez-vous prêter sur celte bague?

— Je vous en prie, mademoiselle, veuillez entrer dans le salon, dit l'usurier, en s'inclinant profondément; puis, s'ëlançant à une porte du fond qu'il ouvrit, il ajouta en se donnant Tair le plus galant qu'il put: — Votre Grâce! je vous prie ?...

Une odeur agréable, sortant du riche salon , se répandit dans l'antichambre.

— Je préfère rester ici, dit froidement Joséphine, je n'ai que quelques miuutes à moi, veuillez avoir la bonté de me répondre.

— Mademoiselle, dit l'usurier, pendant qu'il regardait la bague au jour, pour voir les reflets de la pierre, c'est bien une très-jolie bague, mais néanmoins elle n'a pas une trèsgrande valeur, et puis... ma caisse est peu garnie en ce moment; cependant, je veux bien essayer de vous prêter cinq écus sur cette bague... Notez bien, pour huit jours, car après elle serait perdue pour vous.

— Rendez-moi celte bague, vous ne mérilez pas une réponse, dit Joséphine irritée.

L'usurier, sans rendre la bague, se mit à frotter la pierre sur la paume de sa main et continua :

— Mon Dieu! je les risquerai bien tout de même, je vous prêterai dessus dix écus, si vous voulez ! — Notez bien, pour huit jours ; si vous tardiez, elle serait perdue pour vous.

— Kendez-moi cette bague, vous dis-je, il y a d'autres usuriers que vous.

— Mais vous vous fâchez, mademoiselle ; je ne voudrais pourtant pas vous désobliger... Eh bien, voyons, je vous prêterai quinze écus... ?vo(ez bien, pour huit jours seulement, sans quoi elle serait...

— Oh ! assez! j'ai assez entendu celte phrase révoltante! Voulez-vous me prêter quinze écus pour un temps indéterminé ou bien pour un an, par exemple, et vous pouvez alors compter vos intérêts ?

— Je ne puis pas prêter pour plus longtemps que trois semaines; ce n'est pas mon argent que j'ai entre les mains, et il faut que j'en ronde compte; je le voudrais d'ailleurs volontiers, ma brave femme, pardon, je voulais dire ma gracieuse demoiselle.

— Eh bien, donnez cet argent à cette pauvre femme, (|ui en a grand besoin.

— Ah! Votre Grâce! vous voulez m'aider avec une si grande somme? — s'écria la pauvre femme pleine de reconnaissance et tombant presque à genoux devant Joséphine. — Oh! merci, merci! Il y a donc encore un peu d'humanité sur terre !

L'usurier entra dans le salon pour serrer la bague et chercher l'argent.

— Comniont, pauvre femme, vous en avez douté?

Et Joséphine la releva et caressa son enfant, qui souriait comme un petit ange.

— Oui, mademoiselle, j'ai été forcée d'en douter ; partout j'ai rencontré une impitoyable dureté et uue inhumanité révoltante. Ce matin, le boulanger m'a refusé du pain et le pharmacien des médicaments; mes enfants pleuraient do faim, mon mari malade élait au plus n^al, le décourage-

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nient s'eniparail cIl' loiil le monde, et moi j'étais obligée de supporter tout cela.

— ijuel que soit le ina'heur, il ne faut jaîîiais douter de la bonne voloiilc de Dieu. Dieu aide toujours ceux qui ont foi dans lui.

L'usurier revint.

— L'intérêt est de cinq écus, dit-il d'une voix pateline; je les retire des quinze écus que je vous prête, ainsi donc voilà dix écus. — Pouvez-vous, ma brave fesume, me payer quelque chose des intérêts de l'argent que je vous ai prêté sur les vieilleries que j*ai chez moi?

Joséphine fît un mouvement qui montrait son indignation. L'usurier le remarqua et se bâia de dire :

— Oh î cela ne fait rien, je puis attendre encore un peu ; aile/, ma brave femme, et que Dieu vous garde!

I.a pauvre femme r.^mcrcia encore une fois sa bienfaitrice, et s'éloigna promplement pour donner des consolations à son mari et à ses ejifants.

— Et maintenant, dit l'usurier en s'inclinanf, je suis tout à vous!

— C'est vrai, dit Joséphine, j'avais presque oublié le motif qui m'attirait ici ; mais vous m'avez dit, je crois, que voire caisse était peu garnie; d'après cela, il est inutile que je m'explique.

— Ah! ne dites pas cela, madame; je puis encore, moyennant de bons intérêts, vous trouver une somme assez jolie.

— Combien pouvez- vous me procurer?

L'usurier, avec ui» orgueil et une importance ridicules, répondit en levant comiquemcnt la tète :

— Vingt mille écus! si vous voulez.

— Vingt mille écus! vous ne plaisantez pas? et vous venez de refuser de prêter à celte pauvre femme quelques marcs pour l'empêcher de mourir de faim!...

— Mon Dieu, Votre Grâce, on est toujours importuné; le meilleur cœur du monde s'endurcirait en voyant lantde misères et de pauvres canailles qui viennent constamment frapper à votre porte.

— Ah ! ce ne sont pas des canailles, parce qu'ils sont pauvres! Pensez donc que c'est avec ces êtres-là que vous, monsieur, et vos semblables, vivez, et vivez si richement!

— Nous parlions donc de cet emprunt? Quelles assurances pouvez-vous me donner, et combien désirez-vous, mademoiselle?

— 11 n'y a que la nécessité qui m'amène chez vous, monsieur, pour vous parler franchement.

— Et pour vous répondre de même, mademoiselle, c'est la nécessité seule qui m'oblige à vous demander des intérêts pour l'argent que je vous prêterai.

— Eh bien, pouvez-vous me prêter mille écus pour un an?

— Dix mille, si vous voulez; mais pas pour plus longtemps que trois semaines.

— C'est parfaitement inutile; je ne puis vous rembourser avant une année.

— Cela se peut, mademoiselle, si au bout des trois semaines vous pouvez prolonger l'emprunt en en payant d'uvanco les intérêts.

— Et combien demandez-vous d'intérêt ?

— Quatre pour cent et les douceurs !

— Et de combien sont ces douceurs?

— C'est selon comme les emprunteurs sont raisonnables ; je connais un chambellan qui est, certes, le meilleur homme

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du monde; eh bien, il me donne toujours deux cents écns en douceur, lorsque je lui en prèle mille.

— Vous voulez rire, je crois?

— Dieu m'en préserve, mademoiselle; je n'oserais jamais plaisanter avec une chose aussi sérieuse; je vous jure que c'est la vérité !

— Ainsi, pour une année d'intérêts, vous demandez plus de trois mille deux cents écus, lorsque vous n'en prêtez que mille? Voyons, est-ce bien sérieusement que vous demandez ceci?

— D'abord, il n'est pas nécessaire de payer rintérêt en une seule foisj de trois semaines en trois semaines, deux cents écus me suffiront. — Du reste, en réalité, je ne demande rien ; mais si vous me faites ainsi, de temps en temps, un cadeau de deux cents écus, je serais, en vérité, un sot si je le refusais.

— Mais si je ne veux pas vous faire un présent aussi considérable?

— Alors nous continuerons à être bons amis; pardon, je voulais dire que je n'en serais pas moins votre très-humble serviteur, et je garderai mes mille écus.

— Et vous croyez que c'est humain, cela, que c'est le fait d'un chrétien?

— Mademoiselle, je suis votre très-humble serviteur ; mais bien certainement vous n'avez pas fait beaucoup d'emprunts dans votre vie.

— Ah ! Dieu me préserve de tomber dans les giiffes des usuriers !

— Mon Dieu, mademoiselle, on ne sait pas ce qui peut arriver, le sort est si capricieux! — Un mariage précipité I

lin \yA\i déficit dans la caisse du papa! mi accouclicnicnl scerel ou ini amour conlratié... il n'en faut pas davantage!

Et il toisait Joséphine de ses regards infâmes.

Poui' elle, oubliant pour ainsi dire sa dignité de femme, oubliant qu'elle était seule avec ce monstre, elle se leva fièrement, et ouvrant la porte :

— Maiiitenant, dit-elle, je sais une chose qui, jusqu'à ce jour, ne m'avait pas paru bien claire : je sais quels étaient les hommes qui ont été indignement pendus sur la croix aux deux côtés du Christ! Ce n'étaient pas des brigands, car on les décapite avec la hr.che ! — Ce n'étaient pas des parjures, car on les lapide! — Ce n'étaient pas des voleuis, car on les punit delà corde! — Non, c'étaient des infâmes d'une autre espèce! On peut se méfier d'un voleur, et l'on peut s'enfuir loin d'un biigand; mais ces misérables, crucifiés avec le Christ, étaient des usuriers, oui, des usuriers! Car on ne peut se méfier d'eux : au milieu de la paix la plus grande, ils sucent le sang du cœur de leurs viclimesj ils font résonner leur or comme le serpent à sonnettes, et, parce moyen, ils attirent leur proie désarmée pour la précipiter dans leur abîme impur et sacrilège !

En disant ces dernières paroles, Josépliine sortit promplement. L'usurier, comme un animal furieux, se précipita après elle sur l'escalier et lui cria ploin de rage :

-r- Vous êtes une belle fille , mademoiselle la bavarde ! mais je me vengerai , mademoiselle la précieuse, et dût-il m'en coûter vingt écus, votre père sera cité vendredi prochain dans le Corsaire.

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