CHAPITRE XII
La Létharg'ic.
Rosberg épousa Marie-Clotilde. On annonça, suivant la coutume, ce mariage dans tous les journaux de la capitale. La tranquillité était donc rétablie dans la maison de Fielding, mais la joie semblait en être bannie à jamais.
A cette époque, M. Fielding reçut une lettre dont il ne put jamais s'e^^pliqucr le sens. C'étaient deux lignes du général dans lesquelles il lui disait qu'il regrettait le passé, que tout cela n'avait été qu'un malentendu et qu'il était tout dis-
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posé à altendre deux ans avec la somme qu'il savait bien, si Fielding ne disait rien ni en paroles ni en écrit de la chose qu'il était inutile que tout autre sût. Ne pouvant pas s'expliquer ce mystère, Fielding crut que le général avait perdu la raison ; mais nos lecteurs, qui connaissent la scène, doivent 'bien deviner que l'usurier-général eut honte de sa colère atroce et voulut réparer sa cruauté envers la fille en so montrant humain avec le père; peut-être craignit-il aussi la justice. Quoi qu'il en soit, le martyre de Josépijine était la véritable cause du salut de son père et de toute sa famille.
Marie était une mauvaise épouse: elle reprochait sans cesse à Kosberg d'aimer Joséphine; ses vices prirent plus d'étendue, et son avarice était telle, qu'elle refusait à son mari et à ses domestiques les choses les plus nécessaires à la "sie, pendant qu'elle affichait dans sa ii^aison et même dans ses vêlements un luxe presque seigneurial.
On peut bien penser que dans une pareille situation le pauvre Uosberg élait très-malheureux; il soupirait souvent, et sa seule consolation était de se renfermer seul dans sa chambre pour y prononcer le nom de Joséphine !
Quelle étude profonde doit-on faire si l'on établit un parallèle entre ces deux couples ! L'un, qui a un grand et bel étage dans la rue de Norwége, avec des rideaux de satin, de damas et des tapis de Bruxelles; l'autre, qui n'a que deux petites chambres mansardées, sur le rempart du Nord, chambres à peine meublées, car Joséphine avait vendu tous les objets de luxe pour en envoyer le produit à son père. Mais de noblesct purs sentiments habitaient le pauvre foyer, pendant que le vice était vêtu richement dans l'autre maison.
Dès que les douloureuses blessures de Joséphine furent pansées, elle remplit à la fois avec dévouement les devoirs
d'une fille dévouée et d'une amante fidèle. Toujours digne et courageuse, Joséphine partageait son temps entre le travail et les soins qu'elle prodiguait à Nathalius, et le labeur de ses mains procurait à la fois le pain et les médicaments.
Cependant la maladie empirait; la raison revenait, il est vrai, peu à peu, mais la foice du malade était épuisée. Joséphine eut alors besoin de tout son courage et de tout son amour pour continuer sa tâche; elle ne quitta pas le chevet de son lit, et bravant elle-même la maladie, elle veilla Nathalius sans se coucher un seul instant, pendant six longues semaines. C'était inouï! mais l'amour, cette étoile qui brille dans la nuit, l'environnait de ses rayons et lui faisait faire rimj)ossible.
— Je ne te quitte pas , lui dit-elle, lorsqu'il eut complètement recouvré la raison ; je ne lentrerai jamais chez mes parents avant d'être ta femme !
— Malheureuse Joséphine, dit-il avec effort, je vais bientôt quitter celle vie, et alors
— Et alors je te suivrai, Nathalius!
— Ne parle pas ainsi!
— Oh 1 je suis décidée ! je le suivrai ou tu m'épouseras !
— Écoute-moi donc, chère amie; mon père demanda à ma mère, à son lit de mort, do rester à veiller près de son lit lorsqu'il aurait rendu le dernier soupir; il la pria de veiller quinze jours seulement et de ne pas souffrir qu'on l'enterrât pendant ce temps, car il croyait qu'au tout de ces quinze jours il reviendi'ait à la vie. Ma paiivre mère commença ces pénibles veillées; mais, hélas! la terreur la fit succomber, elle ne put demeurer que huit jours et demi. Alors on enterra mon père, et pendant ce temps-là ma mère
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tomba malade, pleurant toujours et demandant à grands cris que Ton retirât son mari de la tombe. Un crut que c'était un caprice de malade et on ne l'écouta pas; mais un mois après elle rendit le dernier soupir en me disant de prier toujours pour sa pauvre âme, car elle élait sûre d'avoir laissé enterrer vivant mon pauvre père. Je résistai longtemps à la tentation de m'assurer si elle avait eu raison; mais une nuit, avec plusieurs amis d'enfance, parmi lesquels se trouvait le fils de l'inspecteur du cimetière, nous exhumâmes le corps de mon père , et, à mon grand effroi , je vis que ma mère ne m'avait pas menti. Mon malheureux père avait été enterré vivant. Il s'était retourné dans son . cercueil et ses doigts étaient encore ensanglantés par l'effort qu'il avait fait pour l'ouvrir. — Pauvre Joséphine! Ne sois pas étonnée si j'ai peur de subir le même sort ! Être enterré vivant! Ah! c'est affreux! Si je meurs, ])i ometsmoi, — si tu n'as pas la force surhumaine de veiller quinze jours sur mon corps, — de me couper les veines pour m'empêcher d'avoir un seul souffle de vie quand je serai dans le tombeau !
— Hassure-toi, Nalhalius , je te promets de veiller sur ton corps jusqu'à mon dernier souffle, et alors de faire ce que tu m'as demandé. Mais, encore une fois, tout espoir n'est pas perdu! Tu vas guérir 1
— Oh ! ne t'illusionne pas I ma seule guérisoii est celle léthargie qui ressemble à la mort, je le sais! Mais tu m'as fait une promesse et je suis tranquille, — J'ai encore quelque chose à te demander. — Je serai un jour possesseur d'une grande fortune, mais elle ne doit m'arriver qu'après la mort d'une fille d'un certain Van Simon, Hollandais, demeurant à Paris, lequel en jouit ou ce moment. — Si
cette fille ne se marie pas et meurt ainsi sans héritiers , c'est â moi que doit revenir toute la fortune.
— Ainsi, si lu avais épousé cette fille, tu serais déjà riche?
— Tu veux dire , chère Joséphine , que si je ne l'avais pas connue je n'aurais jamais été heureux ! Mais écoute bien i les documents qui constituent mon droit, écrits sur parchemin, sont cachés dans une ceinture que je porte constamment autour de mon corps, et qui , d'après une promesse, ne doit me quitter que lorsque Ton me jettera dans la tombe. An milieu de ces papiers, il y a dans une capsule d'argent la moitié d'une pierre précieuse; l'autre moitié de cette pierre se trouve dans les mains de Van Simon. Avant que je ne le quitte, promets-moi, Joséphine, de prendre cette ceinture, je le la lègue. Tu iras à Paris, tu présenteras la pierre et le parchemin comme si tu étais l'héritière légitime, et tu auras alors une fortune que tu emploieras comme tu voudras.
Joséphine essaya de calmer Nathalius et de lui parler de mille autres choses pour le distraire , mais il la tourmenla jusqu'à ce qu'elle lui eût fait la promesse formelle de remplir toutes SCS intentions. Alors il porta avec peine la main de Joséphine à ses lèvres, la baisa avec ardeur et la mouilla de ses larmes.
— Qu'as-tu, Nathalius? dit-elle en pâlissant.
Il la regardait fixement, une sueur froide roulait sur son front, il avait tout à fait l'aspect d'un mourant; sa respiralion devenait difficile et ses paroles étaient entrecoupées.
Il murmura d'une voix éteinte :
— Pardonne-moi , je meurs ! — Je t'aime , Joséphine ; mais, je t'en prie, ne souffre pas qu'on m'enterre: je me
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réveillerai, j'en suis sur, dans quinze jours ! Resleras-tu près de moi ? T'en sens-tu la force ?
— Je te le promets, Nalhalius; mais lu vivras ! tu vivras!
— Donne-moi un baiser d'adicu, ô toi, mon seul amour! Merci de tout le bonheur que lu m'as donné.
Il ne put en dire davantage, et son bras retomba inerte et glacé sur son lit.
— 0 vis ! vis! mon Nalhalius, sanglota Joséphine eu se jetant sur le corps de son bien-aimé.
Nathalius la regardait fixement sans répoudre; les convulsions l'avaient déjà pris. Il lui jeta un regard aimant et remua ses lèvres^ qui semblaient balbutier une prière; puis, bientôt après, il devint muet, ses paupières se fermèrent et ses lèvres devinrent bleues.
Joséphine, toute en larmes et jetant des cris de douleur, se jeta de nouveau sur le corps de Nathalius, mais elle n'embrassa qu'un cadavre.
El elle demeura seule dans ce tombeau de ses espérances!
— Tu m'as quittée, soupira-t-elle, lu meurs, et tout est mort pour moi ! J'ai aussi perdu mes parents, car avec toi, Nathalius, ils sont morts, avec toi ils se réveilleront peutêtre! Je resterai ici quinze jours, et si tu ne te réveilles pas, le même couteau coupera nos veines dans le même moment!
Laquelle de nos chères lectrices aurait eu le courage de rester quinze jours et quinze nuits auprès d'un cadavre , fût-il même celui d'un amant adoré ? — C'est aussi plus qu'on ne peut demander à un faible mortel ; mais Joséphine ne songeait qu'à une seule chose, c'est que c'était le dernier vœu de Nathalius et qu'on pouvait l'enterrer vivant ! Ces pensées suffisaient pour lui donner du courage. Elle ne souffrit que persoime ne vînt troubler le sommeil de son bien-
aimé, si ce n'est Borlrand et le médecin, qui assurnit qu'il était possible qu'il fût en léthnrgie et que la putréfaction du corps seule viendrait enlever cet espoir.
Nathalius avait été place sur son lit, où il semblait plongé dans un sommeil profond, dont Joséphine attendait la fin a^ec anxiété.
Pour elle, le premier jour de sa veille funèbre, elle sentit bien un frémissement parcourir tout son corps lorsqu'elle se plaça à côté du lit , mais elle songea à la mère de Nathalius et à son malheureux père , et son courage reprit de nouvelles forces; elle lui envoya des baisers et murmura : — Dors bien , cher ami ; — au revoir !