LE MAGASIN DE L' ARC-EN-CIEL
yeux pleins de langueur et de malice me tombait comme une chaude rosée sur le cœur. Insensiblementje devenais fort épris; de confus désirs me montaient au cerveau, de même qu'en avril la sève mon le aux branches des arbres; mais mon inexpérience et ma timidité de coquebin me faisaient croire que Sylvine était aussi virginalement innocente qu'elle en avait l'air. Il me semblait que je n'oserais jamais lui dire un mot de travers, ni la toucher seulement du bout du doigt.
Nous logions tous deux sous les combles, nos chambres étaient presque voisines et, souvent, à l'heure de la couchée, nous nous rencontrions dans l'escalier. Elle montait la première, et à la vacillante clarté de mon lumignon, je reluquais avidement son élégante silhouette, ses cheveux noués en un chignon très bas, sa taille mince et le flottement de sa jupe sur les marches. Parfois, elle se retournait, surprenait mon regard convoiteusement fixé sur elle; un sourire retroussait les coins de ses lèvres rouges, ses prunelles veloutées laissaient tomber sur moi, entre les cils rejoints, une encourageante œillade ; maisj'avais une telle émotion, ma gorge était si serrée
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que je ne pouvais articuler un mot. Nous nous souhaitions le bonsoir et je gagnais ma chambre avec le cœur gros de soupirs et de désirs rentrés.
A la fin, elle eut pitié de ma sottise, et, un soir où nous nous trouvions seul à seule devant sa porte, elle me dit :
— Je ne sais ce qu'a ma croisée; les gonds sont rouilles, je crois, et je ne suis pas assez forte pour faire joindre les deux battants. Vous seriez bien gentil de m'aidera la fermer.
Je marmottai deux ou trois mots d'acquiescement et je la suivis dans sa chambre qu'imprégnait une fine odeur de verveine. J'avais la poigne solide, et, en un tour de main, la targette de la croisée fut fixée dans le crochet. J'allais me retirer tout bêtement, quand Sylvine reprit avec un malicieux sourire :
— Reposez-vous un moment... Vous n'êtes pas si pressé de travail que vous ne puissiez faire un brin de causerie !
Je lui obéis, et comme elle ne possédait qu'une chaise, elle s'assit sur son lit, les jambes pendantes, la jupe laissant voir deux petits pieds qui me mettaient la tête à l'envers. Dans l'étroite cellule, il n'y avait entre
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elle et moi qu'un très petit espace, mais ce vide me semblait immense et infranchissable. Pourtant je ne songeais qu'à le franchir, et sous le poids de cette préoccupation, je vous assure que la causerie n'était guère animée. Sylvine parlait seule, tandis que je ne quittais pas des yeux les deux mignons souliers ornés de bouffettesdesoie noire. La suggestion était trop forte; brusquement je m'agenouillai devant elle et je baisai dévotement ses deux pieds tentateurs. En un clin d'œil, elle fut debout. Je m'étais relevé à mon tour, m'imaginant déjà qu'elle allait me chasser honteusement. Point. Elle me jeta ses deux bras autour du cou, ses lèvres se haussèrent jusqu'au niveau des miennes et, tout frémissant, je savourai l'exquise caresse de ses timides baisers.
— Ah! Sylvine, balbutiai-je suffoqué de joie, vos baisers me rendent fou!.., V^ous m'aimez donc un peu?
Elle roula sa jolie tête sur mon épaule et murmura :
— J'ai vu que vous en aviez envie... Quelle folle je suis, n'est-ce pas?...
La glace était rompue et je vous jure bjen que je rattrapai le temps perdu en soupirs...