CHAPITRE IV
Jervas à la cour de Tippou-Saêb.
» Le jour suivant, Tippou et toute sa cour s assemblèrent pour voir mon ballon. Le Sultan était assis sous un splendide pavillon , et ses principaux seigneurs se tenaient en demi-cercle à ses côtés. Le jeune homme que j'avais déjà remarqué la veille était encore à droite du trône , îes yeux immobiles et fixés sur mon ballon qui avait été gonflé à l'avance et retenu par des cordes. J'eus la curiosité de demander quel était ce jeune homme , et j'appris que c'était le fils aîné du Sultan , le prince Abdoul-Kalaï. Je n'eus pas le temps de faire d'autres questions , car l'impatient Tippou fit aussitôt donner le signal dont nous étions convenus. Je coupai les cordes qui tenaient l'aérostat captif, et le ballon s'éleva aussitôt d'un mouvement rapide mais gracieux , à l'étonnement inexprimable des spectateurs enchantés. Les Xins frappaient leurs mains avec des cris d'enthousiasme, les autres admiraient dans une muette extase ; et au milieu de l'émotion générale tous les rangs se trouvèrent un instant confondus. Le sultan Tippou sembla , dans cet intervalle, tout-à-fait oublié et s'oublier lui-même dans l'admiration de cette merveille inconnue.
» Aussitôt que le ballon fut à perte de vue , les seigneurs reprirent chacun sa place habituelle , le tumulte s'apaisa , et le Sultan , comme s'il eût été jaloux de
fixer l'attention publique sur lui-même , et d'étaler sa magnificence incomparable, fit venir àTinstant même son trésorier pour me compter, comme une preuve de sa royale approbation, un présent de 200 pagodes à rétoile (1860 francs). Lorsque je m'approchai du trône pour faire mes salam et mes remerciemens dans la forme qu'on m'avait indiquée , le Sultan , qui observait que plusieurs courtisans me jetaient des regards d'envie , comme si ma récompense eût été trop magnifique, résolut de s'amuser de leur dépit jaloux, et de m'étonner par sa munificence. Il prit à son doigt un anneau de diamant et me le fît remettre par un de ses officiers. Le jeune prince Abdoul-Kalaï murmura quelques mots à l'oreille de son père pendant cet incident , et bientôt après je reçus un message du Sultan, qui me demandait, ou, en d'autres termes, m'ordonnait de rester à sa cour quelque temps encore , pour enseigner au prince son fils l'usage des machines européennes, qui n'avaient pas encore de noms dans leur langue.
h Cet ordre fut pour moi une source de plaisirs; car je trouvai que le prince Abdoul-Kalaï avait nonseulement Tintelligence prompte et facile, mais îë caractère le plus aimable, et bien différent du naturel despotique et capricieux à la fois que j'avais remarqué dans son père. \
» Abdoul-Kalaï avait été, à l'âge de douze ans environ, l'un des princes remis en otage entre les mains de lord Cornwallis à Seringapatnam. Avec une exquise politesse que l'on trouve rarement chez les fils des despotes orientaux, ce prince, à notre première entrevue, me fit voir le magnifique palanquin qui lui avait été donné par lord Gornwallis , et m'indiquant du doigt les serpens émaillés qui supportaient les
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panneaux, et sur lesquels l'éclat du soleil se reflétait l\ec force en ce moment, il se plut à me dire dans son langage poétique : — Le souvenir des bontés de vos nobles compatriotes est aussi frais , aussi vivant dans mon ame, que ces couleurs dont l'éclat me frappe en ce moment les yeux.
i) Une autre qualité de ce jeune prince vint me confirmer dans la bonne opinion que j'avais déjà conçue de lui; il ne semblait pas évaluer les présens seulement d'après ce qu'ils coûtaient : soit qu'il donnât, soit qu'il reçût, il ne considérait que les sentimens des autres, et j'éprouvai souvent qu'il fit naître chez moi plus de gratitude par le don d'une simple bagatelle, par un mot ou un regard, que son orgueilleux père avec les plus magnifiques présens. Quoiqu'il me fît compter par son trésorier 50 roupies (125 francs) par jour, Tippou me traitait avec une insolence qui révoltait en moi les sentimens de liberté naturels â un vrai Breton , et j'avais peine à endurer ses mépris. Son fils au contraire se montrait obligé envers mol pour le peu d'instruction que j'étais capable de lui donner, et jamais il ne semblait croire que , quoique prince , il pût payer le dévouement ou les services de ses inférieurs avec des pagodes ou des roupies; tant il est vrai que l'attachement ne peut s'acheter !
» Mon esprit d'indépendance me fit faire ces réflexions, ainsi que beaucoup d'autres, pendant que j'étais à la cour de Tippou. Chaque jour m'apportait des occasions nouvelles de faire des comparaisons entre le Sultan et son fils, et mon attachement pour mon élève s'accroissait chaque jour. Mon élève ! Je ne pouvais songer sans étonnement qu'un jeune et puissant prince recevait en effet mes leçons. Ainsi un individu obscur, dans un pays comme l'Angleterre,
OÙ les arts, les sciences, la littérature, sont ouverts à tous les rangs, peut obtenir un degré de connaissances qu'un despote d'Orient, dans son orgueil , se trouve heureux d'acquérir au prix des lingots de son or le plus pur.
^^Un soir, après les affaires de la journée, le Sultan se rendit dans les appartemensdeson fils, pendant que j'expliquais au jeune prince l'usage de quelques instrumens de mon étui de mathématiques. — Nous connaissons tout cela, dit-il d'un ton hautain ; le gouvernement de Madras nous a envoyé des instrumens semblables avec beaucoup d'autres ; ils sont entre les mains de quelques-uns de mes arouzbegs, qui en ont sans doute suffisamment expliqué l'usage au prince notre fils. Le prince Abdouî-Kalaï répliqua doucement qu'on ne lui avait jamais bien fait comprendre cet usage ; car Tarouzbeg , qui avait essayé naguère de le lui expliquer, n'avait pas l'art d'exposer ses idées aussi clairement que moi.
» J'éprouvai le plus vif sentiment de plaisir à ce compliment, car j'avais la conscience de l'avoir mérité. Combien j'étais loin de songer, lorsque je passais les nuits à étudier les livres de mon vieux maître, que celte étude me procurerait les moyens de mériter un tel honneur !
,) —Que contient cette boîte? me dit le Sultan en me désignant celle qui renfermait mes modèles de mines d'étain. Je ne me rappelle pas qu'elle ait été ouverte en ma présence.
» Je répondis que j'avais eu peur que son contenu ne lui parut pas digne de son attention. Mais il voulut qu elle lui fut ouverte sur-le-champ , et, à ma grande surprise , la vue parut lui en plaire extrêmement. II examina chaque partie de mon modèle, fit mouvoir
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les fils-de-fer des poupées , et m'adressa une foule de questions sur nos mines d'éîain. Je m'en étonnais de plus en plus, car j'imaginais qu'il considérait tout objet de commerce comme indigne de l'attention d'un sultan tel que lui. Je ne pouvais deviner non plus ce qui pouvait si fortement l'intéresser dans cette affaire. Mais tout me fut bientôt expliqué, lorsqu'il me dit qu'il possédait dans ses États certaines mines d'étain susceptibles de faire entrer des revenus considérables dans le trésor royal , si elles étaient exploitées avec intelligence; mais que jusqu'à présent, par fraude ou par ignorance, l'exploitation de ces mines lui avait été plus onéreuse que profitable.
» Il me demanda comment mes modèles se trouvaient en ma possession ; et , lorsque son interprète îui dit que je les avais faits moi-même, il fit répéter sa demande plusieurs fois avant de croire qu'il me comprenait bien. 11 s'informa ensuite où j'avais appris l'art du mineur ; quels progrès j'avais faits dans cette étude; enfin il fallut lui raconter toute mon histoire. J'eus beau lui dire que c'était un long récit d'une vie obscure et indigne de l'attention d'un grand monarque; il semblait ce soir-là n'avoir rien de mieux à faire que de voir sa curiosité satisfaite, et mes excuses ne firent qu'accroître encore l'impatience de ce désir. Il m'ordonna une seconde fois de lui raconter mes aventures , et je lui dis alors l'histoire de mes premières années. Je fus flatté de l'inlérêt que prit le jeune prince au récit de mon évasion de la mine , et des éloges qu'il accorda à ma fidélité envers mon maître.
» Le Sultan, au contraire, m'écouta d'abord avec mlérêt, puis avec un air d'incrédulité choquante. Je produisis alors la lettre de M. Robertsonau directeur de la Compagnie des Indes ; lettre qui contenait elle-
bï CONTES POPULAIRES.
même tout le récit de ma vie. Je mis le papier entre les mains de l'interprète , qui le traduisit non sans peine en malabare , idiome dont se servait Tippou en me parlant.
» Cette lettre, qui était contre-signée par quelques employés supérieurs de la Compagnie des Indes résidant à Madras, et dont les noms étaient bien connus de Tippou, ne manqua pas de faire une grande impression sur lui en faveur de mon intégrité; quant à mes connaissances , il en avait déjà une haute opinion. Il demeura quelque temps encore les yeux fixés sur mon modèle de mines, et après s'être consulté avec le jeune prince , ce que je devinai au ton de leur voix et à l'expression de leurs regards, il me fit dire par . son interprète que si je voulais visiter ses mines d'étain, et instruire les mineurs indiens à travailler le minerai d'après la méthode anglaise , je recevrais du trésor royal une récompense supérieure même à mes services , et digne de la libéralité d'un sultan.
» Quelques jours me furent accordés pour réfléchir à cette proposition. J'étais bien tenté par l'idée que je pourrais réaliser en peu de temps une somme suffisante pour me rendre indépendant le reste de mes jours. Cependant le caractère tyrannique et capricieux de Tippou me faisait craindre de l'avoir pour maître ; je résolus d'ailleurs de ne rien faire sans la permission expresse du docteur Bell, à qui j'en écrivis immédiatement. Sa réponse m'encouragea à ne pas négliger cette occasion de faire ma fortune. Mes espérances prévalurent donc sur mes craintes, et j'acceptai la proposition du Sultan.
» Les présens de Tippou et les appointemens que 'avais reçus durant les six semaines que j'avais passées auprès du jeune prince se montaient à une somme considérable, 500 pagodes ( 4650 francs ) , et 500 rou-
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pies ( 1250 francs ) : je confiai le tout, avec mon diamant , aux soins d'un marchand hindou nommé Oraychund , qui avait en pour moi beaucoup de bontés. Accompagné de plusieurs guides et muni de pleinspouvoirs du Sultan, je me mis en voyage et me dévouai à mon entreprise avec l'ardeur la plus vive; entreprise laborieuse et difficile! car dans aucun pays les préjugés des vieilles coutumes ne sont plus invétérés que dans l'Inde parmi les ouvriers de toute, condition. J'avais bien, il est vrai, le pouvoir d'infliger le châtiment que je croirais convenable à ceux qui me désobéiraient ou qui hésiteraient même à remplir mes ordres; mais, grâce à Dieu! je ne pus jamais me résoudre à torturer un pauvre esclave, encore moins à le condamner à mort, parce qu'il traitait le minerai d'une manière que je ne croyais pas aussi bonne que ma méthode, ou bien parce qu'il n'était pas aussi convaincu que moi des avantages des fonderies employées dans nos mines du Gornouailles.
» Ma modération fit plus sur l'esprit de ces hommes que la violence n'en eût pu arracher pour les contraindre à obéir. Comme je parvenais peu à peu à comprendre leur langage , je leur devenais de plus ea plus agréable. Quelques-uns d'entre eux qui essayèrent mes méthodes et qui en reconnurent la supériorité, reçurent en récompense îa différence du profit obtenu entre l'ancien et le nouveau mode de travail. Cette récompense encouragea les autres, et, avec le temps, j'accomplis par des moyens de douceur une révolution que je désespérais de pouvoir jamais effectuer.
» Lorsque les travaux furent en pleine activité , je dépéchai un message à la cour , pour demander au Sultan qu'il voulut bien envoyer une personne de con-
fiance qui pût juger par le témoignage de ses yeux tout ce qui avait été fait. Je demandais aussi , après avoir rempli les intentions du Sultan, à être rappelé et à remettre à une autre personne le soin de continuer les explorations commencées. J'offris en outre, avant de me retirer, d'instruire la personne qui viendrait me remplacer. Après un long délai, mon messager revint avec l'ordre du Sultan d'attendre dans les mines ses intentions ultérieures. J'attendis trois mois encore ; puis me croyant tout-à-fait oublié, je résolus de partir pour me rappeler moi-même au souvenir de Tippou.
)) Je le trouvai au fort de Devanelli , ne pensant pas plus à moi qu'à mes mines d'éiain : il était alors absorbé tout entier dans ses préparatifs de guerre contre un sultan, son voisin, dont j'ai oublié le nom , et son imagination ne rêvait plus que conquêtes et vengeance. Il daigna me voir à peine, encore moins m'écouter.Son trésorier me donna à entendre qu'on avait été déjà trop prodigue envers un étranger comme moi , et que les ressources de Tippou étaient d'ailleurs toutes consacrées à ses projets de guerre et non à de misérables objets de commerce. Ainsi insulté et privé des récompenses qui m'avaient été promises, je ne pus m' empêcher de réfléchir sur la condition triste et précaire de ceux qui sont au service de despotes capricieux.
)) Je me préparai aussi promptement que possible à quitter la cour de l'ingrat Tippou. Le marchand hindou qui avait en dépôt mes pagodes et mes roupies me promit de mêles faire tenir à Madras , et il me remit le diamant que Tippou m'avait donné dans un accès de générosité ou d'ostentation. Le Sultan, qui ne s'inquiétait plus de moi, ne mit point d'obstacle à mon départ; mais je fus obligé d'attendre un jour ou deux pour obtenir une garde , les hircarrahs qui m'avaient
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amené étant alors occupés à quelque expédiiionmilitaire.
;) Pendant que j'attendais impatiemment leur retour, le prince Abdoul-Kalaï, qui , durant tout ce temps , avait été absent du fortDevanelli, arriva enfin. Lorsque je vins prendre congé de lui , il s'enquit des motifs d'un départ aussi prompt. Dans un langage aussi res* pectueux qu'il me fut possible , et sans blesser la délicatesse d'un fils en me plaignant de son père, je lui dis la vérité. La physionomie du prince exprima tout son chagrin. Il se tut et sembla absorbé dans ses pensées pendant quelques minutes. — Le sultan mon père , me dil-il enfin, est si occupé à présent par ses préparatifs deguerre,que je désespèremême d'être écouté de lui à propos de toute autre chose... Mais vous avez en votre possession, autant que je puis m'en souvenir, quelque chose qui peut lui être utile en paix comme en guerre , et , si vous y consentez , je parlerai de cette machine au Sultan.
X) Je ne sus pas d'abord à laquelle de mes machines le prince faisait allusion; mais il m'expliqua qu'il voulait dire mon télégraphe portatif, qui serait d'une utilité immense à Tippou pour transmettre ses ordres à travers les déserts. J'abandonnai entièrement le soin de cette affaire au jeune prince, en lui adressant mes sincères remerciemens de l'intérêt qu'il prenait à moi.
» Quelques heures après, je fus appelé en présence du Sultan. Son impatience d'essayer le télégraphe était excessive; et moi qui la veille avais été presque foulé aux pieds par les officiers et les seigneurs de sa cour , je devins tout d'un coup un personnage de la plus haute importance. L'épreuve du télégraphe eut un succès qui dépassa mes espérances , et le Sultan en ressentit une joie qui tenait de l'extase.
» Je ne puis passer ici sous silence un exemple frappant de la violence de son caractère et de ses transitions soudaines de la joie à la rage la plus furieuse. Un de ses noirs , intéressant jeune homme, nommé Saheb, avait été préposé à la direction d'un télégraphe à l'une des stations, placée à quelques pas du Sultan. J'avais instruit Saheb de ce qu'il avait à faire ; mais, par défaut de pratique, il fît une méprise , et Tippou entra dans un tel accès décolère qu'il donna l'ordre de trancher la tête au pauvre Saheb. Cette horrible sentence allait être exécutée à l'instant, lorsque je représentai au Sultan qu'il éiait utile de laisser la tête de Saheb sur ses épaules , jusqu'à ce que le message eût été reçu et transmis par son télégraphe , attendu qu'il n'y avait personne alors qui pût le suppléer. Saheb transmit le message sans faire aucune bévue. — Lorsque l'épreuve fut terminée, je me jetai aux pieds du Sultan , et j'implorai la grâce de Saheb. Ce n'était pas le moment de me refuser une semblable bagatelle ; Saheb fut pardonné.
» Un ordre me fut remis sur le trésorier pour recevoir , en récompense de mes services dans l'exploitation des mines , 500 pagodes à l'étoile , et lorsque je présentai au Sultan mon télégraphe portatif , l'objet de ses plus ardens désirs: — Demande-moi, s'écria-t-il , une faveur qu'il soit au pouvoir étendu du sultan Tippou d'accomplir , et je te l'accorde.
» Je pris cet engagement comme une hyperbole orientale; je résolus toutefois de courir le risque d'un refus. Je ne demandai pas une province , quoiqu'il fût au pouvoir étendu du sultan Tippou de m'accorder cette demande ; mais comme j'étais extrêmement curieux de connaître les mines de diamans de Golconde, dont j'avais tant entendu parler en Europe et
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dans l'Inde , je demandai au Sultan la permission de visiter celles qui lui appartenaient. Il hésita; puis, après avoir dit quelques mots à un officier qui se tenait près de lui , il me fit dire par son interprète qu'il m'accordait la permission que je sollicitais.
D En conséquence , après avoir laissé mes roupies et mes pagodes en dépôt avec les autres dans les mains du marchand hindou Omychund , qui était riche et jouissait d'un grand crédit, je partis en compagnie de quelques marchands de diamans qui se rendaient à Golconde. Ma curiosité eut amplement à se satisfaire au milieu de ces mines fameuses , et je résolus d'en publier une description après mon retour en Europe. Cette description , je vous en fais grâce pour le moment , et je continue mon récit.
»Les marchands avec lesquels je voyageais avaient beaucoup d'affaires à régler dans diverses villes, et ce fut la cause d'un retard que ma patience eut peine à supporter : car ma curiosité était satisfaite , et j'avais liâtede retourner à Madras avec ma petite fortune. J'ayais placé à intérêt dans cette ville mes appointemens de cinq années auxquels je n'avais pas touché. Le taux de l'intérêt est quelquefois de douze pour cent à Madras, et, si vous connaissez la puissance de l'intérêt composé, ajouta Jervas en s' adressant aux ouvriers de M. Ro* bertson , vous concevrez que j'étais en beau chemin pour devenir riche. Je résolus de placer ainsi tous mes capitaux, et je calculai que dans sept ans j'aurais accumulé une somme suffisante pour me faire vivre le reste de mes jours dans l'aisance et même dans la richesse.
» Ce fut au milieu de ces espérances et de ces calculs , que je poursuivis mon voyage avec les marchands. Arrivé au fort Devanelli , j'appris que le sultan contre lequel Tippou avait fait la guerre avait cédé
le territoire contesté , et avait apaisé son ennemi par des soumissions et des présens. La paix ou la guerre m'était fort indifférente; je ne songeais qu'à mes propres affaires , et je me rendis tout de suite chez Omychund, mon banquier, afin de régler nos comptes. J'avais emporté mon diamant avec moi dans les mines, afin de le comparer avec d'autres et d'apprendre quelle était sa valeur. J'avais trouvé qu'il valait trois fois plus qu'il ne m'en avait été offert. Omychund me félicita de cette découverte, et nous allions établir nos comptes lorsqu'un officier entra , et après s'être informé si je n'étais pas le jeune Anglais qui venait de visiter les mines de Golconde, il me somma de le suivre tout de suite devant le Sultan. Je fus terrifié ; j'imaginai qu'on me soupçonnait peut-être d'avoir dérobé quelques diamans ; je suivis toutefois l'officier sans hésitation, dans la conviction de mon innocence.
jo Le sultan ïippou, contre mon attente, me reçut avec un visage souriant , et me désignant l'officier qui m'avait amené devant lui, il me demanda si je me rappelais avoir déjà vu sa figure. Je répondis que non , et le Sultan m'informa que cet officier, qui était un de ses gardes , m'avait accompagné durant toute ma visite aux mines de diamans , et qu'il était pleinement satisfait de mon honorable conduite. Alors , après avoir fait signe à l'officier et à toutes les personnes présentes de se retirer, il me fit approcher plus près de lui, m'adressa quelques flatteries sur mes talens , et se mit à m'expliquer qu'il allait encore avoir besoin de mes services, et que si je le servais fidèlement, je n'aurais pas à me plaindre de sa générosité, lorsque je retournerais dans mon pays.
» Toute idée de guerre étant loin de son esprit , il songeait, disait-il, à d'autres moyens de s'enrichir, et
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il était résolu de commencer par la réforme de certains abus qui tendaient depuis long-temps à apauvrir le trésor royal. J'étais loin de deviner où ce préambule allait nous conduire ; enfin , après avoir épuisé la pompe orientale de ses paroles, il conclut en m'informant qu'il avait des raisons de croire qu'il était horriblement trompé dans l'exploitation de ses mines à Golconde. Elles étaient sous la direction d'un bramine feulinga , comme ill'appelait , qui avait fait, avec les marchands qui exploitaient à leurs risques et périls, la convention que toutes les pierres qu'ils trouveraient d'un poids inférieure un karat leur appartiendraient; et que toutes celles qui pèseraient ce poids et au-dessus lui seraient remises pour les droits du Sultan. Or il paraissait que cetteconvention n'avait jamais été honnêtement remplie par aucune des parties : les esclaves volaient les marchands, et les marchands volaient le bramine feulinga , qui, à son tour, trompait le Sultan ; en sorte que Tippou avait souvent acheté des marchands de diamans des pierres plus grosses et d'une plus belle eau que celles provenant directement de ses mines ; et qu'il n'en avait pas moins été obligé de récompenser ces marchands par le don de riches vêtemens ou de beaux chevaux, pour encourager les autres à lui proposer l'acquisition de leurs diamans.
» Je ne pus m' empêcher d'observer , pendant que Tippou me parlait , l'extrême agitation de sa voix et de ses yeux , qui me prouvait à quel point son ame était dominée par sa passion pour les pierres précieuses. Cette remarque aurait dû, sans doute, m'inspirer de sages réflexions; mais qui aurait eu le loisir ou la volonté de faire des réflexions en présence d'un prince aussi despote que le sultan Tippou?
D Le service qui m'était demandé était dangereux;
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il ne s'agissait de rien moins que de visiter les mines secrètement durant la nuit , pour chercher les petites citernes dans lesquelles les ouvriers laissent tomberait les diamans mêlés avec le sable, le gravier et la terre ' rouge, et d'épuiser ou mettre à sec ces citernes durant leur absence. Cette tâche n'était aucunement de mon goût : elle m'exposait à un imminent danger et me faisait jouer en outre le rôle odieux d'un espion. J'exposai mes objections au Sultan; mais il n'y crut pas. Il attribua ma résistance à la crainte seule , et, dans cette idée, il me promit de prendre toutes les mesures possibles pour ma sûreté, s'engageant, après que j'aurais rempli ma mission, à me renvoyer immédiatement à Madras avec une garded'hircarrahs. Je vis que son front se rembrunissait devant ma résistance opiniâtre ; heureusement j'imaginai un moyen d'apaiser sa colère en acceptant la mission , sans abandonner mes principes d'honneur.
» Je lui représentai que , lors même que la saisie des diamans dans les citernes lui fournirait des preuves évidentes de l'infidélité des esclaves et de l'improbité des marchands, et qu*on prendrait ensuite des précautions pour prévenir toute fraude à l'avenir, ce mode d'exploitation serait loin de lui être aussi avantageux que celui que j'allais lui proposer. A ces mots son avarice s'émut visiblement, et il m'ordonna d'achever ce que je voulais dire. Je lui expliquai alors que l'une de ses plus riches mines de diamans avait été abandonnée depuis quelque temps, parce que les ouvriers ayant creusé jusqu'à une source d'eau avaient été forcés de s'arrêter, n'ayant pas de machines comme nous en avons en Europe pour épuiser la mine. Or j'avais observé qu'il y avait un cours d'eau rapide au pied de la montagne , sur lequel on pouvait
construire un moulin, à Taide duquel moteur je me proposais de dessécher la précieuse mine.
» Le Sultan fut charmé de cette idée ; mais je me rappelais trop bien combien son humeur était inconstante, et comment il me reçut à mon retour des mines d'étain , pour ne pas prendre mes précautions avec lui. Je lui représentai que cette entreprise était très-coûteuse et qu'il était nécessaire de m'avancer une année de mes appointemens avant mon départ pour Golconde. Je stipulai en outre que si mes appointemens ne m'étaient pas, dans la suite, payés régulièrement, j'aurais la faculté de résigner mon emploi et de retourner à Madras. Le prince Abdoul- Kalaï était présent, lorsque son père engagea sa parole et me donna plein pouvoir d'employer plusieurs de ses artisans et ouvriers.