‹ Contes de la primevèreChapitre 5 sur 9 · LE MAGASIN 1>E LAHC-EN-CIEL · texte numérisé non relu

LE MAGASIN 1>E LAHC-EN-CIEL

Clette soirée de délices se renouvela souvenf: J'adorais cette virginale et troublante Sylvine et nous oubliions toute prudence, au risque d'éveiller les soupçons du rigide M. Mouronval. Un soir, que je confiais à ma petite amie mes craintes au sujet de l'austère tyran du magasin de VArc-en-Ciel, elle éclata de rire :

— Lui, austère! s*écria-t-elle, c'est le plus enragé juponnier que je connaisse !... La plupart de ses demoiselles de magasin ont été ses maîtresses... Il a voulu essayer avec moi, mais je l'ai giflé et, depuis ce temps-là, il se tient coi...

Il faut croire que les amours heureuses exhalent une odeur subtile qui les trahit. Aristide Mouronval finit par se douter de quelque chose et devint subitement inquiet. Sa surveillance redoubla d'une façon gênante. Souvent, sur le tard, nous l'entendions rôder dans le couloir; mais, derrière notre porte close, nous n'en avions cure et nous riions de ces tracasseries policières. Pourtant, il arriva, une nuit, que nous nous endormîmes et lorsque je m'éveillai dans la chambre de Sylvine, le jour pointait déjà. Je me levai en hàl.- et

ICO LE MAGASIN DE l'aRG-EN'-CIEL

me glissai dans le corridor; mais à peine avais-je refermé la porte qu'une poigne nerveuse s'abaltit sur mon épaule et j'entendis la voix solennelle de Mouronval grogner sourdement :

— Misérable libertin, je vous y prends !... L'amour me donnait de l'audace, et aussi le

sentiment du danger que je faisais courir à Sylvine. Lestement, je me dégageai ut empoignant à mon tour l'austère négociant à la gorge :

— Oui, c'est moi, répliquai-je férocement, et si tu ne te tais pas, tu t'en mordras les doigts !

Je ne me reconnaissais plus; dans macolère, j'osais tutoyer le terrible despote de Vxirc-en- Ciel,

— Si tu fais un esclandre, continuai-je, je te traîne dans ta boutique et devant ta femme et tes commis, je raconte que tu débauches toutes tes demoiselles de magasin... J'ai des preuves !... Maintenant, file doux et flanquemoi la paix !

On ne vit jamais homme plus abasourdi et plus piteux. Le tyran élnit maté.

— Assez, assez, bredouillait-il, làchez-moi!

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Il redescendit l'escalier et je rentrai dans ma cellule.

A partir de cette glorieuse matinée, le magasin de YArc-en-Ciel justifia son nom; la paix et la mansuétude y régnèrent sans un Duage. L'austère Mouronval devint coulant, tolérant, paisible comme un mouton. Ce fut l'âge d'or pour les vendeuses et les commis, qui ne soupçonnèrent jamais la cause de cette miraculeuse transformation.

En France, où nous avons toujours montré peu de goût pour l'étude des langues étrangères, il fut un temps peu éloigné (je parle de 1880) où le public et même la plupart de lettrés se souciaient comme d'une guigne des littératures exotiques. En ce temps-là, je publiais au Parlement des études sur les poètes et les romanciers étrangers, et je me souviens que j'avais grand'peine à obtenir du directeur de ce journal la place nécessaire pour parler, avec quelques détails, de l'humoriste américain -Wendel Holmes ou des poètes anglais Thomas Hood et John Keats. A cette même époque les romans exquis de Tourgucneff n'étaient goûtés que par un nombre très restreint de délicats, et l'un des

meilleurs, Pères et Enfants, atteignait péniblement le deuxième mille. Je conserve précieusement une lettre datée de 1881, par laquelle cet excellent TourguenelT me demandait d'écrire un article sur Za Guerre et la Faix de Tolstoï, dont la traduction en trois volumes restait chez l'éditeur à Tétat de rossignol. — Depuis lors, le vent à tourné; les études de M. Melcliior de Vogue ont mis l'âme slave à la mode et, un souffle de mysticisme aidant, nous nous sommes enthousiasmés pour Tolstoï et Dostoïewsky. Puis, quand notre passion pour les écrivains russes s'est un peu calmée, nous avons poussé plus loin vers le Nord, et maintenant c'est dTbsen, de Strindberg et Bjornson que nous sommes épris. Nous ne sommes pas devenus plus grands clercs en matièrede langues étrangères, mais avec cette fougue d'exagération qui est un des défauts de notre race, notre engouement est allé jusqu'à l'extrême. Les œuvres les moins assimilables pour notre tempérament sont celles que les adeptes fervents proclament les plus admirables. Dans les salons où on se pique de littérature, il est de bon ton de se pâmer sur le Canard sauvage.

Hedda Gable7% le Constructeur Solness, etc. C'est le grand fin, le fin du fin, comme disaient les Précieuses. Sous peine d'être traité de non-valeur, il n'est pas déjeune débutant qui ne se croie tenu de régler ses pensées et son style sur ces étranges modèles, et de pontifier solennellement au nom de cette nouvelle évolution littéraire.

Evolution est un bien gros mot appliqué à un mouvement tout superficiel, auquel la spontanéité et même parfois la sincérité font défaut. Pour ma part, je préférerais le qualifier de mode ou de maladie littéraire, — une maladie qui apparaît chez nous d'une façon périodique et qui se manifeste par des accidents à peu près semblables. Au seizième siècle et au dix-septième, nous avons déjà vu de ces engouements-là pour les Italiens et pour les Espagnols. Ils se traduisaient par les mômes exagérations, par la môme recherche, les mêmes raffinements précieux et les mêmes obscurités. De qui-, par exemple, croyez-vous que soit ce petit morceau?

,« Il est malaisé déjuger d'une ombre : car quand mes enthousiasmes auraient la réputation d'ôtre fort éclairés, il n'est pas impos-

sible que la lumière de celui-ci soit petite, ayant été prise à l'ombre. Et puis, quelle autre chose pourrais-je ajouter à la description de cette image enluminée, sinon que c'est un rien visible, un caméléon spirituel, une nuit que la nuit fait mourir, un procès des yeux et de la raison, une privation de clarté que la clarté met au jour... »

Ne jureriez-vous point que ce passage a été extrait d'une des « proses » de nos plus récents symbolistes? Eh bien non; cela a été écrit, vers la moitié du dix-septième siècle, par Cyrano de Bergerac, « sur l'ombre que faisaient des arbres dans l'eau ». L'obscurité de la jeune école est encore plus touffue et plus enchevêtrée. C'est l'un des résultats les plus caractéristiques de l'exotisme actuel. Parmi les productions de la littérature Scandinave contemporaine, celles qui provoquent la plus frénétique admiration sont précisément les moins intelligibles, les moins assimilables. Pour mieux rendre hommage au culte nouveau, plus d'un jeune écrivain qui, à ses débuts, écrivait encore de façon à être compris, lui sacrifie maintenant, de gaieté de CQîur, la netteté et la lumière, ces qualités

essentiellement françaises. Si l'on compare, pour ne citer qu'un exemple, les premiers et les derniers recueils de M. Viélé-Griffin, qui est un des poêles les mieux doués de la nouvelle école, on verra combien, depuis les Cygnes jusqu'à la Chevauchée d'Yeldis, cet écrivain de talent s'est efforcé, pour se libérer « du vieux joug parnassien », de rendre son rythme étrange et sa pensée souvent insaisissable.

C'est surtout, en effet, chez les poètes nouveau-venus que sévit cette maladie de l'exotisme, et qu'elle produit l'es plus notables désordres. D'abord, sous prétexte d'imiter la liberté dont jouissent les poètes anglais, ils se sont affranchis des vieilles lois de la métrique française ; ils ont jlnventé le vers polymorphe ei ils ont réduit la rime à l'assonance la plus légère, lorsqu'ils daignent encore la laisser subsister dans leurs poèmes. Sous ce rapport, dussé-je être bafoué, je me refuse absolument à admettre la nécessité de cette réforme radicale. Depuis le douzième siècle jusqu'aux deux tiers du dix-neuvième, levers français, tout en subissant les lois de l'évolution, s'est conformé aux lois essentielles de

notre métrique. Mais aujourd'hui, ce n'est pas d'une transformation qu'on le menace, c'est d'une démolition totale, et je proteste de toutes mes forces contre cette anarchique tentative. Ainsi que l'a dit excellemment mon ami Sully Prudhômme dans la préface qu'il vient d'écrire pour le spirituel recueil de M. Jacques Normand : La Muse qui trotte : « Si cette assertion que l'Art n'a pas de patrie signifie qu'un peuple peut sans nul risque pour sa propre esthétique s'assimiler celle des autres, je m'inscris en faux. » Et avec l'autorité d'un maître en cette matière, le poète des Solitudes ajoute : « Il n'y a rien eu d'arbitraire dans la préférence accordée par l'oreille à certaines combinaisons harmonieuses que lui offrait le langage spontané. Ces combinaisons, déterminées par des rapports arithmétiques, ne sont pas en nombre illimité; tout porte à croire que dans son œuvre de sélection séculaire, l'ouïe a épuisé les essais. Il serait, en effet, surprenant qu'elle eût jusqu'à nos jours négligé de reconnaître les délices d'un vers de treize syllabes, par exemple. »

Néanmoins, tout en déplorant cette liberté d'iconoclaste, je me résignerais à lire les

œuvres de la jeune école comme on lit de la prose poétique, si cette forme hybride contenait un peu de vraie poésie, une goutte de cette divine liqueur parfumée, enivrante et lumineuse. Mais, sous le voile uniformément grisâtre qui revêt l'inspiration des nouveaux poètes, je ne trouve, la plupart du temps, que de confuses images sans cohésion, qu'obscurité de la pensée et improj)riété des termes.

J'ai là, devant moi, un recueil de vers dont l'auteur — esprit distingué, d'une culture raffinée — écrivait autrefois dans une langue claire et intelligible. De parti pris, il a adopté le jargon symbolique à la mode, et dans son nouveau volume, sous le mystérieux titre de : Bleutées de nuit, je lis, dès les premières pages :

Son pied de légende, divinement exigu,

Ah! l'amant l'a tenu, Roulf^, chuufTé en ses paumes ardentes, Mais jamai's, jamais dévoilé - D'un emmaillement impénétrable, Dont les soies diverses le gantent Et l'irisent, le dorent ou l'argentent Des merveilleuses chastetés Qu'ont des nuances de crépuscule,

Des éclats triomphaux d'aurore

Ou des glacis bleus de clairs de lune,

Ou des ténèbres miroitantes

De l'aube toute proche de la chair

Qui moire les mailles nocturnes

Des reflets luisants de sa lumière...

Je comprends bien qu'il s'agit d'un pied de femme que l'amant n'a jamais déchaussé, mais je trouve qu'il y a là une bien forte débauche de mots ambitieux pour parler d'un bas de soie. Je poursuis la lecture, je constate partout la- môme absence de composition, le même vague dans l'expression, la même monotone confusion, et je m'irrite contre cet exotisme dont rinlluencc a forcé un homme de talent à rechercher cette obscurité prétentieuse et cette abondance stérile.

Si cette préoccupation de la littérature Scandinave indiquait une plus large curiosité d'esprit, un progrès vers l'étude des littératures étrangères, je la trouverais louable; mais si elle n'aboutit qu'à une admiration irréfléchie et à une imitation puérile, elle nie semble pernicieuse. Heureusement, comme je le disais tout à l'heure, il ne s'agit pas d'une évolution littéraire sérieuse, mais d'une mode

passagère. La soudaine expansion de cet engouement montre même combien il est superficiel et destiné à peu durer. Au début, il était le monopole de certains cénacles de raffinés et déjeunes esthètes à la recherche d'un frisson nouveau. Maintenant, les Ibséniens poussent comme des champignons après une nuit d'orage. L'autre jour, chez d'honnêtes bourgeois, j'entendais de jeunes dames se pâmer à propos du Canard sauvage; la maîtresse de la maison, — qui trouve Balzac ennuyeux et délare n'avoir pu lire jusqu'au bout le Lys dans la vallée, — faisait chorus elle-même et s'écriait : « C'est charmant, délicieux, tout à fait prenant!... » Cela m'a rassuré. — Quand, de la chambre bleue de la marquise de Rambouillet, le préciosisme se répandit chez les femmes des robins et des gentilshommes campagnards et jusque dans le salon bourgeois de Cathos et de Madolon, cette vulgarisation en déprécia la valeur et le rendit ridicule. Molière n'eut qu'à paraître pour lui porter le dernier coup. « Les plus excellentes choses, dit l'auteur dos Précieuses, sont sujettes à être copiées par de mauvais singes qui méritent d'être bernés. » Il en sera de

même chez nous de l'imitation ibsénienne. Je souhaiterai de grand cœur la bienvenue à l'auteur comique qui ridiculisera ces préciosités exotiques, et nous en débarrassera pour toujours.

J'ai en ce moment, sur ma table, deux vases pleins des derniers chrysanthèmes du jardin et mes yeux se délectent à la contemplation de leurs couleurs si diverses et si douces. Pour la variété et le charme des teintes, je ne puis mieux comparer cet assemblage de fleurs qu'aux plafonds et aux a^uléios de l'Alhambra, d'une harmonie de tons si discrète, si inattendue et si opulente. Parmi ces chrysanthèmes, il y en a de rose chair, de jaune soufre, de grenat assourdi et de marron clair ; d'autres ont des colorations de ciel d'aurore ou la blancheur lactée des marguerites des prés, ou bien encore les tons passés du vieil or et de certaines feuilles de hôtre à la mi-octobre. Et cependant, malgré la richesse du

décor, ces fleurs d'arrière-saison causent une impression de mélancolie ; elles ont la tristesse et l'enchantement des ciels crépusculaires après le soleil couché. Cela, sans doute, tient à la nudité des tiges ou de rares feuilles d'un vert cendré pendent déjà fanées par les brouillards de novembre, — aux attitudes penchées et échevelées des pétales — et enfin à l'odeur âprement amère qui se dégage de la plante et qui suscite des idées de déclin et de renoncement.

En somme, ces chrysanthèmes aux couleurs si exquisement foadues sont tristes comme un adieu. lU olfrent le symbole déprimant des passions tardives et sans espoir. Ces fleurs d'automne chantent la symphonie en mineur des stériles amours d'automne. Elles rappellent ces crépuscules de la vie où le cœur, trompé par un faux semblant de jeunesse, s'imagine qu'il peut encore goûter les joies de l'amour et s'aperçoit trop vite qu'il est seul ù aimer. — En ce moment, tandis que je contemple ces floraisons aux nuances attendries, je sens refleurir dans ma mémoire le souvenir d'un roman d'amour à l'odeur pénétrante et amère comme celle de mes chrysanthèmes.

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C'étavI en Touraine, dans une de ces petites villes calmes t't vioiiloUcs, où la douceur du climat, la beauté du paysage, l'existence à bon marché, attirent encore quelques Anglais de fortune médiocre et de goûts modestes. A cette épo(jue, la plus confortable maison de G... — un logis du seizième siècle tout brodé de délicates sculptures — avait pour locataire une Irlandaise, Mrs Margaret Lecky, veuve d'un magistrat mort à IJombay. Mrs Lecky était une grande femme,, bien faite et d'élégante tournure, aux cheveux encore noirs, aux yeux bleus 1res vifs et à la physionoinic très digne. Bien qu'elle évitât de parler de son âge, ses joues légèrement couperosées, ses paupières fanées et de petites rides aux coins des lèvres permettaient de supposer qu\^lle avait passé la quarantaine. Avec un revenu qui eût été fort insuffisant en Angleterre, elle vivait très honorablement à C... et recevait chez elle le dessus du panier de l'aristocratie locale.

Partagée entre la lecture, les promenades et les relations mondaines, sa vie s'écoulait folt douce en ce gras pays tourangeau un peu endormi, et elle eût sans doute continué

à demeurer calme et unie comme l'eau d'un étang, lorsqu'un incident presque banal vint tout gâter.

Mrs Lecky était bonne pianiste et elle se plaignait souvent de ne rencontrer à C. personne avec qui elle pût faire de la musique. A la fin, on lui indiqua un jeune piofesseui du collège qui avait un agréable talent de violoniste, et, sur sa demande, on le lui présenta. Georges Malapert, ainsi se nommait le virtuose, était un garçon de vingt-huit ans, au teintclair, aux cheveux châtains mollement ondulés et aux yeux couleur noisette. Il avait de bonnes façons, de l'esprit, une tenue élégante qui ne sentait en rien la cuistrerie, et sous de fines moustaches blondes frisées, ses lèvres rieusess'ouvraientcomplaisamment pour montrer de jolies dents très blanches. H plut à la veuve et on convint qu'il viendrait deux fois par semaine exécuter des duos avec elle.

Entre deux personnes de sexe différent, la musique est un périlleux intermédiaire. Outre qu'elle alanguit les cœurs et les provoquée de rêveuses tendresses, elle établit entre les exécutants une intimité quasi sensuelle, qui

risque de rendre au moins l'un d'eux amoureux de l'autre. Ce danger ne menaçait point Georges Malapert ; avec la superbe indifférence de ses vingt-huit ans, il ne considérait pas cette veuve déjà mûre comme une femme qu'on pût aimer. Mais il en était autrement de Margaret Lecky. Sous l'influence de la musique et dans le voisinage de ce beau garçon, qui avait le printemps dans les yeux, elle oubliait ses quarante ans sonnés et se sentait redevenirjeune. Peu à peu, elle s'éprenait de lui; honteuse, toutefois, de celte passion tardive, dont elle constatait chaque jour les envahissants progrès, elle n'osait la' laisser voir, ou plutôt, pour préserver sa dignité, elle la transformait en une sorte de maternelle amitié. Elle enveloppait le jeune homme de petits soins et de délicates attentions ; elle s'efforçait de se montrer pour lui une amie sincère, et, cherchant à gagner sa confiance, elle lui ouvrait comme de secrets tiroirs certains recoins de son cœur.; elle lui contait «ne partie de sa vie, afin de le pousser à son tour à d'intimes confidences.

Malapert s'y laissa prendre, et un beau jour, trompé par cette apparente sollicitude, cédant

aussi à ce besoin qu'ont les jeunes gens de parler de leurs bonnes fortunes, il confia ingénument à Mrs Lecky le roman de sa jeunesse.

Il aimait ardemment une jeune femme dont le mari était fonctionnaire à G..., et il avait de sérieuses raisons de croire que son amour était partagé. Seulement, la dame éprouvait des scrupules ; ils se voyaient dans le monde, ils correspondaient clandestinement, mais jusqu'alors leur passion était restée à l'état purement sentimental.

Vous jugez quel coup inattendu une semblable révélation portait à la malheureuse veuve. L'homme auquel elle s'était attachée avec l'aveugle emportement du dernier amour, non seulement ne songeait pas à elle, mais avait donné son cœur à une autre. Celle-ci, il est vrai, n'avait pas encore succombé ; mais sa résistance ne durerait pas, tout le faisait pressentir, et, dans un avenir plus ou moins proche, Malapert appartiendrait corps et âme à cette maîtresse préférée.

Margaret souffrait cruellement, mais, se raccrochant encore à quelque faible espoir,

elle s'efforçait de dissimuler. Elle catéchi a doucement le jeune homme, s'attendrit sur la fatalité qui le poussait à aimer précisément une femme qui ne pouvait lui appartenir légitimement, lui remontra les dangers de cette situation fausse, les souffrances auxquelles il exposerait cette jeune femme, obligée à mentiret à trembler continuellement, les risques qu'il courrait lui-même; enfin, elle lui fit promettre, à titre d'amie, de la tenir au courant de tout ce qui se passerait.

INIalapert, touché de cet affectueux intérêt, exécuta scrupuleusement sa promesse. Jour à jour, il instruisit Mrs Lecky des péripéties de son amoureux roman. Elle sut par le menu tous les détails des rencontres fortuites : les alternatives d'espoir et de désespoir, les lettres échangées, les rendez-vous donnés. Chaque confidence du jeune homme était pour elle une atroce torture. Mais son orgueil national aidant, elle se violentait pour rester impassible et accueill.iit avec un compatissant sourire les tristesses ou les joies de Malapert. Seulement, quand son inconscient tortureur était parti, elle se traînait dans sa chambre, et là, portes closes, elle payait d'une affreuse crise

de nerfs et de larmes, la violence qu'elle s'était imposée.

Un jour, il arriva chez elle avec un tel éclat de triomphe dans les yeux, qu'elle devina que le malheur était consommé.

— Soyez sincère, murmura Margaret, elle est votre maîtresse?

— Oui...

Mrs Lecky était devenue blême :

— La malheureuse!... grommela-t-elle entre ses dents; je vous plains tous deux !

3Ialapert la regarda et fut effrayé de l'a itération de ses traits; en quehiues minutes, elle avait vieilli de dix ans.

— Etes-vous souffrante, madame? demanda-t-d.

— Oui, je ne me sens pas bien, laissez-moi ; mais revenez demain... J'aurai quelque chose à vous apprendre...

Lorsqu'il revint le lendemain à la même heure, il trouva Margaret en costume de voyage, très pâle, les yeux cernés, mais figée dans sa froideur et sa dignité britanniques.

— J'ai reçu, lui dit-elle, des nouvelles d'Angleterre qui me forcent à partir... Je ne sais

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quand nous nous reverrons : embrassonsnous !

Et comme il approchait docilement ses lèvres des joues de Mrs Lecky, il sentit soudain sur sa bouche un baiser passionné, tout chaud de sanglots.

— Adieu ! adieu ! cria Margaret et elle s'enfuit.

Il s'en retourna très troublé, devinant pour la première fois ce qu'il y avait de flamme et de larmes dans ce baiser convulsif, et soupçonnant brusquement Texistence de cette passion tardive et amère comme les chrysanthèmes d'octobre. Mais le triste amour de cette veuve plus que quadragénaire flattait médiocrement son amour propre ; il se hâta de n'y plus penser, et, le même soir, les lèvres de sa maîtresse effacèrent à jamais l'impression laissée par le baiser de 3Iargaret.

ie

De tout temps artistes et écrivains se sont laissé prendre à la piperie des mots et des couleurs. La comparaison de la vieillesse humaine avecle déclin d'unejournéed'étéest doncéclose naturellement dans le cerveau des peintres et des poètes. Je me souviens d'un tableau de Besnard, qui décore maintenant une salle de la mairie du deuxième arrondissement et qui eût un grand succès au Salon de I88G0U 1887. Il était intitulé le Soi)' de la Me et représentait deux vieux époux amicalement assis sur les marches de leur Logis. Autour d'eux, dans la campagYie empourprée de lueurs crépusculaires, tes troupeaux revenaient du pâturage, les- hommes rentraient du chantier avec leurs outils de travail sur l'épaule. L'ensemble

de cette idyllique peinture donnait une impression d'heureuse sérénité, après les labeurs d'une chaude journée et les luttes d'une longue vie.

Cette sensation reposante de la vieillesse tranquille et introublée aux approches de la mort, La Fontaine l'avait déjà rendue en un vers charmant :

Rien ne trouble sa fin, c'est le soir d'un beau jour.

Dans le même ordre d'idées, un penseur ingénieux et raffiné, Joubert a dit : « Le soir de la vie apporte avec lui sa lampe. » Joubert était devenu l'ami de Chateaubriand, sans doute par la loi d'attraction des contraires, car, tandis que l'auteur de René se répandait en phrases amples et harmonieuses comme les eaux d'un grand fleuve, son compagnon condensait sa pensée et ne la laissait tomber qu'en petites gouttes colorées et parfumées comme une essence rare. Il aurait voulu, disait-il lui-même, faire tenir toute une page en une phrase et toute une phrase en un mot, pourvu que ce mot fût beau, plein et chatoyant. Seulement, dans son désir de concentration artiste et raffinée, il allait de préférence

aux images plus précieuses que justes, et c'est précisément le cas de cette lampe apportée par le soir de la vie.

L'autre jour, surtout, des doutes me sont venus au sujet de l'exactitude de cette pensée, en voyant un vieux mendiant sur la route de Villefranche. Cagneux, déjeté, tordu comme une branche sèche, les yeux éraillés, la bouche édentée, ce mendigot se tenait assis sur le talus et tendait aux passants un feutre crasseux, en poussant de plaintifs gloussements. Tout en lui faisant l'aumône je me demandais de quelle misérable lueur la fameuse lampe du « soir de la vie » éclairait cette vieillesse croulante et je m'avouais que, pour beaucoup d'autres encore, en dépit de l'opinion de Joubert, cette lampe n'est le plus souvent qu'un lumignon fumeux et nauséabond.

La vérité vraie est que tous les crépuscules sont imprégnés de tristesse. La fin de la journée ramène au logis des gens lassés de la lutte quotidienne, la tète pleine encore des tracas deMa veille et déjà préoccupée des soucis du lendemain. Ainsi aux lueurs douteuses de la vie déclinante, la vieillesse, même la n-.ieux lotie, dresse mélancoliquement le bilan

des années enfuies, des occasions manquées, des avortements piteux, des ambitions déçues. Au soleil couchant, les ombres grandissent, de malsains brouillards montent du fond des vallées; — pareils phénomènes se produisent quand on a dépassé la soixantaine; les regrets des joies évanouies, les remords des fautes commises prennent soudain des proportions démesurées, et le reste du chemin s'emplit de brumes maussades.

J'ai beau parcourir l'échelle des conditions sociales, je ne vois presque nulle part la rassérénante clarté de cette lampe préconisée par Joubert. Prenez un grand homme d'Etat en ses dernières années et demandez vous de quelle lumière bienfaisante se colore le crépuscule de sa vie. Les gouvernants dont il a fait triompher les armées et dont il a consolidé le trône le paient d'ingratitude et s'entourent d'hommes nouveaux. Il achève le plus souvent sa glorieuse carrière dans la solitude et l'oubli. Songez également au grand artiste qui voit le goût du public changer, l'attention se détourner de lui, les jeunes prendre sa place au soleil de la célébrité et le traiter irrévérencieusement de vieille ga-

nache. Sans parler des modernes, rappelezvous la mélancolique vieillesse de Corneille, et dites-moi si le soir de la vie lui apportait une lampe à la lueur bien douce et consolante? Cherchez ailleurs parmi des existences plus modestes : — fonctionnaires dont on a fendu l'oreille, commerçants retirés des affaires, comédiens vieillis, paysans ayant abandonné à leurs enfants la terre qu'ils ne peuvent plus remuer, — et vous trouverez que, dans toutes ces conditions, les dernières lueurs de l'âge déclinant ne sont ni radieuses ni reposantes. Quant à moi, chaque fois que je passe sur la route de Villefranche, et que je vois mon vieux mendiant éclopé se traîner en tendant son chapeau vers les belles dames et les rastaquouères que de rapides voitures emmènent vers Monte-Carlo, je pense à une amère poésie de Léopardi qui se termine par ces vers désenchantés : « Vous, collines, une fois tombée la clarté lunaire, qui brillait au couchant, vous verrez bientôt, du côté opposé, le ciel blanchir et faube se lever... Mais la vie mortelle, quand la belle jeunesse a disparu, ne se colore 'jamais d'une autre lumière ni d'une autre aurore. Elle est veuve jusqu'à la fin, et

à la nuit qui obscurcit les années survenantes, les Dieux n'ont assigné comme terme que le tombeau. »

C'est moins consolant que la subtile image de Joubert, mais c'est plus vrai.

Elle s'appelait de son vrai nom la Orangerie, mais dans le pays on disait tout simplement, en pariant d'elle, « la maison du bord de l'eau », parce qu'elle mirait dans le lac ses hauts toits bruns en auvent et sa grise façade méridionale, ornée d'une galerie que drapait une vieille vigne aux pampres échevelés. Elle était carrée, nue et massive; — isolée des autres maisons du village par des vergers et des vignes. — Deux énormes noyers abritaient de leur ombre humide le large escalier de pierre veinée qui conduisait tout droit à l'appartement du premier étage. Les pièces spacieuses, avec leur plafond aux poutres saillantes, leurs murs décorés de fresques à l'italienne, leur mobilierdatantduxviii'^siècle,

n'étaient ni confortables ni très hospitalières; mais, malgré leur délabrement, elles satisfaisaient les goûts simples des propriétaires, les Bal mont de Vertier, — deux vieux époux sexagénaires qui habitaient la Orangerie, depuis l'époque de leur mariage. Ils y avaient passé leur lune de miel, en avaient chaque année vendangé les vignes et y avaien t vu se succéder pacifiquement quarante printemps et autant d'hivers. Pour eux, il n'existait pas de demeure comparable à « la maison du bord de l'eau »; le vin qu'on y récoltait était supérieur à tous les crus du canton : les fruits du verger avaient une saveur et un fondant non pareils, et la Orangerie était le séjour le plus gai et le plus aimable qu'on pût trouver au bord du lac.

Cette opinion optimiste n'était point partagée par les nièces des Balmont, deux jeunes orphelines de dix-huit à vingt ans, que le vieux couple avait recueillies, adoptées et élevées depuis leur plus jeune âge. Après un séjour de quatre années dans un couvent de Chambéry, les deux sœurs, Mauricette et Francine, étaient rentrées à la Orangerie et y passaient de longs mois monotones, remplis

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invariablement par les mêmes tâches et les mêmes plaisirs; — travaux de lingerie et de jardinage sous la direction de la tante Balmont, pendant la semaine; messe, vêpres et salut, le dimanche, et, le soir, parties de piquet avec l'oncle Balmont. Jamais de sorties, jamais de voyages. Leur plus agréable distraction, en été, consistait à épier, trois fois le jour, le passage du bateau à vapeur qui faisait le tour du lac avec sa cargaison de touristes. Ce bateau, plein de passagers venus des quatre coins de la France, représentait pour elles toutes les joies et toutes les tentations du monde extérieur. Elles le guettaient de loin, tressaillaient au sifflet de la machine, et le voyaient disparaître avec des soupirs de regret. Leurs yeux pleins de convoitise regardaient passer les touristes portant la lorgnette en bandoulière, les belles dames en fantaisistes costumes de voyage, et, tout en suivant le double sillage argenté du bateau sur la nappe bleue du lac, elles se forgeaient de beaux rêves de plaisirs mondains et de romanesques aventures. — Mais, à la fin de septembre, les touristes s'en allaient avec les hirondelles; les rares riverains du lac, appe-

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lés à la ville pour leurs affaires, peuplaient seuls de leur silhouette trop connue le pont du bateau, et les deux sœurs retombaient dans l'ennui monotone de l'hiver. Elles se dépitaient tout bas en songeant que leur jeunesse allait se consumer dans ce mélancoli'jue isolement, et, le dimanche, à l'église, elli'S priaient Dieu et les saints de leur envoyer quoique événement dont l'imprévu fit diversion avec cette navrante uniformité de leur vie.

Un jour d'été, le ciel fit mine d'exaucer leurs pîtères. Une lettre de Genève obligea le propi jétaire de la Orangerie de s'absenter pour une huitaine, et comme les deux époux, à l'exemple de Philémon et Baucis, ne pouvaient vivre l'un sans l'autre, ils résolurent de ; a lir tous deux, en confiant la maison à la garde de leurs nièces. — Donc, un matin de juillet, après avoir fait force recommandations à Mauricette et à Francine, le vieux couple monta dans une carriole chargée de paquets et de provisions comme pour un voyage au long cou rs, et disparut au tournant de la route d'Annecy.

Restées seules et maîtresses du logis, les deux sœurs commencèrent à battre des mains ;

LA MAISON DU BORD DE l'eAU 193

puis elles se creusèrent le cerveau pour inventer des plaisirs inédits et se prouvera elles-mêmes leur indépendance momentanée.

Mais, prises au dépourvu, elles ne trouvaient rien de bien neuf, et, après avoir beaucoup cherché, dès le quatrième jour, elles en arrivaient déjà à être embarrassées de leur liberté. Tandis qu'elles restaient oisives sur la galerie, occupées à regarder distraitement l'envolée des nuages autour des montagnes, voilà tout à coup que des bruits de pas et des éclats de voix résonnèrent dans le vestibule et elles virent entrer deux grands garçons de leur âge, deux cousins éloignés, tout frais émoulus de l'école de droit de Grenoble, et qui, traversant le lac, avaient eu l'idée de rendre visite à l'oncle et à la tante Balmont.

Mauricelte et Francine, rougissantes d'aise et de surprise, leur expliquèrent l'absence du vieux couple et, désireuses déjouer leur rôle de maîtresses de maison, s'empressèrent de retenir les cousins à dîner. N'était-ce point là l'événement tant désiré, l'imprévu tant rôvé, que le Ciel leur envoyait à la fin ?... Séance tenante, elles résolurent de mettre à profit cette visite inattendue et de se donner

une fois au moins dans leur vie un faux semblant de fête et de bal. — Immédiatement la maison fut sens dessus dessous.

Toute la provision de bougies de la tante Balmont fut employée à orner les candélabres et le vieux lustre à boules de cuivre du salon : tous les sirops emmagasinés dans j'office furent mis en réquisition pour les rafraîchissements. — Après le dîner, les deux cousins furent introduits solennellement par la servante dans le salon désert et éclairé à giorno. Au bout de quelques minutes, une porte latérale s'ouvrit à deux battants et les deux cousines qui s'étaient retirées dans leurs chambres pour procéder à leur toilette, parurent métamorphosées.

Elles avaient bouleversé les coffres et les placards de la tante et se montraient vêtues de vieilles robes à ramages datant de l'époque de Marie-Antoinette. Dans leurs cheveux crêpés et poudrés, les roses du jardin faisaient merveille. Les yeux brillants, le sourire aux lèvres, elles agitaient d'antiques éventails et saluaient avec de solennelles révérences. Les cousins, enchantés de se trouver à pareille fête, se prêtaient de leur mieux au divertis-

LA MAISON DU BOUD DE I.'eaU 190

sèment. On ouvrit le vieux piano endormi dans un coin du salon, et, l'une après l'autre, les cousines y jouèrent des valses, tandis qu'un seul couple tournoyait dans la pièce spacieuse. De temps en temps, la servante apparaissait avec un plateau et offrait des rafraîchissements : et les pécheurs nocturnes qui jetaient leurs lignes de fond dans le lac ouvraient de grands yeux en voyant se refléter au loin la surprenante illumination de « la maison du bord de Teau ».

Grisés par la musique et par la danse, les cœurs des quatre jeunes gens commençaient à battre très fort. Par les fenêtres ouvertes, le vent de la nuit d'été apportait aux danseurs des parfums de jasmin et de chèvrefeuille qui leur suggéraient de troublantes paroles de tendresse. Les heures passaient et l'enivrement de la jeunesse leur faisait oublier les heures, quand tout à coup un roulement de carriole retentit au dehors, des exclamations de voix courroucées résonnèrent dans le vestibule, et brusquement on vit surgir, les brafs levés au ciel, l'oncle et la tante P.aimont, qu'on n'attendait que deux jours plus tard.

— Mais, c'est la fin du monde ! s'écriait la

196 LA MAISON DU BORD DE l'eAU

vieille dame, tandis que roiicle, toujours économe, s'empressait de souffler les bougies des candélabres.

Les deux cousines, Mauriceltc et Francine, ramassant leurs jupes à ramages, s'étaient enfuies dans leur chambre et, murmurant de vagues excuses, les cousins s'esquivèrent à leur tour, laissant le vieux couple ébahi au milieu du salon en désordre.

Des années et des années se sont passées depuis. La tante et l'oncle Balmont dorment ■ dans le petit cimetière qui verdit à l'ombre de l'église. Les cousins se sont mariés au loin. Francine et Mauricette sont restées seules propriétaires de la « maison du bord de l'eau ». Elles mûrissent dans le célibat; elles se sont habituées à la solitude de la vieille demeure et, comme l'oncle et la tante, elles répètent volontiers que la Orangerie est le plus charmant des domaines riverains dû lac. 3Iais, au fond de leur cœur, elles gardent comme dans un sanctuaire verdoyant le souvenir dece bal improvisé, — leur unique bal, — et de ces tendres compliments murmurés un soir i)ar les deux cousins, — les seuls propos d'amour que leurs chastes oreilles aient entendus.

C'était au fond du Poitou, aux environs de la Saint-Jean, à l'époque où l'on coupe les foins, où les tilleuls se couvrent de milliers de fleurs odorantes et où les cerises sont mûres. Je me promenais dans un clos bien affruité, en compagnie d'une jolie personne, nièce du propriétaire du domaine. Le clos était vert, planté de cerisiers, de pommiers et d'albergiers en plein rapport, et voisin d'un bois peuplé d'oiseaux. Ma compagne était une jolie Angoumoisine de mon âge : vingt ans, fraîche, rose, mignonne, avec des lèvres rouges, des yeux noirs très vifs et des cheveux châtains. Nous nous connaissions depuis la veille seulement, mais à la campagne et quand on est

dans la prime jeunesse, on se lie vite. L'air vif du matin, le clair soleil, la bonne odeur d'herbe fauchée qui nous venait des prés, nous avait rendus expansifs, et nous cheminions à travers les arbres du clos en jasant comme une paire d'amis; elle, très gaie, curieuse, questionneuse; moi, plus timide, romanesque, très inflammable et cachant sous des dehors un peu gauches une tendresse naissante qui ne demandait qu'à s'enhardir.

Tandis que nous flânions doucement, un chant d'oiseau nous arrivait à travers la fouillée, — un chant composé tout au plus de trois phrases très courtes, d'une sonorité et d'un velouté exquis. On ne pouvait mieux le comparer qu'aux sons d'une flûte d'or. C'était une mélodie pleine et pure, liée par un grasseyement imprégné de sensualité.

La jeune fille s'était arrêtée pour l'écouter :

« Quel est cet oiseau qui chante si joliment? me demanda-t-elle.

— C'est le loriot.

— Vraiment, et comment est fait ce loriot?... je ne l'ai jamais vu. »

Je dus lui dépeindre cet oiseau, grand man-

LE LOKIOT l'-J-J

geurde cerises, au poitrail d'un beau jaune vif, avec des ailes noires et une queue mipartie noire et jaune. Je le lui portraiturai, avec son bec de couleur purpurine, fort et largement fendu; ses narines bien ouvertes; son œil gros, rond, rouge comme une guigne et mouillé d'une humide lueur gourmande; sa petite moustache noire accentuant cette physionomie d'épicurien. Je lui dis qu'il nous arrivait des pays chauds à l'époque où les bigarreaux commencent à prendre couleur, et qu'il construisait son nid à la fourche des hautes branches; — un nid douilleltement matelassé d'herbe et de toiles daraignée, suspendu comme un hamac entre deux rameaux par de souples et solides ligatures qui le bercent au moindre souffle d'air, ce qui ajoute une volupté de plus au confort de cette aérienne demeure.

a Le jus des cerises, continuai-je, le prédispose à la tendresse, et quand il s'est bien grisé de merises et de guignes, c'est dans ce nid au. moelleux balancement qu'il fait un doigt dé cour à sa payse. »

Ce détail mit en gaieté la jolie fille de l'Angoumois.

« Oh! dit-elle, je voudrais bien voir un loriot !

— Ce n'est pas facile, répliquai-je, car cet oiseau gourmand est d'un naturel défiant et d'une approche difficile... Pourtant nous pouvons essayer. »

Et nous prenant la main, marchant tous deux avec précaution au plus épais de l'herbe, nous nous approchâmes d'un grand cerisier d'où partait le mélodieux chant flûte. A peine étions-nous arrivés au pied de l'arbre, que l'oiseau farouche s*envola, mais nous pûmes entrevoir parmi les feuilles son corps svelte, bien découplé, et ses ailes noires et jaunes qu'il agitait en fuyant vers les bois.

Nous étions restés près du cerisier, le cou tendu, la main dans la main, les yeux perdus dans les fcuillées où les fruits mûrs luisaient doucement dans la verdure. C'étaient des bigarreaux blancs et roses, à la pulpe charnue, à la couleur invitante. Une échelle était justement appuyée à Tarbre...

(( Si nous allions prendre la place du loriot?» insinua-t-elle en me lâchant la main.

Ramassant ses jupes, d'un pied leste, elle escaladait les échelons, et d'en bas je distiu-

guais dans la pénombre ses pieds mignons sous la retombée de sa robe rose à mille raies. A mi-chemin, elle se retourna, et avec un sourire espiègle :

« Eh bien ! venez-vous? » me cria-t-elle.

Ce n'était pas l'envie qui me manquait, mais je n'aurais pas osé monter sans y être invité. Je la suivis en rougissant, et nous nous trouvâmes bientôt tous deux au cœur de l'arbre.

La position était fort agréable, sinon très commode; à chaque mouvement que nous faisions, son bras et ses cheveux effleuraient ma joue, et elle riait, tandis que j'avais l'air très sot et très emprunté. A la fin, elle s'accrocha d'une main au tronc de l'arbre, et s'assit jambes pendantes sur une branche horizontale. J'en fis autant, et nous nous trouvâmes l'un près de l'autre, mollement balancés par la branche élastique et fléchissante; seulement, moi, je n'avais pas comme elle un point d'appui pour me tenir commodément, ou plutôt le seul point d'appui qui nfie fût offert était son épaule ou sa taille, et mon horrible timidité m'empêchait de m'en servir. Combien alors j'enviais la légèreté et

l'adresse du loriot mangeur de guignes! En v^oilà un qui sait rester en équilibre sur les branches, et que l'obligation de se tenir haut perché entre ciel et terre ne gêne ni pour satisfaire sa gourmandise ni pour être aimable! Le vent a beau secouer l'arbre, il se balance avec la feuillée et n'en perd pour cela ni son appétit ni sa présence d'esprit.

Je n'en aurais pu dire autant, et malgré l'affriolante compagnie de ma mignonne voisine, je me sentais fort mal à mon aise, et plus gauche encore qu'avant. Elle ne semblait pas s'en apercevoir et picorait gaiement les fruits à portée de sa main ou de ses lèvres.

« Il fait bon ici, sou[)ira-t-elle, ne trouvezvous pas que nous sommes comme le loriot avec sa payse, dans leur nid suspendu? »

Était-ce uneinvite à imiter le loriot jusqu'au bout?... Je ne sus pas la comprendre; d'ailleurs j'avais toutes les peines à me tenir sur la branche; au bout de cinq minutes, je fis un faux mouvement et je me laissai bêtement choir au pied du cerisier.

Elle éclata de rire, — un petit rire bref et nerveux, — puis ayant bourré ses poches de cerises, elle descendit à son tour.

J'étais furieux contre moi-même, et sans presque parler, languissamment, maussadement, nous reprîmes le chemin de la maison, tandis qu'à la lisière du bois, le loriot avec son chant flûte avait l'air de railler ma sottise.

Dans certaines de nos provinces de l'Est, les mieux cultivées, les plus ouvertes en apparence à la civilisation, il existe encore des coins d'une sauvagerie absolument primitive. Telles étaient, il y a quelques années, les friches qui s'étendent entre Vivey et Grancey-le-Château. Ce plateau, l'un des plus élevés de la montagne langroise, forme le point de séparation des eaux (|ui descendent vers l'Océan ou vers la Méditerranée. A répo(|ue dont je parle, il était jiresque entièrement inculte et dépourvu de chemins. Ses ondulations grises et pierreuses fuyaient à perle de vue, uniquement coupées de loin en lom |»;ir d'antiques murgers, ou par de rares buis>o s d'aubépines centenaires. A l'une des exlie-

mités de cette lande revêche, les eaux de la Tille ont creusé un étroit vallon au revers duquel s'étagent les masures de Villemervry, un pauvre village perdu dans la montagne et que de vagues sentiers, frayés par les bûcherons et les pâtres, reliaient seuls, alors, au chef-lieu de canton. Les habitants, coupeurs de bois ou braconniers pour la plupart, y vivaient isolés du reste du monde; le piéton, porteur de lettres, ne les visitait que de deux jours l'un, et encore, en hiver, par les temps de neige, on restait des semaines sans voir surgir du chemin creux sa blouse bleue à collet rouge. On vivait replié sur soi-même ; les usages, les superstitions, le patois du temps jadis, s'y conservaient inaltérés, ainsi que des momies sous les voûtes d'un hypogée. Les propriétaires de la gentilhommière, dont les tourelles, en forme de pigeonnier, dominaient le cours de la rivière, avaient l'esprit aussi arriéré que les simples boquillons nichés sous leurs toitures de pierres plates.

Cette bâtisse, du seizième siècle, qu'on appelait « le château », avait été occupée pendant longtemps par un vieil original nommé M. de Beaucharmoy, puis par sa

veuve, à laquelle il en avait légué l'usufruit, la nue-propriété ayant été réservée à un arrière-neveu, unique héritier collatéral du précédent possesseur.

Guy de Beaucharmoy, l'arrière-neveu en question, plus connu sous le nom du «petit Beaucharmoy», courait sur ses vingt-cinq ans et partageait ses loisirs entre la Côte d'azur en hiver, Paris au printemps et les villes d'eaux en été. II jouissait, près de ces « demoiselles », de la réputation d'un aimable fêtard, et mangeait en leur compagnie une bonne part de ses revenus; le reste passait au baccara ou à la roulette. Or, un matin, à Monte-Carlo, tandis qu'il s'éveillait assez maussade, à la suite d'une forte culotte attrapée, la veille, au trente-et-quarante, on lui remit une lettre recommandée qu'il déchiffra tout en dégustant son chocolat; après quoi, il sifflota l'air des Petits Pavés et sa figure s'épanouit. Par cette lettre, le notaire de Gruncey lui mandait que la veuve de Beaucharmoy était morte d'une pneumonie en son château de Villemervry, et l'invitait, par suite (lu décès de l'usufruitière, à se rendre là-bas pour assister à la levée des scellés et prendre

possession du domaine dont il se trouvait maintenant le plein propriétaire.

Ce domaine se composait de la gentilhommière mentionnée plus haut et de cin(j hectares de forêts. « Voilà qui tonbe à pic, songea le petit Beaucharmoy, sans donner une larme à la défunte qu'il n'avait jamais vue; je vais filer à Villemervry par les voies rapides. Qui sait? Je trouverai peut-être dans le j)igconnier de mon grand-oncle quelque aubaine inattendue?... Le bonhomme était économe et devait cacher de l'argent dans ses vieux bas. Dans tous les cas, je lessiverai son pigeonnier et ses bois au plus vite et je reviendrai ici avec la forte somme. »

Donc, un soir de novembre, Guy de Beauchai'moy, bien emmitouflé dans une chaude fourrure, prit le rapide, s'arrêta à Dijon pour déjeuner, se transborda dans le petit chemin de fer d'Is-sur-Tille et débarqua, au coucher du soleil, à la station de Selongcy, où il avait commandé une voilure par dépêche. Là, commençait la [)ortion la moins agréable du voyage. De Selongey, à Villemervry, il y a trois bonnes lieues de pays par des chemins de traverse. La voilure était une carriole sus-

pendue sur l'essieu, traînée par un cheval de labour, et Guy fut durement cahoté dans les ornières où les roues entraient parfois juscju'au moyeu. Par-dessus le marché, la nuit tombait et une bise piquante balayait le plateau, où l'on entendait à distance de lugubres hurlements qui semblaient sortir des bois lointains.

— Voilà, dit Guy au conducteur, des chiens qui aboient étrangement.

— Ce ne sont pas des chiens, répondit l'autre, ce sont les loups qui commencent leur musique...

Le petit Beaucharmoy n'en menait pas large. Il ordonna au cocher de presser l'allure de son cheval. Celui-ci ne lui obéit que trop, car dans une sorte de raidillon qui descendait sur Villemervry, la bête butta et la carriole versa dans le fossé le voyageur et le conducteur. Ils en lurent quittes pour la peur; le village était proche, et Guy gagna clopin-clopant le chàt(^au, où il fut reçu par une vieille paysanne- en tîoitfc noije, qui cumulait les fonctions de femme de charge et de gardienne d^s' scellés.

Elle l'ut tendait et le conduisit dans une

chambre haute, où il trouva une claire flambée et une table servie. Le souper était passable, le vieux bourgogne de la cave avunculaire se laissait boire; Beaucharmoy, suffisamment réconforté, se coucha dans un grand lit à colonnes qui ressemblait à un corbillard, et où il dormait comme une souche.

Le lendemain matin, il apprit, en se réveillant, que le notaire et le juge de paix venaient d'arriver. On procéda rapidement à la levée des scellés. Quand cette formalité fut terminée, Guy retint le tabellion et le juge à déjeuner, et tout plein de son sujet, leur communiqua son intention de vendre immédiatement et au plus offrant le château, ainsi que les bois qui en dépendaient. A ses questions sur la valeur des propriétés dans le canton, et sur la possibilité de trouver promptement acquéreur, le notaire cligna ses yeux narquois et fit une grimace qui résumait malicieusement la médiocre estime où il tenait le petit Beaucharmoy et le peu de confiance que lui inspirait l'opération proposée.

— Monsieur, dit-il, pour ce qui est du château, dont le délabrement exigerait de

grosses réparations, vous ne trouverez pas amateur dans notre pays; quant à vos bois, ils ont notablement perdu de leur importance; depuis quelques années, ils sont mal surveillés, les délinquants ont pris l'habitude d'y aller en maraude; ils y ont pratiqué, clandestinement, des coupes blanches, ainsi que vous pourrez vous en assurer à votre première visite. Il vous faudra attendre dix ou vingt ans, avant d'en tirer un sou...

Après avoir donné celte consultation, d'une voix aiguë et nette, le notaire interrogea du regard le juge de paix; celui-ci opina du bonnet; puis, tous deux, ayant bu leur café, saluèrent Beaucharmoy et reprirent pédestrement le chemin du chef-lieu.

Resté seul et fort désenchanté, Guy parcourut avec mélancolie le château, de haut en bas. Il conservait le romanesque espoir d'y découvrir quelque trésor caché. Il sondait les murailles, visitait les meubles, scrutait les placards, fouillait les tiroirs, mais en vain. Il ne collectionnait que des vieilleries et des bibelots sans valeur. — Déconvenu et fourbu, il' était rentré tristement dans sa chambre à coucher et il en auscultait pour la seconde

fois les murs, lorsqu'en dérangeant un secrétaire, il ape«"çiit, par derrière, la serrure d'un placard prali([uédanslaparoi lambrissée. Il réussil à l'ouvrir et eut un geste de joyeuse surprise en y constatant la présence d'un colTrf t de marqueterie, hermétiquement clos et solidement rivé par sa base à la menuiserie du placard. Son imagination flamba immédiatement comme un feu de paille. Plus de doutes, il avait mis la main sur le magot rêvé !... Il sonna la vieille cliambrière et se fit apporter tous les trousseaux de clés existant au logis. Après de fiévreux et infructueux essais, une petite clé rouillée s'adapta enfin à la serrure, y joua avec un grincement de bon augure, et tout d'un coup le couvercle céda.

Le coffret, doul)lé à l'intérieur d'une étoffe de soie couleur réséda, ne contenait (|u'un écrin de maroquin vert, plat et oblong, semblable à ces étuis où l'on renferme des couteaux. « Des diamants, peut-être ! » se dit Beaucharmoy, en palpant l'écrin et en le transférant avec un battement de cœur sur une table, en pleine lumière. D'un coup sec, il fit sauter le couvercle, ouvrit la boîte et

proféra un juron si énergique que la vieille servante en tressauta et se signa, scandalisée.

Sur un capiton de velours grenat, onze minuscules paquets d'une matière parcheminée s'étalaient méthodiquement. A chaque petit rouleau était fixée une étiquette. Guy déchiffra rageusement la première de la rangée. Elle portait :

« Nombril de Pierre de Beaucharmoy, né le 21 mai 1730. »

Cette étrange nomenclature se répétait pour chacun des Beaucharmoy mâles, nés dans l'intervalle. Le dernier rouleau était étiqueté du nom du grand-oncle de Guy, Euslache de Beaucharmoy.

— Qu'est-ce que ça signifie? demanda-t-il, furibond, à la domestique qui écarquillait les yeux.

— Ma fi !... monsieur, répondit-elle, c'est des drôles de reliques, et ce que vous avez de mieux à faire est de les remettre en place... Voyez-vous, c'est un vieil usage du pays. Quand- "un garçon naît dans une famille, on noue le bout du cordon qui vient d'être détaché... On le garde soigneusement et, quand l'enfant a ses sept ans, on le lui donne

à dénouer; s'il réussit à défaire le nœud, c'est signe de chance pour toute sa vie...

— C'est idiot ! grogna Beaucharmoy; allez, je n'ai plus besoin de vous !...

Demeuré seul, il saisit violemment l'écrin et il se disposait à tout jeter au feu, quand une réflexion de joueur le retint :

— Tout de même, pensa-t-il, ça ferait un fameux fétiche.

H réintégra pieusement les onze nombrils dans la boîte oblongue, l'enferma clans sa valise et repartit le lendemain matin pour Monte-Carlo.

— Mon cher, confiait-il quinze jours après à son ami des EcheroUes, auquel il nvait conté l'histoire, on dira ce qu'on voudra : il y a des amulettes dont la vertu est indiscutable. Depuis que je porte sur moi les onze nombrils de mes ancêtres, j'ai ponté dix fois sur le 17, et ça n'a pas raté : chaque fois, il est sorti... Je gagne tout ce que je veux!

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