CHAPITRE PREMIER
Le Reyenant.
Il y a plusieurs années, un jeune homme, nomme Jervas, ou, comme on l'appelait à cause de son infirmité , le boiteux Jervas , qui était chargé du soin des chevaux dans une mine d'étain du comté de Cornouailles , disparut tout-à~coup. On l'avait vu se coucher, comme d'ordinaire, dans une petite cabane construite à l'une des extrémités de la mine ; mais le lendemain matin on ne l'y retrouva plus. Cette disparition soudaine donna lieu aune foule de contes aussi étranges que ridicules parmi les mineurs. Les plus raisonnables supposèrent que le pauvre Jervas, fatigué de sa situation précaire, s'était enfui durant la nuit. On s'étonna bien que ses traces ne pussent être retrouvées; mais, quand les voisins furent las d'exprimer à ce sujet leur étonnement et leurs soupçons, cette circonstance finit par s'ensevelir dans un oubli profond. Le nom de William Jervas était à peine resté dans la mémoire de deux ou trois des plus anciens ouvriers ,
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lorsque, vingt ans après, quelques messieurs et quelques dames vinrent visiter les travaux de la mine. Comme le guide leur montrait les curiosités des galeries souterraines, une personne de la compagnie, qui paraissait avoir trente-six ans environ, indiqua du doigt quelques lettres gravées sur le roc, et demanda quel était ce nom. — Celui de William Jervas, répondit le guide ; un pauvre garçon qui s'enfuit de la mine il y a bien des années. — Etes-vous sur qu'il s'est enfui? dit l'interrogateur. — Suret certain, nGionsieur, reprit le guide. — Rien n'est moins certain au inonde! s'écria un des plus vieux mineurs en interrompant le guide; et il se mit à raconter tout ce qu'il savait ou avait entendu dire, tout ce qu'il imaginait ou pensait au sujet de la disparition subite de Jervas. Il conclut en affirmant d'une manière positive que l'esprit de ce Jervas avait été vu maintes fois parcourant d'un pas solennel la galerie de l'ouest, avec une torche bleue dans la main. — Oui, je le jurerais sur la Bible! ajouta cet homme; un mois après la disparition de Jervas, juste au moment où minuit sonnait, j'ai vu son esprit qui marchait lentement, une lumière dans une main, et une longue chaîne dans l'autre ; comme il venait droit à moi, je courus me cacher dans l'écurie des chevaux. Depuis ce temps, j*ai pris soin de ne jamais aller la nuit dans cette galerie ni dans les environs ; car je n'eus jamais autant de frayeur sur la surface de la terre ni dessous, depuis que je suis au monde.
A ces mots , l'étranger partit d'un bruyant éclat de rire ; puis il fit approcher l'homme au revenant et lui dit de le regarder en face, pour voir s'il ne lui trouvait pas quelque ressemblance avec le fantôme à la torche bleue, qui se promenait dans la
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galerie de l'ouest. Après avoir coosidéré l'étranger pendant quelques minutes: — Oh! non, monsieur, répondit-il ; celui qui fréquente la galerie est une tout autre sorte de personnage que vous : il avait une jaquette blanche , un tablier de cuir, et un chapeau à bords déchirés , comme ceux que portait en son vivant le pauvre Jervas. Bien plus, sa démarche était boiteuse , tout comme celle de Jervas lui-même; oh! je mêle rappelle bien ! — L'étranger fit alors quelques pas en avant, et les mineurs observèrent qu'il boitait un peu , remarque qui leur était échappée jusque-là; puis, lorsqu'd revint près de la lumière, le guide , après l'avoir attentivement considéré : — Si je ne craignais de faire affront à votre honneur, dit-il , j'oserais presque affirmer que votre figure... le teint seulement est plus foncé... ressemble beaucoup à celle du boiteux Jervas. — Pas le moins du monde , s'écria le vieux mineur qui avait vu le revenant; pas plus qu'un bonnet blanc ne ressemble à un bonnet bleu. — Les assistans se mirent à rire de cette comparaison ; et le guide, poussé à bout par les rieurs, déclara hautement que qui que ce soit dans le comté de Cornouailles n'avait le droit de rire de ses opinions. Chacun des deux antagonistes maintint son dire avec une violence de plus en pins croissante : des mots ils allaient en venir anx coups, lorsque l'étranger mit fin à la dispute en déclarant qu'il était le Jervas en question, — Jervas! s'écrièrent tous les mineurs; quoi! Jervas vit encore! notre Jervas est devenu un monsieur !
Les mineurs pouvaient à peine en croire leurs yeux et leurs oreilles, surtout lorsqu'après avoir suivi Jervas hors de la mine, ils le virent monter dans une belle voiture, et se diriger vers la demeure d'un
riche habitant du voisinage , propriétaire de la mine où ils travaillaient.
Le lendemain ils furent tous invités à dîner sous des tentes plantées dans un champ voisin de la maison de leur maître : le temps était superbe, c'était à l'époque de la moisson. Les convives trouvèrent sous les tentes un dîner splendide préparé pour eux.
A la fin du repas, M. Robertson , le propriétaire de la mine , parut accompagné du boiteux Jervas , vêtu de sa jaquette et de son vieux chapeau de mineur; l'homme au revenant lui-même fut obligé de convenir qu'il ressemblait étonnamment à l'ancien Jervas. M. Robertson remplit un verre et porta le toast suivant : « A la bienvenue de notre ami M. Jervas ! puisse la fidélité trouver toujours la fortune pour récompense 1 » Le toast fit le tour de la table ; chacun but et répéta : « A la bienvenue de notre ami M. Jervas ! puisse la fidélité trouver toujours la fortune pour récompense î » quoique pas un d'entre eux ne sût ce qu'il voulait dire avec la fidélité et la fortune : plusieurs murmurèrent ces mots tout bas, quelques-uns tout haut, pour demander l'explication de ce singulier toast.
M. Jervas, sur lequel tous les yeux étaient fixés, remercia la compagnie de la gracieuse bienvenue et prit place à la table. Puis, cédant aux instances de M. Robertson et au vif désir de tous les convives, il fît le récit de son histoire à peu près de la manière suivante :
cf Où je suis né , quels étaient mes parens , je ne le sais pas moi-même ; je ne puis me rappeler non plus qui m'a nourri , ou si même j'ai jamais eu de nourrice : heureusement ces détails sont de trèsmèdiocre importance pour le monde. La première
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chose dont je me souvienne distinctemont, c'est d'avoir été réuni à un grand nombre d'enfans de mon âge pour ramasser et laver les minerais couverts de terre. Je pouvais avoir alors cinq ou six ans. Je travaillai jusqu'à treize ans dans la mine où nous étions hier. Je me réjouis du fond de mon cœur que les temps soient aujourd'hui meilleurs pour les enfans qu'ils ne l'étaient alors : car je menais une vie bien dure î
» Mon bon maître , M. Roberison , ne sut jamais rien de mes misères ; mais j'étais cruellement traité par ceux qui le remplaçaient. Et d'abord , une vieille femme, Betty Morgan (c'était, je crois, son nom ) , qui nous distribuait notre tâche déminerai à laver, était aussi intraitable pour nous que son rhumatisme pour elle. Jamais elle ne nettoyait une once de minerai elle-même; mais elle nous faisait laver son tas pour elle, et, comme j'étais le plus jeune, c'était sur moi que tombait la besogne. Bien souvent mon salaire était retenu lorsque je n'avais pas fait la tâche de celte femme, et je n'osais pas dire la vérité au maître de peur qu'elle ne me battît. Mais Dieu veuille avoir son ame en paix ! elle était un ange auprès du gardien des trappes qui fut mon tyran après elle.
» C'était notre besogne à tous deux d'ouvrir et de fermer certaines trappes qui communiquaient à l'extérieur de la mine pour introduire de l'air dans les différentes galeries. Mais mon petit tyran me laissait le soin de les fermer toutes , et il me fallait cou-'ir de tous côtés à en perdre l'haleine, pendant que chaque mineur jurait après moi en disant que j'étais le petit drôle le plus paresseux qu'il y eût sur la surface de la terre. Sur la surface de la terre! hélas! à ma connaissance, je n'y avais jamais mis le pied.
» J'exposais pour ma défense toutes les excuses que je pouvais imaginer; à défaut d'excuses, je faisais des mensonges , car l'injustice et la tyrannie en* gendrent toujours la ruse et la fausseté.
» Un jour, après avoir ouvert toutes les trappes de mon côié, j'en laissai trois fermées du côté de mon compagnon. D'un jour ou deux, me disais-je , les ouvriers ne travailleront pas de ce côié de la mine; mais je m'étais trompé, et vers midi, à mon grand effroi, le bruit courut qu'un homme était mort asphyxié dans une des galeries parce que l'air n'y avait pas été renouvelé. Les gardiens des trappes furent mandés devant l'inspecteur. J'étais le plus petit : le blâme tomba sur moi. L'homme asphyxié, qui n'était qu'évanoui, reprit bientôt ses sens; mais je fus outrageusement fouetté pour la faute d'un autre, jusqu'à ce que l'inspecteur eût la main fatiguée. Mon existence fut encore plus cruelle ensuite , car mon ami le gardien des trappes ne me pardonna jamais d'avoir dit la vérité.
» Lorsque je fus devenu plus grand et plus fort, je fus employé à d'autres ouvrages. On m'occupa d'abord au transport des minerais. Un pic et un poinçon me furent mis entre les mains, et je me crus un homme fait. Il était dans ma destinée de me trouver toujours au milieu des ouvriers les plus paresseux de la mine. Je remarquai que les hommes qui travaillaient à la tâche et qui avaient le bonheur de rencontrer des couches plus tendres dans le roc n'avaient pas besoin de travailler plus de deux ou trois heures par jour : ils gagnaient de gros salaires avec peu de travail , et dépensaient joyeusement leur argent hors de la mine dans les cabarets, à ce qu'ils m'apprirent. Je ne savais pas alors que ces joyeux compagnons
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laissaient leurs femmes et leurs enfans mourir de faim au logis pendant qu'ils s'enivraient comme des brutes.
)) J'attendais avec impatience le moment où je deviendrais un homme et où je ferais comme les autres. Je soupirais après les jours où je pourrais boire à mon aise et ne rien faire comme eux. En attendant, tous mes efforts d'esprit tendaient à tromper l'inspecteur et à me moquer de lui.
)) J'avais alors quatorze ans, et si j'eusse continué de vivre au milieu de ces idées et de ces habitudes, j'aurais passé sans doute ma vie dans la misère et fini mes jours dans une maison de charité. Mais heureusement pour moi, un accident arriva qui produisit un changement total dans ma situation et dans mes idées.
)) Un de mes compagnons, après m'avoir fait boire des liqueurs fortes , me persuada de descendre dans un trou de la mine pour aller chercher son poinçon, qu'il avait laissé tomber dans son ivresse. La tête échauffée par la liqueur qu'il m'avait fait avaler pour me donner du courage, je ne compris pas le danger, et je ne fis qu'un saut dans le précipice. J'aurais frissonné d'eflroi rien qu'en y jetant les yeux , si je n'eusse eu perdu d'avance tout sentiment du péril.
» Je revins bientôt à moi ; car je m'étais cassé la jambe, et je m'étonne encore de ne m'y être pas rompu le cou. On me retira du trou à l'aide de cordes , et l'on me transporta dans une cabane de la mine près des écuries. Mon maître était dans la mine au moment de ma chute; il accourut aussitôt auprès de moi avec bonté pour me dire qu'il avait envoyé chercher le chirurgien. Celui-ci, qui demeurait dans le voisinage, n'était pas chez lui; mais il y avait alors chez mon
maître un de ses vieux amis , M. Young , qui avait autrefois pratiqué la chirurgie. Il n'eut pas plus tôt appris l'accident qui m'était arrivé, qu'il eut la bonté de descendre dans la mine pour me raccommoder la jambe.
» Après le premier pansement, mon maître revint me dire de prendre courage et que je ne manquerais de rien. Non, je n'oublierai jamais l'humanité avec laquelle il agit envers moi. Je ne me rappelle pas s'il m'avait jamais adressé la parole avant ce temps; mais alors sa voix et ses manières étaient si pleines de compassion et de bonté, que je le considérai comme un être d'une autre espèce que nous. Sa bonté réveilla et réchauffa dans mon ame le sentiment de la reconnaissance , la première émotion vertueuse que j'eusse jamais éprouvée.
» Je fus entouré des soins les plus attentifs durant ma maladie par le bienfaisant chirurgien M. Young. La circonstance de mon ivresse avant que je me jetasse dans le trou avait été soigneusement celée par l'homme qui m'avait fait boire. 11 avait déclaré que j'étais tombé par accident dans le trou , au moment où j'y regardais un poinçon que j'y avais laissé tomber. Je ne fus point complice de ce mensonge : au moment où mon maîire m'interrogea avec tant de bonté sur mon accident, mon cœur s'ouvrit à lui, et je lui dis comment la chose était arrivée.
)) M.Young apprit aussi la vérité de ma bouche, et je n'eus pas lieu de m'en repentir ; car celte franchise lui donna l'espoir , à ce qu'il me dit lui-même , que je tournerais à bien , et ce fut l'origine de l'intérêt qu'il prit à moi et de la peine qu'il se donna plus tard pour m'instruire. II ajouta que c'était dommage qu'un garçon aussi jeune que moi s'habituât si tôt à boire
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des liqueurs fortes; puis il m'exposa les suites de l'intempérance, dont je n'avais su ni soupçonné les funestes effets.
» Durant tout le temps que je fus confiné dans mon lit, j'eus le loisir de faire bien des réflexions. Les ouvriers grossiers et ivrognes, dont j'avais fait jusque-là ma société , ne vinrent pas me voir une seule fois ; les plus laborieux, au contraire, me visitèrent souvent, et je commençai dès-lors à partager leur manière de voir et à désirer de faire comme eux. Ils parlaient souvent de leurs affaires auprès de mon lit, et j'appris ainsi commentils employaient leur temps et leur argent. Je brûlai d'avoircomme eux up, petit jardin, une propriété à moi ; mais pour cela je savais qu'il me fallait beaucoup travailler.
» Je pus enfin quitter le lit , et ce fut avec des idées bien différentes de celles que j'avais lorsque mon accident m'y avait confiné. Depuis lors, je fis ma société des ouvriers les plus sobres et les plus industrieux de la mine. Je voyais les choses sous un point de vue tout nouveau. Autrefois, j'avais coutume de tirer parti de tout, comme mes compagnons , au détriment de mon maître; mais la vive reconnaissance que j'éprouvais pour celui qui m'avait secouru dans mon abandon produisit un tel changement en moi, que je prenais le parti de mon maître dans toutes les occasions , et ne pouvais souffrir qu'on luicausât le moindre tort. Ainsi la gratitude m'avait fait honnête.
» Mon maître ne voulut pas que l'inspecteur me renvoyât, comme il en avait l'intention, parce que j'étais devenu boiteux , faible et incapable de faire grand'chose. — Confiez-lui le soin des chevaux à l'écurie , dit mon maître. Il peut encore faire quelque chose ; d'ailleurs je ne veux pas spéculer sur la sueur de mon
pauvre boiteux Jervas. Ainsi , tant qu'il voudra s'occuper, il est sûr de ne pas mourir de faim ici. — Telles furent ses propres paroles; en les entendant je me dis dans mon cœur: Dieu le bénisse ! et depuis lors je me sentis la force de me battre contre celui des plus robustes mineurs qui eût dit un mot contre lui.
» La force de mon attachement pour M. Robertson venait peut-être de ce qu'il était , je puis le dire , la première personne au monde qui m'eût témoigné quelque affection, et la seule chez qui j'étais sûr de trouver un sentiment de justice.
)) A peu près vers cette époque , j'étais occupé dans l'écurie , lorsque j'aperçus à travers une fenêtre par laquelle je ne pouvais être vu moi-même, une troupe de mineurs au travail en face de moi , parmi lesquels se trouvaient plusieurs mauvais sujets, mes anciens amis. Tout-à-coup l'un d'eux poussa un cri de joie... Tousse turentàl'instant, et, jeiantleurs outils, accoururent auprès de leur compagnon. A la vivacité de leurs regards, je jugeai qu'ils venaient de faire quelque importante découverte. J'observai ensuite qu'au lieu d'ouvrir le filon, ils s'empressaient de le couvrir de gravois , et d'effacer les traces de la fouille avec leur pic, de sorte que personne, au premier aspect, n'eût pu soupçonner qu'il y eût rien de caché sous cet amas de décombres. Je les vis aussi enterrer un morceau de marcassite , dans lequel ils soupçonnaient sans doute l'existence de quelque pierre précieuse: puis ils firent disparaître avec le plus grand soin les fragmens de minerai , de peur que l'inspecteur ne les aperçût et ne découvrît ainsi la vérité.
» Toutes ces manœuvres suspectes, le chuchotement qui leur succéda et la peine que ces hommes se donnèrent pour épier les démarches de l'inspecteur ou
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pour le détourner de cet endroit, me firent conjecturer qu'ils voulaient tenir leur découverte secrète afin d'en tirer parti pour eux-mêmes.
» 11 y avait dans la mine un passage, connu d'eux seuls à ce qu'ils pensaient, par lequel ils projetaient de faire sartir le minerai nouvellement découvert. Ce passage se dirigeait à travers une ancienne galerie de la mine sur le flanc de la montagne, et menait de plainpied à la surface de la terre. Ils pouvaient ainsi entrer et sortir dans lamine, sans avoir besoin de passer par l'ouverture ou le puits d'où l'on faisait monter les ouvriers et le minerai.
» Je cherchai ce passage et j'y découvris en abondance lomineraidérobé; j'allai trouver un de ces hommes, nommé Clarke, et, le tirant à part, je me hasardai à lui demander une explication de sa conduite. Il me traita d'espion, me maltraita et courut conter à ses associés ce que je lui avais dit et comment il m'avait châtié. Ils jurèrent tous qu'ils tireraient vengeance de moi si j'avais le malheur de dire au maître le moindre mot de ce que j'avais vu.
» Ils me surveillèrent depuis ce moment toutes les fois que M.Robertson venait nous voir, de peur que je ii'cusse l'occasion de lui parler, et ils ne voulurent jamais , sous aucun prétexte , me laisser sortir de la mine. Ils prétendaient que les chevaux exigeaient des soins assidus, que personne n'était plus en état que moi de les leur donner, et me tenaient ainsi en chartre privée; ils me faisaient en outre clairement entendre que, si jamais je me plaignais d'être ainsi cloîtré, je ne resterais pas long-temps en vie. Auraient-ils exécuté leurs sombres menaces? Je n'en sais rien ; peutêtre n'avaient-ils en vue que de m'intimider et de préserver ainsi leur secret. J'eus peur , je le confesse :
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cependant l'idée de montrer à mon bon maître combien j'étais dévoué à ses intérêts l'emporta bientôt sur mes craintes , et mon courage s'éleva toul-à-coup en songeant qu'un pauvre et humble garçon comme moi , le jouet et la risée des mineurs , moi le boiteux Jervas , que ces méchans hommes croyaient réduire au néant par leurs menaces , je pouvais faire une noble action qu'aucun d'eux n'aurait eu le courage de faire à ma place.
X» J'attendis dès-lors avec impatience l'occasion de parler à mon maîire ; le son seul de sa voix dans ]'éloignement me faisait battre le cœur avec violence. — Vous êtes bien loin de penser, bon maître , me disais-je , qu'il y a ici quelqu'un , oublié de vous peut-être, qui est près de risquer sa vie à votre service î
» Un jour, comme il s'approchait de moi au moment où j'étais à étriller un cheval , il remarqua que je fixais mes yeux sur lui avec une expression singulière. — Je suis charmé que tu sois mieux , Jervas , dit-il en s' avançant vers moi. As-tu besoin de quelque chose? — Je n'ai besoin de rien , monsieur , je vous remercie; mais... En disant ces mots, je jetai les yeux autour de moi pour voir qui était dans le voisinage. Au même instant Clarke, un des hommes de la bande coupable , qui ne nous perdait pas de vue, m'appela et me chargea d'une commission pour une partie éloignée de la mine. A mon retour, j'eus le bonheur de rencontrer M. Robertson dans l'une des galeries. Je lui dis mon secret et mes craintes. I! ne me répondit que par un signe de tête avec ces mots: — Merci, Jervas... fie-toi à moi... retourne vite vers ceux qui t'ont envoyé.
» J'obéis j mais il y avait sans doute dans ma con-
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tcnance et dans mes manières quelque chose d'extraordinaire qui donna l'alarme; car à la fin du jour je vis Clarke et sa bande chuchoter mystérieusement, et je remarquai qu'ils s'abstinrent d'aller rendre visite à leur trésor de tout le jour. J'avais grand'peur qu'ils ne me soupçonnassent et qu'ils ne missent tout de suite leurs menaces de vengeance à exécution.
» Ces craintes s'accrurent lorsque je me trouvai seul la nuit dans ma cabane. Je me tenais tranquille dans mon lit, mais tout-à-fait éveillé, attentif au moindre son, respirant à peine. Une ou deux fois je me levai en sursaut, en entendant un bruit sourd près de moi ; mais ce n'était que le mouvement des chevaux dont l'écurie touchait à ma cabane. Je me recouchai en riant de mes craintes , et je m'efforçai de m'endormir en songeant que je n'avais jamais eu plus de raison , dans ma vie , de sommeiller la conscience tranquille.
» Je me retournai donc tout-à-fait rassuré, et j'étais plongé dans un doux et profond sommeil , lorsqu'un bruit, qui se fit entendre à la portede ma cabane, me réveilla toul-à-coup. — Ce sont les chevaux! me dis-je. — Mais , en ouvrant les yeux , je vis une faible lueur qui se glissait sous la porte. Dans l'espoir que c'était un rêve, je me frottai les yeux; la lumière disparut , et je crus que c'était i'.^ifet de mon imagination frappée. Cependant, comme j'avais encore les regards fixés sur la porte, j'aperçus la même lumière à travers le trou de la serrure : tout-à-coup le loquet se leva , la porte s'ouvrit lentement, et je vis se dessiner sur le mur l'ombre gigantesque d'uo homme armé d'un pistolet. Le cœur me manqua ; je me crus perdu. L'homme entra ; il était enveloppé
d'un large manteau, son chapeau rabattu sur les yeux , avec une lanterne à la main. Lequel était-ce de la bande? Je ne pus le savoir, mais je fus bien convaincu qu'il allait être mon meurtrier. A ce moment je surmontai ma frayeur, et me levant sur mon lit : — Je suis prêt à mourir I m'ècriai-je. Je meurs pour une bonne cause! Donnez-moi cinq minutes pour faire ma prière ! — Et je tombai à genoux. L'homme se tenait en silence près de mon lit, une main appuyée sur moi, comme s'il eut craint que je ne cherchasse à m'échapper,
» Lorsque j'eus fini ma courte prière, je levai les yeux vers mon meurtrier , attendant le coup fatal ; mais quelle fut ma surprise , ma joie , lorsqu'à la lueur de la lanterne je reconnus... le visage de mon maître qui me regardait avec le plus doux sourire! — Éveille-toi, Jervas , dit-il, et vois si tu pourras faire la différence d'un ami à un ennemi. Habille-toi le plus vite que tu pourras , et conduis-moi au nou^ veau filon.
» Jamais personne ne fut habillé plus vite. J'ouvris ensuite la marche vers le filon qui était couvert de gravois , de sorte qu'il me fallut quelque temps pour le mettre à nu, avec l'aide de M. Robertson, qui était impatient de me faire sortir de la mine , car il ne croyait pas que mes craintes fussent tout-à-fait dénuées de fondement. La lumière de la lanterne nous suffisait à peine; cependant, quand le filon fut découvert , mon maître en vit assez pour être certain que j'avais raison. Nous recouvrîmes la place comme elle l'était déjà , et M. Robertson la remarqua avec soin, afin de pouvoir la retrouver plus tard. Je voulus alors le mener par le secret passage ; mais celte route lui était connue , et il était même venu par là dans la
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nuit. Je lui fis voir, en y passant , les monceaux de minerai tout prêts à être enlevés. — C'est assez , Jer- Tas, me dit-il, en me mettant la main sur l'épaule; voilà de suffisantes preuves de ta fidélité. Puisque tu es si bien prêt à mourir pour une bonne cause, et que cette cause est la mienne , je dois prendre soin que tu vives pour elle : suis-moi donc hors d'ici sans plus tarder , et j'aurai soin de ton avenir, mon brave garçon.
» Je le suivis d'un pas rapide et le cœur joyeux : il me conduisit dans sa propre maison, où il me dit de dormir en paix le reste de la nuit , à l'abri des atteintes de mes ennemis ; il me fit entrer dans un petit cabinet de sa propre chambre à coucher, et il me souhaita une bonne nuit, en me recommandant, si je me réveillais de bonne heure , de ne pas ouvrir les fenêtres de ma chambre, et surtout de ne m'y pas montrer, de peur d'être aperçu par les domestiques de la maison.
» Je m'étendis pour la première fois de ma vie sur un lit de plume ; mais soit à cause de la mollesse inaccoutumée de ce coucher, soit à cause de l'agitation d'esprit où je me trouvais après une telle révolution dans mes affaires, je ne pus fermer l'œil de la nuit,
» Avant le point du jour, mon maître vint me faire lever; il me dit de me vêtir des habits qu'il m'apportait, et de l'accompagner sans faire le moindre bruit. Je le suivis hors de la maison, où personne n'était réveillé, et nous nous dirigeâmes à travers champs vers la grande route. Nous restâmes là jusqu'à ce que nous entendîmes les grelots et les sonnettes d*un attelage de chevaux. — Voici, me dit mon maître, le chariot dans lequel tu vas monter. J'ai pris toutes les précautions possibles pour empêcher les mineurs ou
les gens du voisinage de découvrir tes traces ; tu seras donc en sûreté à Exeter, chez mon ami le docteur Young, auquel je t'adresse. Prends cette lettre pour lui : prends aussi ces cinq guinées. M. Young te comptera chaque année une somme de dix guinées, provenant des profits du nouveau filon, pourvu qu'il tourne bien et que tu ne tournes pas mal. Adieu! Jervas : je saurai comment tu te conduis , et j'espère que tu serviras ton nouveau maître , quel qu*ilsoit, aussi iîdèlement que tu m'as servi moi-même.
» — Ah ! je ne trouverai jamais un aussi bon maître que vous! — Ce fut tout ce que je pus lui répondre,, tant j'avais le cœur à la fois touché de sa bonté, et brisé par le chagrin de me séparer de lui peut-être pour toujours !