‹ Contes de Madagascar (volume 2)Chapitre 3 sur 29 · I.VI · texte numérisé non relu

I.VI

ciale que le misérable. Telle est la curieuse conception de la justice que se sont faite les ancêtres des Tsimihetv dans la région de Mandritsara.

Quelques fables sont nettement utilitaires et destinées par exemple à effrayer soit les enfants qui s’écartent de la case, soit les femmes qui trompent leur mari .

Un marmot s’aventure tout seul dans la forêt : il est emporté par un méchant /osa, qui l’engraisse pour le dévoi’er plus tard; heureusement l’enfant parvient à s’échapper et à regagner le village. « Fênfants, dit le conteur Rara pour finir, faites bien attention, et que l’aventure d’Ikotokely soit profitable pour vous ! Le méchant fosa l’avait engraissé pour le manger. Heureusement il était dans sa destinée de vivre encore, et il put se sauver sain et sauf (69). »

La femme se trouve engagée et contrainte même par des fiançailles conclues par ses parents avant sa venue au monde. Ainsi dans un conte Tanala, lafolaviti'a, pour avoir pris la fiancée d’un autre, est tué par le véritable époux (68). Les Sakalava expriment dans toute sa naïveté la loi de l’homme

et l’incapacité de la femme à rompre le lien conjugal : la femme d’un roi, rouée de coups par son époux ivre, se sauve en emportant la canne royale, ou longo^a vola, remise par le mari comme symbole de l’union. En vain elle essaie de s’affranchir en brisant le longoja vola; elle n’y peut parvenir, non plus que son père, ni personne de son village, ni même un roi voisin, beaucoup plus puissant que son mari. « Moi non plus, dit ce dernier, je ne pourrai pas le briser, car il représente le mariage de deux personnes. Or nul ne saurait rompre un mariage, à l’exception de l'homme qui a pris la femme. Notre loi, c’est celle du longo'^a vola qu’aucun homme ne peut briser, depuis le roi le plus puissant jusqu’à l’esclave le plus humble, aucun homme sauf celui qui t’a prise pour sa femme » (67).

Ainsi se reflète dans les contes l’état moral et le droit coutumier des groupes qui nous les ont transmis.

La forme des Contes.

Elle varie, évidemment, selon les conteurs; i^e plus certains transcripteurs ont pu

déformer, plus ou moins inconsciemment, le récit entendu. Pourtant maints procédés se retrouvent dans la plupart des contes et paraissent caractéristiques de la transmission orale dans des milieux tout à fait illettrés. Ce sont les formules et clichés, le développement emphatique, l’énumération et la séquence, les jeux de mots, les proverbes, et les phrases rythmées ou chantées, contenant des onomatopées et des assonnances.

Les conteurs malgaches ont des expressions toutes faites, des formules qu’on rencontre d’un bout à l’autre de Pile, dans des récits d’ailleurs très différents. Des préambules ou des clausLiles, absolument indépendantes du reste du conte, sont partout en usage : la plupart des conteurs les utilisent. En voici quelques exemples.

« Ravoalavo [le rat], qui n’a que deux dents, s’est débarbouillé la figure, Rasakoivy [le ver de terre], le chauve, s’est lavé le visage ! Ce n’est pas moi qui suis le menteur, ce sont les Anciens, qui ont imaginé tout cela; moi, je ne fais que les imiter».

« Un homme très riche, dit-on, nommé

Andriambé, avait déjà beaucoup d’enfants... )> (40) Le sujet du conte, comme on le voit, est sans rapport avec le préambule.

Le scrupule du narrateur à laisser aux gens d’autrefois, aux Anciens, la responsabilité de leurs histoires, se manifeste dans de nombreuses clausules :

(( Si ce conte n’est pas vrai, ce n’est pas moi qui suis un menteur, ce sont les Anciens qui l’ont inventé. »

Ou encore : « Conte ! Conte ! Sornette ! Sornette! Ce n’est pas moi qui suis le menteur, ce sont les Anciens ! »

Autre formule :

« O Karakara, dit celui qui écoutad à l’homme qui racontait cette fable, que devines-tu?— Je devine qu’il pleuvra aujourd’hui. » De son coté le conteur dit à l’autre : « Tsirika, Tsirika, eh! Qu’est -ce que tu t’imagines ? — J’imagine qu’il fera beau temps. » Si je fais ce conte, il fera beau temps; si je ne le fais pas, il pleuvra. Et tous ceux qui ne pourront pas répondre à ces questions auront leur lamba brûlé le soir. Conte ! Conte ! Sornette ! Sornette ! » Variante abrégée de la même clausule :

« Voilà mon petit récit, voilà mon grand conte ! Si vous pouvez y répondre, il fera beau; sinon il pleuvra. »

Ou encore :

« Telle est l'histoire de X.... Racontez ce que j’ai raconté ! Récitez ce que j’ai récité ! » Quelques-uns ne se mettent pas en frais de mémoire ou d’imagination, et disent tout simplement :

« Et maintenant je laisse la parole [à un autre], car je suis fatigué. «

Certaines formules heureuses, certains traits pittoresques et qui ont plu, se transmettent et se vulgarisent; multipliés, ils donnent aux contes une couleur et une valeur littéraire, j’en cite au hasard quelquesuns : Qu’est-ce que tu fais là, mon aîné, lier comme un roi qui regarde ses troupeaux de bœufs? — Où vas-tu de ce pas ralenti comme celui d’un homme qui n’aime pas ses parents ? • — Où vas-tu avec ta gueule pleine, portant un hérisson aussi piquant qu’un couteau tranchant ?

Le cortège du héros est ainsi décrit :

(( Un tel passe avec ses bœufs qui mugissent, ses poules qui crient, ses lambas aux

mille couleurs, ses corbeilles pleines d'argent, avec ses peuples; ils couvrent toute la terre aux endroits où ils passent, et toute l’herbe est sèche, quand ils ont passé ! »

La prospérité d’un royaume s’énonce par des traits comme ceux-ci :

« Le royaume d’Isakabakabarano est florissant. Il a tant de bananes mûres qu’on n’arrive plus à les manger, et elles seront pour les oiseaux. Les poules passent la nuit sur les arbres, et on ne les vole pas. Les petits enfants n’osent plus s'amuser dans les cours, car ils ont peur d’être emportés par le sang des bœufs, qui coule comme un torrent. Le village est si grand, que, quand il y a un nouveau-né au Nord, les gens du Sud n’en savent rien, et il en est de même pour l’Est et l’Ouest. Voilà comment vont les choses dans le royaume d’Isakabakabarano. »

D’ailleurs les conteurs malgaches sont coutumiers d’une emphase et d’une exagération toutes tropicales. Lorsque le vorondolo s’est emparé du nid du îakatra, il s’écrie, pour faire peur aux oiseaux qui veulent l’en déloger :

« Quand je regarde la terre, elle se fend; quand je regarde le ciel, il se vide; mon poids, quand je me perche, fait plier les arbres. »

Et voici une variante, où la galéjade est encore plus forte :

« Je suis le grand Andriana, contre qui mille ne tiendraient pas longtemps ! Quand je marche sur du fer, il plie ; quand je marche sur la terre, elle tremble. Je couche dans le ciel, après en avoir fendu la voûte en deux! Je tiens dans ma serre et j’y écrase le soleil ! Si je saisis tes pattes, je les briserai ! ))

Nombreux sont les développements par énumérations et séquences, faciles à retenir pour le conteur, et où le premier terme détermine et suggère tous les autres, sans aucun effort de mémoire.

« Bientôt on ne parla plus que de cela : les enfants le dirent aux jeunes gens; les jeunes gens en parlèrent aux jeunes filles; les jeunes filles le répétèrent à leurs mères ; les femmes le racontèrent à leurs maris ; les hommes en firent part aux vieillards ; les vieillards en avisèrent les Chefs-de-cent; les Chefs-de-

cent envoyèrent quelqu’un pour avertir le roi. »

En une série de séquences, on raconte comment le caïman noya la petite fille en lui faisant traverser la rivière :

« Il la transporta d’abord tout doucement sur son dos, mais ensuite il s’enfonça peu à peu dans l’eau; les pieds de Soafara commencèrent à être submergés, aussitôt la petite fille chanta cette chanson :

«Eh! Ravoaimena ! Eh! Ravoaimena !

« Mes pieds sont mouillés !

— Ce qui n’est pas mouillé le sera », répondit le caïman .

(( Puis l’eau arriva jusqu’à ses jambes.

« Eh ! Ravoaimena ! Eh! Ravoaimena!

« Mes jambes sont mouillées !

— « Ce qui n’est pas mouillé le sera ! »

« L’eau vint à ses cuisses.

« Eh ! Ravoaimena ! Eh ! Ravoaimena !

« Mes cuisses sont mouillées!

— « Ce qui n’est pas mouillé le sera! »

Puis disparaissent, avec redite du même

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