CHAPITRE m
La comédie tourne au drame.
— A présent, M. Frédéric JNIontague, continua mistriss Theresa, en se tournant vers lui dès que le laquais eut quitté l'appartement, j'ai une faveur à vous demander, mais une faveur que vous seul pouvez m'accorder. V^ous avez tant de talent ! et vous feriez la chose si admirablement bien! Lady Battersby en raffolerait de vous, j'en suis sûre. Elle doit me faire l'honneur de passer ici la soirée demain. Je suis convaincue que M. et mistriss Montîigue se verront obligés de rester absens un jour de plus, et je suis impatiente de vous faire connaître à sa seigneurie avec votre docteur Carbuncle, votre conseiller Puff , votre miss Croker et toutes vos délicieuses charges. Il faut absolument que vous me laissiez vous présenter à lady Battersby demain soir. Me le promettez-vous?
— Oh! madame I dit Frédéric, je ne saurais m'y engager, en vérité. Je vous suis très-obligé, mais je ne pourrai pas venir demain.
— Pourquoi donc, mon cher monsieur, pourquoi donc? Je ne vous demanderais pas cette promesse , si vous aviez la certitude que vos parens seront de retour.
— S'ils reviennent ce soir ou demain, je leur en parlerai, dit Frédéric avec hésitation; car, quoi qu'il n'eût au-
cun désir d'accepter l'invitation , il n'avait pas tout-à-fait la force nécessaire pour dire un non bien décidé.
— Leur en parler! répéta mistriss Tiieresa, A votre âge, mon cher monsieur, avez-vous donc besoin de consulter papa et maman sur de telles choses?
— Besoin! non, madame; mais j'ai dit que je le ferais de mon plein gré : je sais que je n'y suis point obligé , parce que mon père et ma mère me laissent presque toujours juger par moi-même de ce que je dois faire.
— Et c'est ce qu'ils feraient dans ce cas, j'en suis sûre, dit Marianne. Au n;oment de nous quitter aujourd'hui, ils nous ont dit : « Si mistriss Theresa vous demande, faites comme vous le jugerez à propos. »
— Eh bien ! donc, vous voyez que cela dépend de vous, puisque vous pouvez agir comme il vous plaît.
— Sans aucun doute, madame, je le puis, reprit Frédéric en rougissant de cette sorte d'émotion qu'on a si justement appelée fausse honte, et qui étouffe si souvent la honte véritable; certainement, madame, je puis agir comme il me plaît.
— Ah ! je suis sûre de vous à présent, dit mistriss Theresa ; car il serait de la dernière impolitesse à vous de dire à une dame que vous ne voulez pas faire ce qui lui est agréable. M. Frédéric Montagne est un jeune homme trop bien élevé pour faire une chose aussi impolie, aussi peu galante.
Le jargon de la politesse et de la galanterie est souvent employé auprès des jeunes gens pour confondre leurs simples idées de moralité et combattre les inspirations de leur bon sens naturel. On leur présente tout un cortège de principes inconnus, dans un langage étranger à leur intelligence et en contradiction avec leurs sentimens naturels. Ils hésitent et chancellent entre ces mobiles nouveaux et les vieux principes qui les ont guidés jusque-là; de peur de passer pour ignorer le bon ton , ils deviennent
affectés , et dans la crainte d'être traités comme des enfans, ils agissent comme des fous. Mais ils ne sont exposés à ces dangers, il faut le dire , que dans la compagnie des personnes de l'espèce de mistriss Theresa Tatllc.
— Madame, balbutia Frédéric, je ne veux point être impoli envers vous; mais j'espère que vous voudrez bien m'excuser, si je ne viens pas prendre le thé avec vous demain, parce que papa et maman ne sont point liés avec lady Baltersby , et peut-être ne leur plairait-il pas que....
— Prenez garde, prenez garde! dit mistriss Theresa, en riant de son embarras; vous cherchez à vous dispenser de in'obliger, mais vous ne savez pas comment y parvenir. Tous avez été sur le point de commettre l'éiourderie la plus choquante en prétextant cette pauvre lady Batlersby. Allons! vous savez bien qu'il est impossible que vos parens trouvent la plus légère objection à ce que je vous présente à lady Battersby dans ma j)ropre maison; car, indépendamment des incontestables qualités de sa seigneurie, dont il est inutile de parler, vous n'ignorez point qu'elle est cousine des Trotters du Lancashirc, dont la famille est étroitement liée avec la vôtre ; et il n'y a point aux eaux de personne, je puis le dire, qui puisse être plus agréable et plus mile à votre sœur Sophie, pour la mener et l'accompagner au bal, par exemple, lorsqu'elle fora son entrée dans le monde, ce qui ne peut tarder, j'imagine, à son âge; comme vous êtes un bon frère , c'est une chose à considérer, vous voyez. Quant à vous-même, il n'y a point de lalent que lady Battersby préfère à celui de contrefaire des originaux : elle vous adorera , soyez-en sûre.
— Je ne veux pas qu'elle m'adore, moi! dit brusquement Frédéric; puis se reprenant il ajouta : Du moins pour mes prétendus talens de comédien.
■ — Pourquoi donc, mon amour? entre amis, en petit comité , peut-il donc y avoir du mal à montrer ses talens.
FRÉDÉRIC. î 273
VOUS surtout, qui en avez de si distingués? Elle nous gardera le secret, j'en réponds pour elle. Et puis, ajouta-t-elle, ne vous effrayez point de sa critique, car, entre vous et moi, ce n'est point par le goût qu'elle brille: ainsi vous viendrez, voilà qui est convenu. Comme vous vous êtes fait prier! Mais vous connaissez votre propre valeur, je le vois , ainsi que toutes les personnes douées de talens agréables : il faut prier un homme d'esprit , de même qu'un chanteur, et tout aussi long-temps ! — Venons maintenant à la faveur que je voulais vous demander.
Frédéric fut tout surpris, car il croyait que cette faveur c'était celle de sa compagnie pour le lendemain soir. Mais mistiiss Taitle ne tarda pas ù s'expliquer plus clairement.
— Le vieux quaker, qui loge ici dessus, Ephraim Eden, fait notre bonheur à lady Battersby et à moi ; c'est l'être le plus original, la caricature la plus plaisante qui soit au monde. Si vous pouviez seulement le voir un instant chez lui avec sa cravate empesée, ou se promenant dans la rue avec son éternelle sœur Bcrtha et son couvre-chef aux bords d'une largeur qui n'en finit plus ; et puis sa voix , ses manières, tout son individu enfin! Ah! si quelqu'un pouvait saisir cet original et le rendre au naturel , ce serait plus comique qu'aucun caractère de théâtre, au-dessus de tout ce que j'ai pu voir de plaisant en ma vie! Je suis sûre que vous feiiez un quaker à mourir de rire devant lady Battersby demain soir. Le difficile est que jamais personne n'a entendu parler le vieux frère. Mais vous, qui avez tant de fertilité d'invention, tant de ressources dans l'esprit (je suis stupide pour inventer, moi), ne pourriez-vous pas trouver quelque moyen de le voir et de l'étudier? Je gage qu'il vous suffirait de le considérer et de l'entendre parler une minute pour le contrefaire ensuite de manière ù nous faire mourir de rire. Mais le moyen ?
— Oh! quant au moyen, dit Frédéric, j'en connais un
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excellent; si ce n'était que cela! mais, souvenez-vous-en bien, je ne dis pas que je l'emploierai, car, au contraire, je ne le veux pas. Oui, je connais un moyen de pénétrer chez lui , et de le voir sans qu'il le sache. • — Oh ! dites-le moi, charmante , intelligente créature !
— Mais, rappelez-vous-le bien, je ne dis pas que je l'emploierai.
— Bon, bon! parlez toujours, vous ferez ensuite ce qui vous plaira.
—Bonté du ciel! s'écria mislriss Tattle après un moment de silence, mes oreilles me trompent-elles? J'ai regardé derrière moi, comme si le petit ramoneur était encore dans cette chambre,
—Et moi aussi , Frédéric , dit Marianne en riant; c'est absolument sa voix ; tu n'as jamais rien imité aussi bien en ta vie.
— Eh bien! continua Frédéric, après avoir reproduit avec la plus grande perfection la voix du petit ramoneur , ce garçon est juste de ma taille , et le vieux quaker ne me reconnaîtrait jamais, j'en jurerais bien, si mon visage était noirci et si je cthangeais de vètemens avec le ramoneur,
— Oh ! c'est une admirable invention ! on n'est pas plus spirituel que cet enfant! s'écria miss Theresa enthousiasmée. Il faut le faire , il le faut tout de suite. Je sonne, et dans un instant le petit drôle sera ici.
— Oh non ! ne sonnez pas , dit Frédéric en lui retenant la main ; je n'ai pas dit que je le ferais. Vous avez promis de me laisser faire ce que je voudrais, sou venez- vous-en. Je n'ai voulu vous dire que mon invention.
— Bon, bon! laissez-moi sonner toujours pour savoir si les ramoneurs sont en bas ; vous ferez ensuite ce qui vous plaira. —Christophe, fermez la porte, dit-elle au domestique qui accourait à l'appel de la sonnette ; les ramoneurs sont-ils partis?
— Non , madame.
— Mais sont-ils déjà montés chez le vieux quaker ?
— Oh! non, madame; ils n'y doivent monter qu'au signal de la sonnette; car miss Bertha était couchée et endormie, et son frère ne veut pas qu'on la réveille, sous quelque prétexte que ce soit. Il est venu lui-même à la cuisine pour l'annoncer aux ramoneurs. Mais la sonnette de miss Bertha, dès que celle-ci sera réveillée, doit appeler les ramoneurs. Cest elle-même qui a voulu voir le garçon dont son frère a sauvé la vie, et c'est sans doute pour faire quelque charité à son frère et à lui , madame , je suppose.
— Epargnez-nous vos suppositions , reprit mistriss Theresa, et descendez tout de suite dire au plus petit des deux ramoneurs qu'il vienne ici. Dépêchez-vous, mais ne permettez pas que le grand brutal accompagne son frère.
Christophe, qui avait autant de curiosité que sa maîtresse , après être revenu avec le ramoneur, prolongea son séjour dans la chambre, en balayant le foyer, puis en jetant à terre la pelle et les pincettes, pour avoir occasion de les ramasser le plus lentement possible.
— C'est bien, Christophe. Christophe, c'est assez, vous dis-je! répétait en vain mistriss Theresa. Elle se vit obligée de lui dire : — Christophe, vous pouvez sortir, avant qu'il jugeât à propos de se retirer.
— Maintenant, dit-elle à Frédéric, retirez-vous dans le cabinet voisin avec cette chandelle , et vous serez costumé dans un instant. Ne faites que changer d'habits avec ce garçon, seulement pour que je voie quel charmant ramoneur vous feriez; vous agirez ensuite comme il vous plaira.
— Eh bien! je ne ferai que changer d'habits, uniquement pour me montrer à vous une minute sous ce costume nouveau.
— Je crois, dit Marianne à mistriss Theresa, pendant
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que Frédéric changeait de vétemens avec le ramoneur, je crois que Frédéric a l'aison au sujet de....
— Au sujet de quoi, mon amour ?
• — Je pense qu'il a raison de ne pas aller là haut, quoiqu'il lui soit bien aisé de le faire, pour voir ce monsieur, c'est-à-dire uniquement pour le contrefaire et le ridiculiser ensuite; je crois que ce ne serait pas bien.
— Pourquoi, je vous prie , miss Marianne?
'— Parce que.... il est si bon pour sa sœur : il n'a pas voulu qu'on troublât son sommeil, vous savez?
— Ma chère enfant , il est aisé d'être bon dans ces petites choses; et puis il n'aura pas long-temps à se montrer bon pour elle, car je ne pense pas qu'elle lui donne encore beaucoup de peine dans ce monde, la pauvre créature.
— Que voulez- vous dire? demanda Marianne. ^- Qu'elle va mourir, mon enfant.
— Mourir î oh mon Dieu ! quoi ! mourir avec de si belles couleurs sur les joues! Oh son pauvre frère, quel chagrin il va éprouver! Mais elle ne mourra pas, vous vous trompez ! elle marche si bien et monte si légèrement les escaliers I Oh! vous vous êtes étrangement trompée, je l'espère !
— Si je me suis trompée, le docteur Boyle s'est trompé aussi, et c'est ce qui me console. Il dit qu'à moins que les eaux de Clifion ne fassent un miracle, miss Bertha se trouve dans un vilain cas. Pourquoi aussi n'a t-elle pas voulu suivre mon avis et consulter le docteur pour sa santé ?
— Il lui aurait peut-être fait une frayeur mortelle, dit Marianne. J'espère bien que Frédéric n'ira point la déranger chez elle.
— Enfant que vous êtes! vous voilà tout-à-coup devenue d'une simplicité par trop naïve. Comment votre frère la dérangerait-il plus que le véritable ramoneur?
— Mais ce n'est pas bien, dit en persistant Marianne, et je vais le lui dire.
— Ah! miss Marianne, je ne saurais plus vous approuver. Les jeunes demoiselles ne doivent pas se montrer si promptes à donner des avis à leur frère plus âgé qu elles, quand celui-ci ne les interroge pas. M. Frédéric et moi, je présume, nous devons savoir ce qui est convenable ou non, tout aussi bien que miss Marianne. Chut I le voici! Oh la bonne figure! Bravo! bravo! s'écria-t-elle au moment où Frédéric entrait sous les vêtemens du petit ramoneur et disait en imitant sa voix glapissante :
— J'ai peur de salir le tapis de voire grâce , madame. Mistriss ïaitlc se répandit alors en exclamations de
ravissement interminables; elle appelait Frédéric « son charmant petit ramoneur » et répétait qu'elle savait bien à l'avance avec quelle suj)ériorité il remplirait ce rôle.
Elle tira aussitôt le cordon de la sonnette, en dépit de toutes les sollicitations contraires, donna Tordre à Christophe de faire monter l'autre ramoneur, battit des mains en observant que son laquais n'avait pas reconnu Frédéric en entrant, et offrit de gager que l'autre ramoneur le pren Irait Bussi pour son compagnon. C'est ce qui arriva en effet , et lorsque Frédéric parla, il rendit sa voix tellement semblable à celle de l'enfant qu'il contrefaisait, qu'il était presque impossible que le frère même de celui-ci pût s'en apercevoir.
Marianne se divertit beaucoup de cette scène, mais elle tressaillit lorsqu'elle entendit tout-à-coup le bruit d'une sonnette.
— C'est la sonnette de la jeune dame, il faut que nous montions , dit le plus âgé des ramoneurs.
— Eh bien! allez à vos affaires ! Tenez, voici un scheling pour boire à ma santé, mon brave garçon. Je ne savais pas que vous fussiez aussi cruellement meurtri, lorsque je vous ai vu pour la première fois. Je ne veux pus vous retenir
plus long-temps; allez! dit-elle à Frédéric en le poussant vers la porte.
Marianne s'élança pour lui parler ; mais mistriss Theresa la retint ; puis, malgré la résistance de Frédéric, elle poussa la porte sur lui et la ferma à double tour pour lui empêcher toute retraite.
Mistriss Tattle et Marianne attendaient impatiemment le retour de Frédéric.
— Je les entends qui descendent Tescalier, dit Marianne.
Elles écoutèrent avec attention , mais tout était profondément silencieux.
A la fin , elles eBrtendirent un grand bruit de pas et de voix confuses dans le vestibule.
— O mon Dieu! s'écria mistriss Theresa, ce doit être votre papa qui revient !
Marianne courut ouvrir la porte de la chambre, et mistriss Theresa la suivit dans le vestibule.
Cette pièce était sombre; mais il y avait une foule de personnages divers, réunis sous la lampe qui l'éclairait. Tous les domestiques de la maison se trouvaient rassemblés là.
A rapproche de mistriss Theresa, le cercle s'ouvrit en silence, et au milieu elle aperçut Frédéric dont le visage était couvert de sang; sa tête était soutenue par Christophe, pendant que le grand ramoneur recevait le sang dans une cuvette.
— Grand Dieu! que vais-je devenir? s'écria mistriss Theresa. Il est blessé I blessé à mort peut-être ! Personne ne m'indiquera-t-il un moyen d'arrêter le sang à la minute? Mettez-lui une clef, une grosse clef dans le dos ! Une clef donc ! Quoi ! personne n'a de clef ici ? M. et mistriss Montagne seront ici avant qu'il ait fini de saigner ! Une clef donc ! imbéciles î Oh î mon Dieu ! personne ne m'indiquera-t-il le moyen d'arrêter le sang dans une minute?
Gemme il saigne, le pauvre enfant ! mais il est donc blessé â mort?
— Blessé à mort ! Oh ! mon frère , mon pauvre frère î s'écria Marianne, en prenant ces mots à la lettre ; et, tout épouvantée, elle courut dans Tescalier en criant de toutes ses forces : — Sophie ! Sophie ! descends tout de suite, ou c'en est fait de lui. Mon frère est blessé à mort ! Il est baigné dans son sang !
- Laissez ce vase, vous! dit Christophe en arrachant la cuvette des mains du ramoneur qui était resté immobile durant tout ce temps. Vous n'êtes pas fait pour tenir la cuvette d'un gentleman ^
- Ne la lui ôtez pas , dit Frédéric : il n'a point eu intention de me faire du mal.
— C'est plus qu'il ne mérite, en vérité ; je suis bien sûr qu'il avait reconnu M. Frédéric, et qu'avait-il besoin de se battre, comme un drôle qu'il est, contre un gentleman ?
— Je ne savais pas qu'il fût im gentleman, dit le ramoneur. Comment l'aurais-je su?
-C'est vrai; comment l'aurait-il su? dit Frédéric^ Donnez-lui la cuvette à tenir.
— Dieu soit béni! Je respire en l'entendant parler comme à son ordinaire, dit alors mistriss Theresa. Ah! voici mistriss Sophie.
— Sophie! dit Frédéric. Oh Sophie! ne m'approche point! Ne regarde point mon visage, tu me mépriserais !
— Mon frère! où donc est-il? où? dit Sophie qui ne voyait devant elle que deux petits ramoneurs.
— C'est là Frédéric, dit Marianne, en montrant le plus petit des deux. C'est mon frère !
I Gentleman, homme comme il faut, homme bien né ; nous n'avons point d'expression dans la langue qui soit l'équivalent de celle-ci.
— Miss Sophie, ne vous alarmez point, dit alors mistriss Theresa. Mais mon Dieu I je crois que miss Bertha
En ce moment une gracieuse figure de femme tout habiî'ée de blanc se montra sur l'escalier; elle s'avança doucement, et chacun s'empressa de se déranger devant elle.
— Oh I miss Bertha ! s'écria mistriss Taille, en la retenant par sa robe pour qu'elle n'approchât pas de Frédéric; Oh! mi s EdenI voire belle mousseline de l'Inde! prenez r^'Avde au ramoneur, au nom du ciel I
Miss Eden continua de s'avancer.
— C'est mon fi ère, miss Beriha! Est-ce qu'il en mourra? dit Marianne en tendant les bras vers la sœur du quaker c£ en la consultant du regard avec anxiété. Est-ce qu'il est blessé à mort ?
— Non, mon amour! répondit une voix douce. Ne l'alarme point si vivement i.
— J'ai cessé de saigner, dit Frédéric.
• — Ma chère miss Marianne, dit mistriss Tattle, tâchez de faire un peu moins de bruit. — Miss Bertha, ce n'est qu'une plaisanterie. M. Frédéric Montagne, que vous voyez, a pris ce déguisement par pur enfantillage. Mais, Dieu merci ! il ne saig. plus. Ah ! j'ai pensé en mourir d'effroi ! Je croyais que c'était Tceil qui était blessé, mais je vois qulieureusement ce n'est que le nez : tout est bien qui finit bien. M. Frédéric, vous ferez bien de garder le silence sur le passé. Veuillez ne point lui adresser de questions, miss Eden, ce n'est en vérité qu'une plaisanterie d'enfant. Allons, M. Frédéric, venez dans ma chambre, je vous donnerai de Teau, une serviette, et vous vous débarrasserez de votre costume de ramoneur. Hâtez- vous, de peur que votre papa et votre maman ne vous voient ainsi fagotté.
■ Les quakers ont l'habitude de tutoyer tout le monde.
< — Ne crains point ton p«^re ni ta mère; car , si^irenient, ce sont tes meilleurs amis, dit une voix grave et douce h la fois.
C'était la voix du vieux quaker, qui était alors derrière Frédéric.
— Oh monsieur î oh M. Eden ! dit Frédéric en se tournant vers lui.
— Ne me trahissez pas! Ne parlez pas de moi, je vous en supplie! lui dit tout bas mistriss Taille.
— Je ne songeais pas seulement à vous. Laissez-moi parler, dit Frédéric en repoussant la main de mistriss Thercsa qui lui fermait la bouche. Je ne dirai rien de vous, je vous le promets, ajoula-t-il avec un regard de profond mépris.
— Ne parlez pas non plus de vous-même, mon cher monsieur; songez ù voire papa et à votre maman. Grand Dieu! n'entends-je pas la voilure de mistriss MoDlague ?
— Mon frère , dit Sophie , ne redoute pas le relour de ses parcQS , madame. Laisscz-le parler : il allait dire la vérité.
• — Certes , miss Sophie , ce n'est pas moi qui voudrais rempècher de dire la vérité; mais il n'est pas toujours à propos, ma chère demoiselle, de dire ainsi la vérité en toutes circonstances et en tous lieux, ainsi qu'en présence de lout le monde, des domestiques surtout. Je voulais seulement empêcher votre frère de se com{)romettre lui-même. Un vestibule , j'en ai peur , n'est pas un théâtre convenable pour des explications.
— Voici, dit M. Eden , en ouvrant la porte de sa propre chambre qui était de l'autre côté du vesiibule, en face de celle de mistriss Taille, voici un endroit où tu peux dire la vérité en toute circonstance et devant tout le monde.
— Mais ma chambre est déjà au service de M. Frédéric Montague, et ma porte est ouverte pour le recevoii-. Venez
de ce côté , mon ami , dit mistriss Tattle en prenant le bras de Frédéric.
Mais celui-ci la quitta brusquement et suivit M. Eden.
— Oh! monsieur! voudrez- vous me pardonner? lui dit-il.
— ^Te pardonner? Et qu'ai-je donc à te pardonner, mon enfant ?
— Pardonne-lui, mon frère, sans le questionner, dit Bertha en souriant.
—Il saura tout ! dit Frédéric , tout ce qui me regarde du moins. Monsieur, je me suis caché sous ce déguisement; je suis monté chez vous pour vous voir, sans que vous le sachiez, afin de pouvoir ensuite vous contrefaire. Le ramoneur, où est-il? continua Frédéric en regardant autour de lui, et il courut dans le vestibule pour le chercher. — Peut-il entrer? dit-il. Oui, il le peut: c'est un garçon brave, honnête, bon, reconnaissant. Il n'avait point deviné qui j'étais. Après vous avoir quitté, nous sommes descendus ensemble dans la cuisine; et, là, fou que j'étais, pour faire rire M. Christophe et les domestiques, je me suis mis à vous contrefaire. Ce brave garçon dit alors qu'il ne souffrirait point qu'on se moquât de vous devant lui ; que vous lui aviez sauvé la vie ; que je devrais être honteux de moi-même, moi, à qui vous veniez de donner une demi-couronne — et c'était vrai — mais je n'en fis rien, et je le menaçai de le battre, s'il disait encore un mot. Il continua : je lui portai le premier coup — nous nous battîmes — je fus renverse — les domestiques me relevèrent et me poussèrent de nouveau: ils avaient découvert, je ne sais comment, que je n'étais pas un ramoneur.— Vous savez le reste. Et maintenant, monsieur, voulez- vous me pardonner? dit Frédéric à M. Eden, en s'emparant de sa main.
— Prends 1 autre main , ami , dit le quaker, en retirant
doucement sa main droite , dont chacun alors remarqua Tenflure extrême, puis il la remit dans sa poitrine. Tu peux serrer celle-ci , ajouta-t-il, en lui tendant sa main gauche avec un doux et bienveillant sourire.
— Oh! cette main, dit Frédéric, c'est celle qui a été blessée, je m'en souviens. Ah! comme je me suis mal conduit envers vous ! oh ! oui , bien mal 1 mais c'est une leçon que je n'oublierai de ma vie. J'espère qu'à l'avenir je me conduirai comme un gentleman.
— Dis comme un homme — comme un homme bon et honnête, reprit le quaker, en serrant affectueusement la main de Frédéric; j'en ai la certitude, ou je serai bien trompé, ami, malgré ta noire physionomie.
— Vous ne vous trompez point, monsieur, dit vivement la petite Marianne. Frédéric ne se laissera plus persuader défaire ce qu'il ne croira pas bien. Maintenant, mon frère, va vite blanchir ta figure.
Frédéric avait à peine commencé cette première opération, lorsqu'on entendit frapper deux coups à la porte. C'était M. et mistriss Montagne.
— Qu'allons-nous faire à présent? dit mistriss Theresa ù l'oreille de Frédéric , au moment oii son oère et sa mère entraient dans le vestibule.
— Un ramoneur couvert de sang ! s'écria mistriss Montague.
—Mon père, je suis Frédéric, dit celui-ci en s avançant vers M. Montagne qui demeurait immobile d'étonnement.
— Frédéric ! mon fils î
— Oui, maman ; mais je n'ai o? j autant de mai que je le mérite; je vais vous dire
— Non, mon ami , interrompit Bertha ; laisse dire l'histoire à mon frère. Tu l'as déjà racontée une fois, et bien racontée. Personne ne la répétera mieux que mon frère*
— Une histoire racontée deux fois ne vaut jamais riea
ordinairement, dit alors mistriss Theresa. M. Eden toutefois saura s'en tirer mieux que tout autre.
Sans paraître s'apercevoir de la présence de mislriss Tattlc ni de ses signes de détresse, M. Eden ex|)liqua en peu de mots tout ce qu'il savait de l'affaire.
— Ton fils, dit-il en terminant, se sera bientôt débarrassé de ses haillons de ramoneur — ils n'auront point souillé son ame, qui est belle et noble. Lorsqu'il se croit coupable d'une offense envers quelqu'un, il sait Tavouer , el ne cherche point à dissimuler ses torts à son père. Ceci me donne bonne opinion du fils et du père en même teiiips. Je parle franchement, ami, parce que la franchise est préférable à tout. Mais qu'est devenu l'autre ramoneur? Il a besoin de retourner cliez lui avec son frère, ajouta JM. Eden, en s'adressant à mistriss Theresa.
Avant de répondre à cette question, celle-ci s'élança précipitamment hors de la chambre et revint quelques jBO-îiens après, la consternation peinte sur le visage.
— Yoilà bien une autre catastrophe ! s'écria-t-elle. Ah ! c'est à présent, M. Frédéric, que vos parens auront lieu d'être bien en colère contre vous ! Des vétemens tout neufs I le petit voleur! il est parti! Il n'y a plus trace de lui , ni dans ma chambre, ni dans le cabinet. La porte en était pourtant fermée à clef. Il a dû se sauver par la cheminée et de là sur les toits, le drôle ! mais Christophe est à ses trousses. Je vous assure, M. Montagne, que vous prenez la chose trop tranquillement. — Le misérable I Des vêiemens tout neufs ! A-t-on jamais vu pareille im.pudence? — M. Montagne, en vérité, vous êtes trop bon de vous émouvoir aussi peu d'une semblable infamie !
— Madame, répliqua M. Montagne avec un regard qui exprimait un mépris plein de politesse, je ne regarde point comme perdus les habits que vous regrettez si vivement ; le bruit aura effrayé sans doute le pauvre petit
ramoneur. Mais quand il en serait autrement, j'estime que cette perte et la mésaventure arrivée à mon fils ce soir sont des circonstances heureuses pour son éducaiion. A l'avenir, j'ensuis persuadé, il saura mieux juger et se conduire avec plus de sagesse, et il ne sera plus tenté, j'en suis sûr, d'offenser des personnes respectnbles, en les contrefaisant, pour le vain plaisir d'être appelé « le premier bouffon de la terre.»