‹ Contes de Miss Edgeworth dédiés à la jeunesseChapitre 9 sur 29 · CHAPITRE lî · texte numérisé non relu

CHAPITRE lî

Quelques originaux.

Un lé(îer coup frappé à la porte par le domestique de mistriss Theresa Taltle rappela Marianne à la grande affaire qui était à Tordre du jour.

— Eh bien ! dit Frédéric , nous n'avons pas fait de réponse pendant tout ce temps. Il faut la préparer tout de suite.

Le domestique de mistriss Tattle venait annoncer aux jeunes demoiselles et à M. Frédéric que sa maîtresse les attendait à la table de thé.

— Elle nous attend! Allons-y bien vile alors, s'écria Frédéric.

Le laquais ouvrit la porte toute grande pour le laisser passer, et Marianne pensa qu'elle devait suivre son frère; de sorte qu'ils avaient déjà descendu l'escalier, pendant que Sophie remettait au messager sa propre réponse , et reprenait tranqîùllement ses occupations favorites.

Mistriss Tattle était assise à sa table de thé, avec une grande assiette de macarons auprès d'elle, lorsque Frédéric et Marianne firent leur entrée. Elle fut charmée de les voir, et regretta sincèrement que miss Sophie ne fût pas venue avec eux. Marianne rougit un peu; car, quoiqu'elle eût précipitamment suivi les traces de son frère et qu'elle eût apiiisé un moment les scrupules de sa conscience , en se rappelant que son père leur avait dit d'agir, en pareille circonstance, comme ils jugeraient convenable, cependant elle n'était point encore tout-à-fait con-

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tente d'elle-même; et ce ne fut que lorsque mistriss Theresa eut épuisé sa provision de complimens adulateurs et la moitié au moins de ses macarons, qu'elle put recouvrer sa liberté d'esprit et son enjouement habituels.

— Allons, M. Frédéric , dit mistriss Tattle après le thé ; vous avez promis de me faire rire, et personne n'a le talent de me faire rire comme vous.

— Oh! frère, dit iMarianne, fais-nous le docteur Garbuncle à table! je serai mi^lrissCarbuncIe.

Mariarne. Eh bien ! mon anii , que vous servirai-je ?

Frédéric. M(m ami! Elle ne rappelle jamais ainsi, tu sais bien, mais toujours docteur.

Mar. Eh bien! donc, docteur, que mangerez-vous aujourd'hui?

Fréd. d'un ton brusque. Manj^er, madame! Man^^er! Rien ! Je ne vois rien là que je puisse manger, madame.

Mar. Voici de l'anguille, monsieur; permettez-moi de vous offrir de celte matelote. Vous avez coutume d'aimer la maielote-, monsieur.

Fréd. Couiume, oiadame! coutume! mais je suis las de vos matelotes! vous me fatij^uez toujours des mêmes plais. Suis-je donc condamné à ne voir que des anguilles sur ma table! Et qu'est ceci, au milieu de la table?

Mar. avec empressement. C'est du mouton, docteur, du mouton rôti. Si vous vouliez être assez bon pour le découper.

Fréd. s'élevantpar degrés à la plus violente colère. Le découper, madame! c'est impossible. Il est aussi dur qu'une planche de sapin! Vous feriez aussi bien de me faire découper la table, m.idame! Du mouton qui n'a pas trace de graisse ! du mouton rôti qui n'a pas une goutte de jus! du mouton réfiuit en charbon! Morbleu! je n'en veux pas, ô(ez-le de devant mes yeux à l'insiant! poricz-le au cuisinier, jetez-le par la fenêtre, mais que je ne le revoie

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plus ! C'est vraiment une fatalité, mistriss Carbuncle! que je ne puisse trouver un plat dont je puisse manger, sur ma propre table, mistriss Carbuncle! depuis que je suis marié, madame! moi qui suis l'homme du monde le plus facile à contenter! C'est réellement très-extraordinaire, mistriss Carbuncle! {se radoucissant un peu.) Qu'ayez-yous à ce coin, sous ce couvercle?

Mar. Des huîtres à la poulette, monsieur.

Fréd. Des huîtres à la poulette, madame ! toujours des ragoûts! Je déleste les ragoûts I Cela ne vaut pas la peine d'être mis sous un couvercle, madame! Et pourquoi n'avez-vous pas de couvercles en ^ erre , afin que chacun puisse voir les mets qu'il a devant soi, avant qu'ils se refroidissent, mistriss Carbuncle, pendant qu'on s'informe des plats et qu'on enlève les couvercles ? Mais personne n'a le sens commua aujourd'hui, et je ne vois de réchaud nulle part.

Mar. avec hésitation. Permettez-moi, docteur, de vous offrir un morceau de poulet, avant qu'il soit tout-àfait froid, mon ami.

Fréd. tout bas. Mon ami! encore, Marianne.

IMar. de même. Oui, mon frère, parce qu'elle est épouvantée, et mistriss Carbuncle lui dit toujours a mon ami, » lorsqu'elle est effrayée de sa colère; et puis elle jette de tous côtés un regard effaré; quelquefois même elle pleure avant la fin du dîner, et alors toute la compagnie reste immobile et dans le silence, sans savoir que faire.

— Oh! charmante petite créature! Si jeune, avoir tant de malice et d'intelligence, s'écria mistribs Theresa toute enthousiasmée. M. Frédéric, vous me ferez mourir de rire; continuez donc le docteur Carbuncle.

Fréd. d'un ton renfrogné. Eh bien! madame, sil faut absolument que je mange quelque chose, envoyez-

moi un peu de celte volaille, une cuisse et une aile seuîement, avec un blanc et la poitrine ; de la sauce aux huîtres et une tranche de jîimbon, s'il vous plaît, madame.

( Le docteur Carbuiicle mange avec voracité , le nez presque

dans son assiette , et , de peur de se tacher, il boutonne son

habit jusqu'au menton.)

Fréd. la bouche pleine. John! une assiette, un couteau et une fourchette! du pain! un verre de Porto!

— Oh ! aduîirable ! s'écria mistriss Tattle en battant des mains.

— Maintenant, frère, dit Marianne, le dîner est fini. Montre-nous le docteur Carbuncle dans son salon.

Frédéric s'étendit dans un fauteuil, la tête renversée en arrière, la bouche ouverte et ronflant avec bruit; de temps en temps sa lè(e s'agitait de droite à j^auche; il croisait et décroisait ses jambes, essayait de se réveiller en secouant sa perruque, renouant sa cravate, soufflant des narines comme un marsouin, et battant du tambour sur sa tabatière.

Toutes ces grimaces divertirent infiniment mistriss Tattle qui déclara pourtant, lorsqu'elle put maîtriser son hilarité, « qu'il y avait de quoi pleurer plutôt en songeant à l'existence cruelle que la pauvre mistriss Carbuncle menait avec cet homme, et pour rien encore! Car son douaire n'était rien ou presque rien, quoique ses amis crussent que ce devait être un excellent parti pour elle, lorsqu'elle n'était encore que la douce et jolie miss Sally Ridgeway avant d'être mariée. — Une femme aussi accomplie, continua mistriss Tattle, qui se résignait à subir les tourmens qui l'attendaient dans son ménage, ah! disait-on, ce brutal de docteur lui-même aurait honte de ne pas reconnaître ce sacrifice d'une manière extraordinaire dans son testament! Et pourtant la pauvre créature, avec le douaire qui lui restera, n'aura pas même de quoi se donner une voiture,

comme tout le monde. Triste perspective après la situation que ses amis avaient lieu d'espérer pour elle, et elle aussi, la pauvre victime, qui n'en savait pas plus lorsqu'elle s'est mariée ! On devrait y regarder de plus près, ou ne se jamais marier, selon moi, miss Marianne.

Miss Marianne, qui ne comprenait pas clairement cette histoire de douaire, ni la raison pour laquelle mistriss Garbuncle serait si malheureuse après la mort de son mari , se tourna vers Frédéric, qui, dans ce moment, étudiait mistriss Theresa pour la contrefaire un jour. — Frère , lut dit-elle, chante-nous maintenant une chanson italienne, comme miss Croker.

Marianive. Voyons, miss Croker, veuillez nous favoriser d'une chanson. Mistriss Theresa Taltle ne vous a jamais entendue, et je suis sûre qu'elle en est toute impatiente.

— Oh! on ne peut plus impatiente, dit mistriss Tattle.

Frédéric, les mains posées de^'ant lui et minaudant. Oh! en vérité, mesdames, je suis si horriblement enrouée qu'il me serait impossible de chanter; et puis, sur ma parole, j'ai presque abandonné la musique. Je n'ai chanté qu'une seule fois cet hiver et encore était-ce en petit comité, devant des amis intimes.

Mar. Mais mistriss Theresa Tattle est une amie intime; je suis sûre que vous ne refuserez pas de chanter devant elle.

Fréd. Certainement, madame, j'avoue que voilà un puissant argument; mais je vous assure qu'avec la meilleure intention de vous obliger, j'ai complètement oublié toutes mes chansons anglaises. On ne veut entendre que de l'italien aujourd'hui, vous savez, et j'ai été assez maladroite pour ne pas apporter ma musique italienne avec moi. Et puis , je me suis fait une règle de ne jamais me hasarder à chanter sans accompagnement.

Mar. Oh! essayez, miss Croker, pour celle fois seulement.

(Après beaucoup de grimaces et de minauderies, Frédéric chante d'une manière emphatique et ridicule.)

— Oh! charmant! s'écria mistriss Tattle, c'est (oiif-iV fait miss Croker; je ne pourrai m'empêcher de songer vous, M. Frédéric, la première fois que je l'entendrai chanter. Sa voix néannioins la fait inviter dans les réunions les plus à la mode; c'est une jeune peisomie distinguée d'ailleurs et qui, je n'en doute pas, trouvera un excellent parti. C'est une de mes favorites, il faut que vous le sachiez, et j'espère lui rendre le service de dire à la première occasion qu'elle va bientôt visiter ses parens du Northumberland et les déterminer à faire quelque chose pour son établissement, comme ils le pourraient sans doute, car ils roulent sur l'or, mais ils ne veulent pas lui donner un penny.

Mar. Maintenant, frère, lis-nous la gazette comme le conseiller Puff.

— Oh! faites, je vous en prie, M. Frédéric ; car je vous le déclare, vous êtes admirable ce soir. Voici un journal, monsieur. Voyons le conseiller Puff maintenant. Il n'est pas tard.

(Frédéric lit d'une voix solennelle et en levant le nez, comme s'il portait des lunettes.) « Une main délicate et blanche ayant toujours été considérée comme un ornement distingué dans l'un et l'autre sexe, MM. Valiant et Wise se font un devoir de saisir la première occasion d'avertir le monde élégant de la Grande- Bretagne en général et leurs amis en particulier, qu'ils ont maintenant dans leurs magasins, toujours à la Tête d'Hippocrate, un assortiment varié de savons, et particulièrement de leur admirable et récente invention, le savon de primevère. Pour prévenir les erreurs ou les contrefaçons, le public est prié de se rappeler que Tunique et véritable

savon de primevère porte sur l'enveloppe le cachet et la sig^natnre Vfiliant et Wise. »

— Oh! l'iiiiitation est incroyable! c'est le vieux conseiller lui-même; il ne lui manque que sa perruque. Il faut absolument que je vous présente quelque jour à mon amie lady Battersby; vous la ferez mourir de rire et elle raffollera de vous, dit mistriss Thoresa, qui avait soin de remplir chaque pause par un intermède de flatteries. Continuez, conliiiuez; je ne me lasserais pas de vous entendre, quand vous parlcii -z trois cents ans.

Stimulé par ces élo^jes, Frédéric se mit alors à faire voir comment le coione! Rowlaiid se j<Tjonflait les narines, déployait son élégant mouchoir de batiste, saluait gracieusement l'idy Diana Periwinkie, et admirait son ouvrage en lui disant du bout des dénis : — On dirait une broderie de la main desfjes, sur ma parole! pendant que lady Diana (f.iisait observer Frédéric) souriait de bonlieur, et se laissait prendre complaisamment pour une fée, sans s'apercevoir que le colonel admirait la coupe de ses ongles et nullemenl la brodeiie en question.

Après le colonel Rowland, Frédéric, sur la demande parliculière de Marianne, marcha dans la chambre comme sir Charles Slang. ,

— Très-bien, mon frère, dit-elle ; c'est cela : la main droite dans la poche de ton gilet , et Tépaule gauche à la hauteur de roreille. M.ùs tu n'es pas encore assez raide, et tu devrais marcher, comme si la hanche allait sortir de sa jointure. Voyez donc, mistriss Taille, ne nont-ce pas bien ses yeux, qui restent toujours fixes et immobiles sans avoir l'air de rien voir?

— Excellent ! admirable! M. Frédéric; je dois dire que vous êtes le faiseur de charges le plus comique que j'aie jamais vu, et je suis sûr que lady Battersby sera de m.on avis. C'est sir Charles copié d'après nature. Mais malgré

tout, il faut en convenir, sir Charles est un jeune homme fort à la mode et fort aimable , vous en conviendrez vousmême, lorsque vous le connaîtrez mieux; et puis c'est un jeune homme plein de bon sens et d'une bonne famille; les Slangs, vous savez. Sir Charles se trouvera l'année prochaine à la tête d'une fortune considérable; puisse-t-il se guérir de la passion du jeu, qui est son faible, au pauvre jeune homme!— Mais continuez, je vous interromps, M. Frédéric.

— Maintenant, frère....

— Non, Marianne, je ne veux plus rien faire; je suis harassé, je n'en puis plus, interrompit Frédéric en s'étendant tout de son long sur le canapé.

Au milieu même des éclats de rire qu'il excitait, et des flatteries qui caressaient incessamment son oreille , Frédéric était triste , mécontent de lui-même et dégoûté de mistriss Theresa.

— Mon Dieu ! quel profond soupir viens-je d'entendre ! dit celle-ci ; qui peut donc vous faire soupirer aussi tristement, vous qui faites rire les autres de si bon cœur? oh! encore un autre soupir !

— Marianne, dit Frédéric, te rappelles-tu l'homme sous le masque?

— Quel homme sous le masque, frère? demanda Marianne.

— Cet acteur, ce bouffon, dont nous a parlé papa, et qui avait coutume de pleurer derrière le masque qui faisait rire tous les autres.

— Pleurer! dit m istriss Theresa; oh! que c'est drôle! c'est vraiment extraordinaire! mais on ne doit pas s'étonner de rencontrer des caractères extraordinaires parmi cette sorte de gens; je parle des acteurs de profession , qui sont élevés, dès l'enfance, à faire fortune, ou du moins à gagner leur pain par leurs drôleries. —Mais, mon Dieul

mon cher monsieur Frédéric, vous êtes lout-à-fait pâlCj exténué! Ce n'est pas étonnant. Voulez- vous prendre quelque chose? un verre de liqueur?

— Oh ! non , je vous remercie , madame.

— Oh! vous ne me quitterez pas sans prendre quelque chose, et miss Marianne acceptera bien un autre macaron. J'insiste absolument, dit mistriss Theresa en agitant la sonnette. Il n'est pas tard, et Christophe va nous monter le porte-liqueur en une minute.

— Mais Sophie qui nous attend! papa et maman qui vont rentrer d'un instant à l'autre ! objecta Marianne.

— Oh! miss Sophie n'a-t-elle passes livres et ses dessins? elle ne s'ennuie jamais toute seule, vous savez; d'ailleurs, c'est elle qui a préféré la solitude ce soir. Quant à votre maman et à votre papa, ils ne reviendront pas ce soir, j'en suis presque sûre; car une personne, qui le tient d'eux-mêmes, m'a dit où ils sont allés; c'est bien plus loin qu'ils ne pensaient; mais aussi ils ne m'ont pas consultée! Je crois qu'ils seront forcés d'y passer la nuit; ainsi vous n'avez pas besoin de tant vous presser à cause d'eux. Je vais demander les lumières.

La porte s'ouvrit au moment où mistriss Tattle allait sonner une seconde fois pour demander des lumières et de la liqueur.

— Christophe! Christophe! dit-elle en agitant le feu de l'àtre, et le dos tourné à la porte qui s'ouvrait ; Christophe, montez- nous. . . . m'entendez-vous ?

Mais Christophe n'avait garde de répondre; et, en se retournant, mistriss Tattle aperçut deux petites figures toutes noires, qui se tenaient immobiles et silencieuses. U faisait si sombre qu'on pouvait à peine distinguer leurs formes.

— Au nom du ciel, qui ou quoi que vous soyez, parlez, je vous en conjure ! Qui ètes-vous ?

266 COIVTES DES FAMTILES.

— Les ramoneurs, madame, s'il plaît à votre grâce.

— Des ramoneurs I répétèrent Frédéric et Marianne en éclatant de rire.

— Des ramoneurs! répéta dédaigneusement A^on tour mistriss Theresa , un peu piquée au souvenir de la solennelle interpellation qu'elle venait de leur adresser. Des ra^ moneurs! Et ne pouviez -vous donc le dire un peu plus tôt? Qui vous amène ici, messieurs, à cette heure de la nuit?

— Le coup desonneite, madame, répondit une petite voix aiguë.

— La sonnette ! mais c'était pour Christophe. Les drôles sont ivres ou fous.

— Madame, dit le plus grand des ramoneurs qui n'avait pas encore ouvert la bouche, et qui fit entendre alors une voix rude et enrouée, votre frère nous a dit de moiner, lorsque nous entendrions la sonnette, et c'est ce que nous avons fait.

— Mon frère ! Je n'ai pas de frère, imbécile, dit mistriss Theresa.

— M. Eden, madame.

— Oh! oh! reprit mistriss Tattle en se radoiTcissant tout-à-coup , cet enfant me prend pour miss Bertha Eden ; et, flattée d'être prise, dans l'obscurité, et par un ramoneur, pour une jeune et jolie personne, mistriss Theresa se mit à rire, et lui apprit qu'ils s'étaient trompés d'appartement , qu'il leur fallait monter un étage et puis tourner à gauche.

Le petit ramoneur à la voix aiguë s'inclina, remercia la belle dame de ses renseignemens , souhaita le bonsoir à la compagnie et se dirigea vers la porte avec son camarade.

— M. Eden! dit mistriss Tattle, dont la curiosité était vivement excitée ; quel besoin les Eden peuvent-ils avoir de ramoneurs à cette heure de la nuit? C'est étonnant i

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Christophe, en savez-vous quelque chose? demanda-t-elle à son domestique qui apportait alors les lumières.

— Ma foi, madame, je n'en sais rien, dit le laquais, mais je puis descendre et m'en informer. Je les ai entendus parler â ce sujet dans la cuisine ; mais je n'ai saisi que quelques mots par ci par là , car j'étais occupé à chercher les mouchetles, pensant que c'était pour les lumières que vous m'aviez sonné, madame. S'il plaît à madame, je vais descendre et parler aux petits ramoneurs.

— Oui, descendez, Christophe, et vous rapporterez, en revenant, de la crème des Barbades et quelques macarons pour ma petite Marianne.

Marianne recula avec un air de froideur pouj éviter le baiser que mistriss Tattle allait lui donner, car elle était un peu surprise du ton familier dont cette dame parlait à son laquais. Elle n'avait point été accoutumée à de telles manières dans la maison paternelle, et cette familiarité la choquait étrangement,

— Eh bien ! demanda mistriss Tattle à Christophe qui rentrait alors, quelles nouvelles?

— Madame, le petit ramoneur à la voix criarde m'a raconté toute l'histoire. Hier, de grand matin , il était avec son compagnon occupé à nettoyer une cheminée dans la rue du Paradis. Cette cheminée était étroite et difficile à ramoner, et l'aîné des deux ramoneurs, en même temps que le plus gros, se trouva engagé dans le tuyau sans pouvoir avancer ni reculer. Le plus petit était alors au sommet du tnyau; il entendit les cris plaintifs de son frère; mais, dans sa frayeur, il ne savait que faire, madame, car du hiiut du toit où il était perché, il ne voyait pas une ame à qi i il pût fa.'re entendre ses cris, si ce n'est quelques promeneurs éloignés qui ne comprenaient point ses gestes d'alarme, et, pendant ce temps, celui qui était dans le tuyau était sur le {loint de périr étouffé. Le pauvre petit s'égo-

sillait donc en vain et s'arrachait les cheveux de désespoir, lorsque, par le plus grand des hasards, madame, le vieux M. Edcn qui faisait alors sa promenade du matin vint à passer à la portée de sa voix.

— Oui , interrompit mistriss Theresa, frère Ephraïm est le promeneur le plus matinal que je connaisse.

— Eh bien? dit Marianne avec impatience.

— M. Eden donc entendit les cris; il se retourna, aperçut le petit ramoneur et comprit la chose tout de suite.

— A coup sûr il dut prendre quelque temps pour la comprendre, interrompit mistriss Tattle, car c'est bien la créature la plus lourde et la plus épaisse qui soit au monde. Ainsi donc le ramoneur se fit entendre de lui?

— Oui, madame; le vieux monsieur entra dans la maison et retira le ramoneur de la cheminée, mais non sans beaucoup de peine-, madame.

— Dieu me bénisse ! s'écria mistriss Theresa , est-ce que le vieux quaker aurait grimpé dans la cheminée avec sa perruque et son grand chapeau?

— Eh bien! madame, dit Christophe d'un air enchanté de lui-même, c'est absolument la même question que je viens d'adresser au petit ramoneur, après avoir entendu la fin de son histoire I Mais je n'ai pu le savoir posiiivement , car c'est un butor ; je veux dire, le plus grand des deux, celui qui était pris dans la cheminée : lorsque je lui ai fait cette question en riant, il n'a pas voulu du tout entendre la plaisanterie et s'est contenté de me répondre en grognant comme un ours : « 11 m'a sauvé la vie, c'est tout ce que je sais. » Voilà tout ce que nous avons pu obtenir de lui, malgré les questions réitérées de tous les assistans. Lors donc que je le vis aussi slupide et aussi mal élevé (car je lui avais offert un scheling, madame, pour me répondre au sujet de la perruque , mais il repoussa ma main d'une manière brutale et tout-à-fait inconvenante), je

m'adressai au plus petit, qui est aussi plus intelligent, plus doux, et qui n'a pas sa langue dans sa poche, comme on dit; mais il ne put pas répondre à ma demande , car il était resté presque tout le temps de l'opération au haut de la cheminée , et, lorsqu'il en descendit, M. Eden avait encore sa perruque, mais son bras était sanglant et tout déchiré, madame.

— Pauvre M. Eden ! s'écria Marianne tout émue.

— Oh! mademoiselle! reprit !e laquais, le ramoneur aussi était tout meurtri ; et , quelques minutes plus tard , il serait mort étouffé.

— Bon ! bon ! il se porte bien à présent; continuez votre histoire, Christophe, dit mistriss Theresa ; les ramoneurs s'embarrassent tous les jours dans les tuyaux dcschemi- Dées ; ces dangers font partie de leur métier , et ils sont fort heureux, quand ils en sont quittes pour quelques meurtrissures. Certainement , ajouia-t-elle , en observant les signes de mécontentement que manifestaient Frédéric et Marianne, certainement, s'il faut en croire ce récit, le danger était bien réel pour le ramoneur.

— Oh ! oui, bien réel , dit Marianne, et M. Eden y a fait preuve d'un excellent cœur.

— Sans doute, il a fait là une action très-recommandable, et son aide est venue fort à propos ; je ne manquerai pas d'insister sur ce point, lorsque je raconterai l'histoire en société; et quant au ramoneur, le drôle peut bien rendre grâce à son étoile jusqu'à la fin de ses jours, car il la échappé belle. Mais, difes-moi, Christophe, dit-elle, en continuant de converser avec son domestique, qui mettait alors la table pour le souper, quelle est la maison de la rue du Paradis où s'est passée celte scène?

— C'est celle où demeure lady Battersby , madame.

— Ah! ah ! nous saurons donc enfin tous les détails de celte aventure. C'est excellent ! cela me va faire une admi-

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rable histoire ponr lady Battersby, la prochaine fois que je la verrai. Ces quakers sont si adroits! Le vieil Eden, je le sais, désire depuis lonfj-temps d'être admis dans la maison, et c'est un moyen excellent qu'il a trouvé là. Oh I lady Battersby va être bien heureuse de tout cela!

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