CHAPITRE XI
Cu Usurier. ( Deuxième type. )
Jetons mainlenanl nos regards vers une autre espèce d'usuriers. Ce n'est pas de cette espèce qui prèle de l'argent sur des bagues , des reconnaissances du mont-de-piété ou autres gages de ce genre; non , je veux vous parler d'un homme riche et puissant, qui a acheté le titre de commissaire général de la guerre, et que, suivant ses désirs, on désigne habituellement sous le nom de général. — Celui-là prête secrètement de grandes sommes d'argent à grand intérêt, et se fait faire des lettres de change ou des obligations. Sn maison est un véritable palais de fées. Tous les artistes, tous les auteurs contribuèrent à l'orner d'œuvres d'art, car ce sorcier, avec sa baguette d'or, n'avait qu'à désigner un tableau, une statue! te, un manuscrit précieux pour l'avoir en sa possession de suite, ce cadeau précieux pouvant aider l'artiste à obtenir une petite diminution d'intérêt ou une augmentation d'emprunt.
Ce richard dont je parle, cet usurier doré, était environné de toutes les richesses qui embellissent la vie. 11 possédait une ravissante maison de campagne, précédée d'un charmant petit jardin.
Au moment où nous allons faire connaissance avec lui, il est assis nonchalamment, enveloppé dans une riche lobe de
chambre de velours et de satin; ses jambes goutteuses reposent sur un coussin d'édredon , pendant qu'il fume avec salisfaclion sa pipe du malin.
Envoyant sa figure douce et souriante, on eût pu croire qu'il remerciait Dieu du bonheur dont il jouissait; mais non , il n'en était rien. II ne remerciait Dieu que deux fois par année, lorsqu'il prenait les sacrements. Il n"a prié Dieu que lorsque son fils a été dans les convulsions de l'agonie. Lorsque les plus habiles médecins qu'il avait convoqués n'osèrent plus lui donner une lueur d'espoir, raillant d'une façon affreuse tout le luxe qui l'environnait, toute sa richesse, toutes ses jouissances, il se mit à prier :
— 0 mon Dieu, faul-il donc que je me sente si pauvre au milieu de toute ma richesse, qui ne peut m'aidera sau- \cr la \ie de mon fils !
Mais il y a encore d'autres situations où il a pensé à Dieu. Etant sur la mer, au milieu d'un violent orage , le vaisseau lancé dans les nues comme une balle échappée des mains d'un géant , il se mit à prier Dieu et dit :
— Si tu me conduis au port, je forai du bien à ces pauvres hommes qui sont en danger avec moi î Et il échappa au danger.
Aujourd'hui, le riche général dont je parle se trouve au scinde toutes les jouisr^ances de la vie; et sais-tu, cher lecteur, pourquoi dans ce moment il semble si joyeux? C'est qu'il pense qu'il va bientôt recevoir une grande somme qu'il a prêtée depuis déjà longtemps à un ami ; il sait qu'il va être obligé d'employer l'huissier et l'exécution d'un jugoujent pour la ravoir, et cette idée le rend joyeux.
Dans ces agréables pensées, il fut soudain troublé par uq
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domestique en livrée qui lui annonça qu'une dame venue à pied lui demandait une audience.
— Une dame venue à pied ? — D'où ?
— De Copenhague!
— Imbécile! Copenhague est à quatre lieues d'ici!... Une dame venue à pied?
— Certes! C'est une jeune dame, elle paraît très-fatiguée et a un air fort Irisle !
— Elle est jeune! Faites entrer!
Un moment après, le domestique ouvrit la porte et introduisit chez le général la jeune fille en question, qui semblait tout intimidée.
— Vous êtes déconcertée , dit le général en l'encourageant, rapprochez-vous, mademoiselle, et asseyez-vous I Que puis-je faire pour votre service?
— Vous ne me reconnaissez pas, monsieur le général?
— Mon Dieu, je ne me trompe pas?... Mademoiselle Fielding !
— Vous ne m'avez pas oubliée !
— Nullement! Comment se portent vos chers parents? Bien, n'est-ce pas? J'attendais ces jours-ci une visite de monsieur votre père !
— C'est à ce sujet que je Niens , monsieur le général !
— Comment! vous venez en ambassade! Soyez la bienvenue !
— Je viens en appeler à votre bon cœur. Il est impossible en ce moment à mon père de vous payer l'argent qu'il vous doit.
Un affreux sourire forcé contracta la figure du général.
— Mon Dieu , mademoiselle , cela me fait réellement de la peine de nous refuser, mais en ce moment j'ai un besoin
urgent d'argent, et je ue puis me passer de la somme que me doit monsieur Fielding.
Mais, monsieur le général, ce que je vous demande, c'est seulement de reculer l'échéance, car une circonstance toute particulière empêche mon père de remplir ses engagements dans ce moment-ci.
— Mademoiselle, cela ne me regarde pas 1 Comment, d'ailleurs, est-il possible qu'un homme qui a de si beaux appointements tombe dans une gêne telle qu'il ne puisse être en mesure de payer ses dettes à l'époque fiiée? S'il est un homme d'honneur, c'est à lui et non à moi à payer ses bals costumés, ses fêles et sou train de maison.
Malgré ces dures paroles, le sourire ne disparut pas de la figure du général; au contraire, il semblait y être stéréotypé. Joséphine frémissait, mais cependant ne perdait pas espoir pour une première attaque repoussée,
— Avant tout, monsieur le général, soyez certain d'une chose, c'est que mon père ne m'a pas envoyée chez vous, c'est l'amour filial qui m'a conduite ici ; je connais les affaires de mon père, et je vous assure que vous lui faites tort, si vous croyez que ses dépenses sont la cause de sa gène momentanée. Avant six ou neuf mois vous serez payé; mais, voyezvous, il vient de perdre quelque mille écus tout d'un coup, et cette circonstance seule m'a déterminée à venir vous supplier de ne pas augmenter son embarras , et de ne pas oublier que mon père étant caissier public, votre sévérité à son égard pourrait lui occasionner des conséquences bien malheureuses !
— Ma chère demoiselle, je le sais bien , la situation est critique; mais que me demandez-vous? que voulez-vous de moi?
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— Delre indulgout, répondit Joséphine d'un ton à la fois touchant et suppUaut. — Donnez à mon père un délai d'un an et souffrez qu'il vous paye en plusieurs petits termes.
En disant ces mots, Joséphine était belle comme un auge du ciel; le vieux Richard le trouvait doublement, aussi ses yeux brillèrent-ils d'un éclat infernal, et le sourire de ses lèvres devint-il plus prononcé. Il lui prit la main, et ditd'un ton singulier :
— Vous êtes bien séduisante , ma belle demoiselle , trèsséduisante; malgré cela, il m'est impossible de vous donner un si grand délai.
— Monsieur le général , je vous en supplie; vous avez un noble cœur, ne vous fâchez pas si je mets tant d'instance à vous prier; ayez un peu de pitié pour une famille que vous allez jeter dans la plus grande misère.
Et elle serra la main du général en le regardant d'un air plein de confiance.
— Etre aimable, s'écria-t-il avec chaleur, je ne puis pas résister devant tes douces prières ! Oui, je veux donner à ton père un délai pour me payer, un délai de dix années! je ferai plus! je lui fais présent de cette somme et je veux la doubler si tu le désires ! chère enfant ! Demande, et ton souhait sera exaucé tout de suite !
— Ah! merci, merci, dit Joséphine en montrant une joie d'enfant, pendant que des larmes de reconnaissance tombaient sur les mains du général ; elle voulait même baiser les mains de son bienfaiteur ! Mais soudain, comme une biche effrayée par le bruit d'une détonation , elle se leva pleine d'effroi en entendant ces paroles :
— Viens, ma jolie fille , dit le général , laisse-moi t'ein-
brasser, je veux faire toa bouheur, à toi, et à toute ta famille!
Et avec la fougue chaleureuse d'uu amour impudique il la serrait sur sa poitrine et l'embrassait avec passion en disant :
— Ah ! petit monstre ! tu m'as rendu fou , moi , pauvre vieux diable! Embrasse-moi! je t'aime! à toi tout mon amour; dès ce moment tu es à moi, tu es ma maîtresse!
Un frémissement mortel traversa le corps de Joséphine; elle détourna sa figure avec effroi et dégoût , et s'arrachant avec un grand effort des bras du général :
— Monsieur le général , dit-elle indignée, vous vous trompez ! Vous avez osé m'offenser, moi qui étais venue chez vous pleine de confiance; c'est indigne! Votre offre est sans doute une plaisanterie, et une plaisanterie cruelle, car vous n'avez dû jamais songer à être aussi généreux!
— Tu ne m'échapperas pas! s'écria le général, que la résistance de Joséphine avait rendu plus passionné qu'auparavant; — tu ne m'échapperas pas! Puis, se levant avec difficulté et poursuivant sa victime:
— Je t'aime , ravissante enchanteresse ! je ne te lâcherai pas avant que tu ne m'aies donné ton amour!
— Arrêtez, monsieur le général, arrêtez! n'usez pas de votre puissance contre un être faible et désarmé ; arrêtez ! Croyant à votre bonté^ je suis venue ici; vous avez feint un instant d'éprouver de la compassion, vous m'avez trompée! Adieu! plongez maintenant mon père dans le malheur, si \x>lre cœur cruel n'est pas encore assez satisfait.
— Mon cœur, mon cœur me dit de t'aimer,etde t'aimer avec folie, continuait-il, el, oubliant sa goutte, il poursuivit Joséphine, qu'il saisit par le poignet malgré sa résistance
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désespérée, pendant que de son bras gauche il entourait sa taille
— Écoute-moi! s'écria-t-il en tremblant, écoute-moi, Joséphine, voici mes dernières paroles : Toutes mes richesses seront à toi, tu mèneras une existence comme une princesse de Perse! Je veux aider ton père; je lui donnerai dix mille, yingl mille écus, comme tu voudras! je le ferai bâtir un château, un véritable palais de fées dont tu seras la reine; enfin je comblerai tous tes vœux, tous! tous! si tu veuxélre à moi!
Par un effort désespéré , elle s'arracha de ses bras, pleurant et riant à la fois de douleur et de colère.
— Misérable î je vous déleste et vous méprise ! Ah î je ne croyais pas qu'un homme aussi riche put être aussi lâche ! Vous vous appelez général? Ah! pour vouloir prendre ainsi de force une jeune fille innocente, vous avez le courage d'un héros! Pourquoi n'avez-vous pas aussi une armée qui vous aide dans vos infamies et qui, comme vous, fasse violence aux femmes sans défense? Otez-vous de celte porte, ou sinon, je vous jure que je vais crier au secours! — Oui! — Au secours! au secours!
Elle était tellement furieuse et comme folle en ce moment, qu'elle s'élança sur le général et le repoussa si brusquement de la porte j qu'il tomba sur une porte vitrée et la cassa.
Furieux de ses cris, de ses paroles et de sa violence, le général, pendant qu'elle s'enfuyait, changea promplement de sentiments, il grinça des dents connue un tigre qui poursuit sa proie, et hurla comme un loup. Le sourire de sa figure se changea en ricanement diabolique et sauvage; il appela ses chiens Tyras, Sultan et Hector, et lança après la pauvre
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fugitive ces bêtes farouches qui ressemblaient eu cruauté à leur maître.
Joséphine activa sa fuite, mais la pauvre fille fut bientôt atteinte; les chiens la jetèrent par terre, déchU'èrent sa robe et lui firent aux jambes et aux bras d'horribles blessures. Le sang coulait en abondance.
Un charretier, qui conduisait justement sa voiture de ce côté-là, chassa à coups de fouet ces affreuses bêles, que déjà, d'ailleurs, leur maître rappelait, regrettant, sans doute, le malheur que lui avait occasionné sa colère.
Pâle, sanglante et évanouie, Joséphine regagna la ville sur la charrette de cet homme charitable qui l'avait tirée du danger.