CHAPITRE II
Progrès de Jei vas.
» Les ténèbres de la nuit commençaient à se dissiper. En attendant l'arrivée du chariot, je tins mes yeux fixés sur mon maître , à mesure qu'il hâtait ses pas à travers les champs ; mais, lorsqu'il eut entièrement disparu, mes pensées se dirigèrent naturellement vers d'autres points, ,1e semblais renaître à une nouvelle vie, à de nouveaux sentimens. Enseveli dans le sein de la terre comme je l'avais été depuis mon enfance, l'aspect de la nature était pour moi un spectacle entièrement inconnu.
» — Nous allons avoir un fameux beau jour ! je m'en vante, dit le voiturier en dirigeant le bout de son fouet vers le soleil levant.
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» Puis il continua son chemin en sifflant , tandis que moi , frappé d'étonnement au spectacle du soleil qui se levait, je me levais en extase. Je ne sais quelles exclamations s'échappèrent alors de ma bouche , mais je me rappelle que le voiturier partit d'un bruyant éclat de rire. — Dieu me bénisse ! murmura-t-il en haussant les épaules; aie voir et à l'entendre, ne dirait-on pas que cet imbécile n'a jamais vu le soleil se lever depuis qu'il est au monde?
» A cette réflexion , qu'il était loin de croire aussi Traie, je me ressouvins que nous étions encore dans le comté de Gornouailles, sur le territoire ennemi, et je me rejetai au fond du chariot, de peur que quelque mineur en se rendant au travail ne vînt à m'apercevoir sur la roule. Ce fut heureux pour moi, car, peu de temps après , nous rencontrâmes une troupe de mineurs. Caché dans un coin derrière des ballots de marchandises , j'entendis la voix de Clarke demandant au voiiurier: — Quelle heure peut-il être, mon brave? — Je me tins coi jusqu'à ce qu'il fût hors de vue, et je ne m'aventurai plus à descendre du chariot. Je m'amusai alors à écouter de ma cachette les tintemens des {jrelots qui résonnaient sans discontinuer.
» Le second jour de notre voyage, je me hasardai à descendre de ma retraite : je marchai avec le voiturier, tantôt sur le sommet, tantôt sur le penchant des collines, écoutant avec extase le chant des oiseaux, respirant avec avidité l'air frais et la délicieuse odeur du chèvre-feuille et de la simple rose des buissons. Ces fleurs sauvages, les herbes même qui croissaient aux flancs de la route, étaient pour moi des objets inépuisables d'étonnement et d'admiration. A chaque pas, je m'arrêtais pour observer quelque objet nouveau pour moi, et j'éprouvais un sentiment
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de surprise involontaire à l'insensibilité de mon compagnon, qui marchait toujours, ne cessant de siffler son air que pour crier d'une voix rauque : — Hue ! Gris- Gris ! diah! ou bien:— Allons, allons! Noireau ! et certains autres mots ou cris de menace et d'encouragement qu'il adressait à ses bêtes , dans un langage qu'elles semblaient comprendre ainsi que lui, mais qui était tout-à-fait incompréhensible pour moi.
j!) Une fois , comme je tombais en admiration devant une plante, dont la tige avait environ deux pieds de haut, le voiiurier s'écria en jetant un regard de mépris : — Bon! en voilà bien d'une autre! est-ce que vous ne voyez pas que c'est un chardon , grand imbécile? Ne savez-vous pas que îe chardon pique les maladroits? continua-t-il en riant de la grimace que j'avais faite en touchant les feuilles de la plante. Bah! mon cheval Coco a dix fois plus de bon sens que vous : il ne court pas comme un âne après les chardons, lui!
i) Après cette aventure , le voiturier ne sembla plus me regarder quecomme un idiot. Au moment où nous entrions dans la ville de Plymouth , il me considéra de la tête aux pieds et se dit à lui-même ; — Ce garçonlà est imbécile, c'est sûr! — A dire vrai, je devais avoir une drôle de figure, car mon chapeau était tout couronné d'herbes et de fleurs sauvages , et les poches de mon gilet et de mon habit étaient toutes pleines de cailloux et de champignons. Tel fut toutefois l'effet du regard méprisant que me jeta le voiturier, que j'ôtai les herbes de mon chapeau et vidai mes poches de leurs trésors de cailloux avant d'entrer dans la ville. J'en fus même si intimidé et je craignis tellement de passer pour un idiot que, lorsque nous aperçûmes la mer et le beau havre de Plymouth , je ne pus proférer
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un seul mot , quoique je fusse aussi fortement frappé à la première vue de l'océan que je l'avais été la veille au spectacle du soleil levant. Je me hasardai cependant à faire à mon compagnon quelques questions sur les navires à la voile que je voyais voguer dans la mer, et sur les bâ'Jmens dont la baie était remplie. Mon homme me répondit froidement : — Ce n'est pas autre chose que des vaisseaux et des barques , mon garçon : ces bâtimens que tu vois pour la première fois sont souvent rassemblés tous ensemble, comme je l'ai remarqué en passant par ici; mais j'ai vu cela tant de fois ! — A ces mots il se retourna et poursuivit sa route en mâchant un brin de paille, sans paraître plus étonné que je ne l'avais vu devant mon pauvre chardon.
j!) Je conçus une haute opinion de cet homme qui avait vu tant de choses, que rien ne pouvait plus l'étonner. Il accrut encore mon respect pour lui par le profond silence dans lequel il se renferma durant les cinq jours qui suivirent. Il n'ouvrait absolument la bouche que pour me nommer les villos où nous passions. J'ai depuis réfléchi combien ce fut heureux pour moi d'avoir un compagnon si dédaigneux dans mon premier voyage : car il me fit sentir tout de suite mon i^,norance, et m'inspira un désir extrême de suppléer à tout ce qui me manquait et de trouver un homme qui voulût bien répondre à mes questions autrement que par un sourire de mépris ou par des — Je ne sais point , moi !
» Nous arrivâmes enfin à Exeter, et àgrand'peine je trouvai la demeure de M. Young. Il était tard quand je m'y rendis, et le domestique auquel je remis ma lettre me dit que sans doute son maître ne me recevrait pas le soir mênie, parce qu'il aimait à avoir ses
soirées libres. Il prit pourtant ma lettre , et queiQues minutes après il vint me prier de le suivre.
» Je trouvai le vieux docteur dans son cabinet avec quelques-uns de ses amis et ses petits-enfans autour de lui , un petit garçon sur ses (;cnoux, un autre sur le bras de son fauteuil , et deux plus grands occupés à regarder un tube de verre queM.Young leurmontrait au moment où je fis mon entrée, 11 ne me convient pas de répéter tout le bien qu'ii dit de ma personne, après avoir lu la lettre de M. Robertson ; je dirai seulement qu'il fut plein de bonté pour moi , et promit de me trouver un emploi convenable. En attendant je devais rester chez lui, et je serais traité dans sa maison ainsi que je le méritais, comme il se plut à le dire. Puis, remarquant la confusion que me faisait éprouver la présence de tant d'étrangers, il me congédia avec bonté.
»Le jour suivant, il me fit venir dans son cabinet, où il était seul; il m'adressa plusieurs questions, et la franche simplicité de mes réponses parut lui plaire. Il s'aperçut que je considérais avec une avide curiosité plusieurs objets nouveaux pour moi qui se trouvaient dans la chambre , et me désignant le tube de verre qu'il montrait la veille à ses petits-enfans , il me demanda si nous avions de semblables objets dans nos mines, et si j'en connaissais l'usage. Je lui dis que j'avais bien vu quelque chose de semblable dans les mains de l'inspecteur, mais que je ne savais pas à quoi cela servait. C'était un thermomètre. M. Young eut la bonté de m'expliquer en détail comment et dans quelles occasions cet instrument pouvait être utile.
» Je m'aperçus alors que j'avais affaire à un homme bien différent de mon voiturier ; et je ne puis exprimer le sentiment de gratitude qui remplit mon cœur.
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lorsque je trouvai qu'il ne me prenait pas pour un idiot. Au lieu de me regarder avec mépris comme un imbécile , il voulut bien répondre âmes questions, et quelquefois il fut assez bon pour ajouter: Voilà une question sensée , mon garçon !
» Pendant que nous examinions le thermomètre, il s'aperçut que je ne pouvais pas lire les mots tempéré, glace fondanle, eau bouillante^ etc., qui étaient écrits sur l'échelle d'ivoire en petits caractères. Il saisit cette occasion pour m'apprendre l'utilité de savoir lire et écrire, et il me dit que, sije voulais apprendre ces choses , il me ferait donner des leçons par le maître d'écriture de son pctit-lils.
» Je vous épargne le journal de mes progrès en lecture et en écriture; qu'il vous suffise de savoir que je m'y appliquai avec diligence, et que bientôt je pus écrire mon nom en caractères plus intelligibles que ceux dont le nom de Jervasest gravé dansle roc, ainsi que nous l'avons vu hier.
» Mon ardeur à lire les livres qu'il me mettait entre les mains, et l'attention que j'apportais à ses leçons, charmèrent tellement mon maître , qu'il prit à cœur, comme il le disaitlui-même, de me pousser aussi loin que possible. Je dois confesser ici que la chaleur de son amitié fut bien imprudente. Ma tête n'y tint pas: autant j'avais été profondément humilié et découragé par les méprisantes injures du voiturier , autant je fus exalté par les éloges de mon maître d'écriture qui m'appelait un génie. J'écrivis en l'honneur du chardon quelques méchans vers, que je trouvais prodigieusement beaux, parce que mon maître m'avait exprimé sa surprise lorsque je les lui montrai, et m'avait assuré qu'il en avait distribué des copies à quelques personnes d'Exeter, quiavaientaffîrméqueces vers étaient é/onnan5po«ry?iOiV
)) A ce moment de ma vie, j'étais sur le point d'être gâté pour toujours : heureusement mon ami M. Young aperçut le danger que je courais et me guérit pour toujours de mes folles idées , sans éieindre mon ardeur de savoir. 11 m'amena devant les rayons de sa bibliothèque , me montra plusieurs volumes remplis de magnifiques poèmes, et m'en fit lire plusieurs passages qui firent singulièrement déchoir mon admiration pour mes vers sur le chardon. La distance immense qui m'apparut entre ces grands écrivains et moi me jeta dans un profond désespoir. M. Young, me voyant tout-cWait découragé, dit qu'il était enchanté que je susse faire la différence de la bonne et de la mauvaise poésie, et me fit observer que ce n'était pas, suivanttoute probabilité, enappliquant mon industrieà la versification , que je parviendrais jamais à gagner ma vie, ni même à égaler ceux qui avaient sur moi les avantages du loisir et de l'éducation. — Toutefois, Jervas , continua-t-il , je vous sais gré de votre application et de la promptitude avec laquelle vous avez appris à lire et à écrire; vous verrez combien ces talens vous serviront tôt ou tard. A présent , croyez-moi , tournez vos idées vers quelque chose qui puisse vous rendre utile aux autres. Vous avez votre pain à gagner, et vous n'y parviendrez qu'en vous rendant utile de quelque manière que ce soit. Jetez les yeux autour de vous, et vous verrez que je vous dis la vérité. Vous pouvez vous apercevoir que mes domestiques me sont utiles , et que je les paie pour les services qu'ils me rendent. Le cuisinier qui prépare mes repas , le boulanger qui fait mon pain , le maréchal qui sait ferrer mes chevaux , le maître enfin qui enseigne l'écriture à mesenfans, gagnent de l'argent par eux-mêmes et se rendent indépendans par leur travail. Vous pouvez
remarquer aussi que de tous ceux que je viens de citer, le maître d'écriture est le plus considéré et le mieux payé. C'est qu'il y a certaines sortes de connaissances et de travaux qui ont plus de valeur et qui sont plus chèrement rétribués que d'autres. Je vous en ai dit assez pour le moment , Jervas... je ne veux pas vous sermonner, mais vous donner un avis qui vous profite... Vous êtes jeune et sans expérience encore ; je suis vieux, moi, etjen*en manque pas; mes conseils pourront donc, je l'espère, vous servir à quelque chose.
» Ces conseils me furent en effet bien profitables; chacune de ces paroles me resta gravée dans l'esprit. Il serait à désirer que tous ceux qui donnent des avis aux jeunes gens placés au-dessous d'eux suivissent l'exemple du bon docteur, et qu'au lieu de les haranguer du haut de leur supériorité , ils voulussent bien leur parler avec cette bonté de cœur qui persuade en même temps qu'elle convainc.
»Le jour même où M. Young me parla ainsi, il me fit venir dans son cabinet pour indiquer à son pelit-fils les différent noms que les mineurs donnent à certains minéraux qu'il avait reçus du Cornouailles ; puis, après avoir fait observer à son petit-fils que cette connaissance lui serait utile , il me pria de lui décrire exactement le travail des mines où j'avais été employé. Je le fis de mon mieux, et, tout imparfaite que fût ma description, elle intéressa l'enfant si fortement que je résolus de faire une sorte de modèle de mine d'étain pour son amusement.
D Ce n'était pas une tâche facile. Mes souvenirs des lieux où j'avais vécu toute ma vie n'étaient pas même suffisamment exacts pour me servir, pour les hauteurs, largeurs, longueurs, etc., de leurs différentes parties; et, quoique M. Young possédât une riche
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collection de minéraux , je manquais de matériaux pour représenter avec vérité les différentes couches ou fiions , ce qu'on appelle enfin le terrain d'une mine.
» Mon caractère, iiaiureîlement enthousiaste, ne plia pas cependant sous tant de difficultés. Je m'enhardis en songeant que j'accomplirais aussi quelque chose d'utile pour les enfans de mon bienfaiteur; et je me représentai avec ivresse le moment où je pourrais produire mon modèle achevé devant M. Young, et justifier ainsi sa bonne opinion sur ma diligence et ma capacité. ïe ne pensai plus à autre chose du moment que c?d 5;rojet fut entré dans ma tête. Je savais que je ^he pourrais trou^ ^' ailleurs que dans la mine même les dimensions ,"lef'^'^^'^''^t les échantillons de terre et de minéraux <'*^'"'''**îwais besoin ; et telle était mon ardeur pour mettre m' •# petit projet à exécution, que je résolus, à toill-^ifque, de retourner dans le Cornouailies , et de demander à mon bon maître de visiter la mine duraiït la nuit.
j) En conséquence, sans plus de délai, je partis pour mon expédition, avec la permission de M.Young, et muni d'une lettre de lui pour M. Robertson. Je fis une partie du voyage à pied , et le reste dans la voiture publique quand je le pus , car il me semblait dans mon impatience que j'allais au bout du monde. Je supposais que l'étonnement excité par ma subite disparition avait cessé avec le temps; que j'étais trop insignifiant pour qu'on se fût occupé de moi pendant plus d'une huitaine de jouis, et que, suivant toute probabilité, mon maître avait renvoyé les mineurs qui avaient trempé dans le complot , et qui étaient les seuls dont j'eusse à craindre quelque chose.
D En approchant de lamine, j'eus toutefois la pru-
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dence de ne pas m'exposer sans nécessité , et je guettai l'occasion si bien, que je réussis à me trouver sur le chemin de mon maiire lorsqu'il revenait seul à sa demeure. Je lui donnai tout de suite la lettre de M. Yonng comme un certificat de ma bonne conduite depuis que je l'avais quitté ; je lui exposai ensuite les motifs de mon retour, et lui demandai la permission d'examiner la mine dans la nuit prochaine,
» M. Robertson exprima sa surprise , mais non son déplaisir de ma hardiesse; il m'accorda volontiers ma requête ; mais il me prévint en même temps que plusieurs de mes ennemis étaient encore dans le voisinafje,et que, quoiqu'il les eût to nivoyés, et que la plupart euss • " quitté le pays pt'ir chercher de l'ouvrage ' . i. avait été informé que deux
' Clarke entre autres , avaient été vc tla contrée; qu'ils avaient juré de tirer
vengeance ^y'ils appelaient ma trahison, et qu'ils
avaient déj)loyé,une activité infatigable dans leurs recherches pour me trouver. Mon maître me conseilla en conséquence de ne pas rester dans le pays plus d'une nuit, et d'en partir avant le jour; il me recommanda aussi de prendre garde d'éveiller l'homme qui couchait dans la cabane où j'avais couché moimême,
)) Je ne voulais pas gâteries seuls vêtemens propres que je possédasse ; je sortis de chez mon maître couvert de ma vieille jaquette, de mon tablier de cuir, et, muni d'une lanterne et d'une perche pour mesurer, je descendis dans la mine.
» Je me mis à l'ouvrage aussi doucement que possible; j'examinai les lieux avec le plus grand soin, me rappelant cette observation de M. Young — que Von ne rend jamais ses connaissances profitables aux
COISTES POP. O
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autres, sî Ton n'a pris la peine de les rendre exactes. Je résolus de lui donner une preuve de mon exactitude : en conséquence je pris toutes mes mesures avec le soin le plus minutieux ; j'avais l'esprit si fortement occupé de ce que je faisais, que le souvenir de Clarke et de ses associés ne vint pas me troubler une seule fois durant mon travail. J'oubliai même toui-à-faii l'homme qui dormait dans la cabane , et je m'étonne encore comment il ne se réveilla pas plus tôt.
» Ce qui le réveilla à la fin, ce fut, j'imagine, le bruit que je faisais en détachant la terre et les pierres dont il me fallait des échantillons. Une grosse roche tomba tout-à-coup avec fracas, et j'entendis immédiatement après hennir un des chevaux, ce qui me fit apercevoir que je les avais éveillés. Je me cachai bientôt dans un coin de !a galerie de l'ouest, où je me tins immobile un quart d'heure environ, pour donner à l'homme et aux chevaux le temps de se rendormir.
)) Je me hasardai trop tôt à sortir de ma cachette, car j'aperçus au même instant le gardien des chevaux à l'extrémité de la galerie. Dès qu'il m'eut vu, il se cacha la figure dans ses mains, poussa un grand cri, tourna les talons et s'enfuit en toute hâie. Je devinai, ainsi qu'il nous l'a dit hier, qu'il m'avait pris pour mon propre fantôme, et que sa frayeur lui avait fait prendre ma lanterne pour une lumière de l'autre monde. Je n'avais pas de chaîne , mais une perche pour mesurer. 11 est vrai de dire aussi que je tirai parti de sa frayeur, pour l'éloigner de mon chemin; car au moment où il prit la fuite je frappai ma perche aussi fortement que je le pus contre le fer-blanc de la lanterne , et je battis le sol de mes pieds comme si je me fusse mis à sa poursuite.
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» Dès qu'il eut tout-à-fait disparu, je retournai prendre mes échantillons; je les jetai dans mon panier et je décampai au plus vite. C'est la seule fois que je sois jamais allé dans la galerie de l'ouest avec une lumière bleue dans la main et traînant une chaîne après moi , quoi qu'en ait dit l'homme au revenant.
i) Je fus enchanté de me voir hors de la mine et d'avoir aussi heureusement rempli l'objet de mon voyage. Je portai mon panier sur mes épaules pendant quelques milles, jusqu'à ce que j'eusse rencontré un chariot qui me ramena sain et sauf à Exeter.
» Je ne voulus pas montrer mon modèle à M. Young eî à ses enfans avant qu'il fût entièrement terminé. Je me fis aider par un ébéniste industrieux qui avait coutume de travailler aux joujoux des enfans, et dépensai la plus grande partie de mes épargnes pour mettre fin à mon grand projet. J'eus bientôt des modèles de cribles à minerai, de pics, de baquets, de tout l'attirail enfin d'un mineur-, l'ébéniste meubla ensuite mes galeries , sous ma direction , de quelques douzaines de femmes de bois , de brouettes , etc. Il me fallut aussi employer le ferblantier et le serrurier à fabriquer l'estampille de M. Robertson , une forge et une grille de fer pour la boîte ; puis le potier d'étain , pour quelques petits objets, entre autres le lion rampant qui sert à marquer les blocs d'étain au sortir de la mine ; puis enfin le chamoiseur pour un petit soufflet de forge. Tous ces articles n'existaient pas dans le commerce, et il me fallut dépenser bien de l'argent pour les faire faire.
» Quand tout, cela fut prêt, il me fallut encore bien du temps avant que nous pussions faire travailler convenablement nos poupées; mais la patience vient à bout de tout. A la fin nous parvînmes à faire obéir
nos mineurs de bois et à les \oir remplir chacun sa tâche à notre commandement, c'est-à-dire en tirant certains fils de fer qui faisaient mouvoir leurs bras, leurs jambes, leurs têtes, leurs épaules. Ces fils de métal étaient minces et de couleur noire, de sorte qu'à une certaine distance ils n'étaient plus apparens. Lorsque les squelettes furent prêts, il fallut leur donner la vie en les habillant et en les ornant de peintures. Je n'oublierai de ma vie le plaisir délicieux avec lequel je contemplai ma petite armée d'industriels, hommes, femmes et enfans, lorsqu'ils furent achevés de peindre, et ornés chacun des couleurs qui leur étaient propres. L'ébéniste avait une peine infinie à m'empêcher de les gâter : j'étais si impatient de les voir à l'œuvre, que je ne pouvais attendre que leurs vêtemens fussent secs; et à chaque instant je passais mes doigts sur leurs joues pour m'assurer si la couleur avait séché.
» Ce ne fut pas sans un peu d'orgueil que j'annonçai à M. Young l'exposition de mon modèle. Il désigna le soir même pour le voir, et me dit que lui seul et ses enfans assisteraient à la première représentation. C'était pour eux seuls, il est vrai, que je m'étais mis da'bord à l'ouvrage; mais j'étais si enchanté d'avoir réussi, que j'aurais voulu avoir toute la ville d'Exeter pour témoin de mon triomphe. Au moment de l'exhibition , je ne fus que trop convaincu de la prudence de mon ami M. Young. La petite machine allait assez bien, comme disait Fébéniste; mais quelques désastres imprévus vinrent bientôt m'aiiéantir. 11 y avait un vieux scélérat de mineur dont les bras raides et immobiles n'obéissaient à aucun mouvement du fil d'archal; plus loin, une vieille entêtée s'obstinait constamment à faire la révérence au lieu de se baisser et de se mettre activement à l'ouvrage.
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Tous mes enfans triaient et séparaient le minerai des pierres avec assez d'adresse, à l'exception d'un petit drôle qui, depuis le commencement de l'exhibition, avait la tête tournée derrière les épaules, et que je ne pus jamais parvenir à redresser. Je me flattais en vain que ce maudit cou de travers échapperait à l'observation; car c'était un des enfans employés aux brouettes, une des pièces les plus importantes de la machine; et toutes les fois qu'il apparaissait pour rouler ou vider sa brouette, j'avais la moriification d'entendre les éclats de rire des spectateurs, auxquels mon patron lui-même, malgré sesbienveillans efforts pour y résister, se vit enfin obligé de joindre les siens, dont il ne pouvait plus contenir la violence.
» Pendant tout ce temps, je m'essuyais le front derrière ma machine. Jamais je n'avais eu si chaud de ma vie, et les travaux les plus rudes de la mine ne m'avaient jamais mis dans l'état où venaient de me jeter mes malencontreuses poupées.
» Lorsque mon exhibition fut finie, le bon M. Young vint à moi et me consola de tous mes désastres par les éloges qu'il fit de ma patience et de mon industrie. Il me fit voir qu'il n'ignorait pas toutes les difficultés que j'avais eues à surmonter, et il me montra les défectuosités de ma mécanique de la manière la moins choquante, en m'indiquant les moyens d'y remédier, — Je vois, dit-il avec un sourire bienveillant, que vous avez essayé de faire quelque chose d'utile à l'amusement de mes enfans, et j'aurai soin que votre peine ne soit pas perdue.
» Le lendemain, je retournai prendre ma mécanique, que M. Young m'avait dit de laisser dans son cabinet; et je fus surpris de voir la boîte, que j'avais mise à découvert la veille, tout entourée de planches avec
3iî? COUTES POPULAIRES.
i^^errerond au milieu. L'aî«é des enfans, qui se tenait là pour jouir de ma surprise , me pria de regarder et de lui dire ce que je verrais. Quel fut mon èionoemeot , lorsque je jetai les yeux à travers le verre ! — Aussi grand que nature î... aussi grand que nature!... m"ècriai-je dans mon admiration. Je vois les poupées, les brouettes , tout aussi grand que nature!
D M. Young me dit alors que c'était d'après l'ordre de son petit-fi!s que cette glace , appelée verre grossissant ou lent lie, avait été ajoutée à ma boîte. — C'est un présent qu'd vous fait. Et maintenant , ajouta-l-il en riant, allez remettre vos petits ouvriers en ordre, et préparez-vous à une seconde représentation. Je vais TOUS envoyer un horloger habile et industrieux de la Tilîe, qui vous apprendra à faire mouvoir convenablement vos poupées, et puis nous les ferons colorier par un meilleur peintre que vous,
» I! y avait à cette époque à Exeier une société littéraire, dont les membres se réunissaient une fois par semaine les uns cht-z les autres à tour de rôle. C'était ce jour-là le tour de réception de M. Young, qui en faisait partie; quelques-unes des premières familles d'Exeter, surtout celles qui avaient des enfans, vinrent aussi à la soirée fixée pour l'exhibition du modèle des mines d'éiain du Cornouaiiles, qui, avec l'aide de l'horloger et du peintre, valait réellement alors la peine d'être vue. Il y eut peu de bévues cette fois , et la compagnie fut assez indulgente pour les excuser et pour s'amuser franchement de ma petite exhibition. Les spectateurs me donnèrent même des preuves de leur satisfaction aussi solides qu'inattendues, car le plus petit des enfans de M. Young vint, au nom de la compagnie, me présenter une bourse coatenant lesrésuluts d'une collecte faite à mon profit.
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BÂprcs avoir payé toutes les dépenses de mon voyage et de ma mécanique , je me trouvai à la léie de six gainées et une couroime. Je me crus riche; et comme je n'avais eu de ma vie autant d'argent à la fois , j'en aurais probablement extravagué, comme la plupart de ceux qui deviennent tout-à-coup possesseurs de richesses inattendues, sansles bonset sag*=sav:s de mon mentor M. Vuung. Lorsque je lui montrai une couple de marionnettes chinoises, que j'avais achetées d'un colporteur deux fois plus cher qu'elles ne valaient , uniquement pour satisfaire une fantaisie, il secoua la tête gra>ement et me fit observer que je pourrais an jour avant ma mort regretter cet argent même pour m'avoirun morceau de pain. — Si vous dépensez votre argei.t aussi vite que vous le gagnez, Jervas, a-outat-il, quelles que soient voirehabileté et votre industrie, Tousserez toujours pauvre. Rappelez-vous l'excellent proverbe qui dit : Linduslrie exl la tnain droite, et / économie la niahi gauche de la /'c riuHt*. Ce proverbe m'a rapporté dix fois plus dans la suite que tout ce que contenait ma petite bourse ; tant il est vrai que ce ne sont pas toujours les doimeurs d'ar^^eut qui doauent le plus.