CHAPITRE m
Premiers succès, — Voyage am Indes.
» Teus bientôt lieu de me féliciter de n'avoirpas dépensé plus d'argent en bagatelles , car j'eas besoin d'employer mes épargies pour me préparer convenablement à un nouveau genre de vie. — Jervas . me dit un jour M. Young , je vous ai trouvé enfin un em-
ploi qui vous conviendra sans doute. — L'un des membres de la société liiiéraire dont j'ai déjà parlé avait conçule projet d'envoyer dans les diverses villes d'Angleterre un homme instruit et intelligent, pour faire voir les modèles des machines employées dans les diverses manufactures. M. Young ne manqua pas d'inviter son collègue à se rendre à mon exhibition des mines d'éiain , et lui proposa de me permettre d'accompagner son dèmonsiraieur. Il y consentit. M. Young me dit que, quoique la personne désignée pour diriger l'exhibition ne fût pas lout-à-fait celle qu'il eût désiiée pour moi, cependant, comme c'était un parent de celui qui avait entrepris l'affaire, on ne pouvait pas faire d'objection raisonnable contre ce choix.
» Je fus au premier abord épouvanté du regard froid et hautain avec lequel me reçut mon nouveau maître le démonstrateur, lorsque je lui fus présenté. M. Young s'aperçut de mon trouble, — Kendez-vous utile, me glissa-t-il à l'oreille en me quittant, et vous lui serez bientôt agréable. Il ne faut pas s'attendre à trouver des amis tout faits, en entrant dans le monde: il faut même souvent prendre beaucoup de peines et desoins pour en acquérir. 11 me fallut en effet une grande dépense de peines et de soins pour me faire un ami de IM.le démonstrateur. Il éiailcequ'onappelleun homme comme il faut, un cjeiuleman; et il débuta par me traiter comme un parvenu de basse origine qui voulait, malgré son ignorance, passer pour un r/é^ie naturel. Que ma naissance fût commune, je ne cherchais même pas à le cacher; mais je ne concevais pas bien que je dusse rougir de mon origine, ni de mon élévation par des moyens honnêtes à une situation au-dessus de celle où j'étais né. J'éiais fier au contraire de cette circonstance, et j'entendais, sans m'en offenser, lesper-
pétuelles allusions de mon maître le gentleman à ce sujet. Je n'avais en outre aucune prétention à des connaissances qui me fussent étrangères ; de sorte que peu à peu , malgré ses préventions , il finit par reconnaître que je n'avais ni la présomption d'un parvenu , ni les prétentions d'un génie naturel. Suivant l'avis de M. Young, je cherchai bien à me rendre utile à mon maître ; mais ce ne fut pas chose facile d'abord , car il avait une telle crainte de ma maladresse, qu'il ne voulait me permettre de toucher à aucun de ses appareils. Je me tenais toujours debout comme un zéro derrière lui pendant qu'il faisait ses descriptions, et j'avais régulièrement la mortification de lui entendre dire en finissant; — Maintenant, messieurs et mesdames, je ne vous priverai pas plus long-temps du plaisir de voir ce qui est sans doute bien plus digne de voire attention... l'exhibition des poupées de M. Jervas.
» Il lui arriva un jour de m'envoyer payer à un aubergiste la dépense de son cheval, en me remettant un scholling, à ce qu'il pensait. En frottant la pièce entre Tmdex et le pouce, je m'aperçus que la surface blanche s'effaçait, et qu'elle devenait jaune. Je me rappelai que mon maître avait fait la veille quelques expériences sur le mercure etTor, et qu'il avait couvert une guinée de mercure. Je lui reportai la pièce tout de suite , et pour la première fois de sa vie il me remercia de bon cœur, car c'était en effet une guinée et non un schelling. 11 se montra surpris en même temps que je lui rappelasse avec tant de netleié l'expérience quM avait démontrée la veille.
» A la séance du lendemain , il s'abstint de la conclusion offensante relative aux poupées deM. Jervas. J'observai plus tard , à ma grande satisfaction , que depuis raventure de la guinée il ne se montrait plus
si soupçonneux de ma probité qu'il avait coutume de l'êire. li s'abandonnait plus facilement à son indolence naturelle; il me laissait le soin de serrer ses appareils,et me permettait delui rendre une foule de petits ser- \ices qu'il avait habitude de refuser avec des paroles dures: — Je le ferai mieux que vous, monsieur; — ^ou : Je n'aime pas qu'on touche âmes affaires, M. Jervas! Son ton était bien changé, et c'était alors: — Jervas, je vous laisse le soin de serrer tout cela, pendant que je vais lire; — ou bien : — Jervas, vous aurez soin que je ne laisse rien derrière moi, n'est-ce pas, mon brave garçon? A dire vrai, il était fort exposé à laisser traîner ses effets derrière lui , car c'était bien l'homme le plus distrait et le plus oublieux qui fûtau monde. Durant les six premiers mois que nous voyageâmes ensemble, pendant lesquels il prenait soin lui-même de ses affaires, je comptai qu'il perdit deux paires et demie de pantoufles, une botte, trois bonnets de nuit , une chemise et quinze mouchoirs de poche. La plupart de ces pertes , il me les attribuait dans son imagnation, je n'en doute pas , avant qu'il eût une bonne opinion de ma probité. Mais j'eus la satisfaction de le voir entièrement convaincu de l'injustice de ses soupçons , car depuis le moment où je pris le soin de ses affaires jusqu'au moment de notre séparation , c'est-à-dire durant un espace de plus de quatre ans et demi, il ne perdit rien qu'un mouchoir de tête rouge , qu'il envoya , je présume , un dimanche matin dans sa perruque chez son coiffeur , mais qui n'en revint jamais , et un vieux mouchoir de poche blnnc qu'il avait mis en se couchant, disait-il , sous son chevet ou dans l'une de ses bottes. Il avait la singulière habitude de jeter son mouchoir de poche dans ses bottes, afin d'être plus sûr , disait-il, de le retrouver le lendemain
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matin. Je soupçonne que le mouchoir fut emporté avec les bottes, lorsqu'on les prit pour les cirer ; ce qu'il y a de certain, c'est que la perte de ces deux objets ne pouvait être imputée à ma néf;ligence. Il me disait souvent qu'il m'avait mille obligations pour l'intérêt que je prenais à ce qui le regardait; il me traitait avec une extrême politesse et daignait même m'expliquer en particulier ce que je n'avais pas compris dans ses démonstrations publiques.
» J'étais élevé alors à la dignité de secrétaire. Il avait une détestable écriture , et ses manuscrits étaient si couverts de ratures, de surcharges et de phrases interlignées, que c'éiaità grand'peine qu'il parvenait à déchiffrer son écriture, lorsqu'il lui fallait recourir à ses notes dans ses leçons publiques. 11 avait en outre la vue très-basse , et l'étrange habitude de froncer la peau de son nez, en clignant les yeux, lorsqu'il était embarrassé pour se lire. Il faisait alors une si comique grimace, lorsqu'il baissait les yeux sur ses papiers, que les plus jeunes de ses assistans ne pouvaient contenir leurs bruyans éclats de rire. Cette gaîié le déconcertait outre mesure; aussi fut-il enchanté d'accepter mes offres de service et de voir ses logogriphes traduits en large et magnifique écriture. J'avais alors une très-belle main , je puis le dire sans vanité, et je pouvais vérifier ses calculs tant qu'il ne s'agissait que des quatre premières règles de l'arithmétique. Je me vis bientôt récompensé de toutes mes peines , en ayant l'occasion d'acquérir chaque jour quelque nouvelle connaissance par la lecture des notes que je transcrivais.
» Ce fut alors que je sentis pleinement l'avantage d'avoir appris à !ire et à écrire. Des trésors d'instruction m'étaient ouverts , et ma curiosité comme mon
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ardeur de savoir étaient infatigables. Je passais la moitié de la nuit à lire et à écrire; j'avais un libre accès aux livres de mon compagnon de voya.^e, et je croyais ne les avoir jamais assez étudiés.
» Au commencement de mes études , mon maître louait souvent ma diligence, et m'indiquait les passages dont j'avais besoin datis ses livres, ou m'en expliquait les difficuliés. Je le regardais comme un prodige de science et d'instruction, et je m'attachais de plus en plus à lui; mais cela ne dura pas long-temps. Bientôt il devint plus avare de ses explications; il me grondait d'imprimer la trace de mon pouce sur les pages de son livre , quoique je tinsse, Dieu merci ! mes mains aussi propres que les siennes ; enfin il me contrariait perpétuellement sous un préiexte ou sous un autre. Je fus quelque temfj'^j Rivant de trouver la cause de ce changement decG,adUiie avec moi. Il m'était pénible en effet de devine-- ,u ue croire que mon maître fût devenu jaloux des talens et des connaissances d'un pauvre garçon dont il avait tant méprisé et ridiculisé r ignorance quelques années auparavant. Ce qui me surprenait le plus dans ce changement de manières, c'est que j'avais la conscience d'avoir été de plus en plus humble et modeste à son égard , au lieu d'avoir tiré vanité de mes progrès. Mais l'esprit soupçonneux de mon maître attribuait cette humilité même à l'artifice, et se confirmait encore plus dans l'opinion que j'a\a s formé le projet de le supplanter dans ses fonctions de démonstrateur ; projet indélicat, qui jamais ne métait entré dans la tôte. Aussi je fus foudroyé lorsqu'il me dit un jour : — Vous n'avez pas besoin d'études aussi opiniâfres, M. Jervas, car je vous jure que , malgré la protection de M. Youiig et les ressources de votre esprit artificieux, vous ne serez ja-
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mais capable de me supplanter, tout habile que vous vous pensiez , avec vos semblans de modestie.
» Ce fut pour moi un trait de lumière. Si mon maître eût su lire dans la physionomie humaine , il aurait vu mon innocence éclater dans mes regards ; mais il avait une opinion si arrêtée là-dessus, que je m'aperçus bien que toutes mes protestations ne serviraient qu'à le confirmer dans ses idées sur la dissimulation de mon caractère. Je me contentai de lui remettre ses livres et ses manuscrits, et depuis lors je m'abstins d'assister à ses leçons publiques, dont j'avais été jusque-là l'un des auditeurs les plus assidus. En agissantainsi, j'espérais dissiper ses injustes soupçons. Je cessai également de m'occuper des études qui l'occupaient lui-même, pour lui nrouver que toute idée de rivalité avec lui éta. )ien loin de mon esprit. J'ai réfléchi depuis que cot accèo de jalousie, que je regardais alors comme un 'ïïk '^eur pour moi, parce qu'il arrêtait tout-à-coup dans leur cours des études qui me plaisaient au plus haut degré, me rendit en réalité le service le plus essentiel. Mes lectures avaient été trop générales, et je m'étais efforcé d'apprendre tant de choses, que je n'en savais probablement bien aucune. Je demandais un jour à un maréchal pourquoi il n'était pas en même temps serrurier. — Le forgeron qui veut tout faire, répondit-il, peut aller ferrer des oisons. — Ce vieux proverbe, à la fois burlesque et plein de sens, est devenu depuis mon dicton favori.
» Après avoir rendu les livres de mon maître, je fus contraint , pour en lire , d'en acheter ou d'en louer à mes frais; je devins donc forcément beaucoup plus scrupuleux dans mes choix de lecture. Je saisissais aussi toutes les occasions possibles de m'insîruire par la conversation des gens éclairés avec lesquels je me
trouvais , et je reconnus qu'une connaissance me conduisait à une autre au moment où je m'y aitendais le moins. Je puis ajouter, pour l'encouragement des autres, que tout ce que je pus apprendre à fond me servit tôt ou tard dans le cours de ma vie.
» Cependant mon maître avait à peu près parcouru toute l'Angleterre; il résolut alors de tenter la fortune dans la métropole , en y faisant des cours pour les jeunes gens durant l'hiver. Nous nous dirigeâmes donc vers Londres, en passant par Woolvvich, où nous fîmes une exhibition devant les élèves de l'école militaire. Mon maître, qui n'avait personne pour copier ses noies proprement depuis qu'il m'avait retiré cet emploi, se trouva un peu embarrassé durant la séance ; et comme il se livrait à ses grimaces habituelles, ses jeunes auditeurs ne purent contenir leurs éclats de rire. Il prolongea aussi la séance un peu plus long-temps que ses auditeurs n'auraient voulu : quelques-uns d'entre eux bâillaient horriblement et manifestaient un désir impatient de voir ce que contenait ma boîte. Mon maître ne tarda pas à s'en apercevoir, et, dans l'irritation qu'il en ressentit, il me parla avec un ton de rudesse et d'insolence qui prévint, ainsi que mon calme et ma patience, toute la jeune compagnie en ma faveur. Il termina la séance par cette vieille phrase: — Messieurs, je ne vous priverai pas plus long-temps du plaisir de voir ce qui est plus digne sans doute de votre attention... les marionnettes de M. Jervas. — Cette malencontreuse phrase tombait mal cette fois , car il arriva que tous les jeunes gens, après avoir vu ce qu'il appelait mes marionnettes, étaient exactement de son opinion. L'irritation démon maître s'en accrut encore , et il voulait même me mettre à la porte , lorsqu'un généreux jeune homme me prit hau-
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tement sous sa protection ainsi que mes mines d'étain. Je restai sur mon terrain, et j'insistai sur le droit quo j'ava'S déterminer mon exhibition, puisqu'il avait eu tout le temps de finir la sienne. Le jeune homme qui me soutenait fut aussi charmé de la fermeté dont je faisais preuve alors, que de la patience avec laquelle j'avais supporté auparavantles rudes manières de mon maître. En me quittant, il fit pour moi une collecte abon'Iante parmi ses amis; maisje ne voulus recevoir que le prix ordinaire : — Eh bien ! reprit-il, vous n'y perdrez rien. Vous allez à Londres; mon père y demeure, et voici son adresse. Je lui parlerai de vous dans la première lettre que je lui écrirai, et soyez sûr que vous vous en trouverez bien.
ï) Aussitôt que nous fumes arrivés à Londres , je me rendis à l'adresse indiquée. Le jeune homme avait éié plus exact dans sa correspondance qu'on n*a coutume de l'éire à son âge. Son père me fit prier de venir avec mes modèles le soir même. A l'heure dite, je trouvai une foule d'enfans réunis avec les frères et sœurs de mon jeune protecteur. La petite compagnie s'empressa autour de moi à l'une des extrémités d'un map.n fique salon , et m'adressa q-'estions sur questions lorsque l'exhibition fut terminée, pendant que le maîire de la maison, qui était directeur de la Compagnie des Indes, se promenait de long en large, et conversait avec un officier en uniforme. Ils parlaient entre eux, à ce qu'il paraît, des canons qu'ils faisaient fondre à Wooiwich pour le compte de la Compagnie des Indes. — Charles , dit le directeur en s'approchant de nous et en frappant légèrement sur Tépaule de l'un, de ses enfans, te rappelles-tu ce que ton frère nous a écrit sur la quantité d'étain que l'on fait entrer dans les fonderies de canons à Wooiwich? — Le jeune
homme ne se le rappelait pas ; mais il pria son père de s'adresser à moi, en ajoutant que son frère lui avait écrit que c'était de moi qu'il avait appris ces détails. Ma mémoire me servit exactement, et j'eus lieu de me féliciter de n'avoir pas néglifjé de m'instruire de cette particularité durant mon séjour à Woolwich. Le directeur de la Compagnie des Indes', charmé de ma prompte réponse à sa question , voulut bien céder aux prières de ses enfans et jeta un coupd'œil sur mes petits modèles. 11 me questionna ensuite sur divers sujets, et fit observer à l'officier qui s'entretenait avec lui que je m'expliquais bien, que je savais bien tout ce que je savais , et que je possédais l'art de captiver l'attention de mes petits auditeurs. — Il remplirait mieux que qui que ce fût les vues du docteur Bell, dit-il en terminant. Puis il me questionna sur mon histoire et sur mes relations. Mes réponses furent nettes et franches. Il prit en écrit l'adresse de M. Young, celle de mon bon maître (car c'est ainsi que j'appellerai toujours M. Robertson ) et celles de plusieurs autres personnes que j'avais connues depuis quelques années ; il me dit qu'il allait leur écrire sur mon compte, et que si les renseignemens qu'il en recevrait étaient aussi satisfaisans que mes connaissances étaient profondes et variées, il avait l'espoir de me placer dans une situation avantageuse. Les réponses attendues furent tout-à-fait satisfaisantes ; il me remit la lettre de M. Robertson en me disant : —Gardez cette lettre et prenez-en bien soin ; elle vous servira de recommandation partout où le courage et la fidélité seront en honneur. — En lisant plus tard cette ii^tire, je vis que mon bon maître avait raconté, en termes éloquens , toute ma conduite lors de la découverte du filon dans sa mine d'étain.
» Le directeur m'informa alors que si je n*avais pas d'objection à la proposition de passer aux Indes orientales, je serais nommé premier assistant du docteur Bell, un des directeurs de la maison de refuge de Madras, pour l'instruction des orphelins; établissement qui venait d'être fondé par la Compagnie des Indes, et qui lui fait le plus grand honneur.
» Los appointemens attachés à cette place étaient d'une munificence qui dépassait tout ce que je pouvais désirer , et les détails que je recueillis sur l'institution dont j'allais faire partie achevèrent de me charmer. J'expédiai rapidement mes affaires avec le démonstrateur , qui ne concevait pas comment cette place m'était échue plutôt qu'à lui. Pour le consoler de sa mésaventure, je lui fis lire un passage de la brochure du docteur Bell, où il dit qu'il préfère à tous autres, comme professeurs de son institution, des jeunes gens qui n'ont point d'habitudes prises d'enseignement et qui s'astreignent à suivre docilement sa direction. Je n'avais alors que dix-neuf ans. La lecture de ce passage apaisa un peula colère de mon maître, et nous nous quittâmes , ainsi que je le désirais, en fort bons termes , quoique je ne ressentisse pas beaucoup de regret en me séparant de lui. Je n'avais plus de plaisir à vivre avec unhommequi repoussait mon attachement; car j'avais déjà rencontré deux excellens amis dans mes deux premiers maîtres, etles sentimens de gratitude et d'affection étaient en quelque sorte nécessaires à mon bonheur.
» Avant de quitter l'Angleterre , je reçus de nouvelles preuves de la bonté de M. Robertson : il m'écrivit que , comme je partais pour des pays éloignés où ma petite rente de dix guinées ne pourrait m'être facilement payée tous les ans , il avait pris le parti de
dépenser une somme égale au capital de cette rente, d'une manière qui me serait avantageuse, 11 disait plus loin que le filon ayant été plus riche et plus abondant qu'il ne s'y attendait , il ajoutait une somme de 50 guinées au pital de la rente, et que si je voulais me rendre chez M. Ramsden , fabricant d'instrumens de mathématiques dans Piccadilly , je recevrais tout ce qui lui avait été commandé pour moi. Je trouvai chez M. Ramsden , tout prêts à être emballés pour mon usage, deux petits globes, des siphons , des prismes, un fusil à vent, une machine pneumatique, un poricvoix, un appareil pour fabriquer du gaz, et un appareil pour faire de la glace. M.Kamsden me dit que ce n'étaient pas là toutes les choses que M. Robertson eût commandée? : il y avait encore un petit ballon et un télégraphe portatif qui seraient prêis dans la semaine suivante. M. Ramsden avait aussi i'ordre de me livrer un assortiment d'instrumens de mathématiques fabriqués de sa propre main: — Mais, ajouia-t-il en souriant. Tousserez bien heureux si vous pouvez les tirer de mes mains avant votre départ. — En effet jecourus plus de cent fois en quinze jours chez M. Ramsden, et ce fut seulement la veille du départ de la flotte qu'd put me livrer ces instrumens.
» Je ne puis omettre de mentionner un incident qui m'arriva dans une de mes courses chez M. Ramsden; J'étais en retard, et je me hâtais de traverser une foule épaisse qui encombrait le coin d'une rue , lorsqu'un crieur public secoua tout-à-coup devant mes yeux une poignée d'imprimés encore tout humides et me vociféra dans les oreilles : Voici les dernières -paroles et la confession de Jonathan Clarke, qui a été exécuté lundi, i7 de ce mois! — Jonathan Clarke! Ce nom et les affreuses paroles qui l'accompagnaient me frappèrent si for-
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tementque je restai cloué sur la place; et ce ne fut que lorsque le crieur m'eut dépassé de plusieurs pas et eut recommencé plus loin son : Voici tes dernières paroles et la confession de Jonathan Clarke , le mineur de Cor^ nouaiUes, etc., que je pus recouvrer la parole. J'appelai en vain cet homme ; il criait tropfort pour m'entendre, et je fus obligé de courir jusqu'au bout de la rue pour l'atteindre et lui acheter un de ses imprimés. En le lisant, j'eus la conviction qu'il s'agissait bien de Jonathan Clarke, mon ancien ennemi. Le lieu de sa naissance, sa famille, chaque circonstance enfin venait me convaincre de la vérité. Parmi les détails de sa confession, je lus l'histoire d'un complot qu'il avait trame contre la vie d'un pauvre garçon employé dans les mines d'étain où il travaillait autrefois lui-même ; il y remerciait Dieu de n'avoir pu accomplir ce meurtre , l'enfant ayant heureusement disparu la nuit même oii il devait être mis à mort. Il disait plus loin qu'après avoir été chassé par son maître, et contraint de quitter le Cornouailles, il vint à Londres ei travailla comme charbonnier pendant quelque temps ; mais il devint bientôt un mud-lark , c'est-ù-dire un voleur des marchandises qui se chargent sur les navires de la Tamise, Il fit cet abominable métier pendant quelque temps, dépensant chaque jour dans les tavernes la valfur de ce qu'il avait volé la nuit, jusqu'à ce que, dans une querelle qui s'éleva au cabaret sur le partage des objets volés , il porta un coup si violent à la femme de la maison, qu'elle en mouruijet comme il fut prouvé dans son procès qu'il avait menacé cette femme de mort dans une précédente disputo, Clarke fut déclaré cou* pable de meurtre avec préméditation, et condamné à être pendu.
» Je frissonnai en lisant cette horrible vie... Voilà
kk CONTES POPULAIRES,
donc quelle avait été la fin de cet homme après être entré dans la carrière deî'improbité ! Combien je remerciai le ciel de n'avoir pas continué de vivre dans la société de ce scélérat ! Ma reconnaissance pour mon maître s'accrut encore à l'idée que c'était son humanité qui m'avaitélevédu vice et de la misère à la vertu et au bonheur.
» Nous partîmes des Dunes le 20 mars mil sept cent... Mais pourquoi vous dirais-je ce que je ne me rappelle pas, à moins que ce ne soit pour me conformer à la coutume des autres voyageurs , qui s'imaginent sans doute qu'il est important pour le monde de savoir quel jour ils ont fait voile de tel ou tel port. Je ne les imiterai point en cela, pas plus qu'en vous donnant le journal du vent ou le livre de bord de la traversée. Qu'il vous suffise de savoir que nous arrivâmes sains et saufs à Madras, après un voyage qui dura le nombre de mois et de jours ordinaires , pendant lesquels , je suis fâché de le dire pour votre agrément , je n'ai pas le moindre danger , le plus petit naufrage , ni mémo la plus légère tempête à vous décrire.
» Vous serez aussi , j'en ai peur, un peu désappointés en apprenant qu'après mon arrivée sur le sol indien, où vous vous attendiez sans doute à une série d'aventures merveilleuses, je menai dans la maison du docteur Bell , à Madras , une vie régulière et paisible, dont chaque jour était, on peut le dire, exactement semblable à celui qui l'avait précédé. Celte régularité ne m'était pas désagréable, quoique j'eusse mené pendant quelques années une vie errante et agitée en Angleterre. Je n'avais plus de goût pour les voyages, et sous le docteur Bell, qui me traitait avec la plus stricte justice tant qu'il s'agissait des affaires de la maison , et avec une bonté
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distinguée dans toutes les autres circonstances, je jouissais de plus de liberté que je n'en désirais. Je n'ai jamais connu ces désirs vagues et absurdes de liberté qui rendent les hommes malheureux au milieu des contraintes nécessaires d'e toute société civilisée, sans les rendre plus propres à vivre au milieu d'une tribu sauvage. Les enfans qui étaient confiés à mes soins s'attachèrent peu à peu à moi, et moi à eux. Je suivais les ordres du docteur Bell exactement en toutes choses, et il se plaisait à dire, après que j'eus resté quelque temps avec lui, qu'il n'avait jamais eu un second qui lui fût aussi agréable. Lorsque les devoirs du jour étaient remplis, je m'amusais souvent, ainsi que les enfans les plus âgés, avec mon appareil pour le gaz , mon porte-voix , mon fusil à vent, etc.
)) Un jour, c'était , je crois , dans la quatrième année de ma résidence à Madras , le docteur Bell me fit venir dans son cabinet, et me demanda si j'avais jamais entendu parler d'un de ses élèves nommé William Smith, âgé de dix-sept ans, qui, en 1794, avait accompagné l'ambassade envoyée au sultan Tippou-Saëb, lorsque les princes qu'il avait remis comme otages lui furent rendus, et qui fut admis à faire des expériences de physique en présence du sultan. Je répondis au docteur qu'avant de quitter l'Angleterre j'avais lu dans son ouvrage sur la maison de refuge des extraits de lettres écrites par ce William Smith pendant qu*il était à la cour du prince indien; que je me rappelais parfaitement toutes les expériences qu'il y avait faites, et que ce jeune homme avait été même retenu , par ordre du sultan, dix-neuf jours après le départ de l'ambassade, pour instruire deux arouzbegs, ou seigneurs, à l'usage d'un magnifique appareil de physique offert à Tippou par le gouvernement de Madras.
)i — Eh bien ! dit le docteur Bell, depuis ce temps le sultan Tippou a été continuellement en guerre et n'a pas eu le temps, j'imagine, d'étudier la physique ou les mathématiques; mais à présent qu'il vient de faire la paix, et qu'il a sans doute besoin de se distraire, il s'est adressé au gouvernement de Madras pour lui demander que je permisse à quelques-uns de mes élèves de rendre une seconde visite à sa cour, pour rafriîchir la mémoire à ses arouzbegs , et sans doute pour lui montrer aussi quelques nouvelles merveilles destinées à l'amuser.
» Le docieur Bell me proposa cette mission: je préparai en conséquence tous mes insirumens, et comme j'avais remarqué les expériences que Tippou avait déjà vues, j'en choisis quelques-unes qui lussent nouvelles pour lui. J'emballai mon porte-voix, mes appareils pour faire de la glace et des gaz , mon ballon, mon télégraphe, et, muni de ces objets, sans oublier mon modèle de mines que j'emportai aussi, sur l'avis du docteur Bell , je partis pour mon expédition avec deux des élèves les plus âgés de la maison. Nous rencontrâmes sur les limites des États de Tippou quatre hircarralîS ou soldats que le sultan avait envoyés audevant de nous pour nous servir de garde en traversant ses possessions.
» Nous fûmes reçus à la cour le lendemain de notre arrivée. Inaccoutumé que j*étais à la magnificence asiatique , j'avoue que mes yeux furent tellement éblouis au premier aspect de cette pompe orientale, que je me prosternai devant le trône du sultan, le considérant comme un personnage si élevé que l'œil respectueux de l'homme pouvait à peine s'élever jusqu'à lui. Lorsque j'eus présenté mes salam ou salutations, suivant les usages de la cour, desquels je m'étais fait
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préalablement instruire, le sultan me fit ordonner par son interprète de déployer mes connaissances dans les sciences et dans les arts, pour l'instruction et l'amusement de sa cour.
jo Mes boîtes et mes machines avaient été d'avance ouvertes et étalées. Je me préparais déjà à expliquer mon appareil à faire de la glace, lorsque lerefjardde Tippou s'arrêta sur mon ballon en soie peinte ; il m'interrompit plusieurs fois avec une vivacité croissante pour m'adresscr des questions sur ce grand sac vide. Je tâchai de lui faire comprendre, du mieux que je le pus, à l'aide de son interprète et du mien, que ce grand sac vide était destiné à être rempli d'une espèce d'air plus léger que celui que nous respirons; et qu'ainsi gonflé, ce sac, que nous appelions un ballon en Europe, s'enlèverait bien au-dessus de son palais. Cette explication ne lui fut pas plus tôt répétée par interprète , que le sultan m'ordonna de remplir le ballon o Cmsiani même; et lorsque je lui eus répliqué que cette expérience ne pouvait être faite tout de suite, et que je n'étais pas préparé à la faire ce jour-là, Tippou, contrarié, manifesta Timpatience la plus puérile.ll me signifia que puisque je ne pouvais lui montrer ce qu'il voulait voir, le sultan ne verrait pas ce que je voulais lui montrer. Je lui répondis, par son interprète , d'un ton respectueux , mais ferme en même temps , que personne ne serait assez présomptueux pour montrer au sultan Tippou, dans sa propre cour, des choses qu'il ne voudrait pas voir; que c'était pour complaire à ses désirs que j'étais venu pi es de lui , et qu'il me trouverait toujours prêt à obéir à ses ordres. Un jeune homme qui se tenait à la droite du trône parut vivement approuver cette réponse, et le sultan, prenant un maintien plus digne et plus grave , me signifia qu'il
serait satisfait de voir s'élever le grand sac plein d'aîf le lendemain , et qu'en attendant il voulait bien examiner ce que j'avais de préparé.
» L'appareil à faire de la glace , que je montrai alors, sembla lui plaire; mais j'observai que son attention fut distraite par quelque idée étrangère pendant tout le temps de mon explication. Je n'eus pas plus tôt fini de parler, en effet, qu'il fit apporter un appareil condensateur fabriqué par lui-même, qu'il avait montré déjà à William Smith, et qui, suivant lui, faisait jaillir l'eau à une plus grande hauteur que les nôtres. Le sultan me parut bien plus empressé de faire étalage de ses petites connaissances en mécanique que de les augmenter ; et ce mélange d'ignorance et de vanité dont il fit preuve en cette circonstance, ainsi que dans plusieurs autres, diminua considérablement le respect que sa magnificence extérieure avait excité en moi à la première vue. Quelquefois il se mettait en rivalité avec moi pour montrer sa supériorité devant ses courtisans; mais, trompé dans son attente, il me traitait alors comme une espèce de jon«gleur mécanicien , bon tout au plus pour l'amusement de sa cour. A la vue de mon porte-voix qui était en cuivre, il y jeta d'abord un regard de mépris, et fit venir les trompettes de sa musique, dont les instrumens étaient en argent. Comme il avait déjà fait devant mon prédécesseur, il ordonna à ses trompettes de sonner les mots jatuy et hauw , c'est-à-dire allez et venez ; mais après celte épreuve , mon portevoix fut trouvé incontestablement supérieur, et je reçus l'insinuation de l'un des courtisans d'en faire, par prudence, un hommage immédiat au sultan. J'obéis aussitôt, et Tippou accepta mon porte-voix avec
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remprcsseiïient d'un enfant qui vient d'obtenir le nouveau jouet qu'il avait demandé.