AUX JUPES MOUILLÉES
De même que, parmi les paroles dégelées, ouïes en haute mer par Pantagruel, il y avait des mots de gueule, des mots d'azur et des mots dorés, il me semble qu'il y a aussi des contes de saveur et de nuances diverses, selon les saisons : — des contes ensoleillés et brasillants pour les jours d'hiver; des contes frais comme rosée pour les mois d'été. — En voici un que j'ai recueilli sous les noyers d'un lac de Savoie et qui m'a paru, avec son susurrement d'eau courante, merveilleusement approprié à la lourde touffeur de ces dernières journées d'orage.
Il y avait une fois, aux environs d'Annecy,
un riche bourgeois, possesseur d'une maison avec un verger bien affruité, descendant jusqu'aux berges du lac. En ce verger, se trouvait uncerisierde bigarreaux appétissants et juteux. Seulement, chaque année, lorsque le bonhomme se pourléchait déjà à l'idée de récolter des cerises mûres, il arrivait que dans la nuit, un maraudeur subtil dévalisait le cerisier et ne laissait au projiriétaire que les noyaux. Ce bourgeois avait deux garçons: Ilcnriot l'aîné, et Mauriccl, le cadet. Très marri de perdre tous les ans sa récolte de bigarreaux, il chargea, un soir de juin, son aine de passer la nuit en sentinelle près du cerisier. Maisllenriot, qui était gros dormeur, sentit vers la j)ointe de minuit ses yeux s'alourdir et quand, au fin matin, il s'éveilla, les bigarreaux mûrs avaient encore une fois disparu. — L'année d'après, à la même époque, Mauricct, le cadet, fut désigné pour faire bonne garde. Il avait du sang d'écureuil dans les veines; de plus, il était amoureux d'une jolie fille du voisinage, nommée Denise, et il tint ses yeux d'autant mieux ouverts qu'il se proposait, le lendemain, d'offrir un panier des plus belles cerises à sa fiancée.
Or, vers la mi-nuit, la lune étant en son plein, voici qu'il vit s^agitei* l'Iierbe haute, et distingua un énorme serpent aux yeux brillants comme des émcraudes, qui rampait vers le cerisier. Au moment où la bêle s'enroulait déjà autour de l'arbre, le jeune homme lui décocha une flèche, qui alla tout droit se ficher dans l'un des yeux d*émeraude. Le serpent jeta un cri de douleur, puis battit en retraite. Aux premières blancheurs de l'aube, Mauricet constata que l'herbe était tachée de sang. Il appela son frère Ilenriot, et tous deux, suivant dans le pré les trace « sanglantes, atteignirent la berge du lac.
— La bête a dû plonger dans leau, dit Mauricet à son frère, mais je la rattraperai morte ou vive...
Il se fit nouer une corde sous les bras et annonça à Uenriot qu'il voulait descendre jusqu'au fond du lac.
— Toi, ajouta-t-il, attends-moi sur la berge et quand tu verras fa corde remuer, remontemoi vilement.
Fait et dit. Il se laissa choir doucement dans l'eau claire jusqu'à une profondeur de plusdevmgt brasses. Alois il toucha le fond.
et regardant en haut, il aperçut au-dessus de sa tête comme un plafond d'azur transparent et liquide. Peu à peu, il distinguade la lumière au fond d'une balme qui s'ouvrait dans la roche. Il marcha vers ce point lumineux et se trouva soudain au milieu d'une ville. Chose singulière, cette cité bâtie sous l'eau ressemblait absolument aux villes savoyardes, sauf que les maisons humides et moussues semblaient construites depuis des centaines d'années. Elles dressaient à droite et à gauche leurs pignons dentelés où béaient des fenêtres et des portes rongées de moisissure.
Mauricet s'engagea dans une rue silencieuse et déboucha sur une place plantée de vieux tilleuls. Sur l'un des côtés, un palais élevait sa façade de marbre et ses portiques soutenus par des colonnes de jaspe. Là, dans le silence, il entendit le ronronnement d'un rouet; intrigué, il gravit les degrés du palais et vit, dans le vestibule, une jeune fille de vingt ans, très belle, qui faisait tourner un rouet de corail et tenait en main une quenouille chargée d'une bourre de soie verte. La jeune fille avait la peau blanche comme les pétales d'un lys d'eau et des yeux couleur d'aiguë-
marine. Ses cheveux onde?, tombant librement sur ses épaules, étaient d'une nuance rare, très fins et d'un vert argenté comme les feuilles de saule quand le vent les retrousse.
— Bonjour, belle jeune fille! dit bravement Mauricet.
— Bonjour, beau garçon! d'où viens-tu?
— De la terre, là-haut.
— Et que fais-tu ici?
— Je me promène.
— Mon pauvre ami, tu as mal choisi ta promenade. Cette ville est au pouvoir d'une bête féroce à laquelle le roi, mon père, est luimême forcé d'obéir. Chaque jour, on doit livrer à ce monstre une fille de vingt ans; c'est aujourd'hui mon tour, et sur cette place où tu viens de passer, la bête me dévorera ce soir.
— Ce serait grand dommage! protesta Mauricet.
En même temps, comme il contemplait la princesse avec admiration, celle-ci leva ses yeux d'aiguc-marine. Leurs regards se rencontrèrent et ils se sentirent incontinent pris de passion l'un pour l'autre.
— Je t'aime, s'écria-t-il, et je te jure que
la bête ne te mangera pas; j'y mettrai bon ordre.
— Pauvre cher, comment t'y prendras-tu?
— C'est mon affaire... Ce soir, quand la bêle viendra, je serai sur la place et je lui servirai un plat de mon métier...
Tout eu disant cela, Mauricel aiguisait ses flèches sur le marbre humide de l'escalier...
Le soir, quand la jeune princesse, très pâle et soutenue par son père désolé, traversa la place au inilieu d'une foule angoissée, elle aperçut Mnuricet qui se dissimulait derrière un pilier et lui envoyait un tendre regard de reconfort.
Au même instant, la bête dévoratrice sortit de l'ombre d'un portique, et INIauricet reconnut le serpent qu'il avait attaqué dans le verger de son père. L'un des yeux de la bète saignait encore de sa récente blessure. Le jeune homme banda son arc dans l'ombre, et la flèche sifflante atteignit le reptile énorme, qui s'avançait, gueule béante, pour dévorer la princesse. Il retomba en se tortillant sur les dalles et mourut du coup. Une joyeuse clameur de la foule salua le libérateur, et le vieux roi, le serrant
dans ses bras, lui offrit séance tenante la main de sa fille. Celle-ci, connme on pense, ayant déjà donné son cœurà Mauricet, ne se fit pas prier. Les épousailles eurent lieu le soir même, et, immédiatement après, le nouveau marié courut avec sa jeune femme à l'endroit où il avait laissé la corde, mais il ne l'y trouva plus; son frère, las sans doute de l'attendre, s'en était allé après l'avoir retirée.
Alors, le roi commanda sur l'heure à des poissons-volants d'emporter vers la terre le jeune conplc installé au fond d'un grand coquillage. Toutefois, l'ascension ne se fit pas aussi rapidement qu'on l'espérait. Les poissons-volants ne connaissaient pas bien la route et ils mirent trois jours avant d'atteindre la berge. Les amoureux, du reste, ne trouvaient pas le temps long. Couchés douillettement au cœur du coquillage, ils se mangeaient de caresses et Mauricet jurait à sa jeune femme de l'aiiTler toujours.
— Mon' tendre ami, disait Lilia, (c'était le nom de la princesse), toujours est un bien gros mot... Je ne connais rien de la terre, je ne suis pas de même race que les gens
de ton pays, et j'ai peur de déplaire à ta famille... Ne finiras-tu pas un jour par te lasser de moi?...
Il la faisait taire avec des baisers et recommençait ses serments; ce fut ainsi qu'ils atteignirent le verger et la maison de Mauricet, où on ne les attendait guère. Dans l'intervalle,' Henriot avait annoncé partout la disparition de son cadet et s'était marié avec cette jolie Denise à laquelle son frère avait été primitivement fiancé.
L'arrivée des jeunes époux surprit tout le monde. Cependant, on fêla le retour de Mauricet et chacun fit bon accueil à Lilia, en apparence du moins, car on ne laissa pas de trouver bizarre cette épousée, que le cadet rapportait du fond de l'eau, cette princesse aux joues pâles et aux yeux verts, qui semblait fort dépaysée dans la maison de ces braves bourgeois. Denise surtout, bien que mariée à Ilcnriot, ne pardonnait point à Mauricet de l'avoir si vite oubliée et de lui avoir préféré cette fille aux mains et aux joues froides comme neige. Elle jalousait sa belle-sœur et la dépréciait sournoisement dans l'esprit de la famille.
Pendant la première année, grâce à la violente amour de Mauricet, les choses s'arrangèrent à souhait. Lilia mit au monde un fils qui ressemblait à son père, sauf qu'il avait des cheveux pareils à ceux de sa mère.
<t Ce ne sont pas des cheveux de chrétien ! » s'écriait malignement Denise. Avec une adresse perfide, elle ne manquait jamais de relever devant son beau-frère les singularités de sa femme. Ainsi, quand on la contrariait, Lilia prenait d'orageuses colères qui s'épanchaient au dehors avec l'impétuosité d'une eau bouillonnante au sortir de l'écluse. En outre, dans cette maison où tout était régulier et méthodique, où chacun avait sa tâche, elle passait oisivement de longues heures à rêver au bord du lac. Elle s'asseyait sur la berge avec son enfant sur les genoux, et le berçait en chantant des paroles qui sonnaient étrangement aux oreilles des gens du pays :
Ta sta na, dors, Nani, mon enfant.
-Le Roi du lac enverra ses poissons-volants; Il t'emportera dans son palais vert, Et te fera boire dans une tasse d'argent...
Quand Lîlia revenait «te sa promenade, Denise rennarquait que la traîne de sa jupe laissait sur le parquet des traces humides. Un jour, sous prétexte d'examiner l'étoffe de la robe, elle en souleva brustfuement le bord et constata que l'ourlet des jupes était mouillé. C'est le signe auquel on reconnaît les Ondines, et bientôt elle répandit le bruit que son beau-frère avait épousé une fée du lac.
Tout cela revenait aux oreilles de Mauricet qui ne pouvait s'empêcher d'en être mortifié, et insensiblement il se détachait de sa femme. 11 trouvait maintenant Lilia par Irop dissemblable des autres jeunes bourgeoises ; il comparaît ses pâles joues froides aux joues roses, à la peau tiède et puljjeuse de Denise, et sa tendresse diminuait quant et quant. Lilia était perspicace; il ne lui fallut pas longtemps pour deviner que le cœur de son mari était changé et qu'il regrettait de ne pas avoir épousé sa belle-sœur.
Elle en ressentait un cruel chagrin et plus que jamais elle se complaisait en ses promenades solitaires au long du lac. En regardant
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au fond de Veau bleue, eOe était prise d'une donloureuse nostalgie et se penchait comme invinciblement attirée par cette onde transparente où se jouaient des rayons de soleil. Un soir, en rentrant, elle entendit dans une chambre voisine Denise et Mauricet qui parlaient à mi-voix. Elle s'approcha du seuil à pas de velours et vit son mari qui baisait Denise sur les lèvres. Alors, une violente colère monta en elle comme une tempête et elle s'élança hors de la maison. Les paysans qui revenaient des vignes ouïrent un soudain jaillissement d'eau dans le lac, et depuis on ne revit plus Lilia, la princesse aux jupes mouillées, aux yeux d'aigue-marine et aux cheveux couleur des feuilles de saule.
Mauricet, dit-on, se consola de son veuvage, avec Denise. Néanmoins, de temps à autre, des remords le tourmentaient et lui causaient de cruelles insomnies. Le remords est une des influences subtiles qu'exercent à distance les absents pour nous forcer à pensera eux. Mauricet, en dépit des caresses de Denise, sentait tout à coup son cœur frissonner au souvenir de la princesse aux jupes mouillées. Parfois, en ses brusques réveils, il croyait
voir une forme blanche frôler les vitres et il entendait dans la chambre des enfants une voix douce qui chantait :
Ta sta na, dors, Nani, mon enfant.
Le Roi du lac enverra ses poissons-volants;
Il t'emportera dans son palais vert,
Et te fera boire dans une tasse d'argent...
C'était Lilia qui, pendant les nuits de lune, revenait bercer son fils dans sa barcelonnelte d'osier.
LE MAGASLN
DE
L'ARC-Ei\-CÏEL
En ce temps-là, me dit mon ami Jacobiis, j'avais vingt ans, j'étais un jeune coquebin au corps solidement charpenté et musclé, mais à l'âme candide et fraîche comme une fleur qui s'ouvre. Au sortir d'un collège ecclésiastique des environs de Loches, ma famille m'avait envoyé à Tours pour commencer mes études à l'école secondaire de médecine et m'avait confié à la surveillance d'un parent éloigné," M. Mouronval, propriétaire d'un grand magasin de nouveautés, à l'enseigne de VArc-en-Cielf rue de l'Intendance. Je logeais chez lui et j'y prenais pension. C'était,
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pour mes parents, une sécurité et une garantie de sagesse, car M. Mouronval passait pour un homme rigide, impeccable, dont la maison était tenue comme un couvent. A dix heures, au moment où on fermaille magasin, la porte d'entrée élait également clo-se à double tour, et le pensionnaire qui se fût attardé aurait couru le risque de coucher dehors. Ce n'était pas mon cas, d'ailleurs; j'avais plutôt des goûts casaniers et, sitôt mon dîner avalé, je remontais travailler dans ma chambre juchée sous les toits. La sévérité de M. Mouronval m'en imposait et je ne me souciais pas, en dérogeant à la règle, de me faire expulser de la patriarcale maison de ce notable commerçant.
Assez grand, portant beau, Aristide Mouronval, bien qu'ayant passé la cinquantaine, conservait une austère verdeur. Ses lèvres rasées, son nez proéminent, ses sourcils bourrus et ses favoris poivre et sel lui donnaient un faux air de magistrat. Correct et vêtu de noir, ce juste ne badinait pas sur le chapitre des mœurs. Il menait sa femme et son magasin au doigt et à l'œil. Au timbre solennel de sa voix, les commis tremblaient
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et les demoiselles de comptoir baissaient respectueusement le nez. Parmi ces dernières une seule ne semblait nullement eiïarouchée, et répondait aux coups de boutoir d'Aristide par une moue dédaigneuse. C'était pourtant une mince et frêle Berrichonne de vingt ans, nommée Sylvine, que la gracilité de sa taille et la délicatesse de ses traits ne prédisposaient guère à tenir tête à l'autoritaire négociant. Seulement, elle sortait d'une maison de Paris, était fort habile vendeuse, plaisait à la clientèle, et ces raisons, sans doute, inclinaient Mouronval à une exceptionnelle indulgence.
En sa qualité de « première », elle mangeait avec moi à la table des patrons et sa présence charmait la monotonie des heures de repas. Assis en face d'elle, j'admirais sa jolie figure à l'ovale allongé, ses lèvres malicieuses et un tantinet sensuelles, ses yeux bruns veloutés et pleins de caresses, son front haut, étroit, encadré dans des bandeaux de cheveux châtains. Elle ressemblait à une madone, mais à une madone- qui rêve à des fredaines, et cette grâce à la fois virginale et voluptueuse me troublait amoureusement l'imaginalion. Parfois, nos regards se rencontraient et la caresse de ses