A COPENHAGUE
(souvenirs de 1844 ET 1852)
i SOUVENIRS DE 1844 ET 1852 )]
C'était en 1844, autant que je puis rae le rappeler, que Horace Vernet vint pour la première fois à Copenhague. Son premier soin, à peine arrivé, fut d'aller rendre visite à son ami Thorwaldsen, le plus grand sculpteur, non -seulement du Danemark, mais encore de tout le Nord; Thorwaldsen , qui vécut et travailla si longtemps à Rome, venait de rentrer dans ses foyers pour y passer ses vieux jours, et son pays reconnaissant l'avait nommé directeur de l'Académie des Beaux-Arts à Copenhague.
Horace Vernet trouva Thorwaldsen dans son atelier. Les deux grands artistes s'embrassèrent avec effusion, et la blouse de travail du sculpteur laissa plus d'une empreinte
grise sur la redingote du peintre. J'ignore combieu de temps Horace Vernet resta à Copenhague, mais ce que je sais, c'est que la plus vive amitié régna toujours entre ces deux grands artistes. Le peintre français fit le portrait de Thorwaldsen en tenue de travail, modelant le buste de Œlenschlœger, le célèbre poëte danois. Ce tableau inestimable, qui réunit dans le même cadre le grand sculpteur et le grand poëte de notre pays, et qui est peint par un peintre français, se trouve aujourd'hui dans le boudoir de la comtesse Danner, épouse du roi de Danemark. On l'a copié souvent, et souvent avec un rare bonheur, mais aucune imitation de cette œuvre magistrale n'a la valeur de l'original, tant pour le mérite do l'exécution que pour le souvenir qui s'y rattache.
Si je raconte celte particularité, c'est qu'il est rare de voir des artistes célèbres en Europe rendre justice aux artistes célèbres du Danemark. La France, qui pour tout et surtout pour les arts, est à la tête des autres nations, rendant hommage à un de nos artistes par l'intermédiaire d'un de ses plus illustres enfants, nous a donné dans cette circonstance beaucoup de consolation et de courage à la fois.
Il serait ridicule et ambitieux en même temps à moi, éuangcr, de vouloir donner à des Français quelques détails caractéristiques sur Horace Vernet, leur grand peintre; je laisse ce soin à une plume plus spéciale que la mienne; je me contenterai de raconter en quelques lignes la vie do Thorvvaldsen , qui montrera sans commentaires pourquoi le peintre français avait fait son ami du sculpteur danois.
Thorvsaldscn travailla environ cinquante années do sa \ie à Rome, cette mère-patrie des arts. Sa première œuvre, qui lui fit sa réputation, fut un Jasoo, qui lui fut acheté par un amateur anglais. 11 s'adonna dès lors à la sculpture an-
tique et fit un grand nombre de statues de dieux, de déesses et héros de la mythologie grecque. Ce ne fut que dans ua âge beaucoup plus avancé qu'il s'occupa de sculpture chrétienne. Alors on vit paraître de lui treize statues colossales, destinées à l'église Notre-Dame, à Copenhague, et qui représentent Jésus et ses douze apôtres. On voit encore aujourd'hui dans celte église un de ses travaux les plus estimés. C'est un baptistère : l'ange du baptême est à genoux, tenant une large coquille dans ses mains.
Le Vatican possède aussi plusieurs de ses œuvres : l'une est le tombeau monumental du pape Grégoire XVI, et l'autre le tombeau de Nicolas Copernic, qui est aussi d'une immense grandeur. Comme il était ami intime du roi de Bavière, Munich possède beaucoup de ses travaux. Mais sa spécialité était le bas-relief. Il en fit un, pour la grande salle du château de Christiansborg, qui représente le triomphe d'Alexandre le Grand. Il est haut d'un mètre sur cent cinquante mètres de longueur. Une de ses dernières œuvres est un haut-relief, représentant saint Jean le baptiseur faisant un discours dans le désert.
Aussi bon Danois que grand artiste, Thorwaldsen légua en mourant à sa ville natale un musée, qu'on appelle le Musée de Thorwaldsen. C'est un des plus remarquables musées du monde. On peut y compter plus de cent soixante grandes salles pleines de ses œuvres. Des deux côtés du péristyle on voit d'abord deux statues équestres ; l'une représentant Poniatowski, et l'autre Bucéphale, le cheval d'Alexandre. De chaque côté de cet immense édifice on voit aussi la reproduction en plâtre des deux mausolées du Vatican. Chaque salle contient en outre quatre ou cinq de ses œuvres, soit l'œuvre originale, soit une reproduction. Les médaillons
et les bas-reliefs ornent les murs et encadrent, pour ainsi dire, le groupe ou la statue qui se trouve dans le milieu. Au centre de ce monument se trouve une cour au milieu de laquelle on aperçoit une simple pierre, entourée de fleurs, sur laquelle on lit cette simple inscription : Ici repose Albert Thorwaldsen I — C'est son tombeau , mais son mausolée réel est le musée tout entier.
Lorsqu'il revint de Rome, Thor\Naldsen fit à Copenhague une véritable entrée triomphale. Il continua ses travaux jusqu'à sa dernière heure, comme si le travail était encore pour lui, à son âge et avec sa gloire, une nécessité comme autrefois. Il disait souvent qu'il ne désirait plus qu'une chose, c'était de mourir dans le temple de l'art. Le ciel exauça son désir, car c'est au théâtre, où il allait tous les soirs, qu'il mourut, pendant l'ouverture d'une grande tragédie. Ses obsèques furent magnifiques; les ministres étrangers, la maison du roi et tout Copenhague le conduisirent à sa dernière demeure.
La deuxième fois qu'Horace Vernet vint en Danemark, ce fut en 1852. Il se rendait alors à Saint-Pétersbourg, et en traversant la mer Baltique il fit relâche exprès à Copenhague pour rendre visite à Niels Simonsen, peintre d'histoire, qu'il ne connaissait que par un tableau qu'il avait vu à Paris, et qui représentait la délivrance de la forteresse de Frédéricia. Après avoir cherché quelque temps sa demeure, il finit par la trouver.
— Vous êtes le peintre Simonsen ? dit-il en entrant.
— Oui, répondit le peintre.
Aussitôt Horace Vernet l'embrasse et lui dit :
— Alors vous êtes mon frère, je suis Horace Vernet.
Le pauvre artiste fut tout stupéfait de cette singulière en-
trée; mais, sans lui donner le temps de se remettre, Horace Vernet visitait déjà l'atelier, donnant son avis sur les différentes toiles qui s'y trouvaient. Tout à coup il s'arrêta devant un grand carton, qui représentait la rentrée victorieuse des troupes danoises dans la forteresse de Frédéricia, et qui faisait le pendant du tableau qu'il avait vu à Paris.
— Dépêchez-vous, mon ami, lui dit Horace Vernet, voilà uu tableau qui me plaît beaucoup et qui aura certainement un grand succès ! Ne perdez pas de temps, prenez vos pinceaux, votre palette, et travaillez.
Ensuite, le peintre français l'invita à venir le voir à Paris. Nous travaillerons ensemble, lui dit-il. Ce n'est pas le désir qui manqua à AI. Simonsen, mais à cette époque on lui offrait une place de professeur à Munich et une place de professeur de peinture historique à l'Académie royale de Copenhapue ; il accepta la dernière. M. Simonsen est aujourd'hui décoré, et très-estimé comme peintre en Danemark et en Allemagne; mais, malgré ses nombreux travaux dans le Nord, je ne désespère pas de le voir un jour rendre à Horace Vernet la visite que celui-ci lui fit à Copenhague.
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(Copenhague, i517)
(Copenhague, 1517)
Les trois royaumes de Danemark, Norwége cl Suède, furent réunis par Marguerite, vers la 6q du xiv® siècle; après elle, quatre rois successifs {gouvernèrent ces royaumes unis; le cinquième avait nom Christian II, il monta sur le trône en 1513.
Christian II était un prince brave el entreprenant , d'un caractère impatient el fougueux qui le portait à la cruauté. L'éducation qu'il avait reçue avait été tout à fait bourgeoise : de bonne heure il fut mis en apprentissage chez un relieur
(1) Z)t/vefe€ signifie petite colombe.
de Copenhague, et là ses folies n'eurent plus de bornes. Le conseil d'État, composé rien que de nobles, ayant clé instruit de cela, s'en plaignit à sou père, le roi Ilans. qui lui infligea une punition corporelle assez humiliante. De là date sa haine pour les nobles ; mais sa familiarité avec la bourgeoisie lui valut Taffeclion du peuple et des paysans, qui lui donnèrent le surnom de Roi des bourgeois. 11 y eut en effet peu de rois , dans les trois royaumes, qui protégèrent autant la bourgeoisie que Christian II, mais aussi il n'y en eut jamais d'aussi cruels contre la noblesse. Quelque temps avant son avènement au trône, Christian II fit connaissance avec une famille hollandaise, avec laquelle il devait avoir par la suite des rapports assez fréquents : la mère avait nom Sigbrit; la fille, Duvéké, et l'oncle, prêtre et docteur en théologie très-savant, s'appelait Didrik Slaghek. Le roi ne tarda pas à devenir amoureux de Duvéké, et cela devait être, car, d'après les chroniques, elle joignait à une figure remarquablement belle un cœur aussi éminent que sa figure. Le docteur et Sigbrit s'aperçurent de la passion de Christian II , ils engagèrent Duvéké à y répondre , et comme son cœur à elle avait aussi parlé, il ne se passa pas longtemps avant que la petite colombe devînt un oiseau royal (l). Duvéké prit alors un très-grand ascendant sur Christian; grâce à elle, la cruauté disparut du cœur de son royal amant, et, de concert avec sa mère et son oncle, elle protégea la bourgeoisie dans l'intérêt même du pays. 11 n'est pas sans importance de signaler ici quelles étaient les idées politiques de Duvéké et de sa famille , car pendant les dis années du règne de Christian , les nobles , tour à leur, dans les trois royaumes,
(1) Allusion à soQ nom.
LÀ MORT DE DLVEKE. iVâ
OÊ te^éètciil âe so rcnol'er , pour enlraver le f^ouvorncnu iit du roi, et tant que Bu>éké vécul, elle sut lui faire réprimer ces désordres sans user de eruanté. Par malheur pour les trois royaumes, le boa ange de Christian s'euTola : to!iie jeune encore, Duvëké mourut, et le peuple et la bourgeoisie la pleurèrent comme si elle eût été une véritable reine.
L'histoire raconte que Duvéké, dans l'intérêt du roi, persuada à Christian d'épouser Elisabeth, princesse d'Espagne, scBur de l'empereur Chai les- Quint; mais il arriva ceci : Duvéké, Sigbrit sa mère, et son oncle étaient luthéiiens ; or, Charles-Quint voyant avec jalousie que Christian aimait moins sa sœur qui était catholique que Duviké la luthéi icnne, l'accusa d'impiété et ne lui promit de lui envoyer des secours que lorsqu'il aurait éloigné sa maîtresse et donné des preuves qu'il suivait toujours la religion catholique.
Les nobles du Danemark haïssaient Duvéké parce qu'ils savaient bien qu'elle était le meilleur conseiller du roi, aussi résolurent-ils de s'en défaire; ils lui envoyèrent des cerises empoisonnées. Duvéké avait appris le pernicieux préseot qui lui avait été fait; mais ayant so aussi, par la rein€ Elisabelh, qu'elle était le seul empédbemeBl au secours promis par Charles-Quint, voyant presqœ toute la Suède se détacher du Danemark, Christian ne pouvant se ret.dre maître de l'insurrection, elle comprit qu'elle était un obstacle à trop d'intérêts à la t'ois, et, pleine d'amour et de dévouement, elle préféra sortir du monde que de voir son Chrisiiern (I] détrôné ou vaincu, et mangea les fatales cerises.
Cette mort funeste, non seulement n« sauva pas Christian, mais encore fît renaître chez lui son caractère sauTa<'e et
(ft) Qifiâùâia est le dimiaalif de Cbriitiaa.
cruel; les cruautés se multiplièrent, et sa tyrauaie croissante fut la cause de la désunion des trois royaumes.
Nous allons raconter à nos lecteurs les particularités de cette mort déplorable dont la cause fut si petite et dont les résultats furent si grands!
Par une belle matinée du printemps de l'année 1517, une dame qui refusait de se nommer demanda à être introduite auprès de Duvéké, dont le palais était situé sur Hœibroplads (place du Haut-Pont). Duvéké ne donnait jamais dhabitude audience à des personnes inconnues, mais comme elle était seule depuis quelques jours parce que sa mère avait suivi le roi en Suède, et qu'elle s'ennuyait beaucoup, elle fut curieuse de voir cette mystérieuse incounue. Ajoutons à cela que depuis plusieurs jours elle avait été indisposée au point J être obligée de garder la chambre, et qu'une conversation ne pouNait manquer de la rétablir. Elle donna Tordre d'introduire la visiteuse.
Au bout de quelques instants, entra une dame, vêtue trèssimplement , mais dont la figure et la tenue avaient un
LA MOKi DE DLVEKE. 117
certain air de majesté qu'elle s'efforçait en vain de dissimuler; Duvéké se leva involontairement à son approche, pendant que l'inconnue restait muette d'admiration devant la beauté surnaturelle de Duvéké. Alors quelques larmes mouillèrent les yeux de la visiteuse , elle secoua la tète comme pour indiquer qu'elle regardait sa démarche comme infructueuse, et sans répondre aux demandes de Duvéké elle s'éloigna en tordant ses mains. Au même instant un domestique entra par une autre porte et vint apporter à Duvéké une petite corbeille de cerises envoyées par le comte Thorben Oxe, puis se retira. A ce nom rinconnue revint sur ses pas, et comme Duvéké voulait goûter une cerise, elle recouvra soudain la parole et s'écria :
— Ne mangez pas ! ne mangez pas ! elles sont empoisonnées!
DUN'ERE, laissant retomber la cerise qu'elle tenait.
Qui donc étes-vous, pour oser dire de semblables choses? l'inconnue.
Après vous la plus puissante dans les trois royaumes! — 'Jhorben Oxe vous a envoyé de bonne foi ces cerises, mais Hans Faaborg, son écrivain (secrétaire), les a empoisonnées, croyant sans doute me rendre un service et me débarrasser des deux plus dangereuses personnes que je connaisse. Faaborg est l'instrument de la noblesse danoise.
DCVÉKÉ.
Mais, encore une fois, madame, qui étes-vous? l'inconnue.
Je vous l'ai déjà dit : je suis votre meilleure amie et votre ennemie méconnue : je vous hais, Duvéké, parce que vous êtes plus belle qu'un ange et que vous me dérobez mon
plus cher trésor! Je vous aime parce que c'est vous qui donnez les plus sages conseils à celui que nous aimons toutes deux : le roi Christian I
DUVEKE, lonibant à genoux devant Elisabeth.
Vous éfes la reine !
ELISABETH, la relevant.
Pas à genoux 1 Duvéké, votre place est sur mon cœur; laissons nos larmes se confondre; toutes les deux nous aimons Christian, toutes les deux nous sommes tristes parce qu'il est malheureux! Pleurons ensemble, Duvéké! pleurons sur les colères de Christian ! Il a un sort bien misérable, en effet, malgré son bon cœur; depuis qu'il est monté sur le trône, il n'a cessé de lutter contre ses enuemis, les nobles qui conspirent et qui même ont mis lEglise contre lui parce qu'il ne veut pas condamner la religion de Luther (l).
DtVÉKÉ.
Je ne me trompais donc pas ! Ainsi, vous aimez Christiern ? Oh I pardonnez-moi déparier ainsi de lui, je l'aime tant!... IT.t vous aussi je vous aime, bien que je vous voie pour la première fois aujourd'hui. Hélas ! je vous aime et je vous hais à la fois, vous, l'heureuse épouse de Christiern, vous, la soeur de Charles-Quint !
ELISABETH, prenant la main de Duvéké, tendrement.
Ne m'humiliez pas, Duvéké, plus que je ne me suis humiliée devant vous. Croyez-vous donc que je ne sais pas que vous n'auriez eu qu'un mot à dire, si vous aviez voulu, pour
(1) Ils avaient fait répandre le bruil que Christian II devait même appeler Lulher de Witlemberg, pour qu'il fit une réforme religieuse dans tous les Etals Scandinaves.
êlre reine des trois royaumes, et que si vous aviez été ambitieuse je n'aurais jamais quitté l'Espagne?
DUVERÉ.
Vous le saviez, madame? — Oui, c'est vrai; Chrisliern voulait me faire reine; bien plus, comme une reine ne peut gouverner seule, Ghristiern, afin d'éluder le texte de la loi, voulait ériger en empire les trois royaumes, afin qu'à sa mort je pusse lui succéder comme impératrice. Ma mère, plus ambitieuse que moi, lui avait donné ce conseil ; mais moi et mon oncle, l'archevêque de Lound, nous avons résisté de tout notre pouvoir. Veux-tu, dis-je à Christian, que pour le plaisir d'être nommée reine ou impératrice je te fasse perdre ta couronne? — Mais ne suis-je pas la reine de ton cœur? Tes ennemis, les nobles, ne cherchent qu'un prétexte pour te faire une guerre cruelle; cela sculem.ent suffirait pour leur faire élire un autre souverain. Non, non, mon roi, j'aime mieux rester Duvéké, ta bien-aimée; je ne veux pas t'exiler de ton pays; toute mon ambition est de te voir heureux et de posséder ton amour.
ELISABETH
Noble femme! je sais tout! Une heure avant notre mariage, Christian m'a tout avoué. Il m'a dit aussi que mon bonheur était votre œuvre. Dans la crainte que la noblesse ne se révoltât en supposant que le roi avait l'intention de vous faire reine, vous l'avez engagé à prendre pour épouse une princesse d'Europe, et c'est vous-même qui m'avez désignée parmi les autres princesses, parce que....
D U V 1 ; R E , r interrompant .
Parce qu'on m'avait dit que vous étiez la plus aimable et
la plus vertueuse de toutes! — Ma mère, plus ambitieuse, le désirait, parce que vous étiez la sœur de l'empereur Charles-Quint.
FLISABI-TII.
^îe croircz-vous, maintcnaut que je vous connais, si je vous aime de tout mon cœur et si je vous dis : Plût au ciel que vous eussiez désigné une autre princesse !
DDVEKÉ, se levant vivement.
Vous n'aimez donc pas Christian ?
ELISABETH
Si je n'aime pas Christian? Mais interrogez votre cœur et demandez-lui s'il est possible de ne pas l'aimer, lui, l'orgueil chevaleresque ! Roi populaire, qui aime eu même temps les bourgeois et les pauvres gens ! Royal héros, si beau, si grand, malgré ses défauts et ses vices.
nUVÉKÉ, cmbrassafit la reine comme involontairement.
Oui ! oui ! vous l'aimez ! Merci ! merci ! Dieu vous récompensera de ces sentimeuls-là. Mais, altesse, pardonnez-moi, la joie était plus forte que le respect que je vous dois, etin- ▼ oloutairement j'ai oublié les distances,
ELISABETH
Non, non, il n'y a pas de dislances entre nous! A mes yeux, Duvéké, nous sommes égales; nous l'aimons toutes deux de toute la force de notre âme ! Ce qu'il y a de plus sacré pour moi, c'est son amour I... Votre part est plus grande que la mienne.
DUVÉKÉ.
Et vous en êtes jalouse?.,.
ELISABETH
Oh ! ne me demandez pas des choses que je n'ose me demander à moi-même. Je ne suis ni injuste ni ingrate, et pourtant j'ai beau vous assurer de mou dévouemenl, j'ai peur que, lorsque je vous aurai dit ce que je désire, vous n'y croyiez pas, et, me chassant avec froideur, vous ne m'accusiez devant Christian.
DUVÉKÉ.
Croyez-vous donc, madame, que j'aie un aussi mauvais cœur ? Ah ! je commence à croire que le dévouement d'une reine ne ressemble pas au dévouement de toule autre femme.
ELISABETH
Non, Duvéké, vous vous trompez ; donnez-moi votre main, laissez-moi baiser votre beau front; je vais me taire et vous quitter, car je ne veux pas être méconnue de vous. Adieu, belle dangereuse. Heureuse rivale, adieu!
DDVÉRÉ.
Et vous ne voulez pas me dire pourquoi la reine m'a jugée digne d'une visite? Vous ne vouiez pas le dire parce que vous savez qu'il eût mieux valu pour moi que vous fussiez restée en Espagne.
ELISABETH
Laissez-moi, je ne veux rien vous dire, vous m'avez pris tout mon courage.
DUVÉKÉ.
La sœur de Charles-Quint sans courage! je ne puis le croire! Mais, ma reine, je vous en prie, je vous en supplie, enlevez-moi celte cruelle incertitude; ne partez pas; voire
triste regard me fait mourir ! Venez ! vous èles catholique et moi lulhérienne; mais qu'importe! notre Dieu est le même ! Jurez donc tout haut sur la croix du Christ, jurez que vous n'êtes venue ici que par amour pour Christian, rien que pour son honheur, pour sou repos! Jurez-le ! et je vous jure qu'ensuite j'écouterai chacune de vos paroles comme si c'était une révélation divine.
(Elle entraîne la reine vers le prie-Dieu, sur lequel est «ne Bible ouverte et un petit crucifix d'or.— Au-dossus du prie-Dieu, contre le mur, est lin grand portrait de Christian II, peint par un maître hollandais.)
ELISABETH, se mettant à çrenoux et parlant haut.
Mon Seigneur et mon Dieu ! toi qui lis clairement dans le cœur humain, sois témoin que je dis la vérité. Cette démarche que je fais aujourd'hui est seulement dans Fintérèt de mon bien-aimc époux et roi Christian II. Devant son image chérie, devant l'image de son fils, de notre fils, si ressemblant à sou père, je le déclare : oui, mon Sauveur, je suis prête à donner pour lui tout le bonheur que tu peux me réserver sur la terre, ma fortune, mon rang, tout, si c'est utile au bonheur de sa vie !
DUVÉKÉ, tombant à genoux à côte de la reine, très-émuc.
Sauveur de mon âme. Roi des rois ! et moi aussi, mon Dieu, je jure de donner mon bonheur et ma vie pour lui! Donne-moi ton aide, ô Dieu, avec ta parole sacrée! (I)
(La prière terminée, les deux femmes se retirent et marchent enlrelace'es jusqu'à un sopha, où elles s'asseyent.)
ELISABETH, après un silence.
Charles-Quint, mon frère, est jaloux de vous, ma chère
(I) Formule luthérienne.
Duvcké, et cela par deux motifs : d'abord, parce que le roi vous aime plus que moi ; ensuite, parce que, comme luthérienne, vous avez sur le roi uue iniluencc très-grande pour lui faire tolérer la nouvelle religion, car il dit que vous et votre oncle l'archevêque jouez dans le Nord presque le même rôle que Luther en Allemagne. Vous le niez, oui, et je vous crois; je lui ai déjà écrit pour lui assurer qu'il se trompe, mais il ne veut pas ajouter foi à mes paroles et continue à se montrer hostile de toutes façons envers notre Christian. Comme frère, il relient ma dot de 300,000 guldeu; comme empereur, il veut faire la guerre à Christian et protéger Frederick dans les Duchés. Voilà la situation. Pour moi, mes prières, mes lettres, ont jusqu'à présent été inutiles^ et je crains, hélas ! que les pertes que Christian a éprouvées en Suéde ne soient les œuvres de Charles-Quint! Ah ! si au lieu de l'hostilité que montre mon frère, nous pouvions trouver en lui une aide fraternelle, Christian, son bonheur et sa puissance seraient sauvés!
DDYliKÉ.
Mais que puis-je faire, moi?
ELISABETH
J'avais d'abord pensé à faire une visite à mon frère, mais j'ai peur qu'il ne veuille me garder et m'cmpècher de revenir en Danemark, et puis qu'il ne suppose que vous m'avez chassé du royaume.
DUVÉKÉ.
C'est vrai! on le dirait de suite, et ce serait une grande douleur pour moi, qui voudrais vous voir heureuse.
ELISABETH
Ainsi vous voudriez me voir heureuse?
DUVÉRÉ.
Oh ! n'en doutez pas, ma reine !
ELISABETH
Dites-moi, est-il vrai que le uoble Tlioibeu Oxe a demandé votre main?
DUVÉKÉ.
Pauvre ami! Oui, c'est vrai, il m'a demandé ma main, bien qu'il u'ignore pas que c'est encourir la disgrâce de Christian.
ELISABETH
Et vous avez quelques sympathies pour ce noble cœur, n'est-il pas vrai?
DUVÉKÉ.
Oui, je l'estime et je l'aime comme un frère.
ELISABETH
Aimez- le un peu plus, et nous sommes tous sauvés!
DUVÉKÉ.
Quoi! vous osez me proposer cela, madame? j'ose croire à peine...
ELISABETH
Mais n'avoiis-nous pas toutes deux le désir de sauver Christian? Thorben Oxe est, après lui, un dos premiers gentilshommes du Danemark; une princesse serait honorée de porter son nom : ma proposition n'a donc rien de déplacé. Je vous donne ma dot comme cadeau de noces; vous l'épousez et vous allez rejoindre mon frère en Espagne : je vous donnerai une lettre pour lui, et je vous garantis qu'en vous voyant, sa haine cessera et qu'il vous aimera comme une sœur. En
LA MORT DE DUVÉKÉ. J2o
coDuaissant sa bienfaitrice, il verra que dans la religion luthérienne il y a aussi de bons chrétiens et d'honnêtes cœurs, et je suis sûre qu'alors, non-seulement il rendra son amitié à Christian, mais encore il l'aidera de tout son pouvoir, et Christian sera sauvé.
DUVÉKÉ.
Oh! quitter Christian! jamais! jamais I je ne pourrai jamais! cela dépasse mes forces! (Elle pleure.)
ELISABETH
Mais n'aimez-vous pas du tout Thorben Oxe ?
DUVÉEÉ.
Que dites-vous? Mais est-il possible d'en aimer un autre lorsqu'on aime Christian? Le cœur de Christian est toute ma richesse! Mais vous ne savez donc pas que je préfère mourir dans ses bras que de vivre loin de lui !
ELISABETH
Mais le Danemark?
DUVÉKÉ.
Et que me fait à moi le Danemark? Les Danois le haïssent, et je n'aime que ceux qui l'aiment!
ELISABETH
Mais enfin, croyez-vous qu'il puisse être heureux s'il perd son royaume?
DUVÉKÉ.
Le perdre ! 0 Dieu ! ne permets pas cela ! Mais quand bien même il perdrait l'univers entier, je ne puis pourtant pas perdre son cœur, moi I
ÉLISABETn.
Mais vous ne savez donc pas qu'il est prêt à perdre sou royaume! que la noblesse du Danemark s'est rassemblée dans le Jutland; que son oncle, le duc Frederick, suscite des troubles dans les Duchés, et que mon frère se tient sur les frontières avec une armée I Le pape! le pape lui-même menace de lancer contre lui une bulle d'excommunication s'il ne chasse pas les luthériens de son royaume I Bien plus, je viens d'apprendre qu'il a perdu une bataille en Suède; que les Suédois résistent vaillamment à Stockholm, et que, guidé par de mauvais conseils, Christian a commis la faute d'emmener comme otages, à Copenhague, tous les nobles suédois qui sont tombés entre ses mains!
DUVÉKÉ, vivement.
Mais il faut leur donner la liberté !
ELISABETH
Ah ! il est trop tard maintenant ! Le mal est fait I Le feu est partout! Le seul moyen, peut-être, qui reste â employer ne peut venir que de vous et de mon frère Charles-Quint, et lui...
DUVÉEL, amèrement.
Et lui ! c'est le Moloch qui voudrait me conduire en victime à son autel sanglant.
ELISABETH
C'est mon frère!
DUVÉKÉ.
Votre frère! Mais il a toute l'Allemagne. l'Espague, les Pays-Bas, la moitié du globe! que sais-je? et il m'envie ua
petit coin daus le coeur de Christian?... Allez! ceux qui naissent sur le trône sont sans pitié pour les humbles mortels!
ELISABETH; avec persuasion.
La colère vous rend injuste! Vous n'aimez pas Christian! Je vous dis que mille dangers l'environnent, et vous ne voulez pas le sauver! Vous entendez que l'excommunication le menace, et vous défiez l'anathème! Vous voyez que mon frère seul peut l'arracher de ce gouffre, et vous fermez les yeux, et, l'entourant de vos bras, vous le couvrez de baisers en l'attirant dans l'abîme! (se levant avec dignité et froideur.) Je comprends tout ! Je vous rends le serment que vous venez de me faire! Mais si la luthérienne ne veut pas tenir sa parole, la catholique saura tenir la sienne! (Avec passion.) Mais montremoi un moyen de le sauver! Faut-il quitter le trône? quitter tous ceux que je chéris? le quitter lui-même? Eh bien! vois, Duvéké, je suis reine, épouse et mère. (Montrant un médaillon.) Cette image, c'est le portrait de son fils, le mien ! notre enfant ! notre espérance ! l'héritier des trois royaumes 1 Eh bien I si cela était utile pour le sauver, vois-tu, Duvéké, je quitterais tout : trône, époux, enfant! Comprends-tu, Duvéké? l'enfant aussi! Oui, je le quitterais pour sauver Christian, tant je l'aime!
DUVÉKÉ.
Assez! assez! Ohl mon âme est déchirée! Oui! je ferai tout... je veux tout faire pour le sauver! (Regardant le médaillon
et le prenant des mains d'Elisabeth.) Hélas! c'est le fils de Christian! Heureuse femme bénie du ciell Oh! laisse-moi baiser cette image chérie! Que mes lèvres eftleurent un instant le
front de cet ange. (Elle baise le portrait. Tombaat à genoux et s'adres-
tant au médaillon. ) 0 mon Christierû 1 mon Ctfristiern I par-
domie-nioi, cher petit enfant, laisse-moi t'embrasser, et prie pour ma pauvre âme, car c'est le dernier jour que je suis l'amie de ton père !
ELISABETH , émue.
Relevez-vous, Duvéké.
DUVÉKE, les yeux ûxés sur le portrait.
Oh! laissez-nous, laissez-nous! (se levant.) Voyez, il me sourit! Oh î oui! il me sourit! Oh! laissez-moi bercer votre cher fils dans mes bras , heureuse mère! Mon petit Christiern, tu as souri à Duvéké, que Dieu te fasse joie et te rende heureux !
ELISABETH
Hemettez-vous , Duvéké, chère Duvéké !
DUVÉKÉ.
Repose sur mon sein pour la première, hélas ! et la dernière fois , ô toi, fils de mon Christian ! Ne pleure pas I A toi le trône; je quitte tout pour te rendre heureux, mon petit ange aimé! Hélas! il pleurel voyez donc, il pleure! Comment pourrait-il en être autrement? Oh! souris de nouveau , Dieu de mon cœur, souris! Tiens! voici des joujoux, des cerises!...
(Elle prend quelques cerises, puis les rejette tout à coup.) Ah ! elles SOnt
empoisonnées! — Je no sais ce que je fais! Oh ! je perdrai assurément la raison! Ne soyez pas irritée contre moi, ma
reine ! (eUc se jette aux pieds d'Elisabeth et cach'e sa figure dans ses mains.) ELISABETH.
Je vais appeler vos femmes, vous avez besoin de calme.
DUVÉKÉ.
Non, ce n*est rien, c'est passé déjà ! — Vous m'avez dit
que pour le sauver il faudrait me marier avec Thorbea Oxe ! Mais c'esl impossible ! Pourtant il faut que je parte , oui, oui, ma reine ! je vais partir. (Elle pleure.)
ELISABETH
Sort fatal!
DCVÉKÉ.
Mais vous serez bonne envers Christian , n'est-ce pas ? Dites aussi, dites à son fils combien j'aimais son père! Allons, je l'ai décidé, c'est fini, je pars! Allez, rendez-vous vite au château , j'ai peur de changer de résolution ; allez, dites au roi que je le quitte et priez-le de no pas aller à Stockholm , car, l'autre nuit, j'ai rêvé qu'il y ordonnait un affreux massacre !
ELISABETH , effrayée.
Vous parlez d'un massacre à Stockholm? Grand Dieu ! c'est mon rêve!
DCVLRÉ.
Quoi! vous aussi , vous avez rêvé que Ton décapitait beaucoup de nobles?
ELISABETH
Oui! oui! horrible! Je les ai vus tous! tous! et puis après, j'ai vu un cachot do la prison du Sunderborg, et dans l'ombre, Christian vieilli, brisé par la fatigue et les membres couverts âe chaînes !
DCVÉKÉ.
Enchaîné? Christian? Ah! assez! assez! je l'ai vu aussi! Oh! c'est un avertissement du ciel! Toutes deux, le même rêve! C'est Dieu qui nous Ta envoyé! Le ciel est irrité! S'il lui faut une victime pour l'apaiser, la victime sera Duvéké!
ELISABETH
Que dites-vous?
DLVÉKÉ.
Rieu ! rien, parlez, ma reine, soyez heureuse ! Je vais me parer pour le sacrifice! Bonheur à vous! bonheur à lui!
ELISABETH
Vous me regardez avec des yeux hagards ! ... Je reste ici ! . . .
DUVÉKÉ.
Non, allez chez lui; pour moi je pars, je vais loin, bien loin. (Regardant le médaillon.) Oh! laissez-mol baiser une fois encore voire amulette chérie!
ELISABETH
Pauvre femme! gardez-la, je vous la donne!
DUVÉRÉ.
Un tel trésor I
ELISABETH
N'ai-je pas l'autre?
DUVÉKÉ.
Oui, tous les deux, c'est vrai! D'un ton prophétique.) Écoute, Elisabeth, rends heureux Christian, ou sinon, chaque nuit je viendrai te demander compte de ses infortunes !
ELISABETH
Allez vous reposer! vous m'effrayez, ma bonne Duvéké ; reposez-vous, je vais vous envoyer mon médecin. Demain ,
je reviendrai vous voir et vous embrasser.
DUVÉKÉ.
Oui , oui ! le médecin sera le bienvenu.
ELISABETH
U eposez-vou5, vous avez besoin de repos !
DCVÉKÉ.
Oh ! oui, j'en ai grand besoin ! (La reine sort.)
(Dès que la reine est sortie, Duvcké garde quelques moments un profond silence ; ses yeux ne quittent le médaillon qu'elle tient à la maiu que pour se lever vers le portrait de Christian. Ses Joues sont pâles et ses larmes semblent s'êlre glacées sur sa figure. Elle soupire profondément et dit : )
11 y avait, jadis, une jeune fille dont les yeux enchantaient et rendaient amoureux tous ceux qui avaient eu le malheur de les regarder. Afin de soustraire le inonde à cette mystérieuse fascination, elle entra au couvent et prit le voile. Hélas! dans cette pieuse maison, dans Tcglise même, jusqu'au pied de l'autel, ses beaux yeux exercèrent leur fatal empire. L'abbé du couvent, homme pieux et honorable, perdit le repos de son âme à la vue de ces yeux enchanteurs. Longtemps, bien longtemps il résista, mais un jour que la religieuse vint se confesser à lui , il tomba à genoux devant elle et lui déclara son malheureux amour en la priant de lui donner un remède contre cette affreuse tentation et de lever son voile afin de rassasier sa vue de ses yeux séduisants! — Pas aujourd'hui, dit-elle, mais demain, mon père, je lèverai mon voile et j'espère vous sauver en vous montrant mes yeux. Le lendemain, la religieuse vint dans l'église et s'agenouilla au pied de l'autel. — Mon père, dit-elle à l'abbé, prenez, mes yeux sont dans cette coupe! C'est le sacrifice que j'ai offert au ciel pour vous sauver. Alors elle leva son voile, et le malheureux abbé vit avec horreur qu'elle avait arraché ses propres yeux pour le guérir de son fatal amour ! — Ce que fit une religieuse pour sauver une âme égarée, je le ferai aussi, moi! N'ai-je donc pas quelqu'un à sauver? Oui, Christian ! oui, je veux m'ar-
racher le cœur afin de te guérir 1 (PreoaDt la corbeille de cerises
et s'approchaui da prie-Dieu.) Dieu et créateur! tu m'as fait signe et j'obéis 1 Jadis pour éprouver le père des croyants, Abraham, tu lui ordonnas de toffrir son fils. Le sacrifice que je vais t'ofirir est plus grand s'il se peut, ô mou Dieu ! C'est moi qui serai la viclinae! Seulement, je t'en prie, donne-moi la force de mourir et prends mon âme eu pitié I Je suis si jeune! Et je voudrais si bien vivre! Oh! rendez- le heureux, mon Dieu, car cest un grand sacrifice que je fais I Mais ce rêve! ce rêve affreux que la reine a eu aussi, c'est une manifestation de loi, n'tsi-ce pas, une révélation de tes desseins? Ah! Seigneur, bien sages sont tes conseils pour me guider dans ma voie. 0 Dieu ! c'est vous qui avez permis qu'un ami m'envoyât celle corbeille fatale! (eUc piend quelque^ cerises en dctouruant la tète. ) Oh ! horrible ! Je ue puis pas ! Je n'ose pas! Mais, nîon Dieu, toi qui es si puissant, n'as-tu donc p.:S ta foudre pour m'euvoyer la mort? Le suicide est affreux! Mais frappe-moi donc de tes mains di\inesî Ah! tu ne m'écoulcs pas! Est-ce donc ta volonté que je vive et que mon Christian meure? que sou caractère indompté le porte à faire des choses qui lui fermeront la porte du ciel et le jetteront dans les prisons couvert de chaînes et de sang? Non! non, mon Christieru! (Elle regarde le médaillon.) Ne pleure
pas! c'est pour toi! (Elle mange une cerise.) pOUr toi! (Autre cerise.)
pour toi! (Autre cerise; avec frisson.) Ah I Thorbeû Oxe, que tes cerises sont amères!
(Au même instant une voix au dehors annonce que le roi, Sigbrit, sa mère, et l'archevêque son oncle sont revenus de Suède et veulent lui parler.)
DUYÉRÉ.
Dites au roi qu'il se rende de suite au château, que la
reine l'atlend, car elle a un grand secret à lui confier, (a
part avec douleur.) Oh! Thorben Oxe ! tes cerises... (Elle s'ageuouille devant son prie-Dieu.)
LE ROI, au dehors, avec colère.
Ouvre ! ouvre ! infidèle I ingrate ! Tu viens de dire un nom qui réveille ma rage! Misérable Thorben Oxel Ouvre ! ouvre !
DUVÉKÉ.
Non ! Je ne puis pas ! je ne puis pas!
LE ROI
Je le pourrai, moi ! {U enfonce la porte et entre avec un regard sauvage et l'épée nue à la main , il cherche de tous côtés, soudant toutes les tapisseries de son épce et levant tous les rideaux.) Où CSt-ii ?
Où est-il, ton amant? le traître Thorben Oxe?
DUVÉKÉ.
Cesse, cesse ta jalousie! Cest pour toi que je meurs!
LE ROI, d'une voix terrible.
Oui ! c'est pour moi ! car je vais te tuer moi-même ! Où est-il.' dis-moi, où est-il?
DUVÉKÉ.
Qui?
LE ROI
Thorben Oxe, ton amant !
DUVÉKÉ.
Mais c'est toi, mon Christian, qui es mon amant ! Je n'en ai pas d'antre !
LE ROI
D'où viennent ces cerises ?
DCVÉKÉ.
Tu le sais I
LE ROI
Tu avoues donc que c'est Thorben Ose qui le les a données. Ah ! c'est la Iliortî (il se précipite sur elle l'épée levée.)
DLVÉKÉ.
Ne vois-tu pas, mon Christian, que je vais mourir sans le secours de ton épée. Épargne-toi au moins des remords !
LE ROI
Des remords!... Duvcké, tu pâlis; qu'as-tu?,.. Oh! c'est
vrai!... tu vas mourir ! (il laisse tomber son épée.) DUVÉKÉ, d'une voix mourante.
Pour ton salut 1
LE ROI, se jetant aux genoux de Duvëké.
Pardon ! pardon ! Duvéké 1 loi que j'ai osé soupçonner un instant!... Au secours! au secours !... 0 ma chère petite colombe, qu'as-tu fait?... Au secours! Sigbrit! Au secours!
Didrik! (il pleure. — Entrent Sigbrit et l'archevêque.) C'cst moi qui
t'ai tuée avec mon emportement!
DUVÉKÉ, lui donnant sa main.
Non, mon Christiern ; c'est moi qui me suis offerte moimême pour ton salut et celui de ton fils! Tu es innocent de ma mort, et Thorben Oxe aussi; c'est moi qui suis la seule
coupable. (Sigbrit embrasse sa fille en pleurant.)
LE ROI
Ne meurs pas , colombe chérie , ou prends-moi avec toi I Ne meurs pas!... Veux-tu donc me laisser seul, tout seul?
DDVÉKÉ.
Adieu, mon Christiern ! (Elle baise sa main.) Tu as... (elle
('évanouit en montrant le portrait du fils de Christian.) l'archevêque et SIGBRIT.
Elle est morte! Elle est mortel
LE ROI. (Accès de folie. Il rit convulsivement.)
Elle est mortel... Ah ! ah! ah! c'est impossible! Duvéké ne me laisserait pas seul! Ne me dites pas cola! (Les yeux
égarés, les lèvres pâles, il ajoute d'un ton froid : ] C'cst une plaisanterie cruelle! Archevêque! prenez mon épée et donnez-moi le coup de grâce, je vous l'ordonne !
l'archevêque.
Ciel! que me demandez-vous, mon roi?
LE ROI
N'as-tu pas compris, prêtre? Elle est morte ! elle est morte !
SIGBRIT, se jetant sur le coi-ps de sa fille.
Ma fille! Mon enfant bien-aimél
LE ROI
Pleurez, femme!... Baignez de larmes son beau corps, ou je vous appelle ingrate !... Elle est morte! morte! (Le roi s'ap-
procbe de Duvéké et l'embrasse au front; à ce moment, Duvékc, pour une dernière fois, entr'ouvre ses yeux, sourit, dit faiblement : Mon Cliristiernl... puis jclte un profond soupir en fermant tes yeux. Elle meurt.)
Pendant plusieurs joiirs, le roi ne voulut ni parler, ni niangrr, ni voir la reine et son enfant. A tout ce qu'on lui disait^ il répondait : Elle est morte! Cependant, au bout d'un certain temps, sa douleur diminua ou du moins se changea en colères et en vengeances envers la noblesse qu'il accusait de cette mort. Il fît d'abord mourir Thorben Oxc, puis après, une grande foule de nobles suédois de Stockholm, C'est ainsi que les rêves de la reine et de Duvéké s'accomplirent. Aloi's il arriva que tous les nobles des trois royaumes abjurèrent leur serment et se choisirent un autre roi : le révolutionnaire duc Frederick.
Chrislian, après aNoir vainement cherché du secours chez son beau-fière Charles-Quint, fut fait prisonnier par le roi Frederick, et jeté dans un cachot obscur où on le couvrit de chaînes. 11 mourut à l'âge de soixante-dix-huit ans.
Ce fut à partir de ce moment que les trois royaumes de Danemark, vSuède et >^orv^égo, furent séparés. Telles furent les conséquences de la mort de la belle Duvéké.
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