APOLOGUE PRIMITIF
Quand l'homme arriva sur la terre, les animaux y vîvoient depuis des siècles sans nombre , chacun selon ses mœurs, et ne reconnoissoient point de maîtres.
L'année n'avoit alors qu'une saison qui surpassoit en douceur les plus beaux printemps. Toute la terre étoit chargée d'arbres qui prodiguoieut quatre fois par an leurs fleurs aux papillons , leurs fruits aux oiseaux du ciel , et sous lesquels s'étendoit un ample et gras pâturage, infini par son étendue, perpétuellement vivace dans sa riche verdure, dont les quadrupèdes, grands
* Nous ne croyons pas nous tromper en disant que ce morceau est, dans son originalité, Pun des plus parfaits de la littérature du XIX^ siècle. Nodier y parle des animaux aussi bien que La Fontaine, du néant et de l^oi^ueil aussi bien que Joseph de Uaislre. Il est impossible de s'inspirer plus heureusement, d'une part, des poètes antiques, pour rajeunir Tâge d*or ; de Tautre, des poëmes bibliques, pour mettre en action l*méTitabIe châtiment qui poursuit cette race humaine, coupable, suivant la belle expression de Nodier, d'atoir inventé la mort. Gomme dans La Fontaine, Papologue est là tut poëme complet.
{.Nutedel'ÊdUeur,)
350 GORTES OB LA TEILLÉB.
et petits , avoient peine à émonder la luxuriante abondance.
Le sol était parfaitement égal et uni, conune s'il eût été poli à la roue du tourneur, parce qu'il n'avoit encore été ni remué par les tremblem^its de terre, ni bouleversé par les volcans, ni ravagé par les déluges. Il n'y avoit point de ces sites âpres qui font naître de tristes pensées^ comme il n'y avôit point de ces besoins dévorants qui développent des passions farouches. 11 n'y avoit point de bêtes féroces ni malfaisantes d'aucune espèce. Pour quiconque se seroit trouvé une &me, c'étoit alors plaisir de vivre. Le monde étoit si beau avant que l'homme fùt venu !
Quand l'homme arriva sur la terre, nu, inquiet, peureux, mais déjà ambitieux, convoiteur, impatient d'agitation et de puissance, les animaux le regardèrent avec surprise, s'éparpillèrent devant lui , et le laissèrent passer. 11 chercha de nuit un lieu solitaire ; les anciennes histoires racontent qu'une femelle lui fut donnée dans son sommeil ; une race entière sortit de lui, et cette race, jalouse et craintive, tant qu'elle étoit foible, se parqua dans ses domaines et disparut longtemps.
Un jour eniin, l'espace qu'elle occupait ne sufHt plus à la nourrir. Elle ût des sorties fugitives autour de ses enceintes pour surprendre l'oiseau dans son nid, le Uèvre dans son gite du soir, le chevreau sous ses buissons, le chevreuil sous ses grands ombrages. Elle les emporta palpitants au fond de son repaire, les égorgea sans pitié, et mangea de la chair et du sang.
I^s mères s'en aperçurent d'abord. On entendit pour la première fois dans la forêt un bruit immense de gé» missements qui ne pouvoit se comparer à rien, car on ne connoissoit pas les tempêtes.
L'homme étoit doué d'une faculté partioulière, ou, pour s'exprimer {dus just^nent, Dieu l'avoit frappé, entre toutes ses autres créatures, d'une infirmité propre
t'HOMME ET LA FOURMI. 351
à sa malheureuse espèce. Il étoit intelligent. Il pressentit bientôt que les animaux irrités deviendroient dangereux pour lui. Il inventa des pièges pour traquer les imprudents 6t les maladroits, des amorces pour duper les foiblés, des armes pour tuer les forts. Gomme il tenoit sur- 4;out à se défendre « il s'entoura de palissades et de remparts.
Le nombre de ses enfants s'accroissaht de jour en jour, il imagina d'élever leurs demeures au^essus de la surface des basses terres. 11 bâtit des étages sur des étages, il construisit les premières maisons, il fonda la première ville, que leâ Grecs ont appelée Bibles ^ par allusion au nom de BibUon^ qu'ils donnoient au livre, et il est probable qu'ils firent ainsi pour représenter par un seul mot l'origine dé toutes les calamités du monde. Cette ville fut la reine des peuples.
, On ne sai^ rien d'ailleurs de sbn histoire, si ce n'est qu'elle vit danser les premiers baladins, approvisionner la première boucherie, et dresser le premier échafaud. . Les animaux s'effrayèrent en effet des accroissements de cette eSpècié ennemie qui avoit inventé la mort; car, {ivant dlé, la cessation de l'existence ne passoit que pour ee qu'elle est réellement, pour iin sommeil plus long et plus doux que l'autre, qui arrivoit à son terme, et que (chaque e&pèce alloit goûter à son tour dans un lieu retiré, au jour marqué par la nature.
Depuis l'avénem^t de l'homme, e'étoit autre chose. L'agneau manquoit au bêlement d'appel de sa mère, et, quand elle cherchoit à retrouver sa trace aux débris de ses toisons, elle flairait du sang sur les herbes à l'endroit où il avoH cessé de les brouter.
Elle se disoit : l'homme a passé là.
On s'assembla pour remédier aux malheurs qu'amenoit avec lui ce nouvel hôte de la création , destiné par i|n instinct fatal à en troubler l'harmonie. Et comme les idées les pl^s indulgentes prévaloient toiyours dans le
sage conseil decespeufrfes innocents, on avisa d'envoyer vers r homme des ambassadeurs choisis parmi les plus intelligents et les plus graves, Téléphant, le cheval, le bœuf, le faucon et le diien. On chargea ces notables personnages d'offrir au nouveau venu la domination de la moitié du monde, sous la condition qu*il s'y renfermeroit avec sa famille, et qu'il cesseroit d'épouvanter le reste des êtres vivants de son aspect menaçant et de ses sanglantes excursions.
— Qu'il vive, dit le lion, mais qu'il respecte nos droits et notre liberté, s'il ne veut pasque je fasse sur lui, comme il Ta fait sur nous, l'épreuve de mes ongles et de mes dents! C'est le meilleur parti qu'il puisse prendre, si j'en crois ma force ; car les lâches avantages qu'il a usurpés jusqu'ici reposent sur des artifices indignes du vrai courage.
Et en même temps le lion apprit à rugir, et battit ses flancs de sa queue.
— Il n'y a point d'avantages que nous ne possédions bien mieux, dit la biche. 11 s'est vainement fatigué à poursuivre le plus petit de mes faons, celui dont la tête s'élève à peine au-dessus des plus modestes bruyères, et je l'ai vu tomber, haletant et rebuté, après quelques efforts maladroits.
— Je construirai comme lui, quand il me plaira, dit le castor, des maisons et des citadelles.
— Je lui opposerai une cuirasse qui ne redoute pas ses atteintes, dit le rhinocéros.
— J'enlèverots, s'il m'en prenoit envie, ses nouveau* nés dans les bras de leur mère, dit le vautour.
' Il ne me suivra pas dans les eaux, dit l'hippopotame.
— Ni moi dans les airs, dit le roitelet. Je suis foible et petit, mais je vole.
Les ambassadeurs, assurés des dispositions de leurs commettants I se rendirent à la demeure de l'homme