CHAPITRE V
Les Miues de Golconde.
» Je ne vous fatiguerai pas du récit des obstacles , retards, désappointemens, qui se jetèrent au travers de mon entreprise. Quelque intéressans que ces détails me paraissent, à moi, ils seraient fastidieux, je n*en doute pas , pour ceux qui n'ont point de mines à dessécher. Il vous suffira d'apprendre que mes ma* chines finirent par fonctionner si bien que l'eau peu à peu diminua et disparut tout-à-fait, permettant aux mineurs d'ouvrir de nouveaux et riches filons. Durant tout ce temps , qui renferme une période de trois années , mes appointemens furent exactement versés entre les mains d'Omychund, à qui j'avais laissé
tous mes fonds, à la condition de m'en payer les intérêts au taux que je recevais à Madras. Je tirais sur lui seulement pour les petites sommes qui m'étaient d'une absolue nécessité, car je vivais avec la plus stricte économie afin de me voir plus tôt à même de retourner riche dans mon pays.
» Je dois m'arrêter ici pour me louer, ou plutôt pour me réjouir, du fond de mon amo , de n'avoir fait usage du pouvoir qui m'était confié, pour aucune espèce d'extorsion. Le sort des esclaves employés sous moi était envié par tous les autres, et j'eus la preuve alors que, jusque dans les conditions les plus humbles et les plus misérables de la vie, on peut réveiller dans le cœur humain des sentimens d'affection et de reconnaissance. Ces pauvres esclaves me devinrent si attachés, que, malgré mon titre de directeur des mines, et les complots perpétuels des marchands qui cherchaient à se débarrasser de moi d'une manière ou d'une autre, ils ne voulurent jamais se rendre leurs complices. J'étais constamment informé du péril qui me menaçait par quelques-uns de ces esclaves fidèles, qui veillèrent sur moi pendant tout le temps que je vécus parmi eux, avec une vigilance et un dévouement admirables.
» Cette vie entourée de soupçons et de périls perpétuels était pourtant affreuse , et mon pouvoir était tout juste assez grand pour faire le bonheur des autres. Je pouvais pendant quelque temps adoucir les souffrances de ces malheureux; mais ils étaient toujours esclaves, et la plupart d'entre eux étaient à peine traités comme des créatures humaines par les avides traitans pour le compte desquels ils étaient employés.
» Ces pauvres gens travaillaient presque tout nus ; ils n'osaient à peine se couvrir le corps d'un pagne ,
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de peur que le gouverneur ne les accusât de s'être enrichis, et ne fût encore plus exigeant envers eux. Les plus avisés d'entre eux, lorsqu'ils avaient trouvé une belle pierre, la cachaient jusqu'à ce qu'il se présentât à eux une occasion favorable de s'enfuir avec leurs femmes et leurs enfans dans le Viza pour, où ils étaient sûrs de trouver un bon traitement.
)i Mon cœur saignait à la vue de tant de misère , et l'espoir seul d'obtenir enfin du Sultan l'amélioration de leur sort, en lui prouvant combien il devait y gagner lui-même, pouvait m'engager à rester plus long-temps témoin d'injustices aussi révoltantes. Tippou m'avait promis, à plusieurs reprises, qu'au premier diamant du poids de vingt karats que je lui apporterais , il m'accorderait ce que je lui demanderais en faveur des esclaves confiés à mes soins. Je leur fis part de cette promesse qui excita chez eux les plus courageux efforts. Enfin nous fûmes assez heureux pour trouver un diamant d'un poids supérieur encore à celui que nous désirions. C'était une pierre énorme d'un magnifique rose pâle et d'une dureté de diamant. Non, la vue de cette fameuse pierre, connue sous le nom de diamant de Pitt , ne causa pas à son premier possesseur l'ivresse que je ressentis en tenant dans mes mains ce magnifique trésor. C'était le gage assuré d'un bonheur futur, non-seulement pour moi, mais pour des centaines de mes semblables.
» Je partis aussitôt pour la cour de Tippou-Saëb. Il était trop lard, lorsque j'arrivai, pour voir le Sultan le soir même; je me rendis alors chez Omychund, afin de régler mes affaires avec lui. Il me reçut les bras ouverts, en me disant qu'il avait gagné beaucoup d'argent avec mes pagodes et mes roupies, et qu'il était prêt à me compter ce qui me revenait, avec
les intérêts échus. Puis, il me remit le montant de toute la somme et une lettre de change sur un négociant anglais de Madras dont je connaissais bien la solvabilité.
)) Après avoir terminé cette affaire à ma satisfaction, je lui racontai ce qui me ramenait à la cour de Tippou, et lui fis voir mon beau diamant rose. A cette Tue les yeux de l'Hindou brillèrent d'une étrange expression de cupidité. — Croyez-moi, me dit-il, gardez ce diamant. Je connais le Sultan mieux que vous : il ne voudra pas accorder aux esclaves les privilèges dont vous parlez; et après tout, qu'est-ce que cela Yous fait? Ne sont-ils pas habitués à la vie qu'ils mènent depuis l'enfance? ils ne sont pas Européens, eux !.. Qu'est-ce que cela vous fait, d'ailleurs? répéta-t-il. Une fois dans votre pays natal, vous ne songerez plus à eux. Vous ne penserez plus qu'à jouir en paix des richesses que vous aurez apportées de l'Inde... Suivez mon avis, gardez le diamant. Fuyez cette nuit même vers Madras. J'ai un esclave qui connaît parfaitement la roule qu'il faut suivre à travers le pays... vous ne pouvez craindre d'être poursuivi; le sultan vous suppose encore àGolconde. Personne que moi ne peut l'en instruire; et vous devez voir, à l'avis que je vous donne, combien je suis réellement votre ami.
D A ces mots, il frappa dans ses mains pour faire venir un esclave et lui donner à l'instant les ordres nécessaires aux préparatifs de ma fuite. Il me lança un regard d'incrédulité et de surprise, lorsque je lui répondis froidement que la fuite dont il me parlait était loin de ma pensée , et que ma ferme résolution était de remettre au Sultan le diamant qui lui appartenait.
A) Lorsqu'il s'aperçut que je parlais sérieusement,
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Omychund changea soudain de contenance, et d'un ton de raillerie il me demanda si je pouvais croire sa proposition sérieuse. Je restai en réalité dans le doute s'il avait été ou non de bonne foi ; et , à tout événement, je lui donnai à entendre que j'étais incapable de le trahir auprès du Sultan.
» Le lendemain matin , aussitôt que je le pus, je me présentai devant Tippou , qui me distingua dans la foule et me fit entrer avec lui dans l'appartement du prince Abdoul-Kalaï.
» Je procédai avec prudence : Tippou était tout impatient d'avoir des nouvelles de ses précieuses mines, et vingt fois il interrompit le récit de mes opérations pour me demander si nous avions enfin trouvé quelques diamans. Je lui montrai d'abord une pierre violette que j'avais réservée pour en faire hommage au prince Abdoul-Kalaï ; c'était une belle pierre , mais bien loin d'égaler notre magnifique diamant rose. Tippou l'admira toutefois avec une telle chaleur d'expression, queje fus certain de le jeter dans le ravissement lorsque je produirais la pierre que je tenais en réserve. Avant de la lui montrer , et à propos du poids de celle que je remettais au prince, je lui rappelai sa royale promesse au sujet des pauvres esclaves. — C'est vrai, dit le Sultan; mais ce diamant pèse-t-il donc vingt karats? Lorsque tu m'en apporteras un de cette valeur, tu peux être assuré d'obtenir tout ce que tu me demanderas. Je lui présentai aussitôt le diamant rose; et, le pesant devant lui, à la vue du poids marqué sur Féchelle de gradation, le Sultan poussa un bruyant cri de joie. Je saisis le moment favorable et me jetai à ses pieds ; il me sourit gaiement et me fit lever en me disant que ma requête était accordée, quoique les faveurs que je sollicitais pour un troupeau de vils
esclaves lui parussent, observa-t-il , tout-à-fait incompréhensibles.
» Le prince Abdoul-Kalaï ne me sembla point partager cette opinion ; il me jeta aussitôt un regard plein de bienveillance, et pendant que son père était absorbé dans la contemplation de son diamant rose, qu'il pesa , j'en suis sur , plus de cent fois , le noble jeune homme m'offrit le diamant violet que j'avais apporté pour lui : présent royal offert d'une royale manière !
» Le secrétaire de Tippou m'expédia un ordre adressé au gouverneur des mines , suivant lequel celui-ci devait abandonner à chaque esclave une portion de son travail, et qui accordait l'émancipation, en récompense de leur bonne conduite, à tous ceux qui avaient été employés à mon service. Une foule de petites exactions furent abolies par cet ordre, et la propriété des terres , vêtemens , etc. , acquis par les esclaves , leur fut assurée. Avec quelle joie je vis le sceau du Sultan apposé sur ce papier ! mon cœur ne put contenir son ravissement lorsque je tins cet ordre dans mes mains. Je résolus d'être moi-même le porteur d'aussi bonnes nouvelles , et quoique j'eusse mon passe-port tout prêt pour Madras avec deux hircarrahs pour m'y accompagner par ordre du Sultan, je ne pus résister au plaisir de contempler la joie de ces pauvres gens à ce changement soudain dans leur position. Jusqu'à la dernière heure de ma vie , je me réjouirai de m'être fait ainsi le messager de leur bonheur. Non , je n'oublierai jamais la scène touchante dont je fus témoin , ni l'expression de joie et de gratitude qui brilla sur les visages noirs de ces pauvres créatures, qui, quoi qu'on en dise, ont autant et peut-être plus de sensibilité que nous-mêmes!
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» A peine étais-je réveillé, le lendemain de mon arrivée, que j'entendis sous mes fenêtres des chansons joyeuses dans lesquelles mon nom se trouvait fréquemment répété. Je fus reçu avec des cris de joie lorsque je parus au milieu d'eux ; ils se pressèrent autour de moi et me supplièrent d'accepter de petites marques de leur gratitude et de leur bonne volonté, que je n'eus pas le courage de refuser ; les enfans mêmes , par leurs caresses , semblaient me prier de ne pas repousser ces simples offrandes. Je me proposai, après mon retour en Europe , de vous en faire hommage, mon bon maître, comme le plus beau présent que je vous pusse offrir, en retour des nobles sentimens que vous m'aviez inspirés.
» La journée entière se passa en réjouissances. Tous les esclaves qui avaient travaillé sous mes ordres possédaient quelques épargnes , avec lesquelles ils avaient acheté, pour leurs femmes et pour eux-mêmes, des cotonnades peintes et des mouchoirs de tête. A présent qu'ils n'avaient plus peur d'en être dépouillés par le gouverneur des mines, ils se hasardèrerit à les produire au grand jour. Ces cotons malabares sont peints en belles et brillantes couleurs , et lorsque les esclaves se montrèrent parés de ces jolies étoffes , ce fut pour moi le plus charmant spectacle que j'eusse jamais vu. Heureux de leur condition nouvelle , ils dansaient avec un degré de chaleur et d'animation dont je n'avais jusqu'alors eu aucune idée.
» Je jouissais de cette scène riante , assis à l'ombre d'un large banian, lorsque tout-à-coup je reçus par derrière un coup dont la violence m'étourdit. Je tombai sur le sol, et lorsque je repris mes sens , je me trouvai entre les mains de quatre soldats armés , et
d*un noir qui m'arrachait mon diamant du doigt. Ils m'entraînaient au milieu des cris et des lamentations des esclaves qui nous suivaient. — Arrêtez ! s'écria brutalement un des soldats, c'est en vain que vous poussez des cris : nous agissons par ordre du Sultan. C'est ainsi qu'il punit les traîtres.
» Sans autre explication , je fus jeté dans un cachot sous les ordres du gouverneur des mines qui se tenait là avec une insultante joie pour me voir enchaîner aux murs de mon horrible prison. Je savais que c'était un implacable ennemi ; mais quel fut mon étonnement lorsque je reconnus dans la personne du nègre qui me chargeait de chaînes et m'accablait de malédictions, Saheb, ce même Saheb, dont j'avais naguère sauvé la vie ! A toutes mes questions sa seule réponse était : — Telle est la volonté du Sultan, ou :
— C'est ainsi que le Sultan se venge des traîtres.
» La porte de mon cachot fut enfin fermée , verrouillée, barrée, et je restai seul, au milieu de la plus profonde obscurité. — Voilà donc, me disais-je, la récompense de tes fidèles services, pauvre Jervas!
— Ah I combien je regrettais avec amertume de n'être pas sur le sol de mon pays natal, où personne, au moindre caprice d'un despote, ne peut être jeté au fond d'un cachot, sans connaître son crime et ses accusateurs ! Je n'essaierai pas de décrire tout ce que je ressentis d'affreux dans cette journée, la plus horrible de toute ma vie. Je devins faible à la fin par défaut de nourriture; je m'étendis autant que mes chaînes purent mêle permettre, et j'essayai de goûter quelque repos. Je tombai dans un état d'insensibilité où je dus rester plusieurs heures , car il était minuit lorsque je fus réveillé parle bruit des barreaux de ma prison qu'on ouvrait. C'était le noir Saheb, une
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torche dans une main , et dans l'autre quelque nourriture qu'il plaça devant moi en silence. Je jetai sur lui un regard de mépris , et j'allais lui reprocher amèrement son ingratitude, lorsque, tombant à mes pieds et fondant en larmes : — Est-il possible, s'écria-t-il , que vous doutiez un instant du cœur de Saheb ? vous m'avez sauvé la vie ; je viens sauver la vôtre... Mais mangez , maître, mangez vite , tandis que je parlerai 5 nous n'avons pas de temps à perdre. Le soleil levant nous verra demain matin bien loin d'ici. Vous ne pourriez supporter les fatigues que nous allons affronter sans prendre de nourriture.
» Je cédai à ses instances, et pendant que je mangeais, Saheb m'apprit que je devais mon emprisonnement au traître marchand hindou Omychund , qui, dans l'espoir sans doute de se rendre maître de toutes les richesses que je lui avais confiées, était venu m'accuser devant le Sultan d'avoir caché certains diamans d'une grande valeur, que je lui avais montrés en confidence, à ce qu'il prétendait. Tippou, furieux, dépêcha aussitôt quatre soldats pour me saisir, m'emprisonner, et me faire subir les tortures de la question jusqu'à ce que j'eusse confessé où j'avais caché les diamans. Saheb était dans l'appartement royal, lorsque cet ordre fut donné. Il courut sans délai en instruire le prince Abdoul-Kalaï, qu'il savait mon ami. Le prince fit venir Omychund, et après l'avoir pressé de questions , il se convainquit par les réponses contradictoires du vieux traître, et par son extrême confusion , que cette accusation n'était aucunement fondée. Il congédia toutefois Omychund sans lui laisser pénétrer son opinion , et se hâta d'envoyer Saheb avec les quatre soldats qui allaient partir à ma recherche. En leur présence il intima tout haut à
Saheb l'ordre de me prendre sous sa garde dès que l'on m'aurait arrêté, en lui donnant tout bas la mission de favoriser ma fuite. Les soldats s'imaginèrent obéir au Sultan en obéissant au prince , et en conséquence, lorsque j'eus été pris et confiné dans mon cachot, les portes m'en furent ouvertes par Saheb.
» Dès que Saheb eut fini de parler, il me remit mon anneau qu'il m'avait ôlé du doigt aussitôt après mon arrestation, de peur qu'il ne me fût dérobe par le gouverneur ou par quelqu'un des soldats.
» Le reconnaissant Saheb se mit alors à briser mes chaînes , et mon impatience était à peine égale à la sienne. Il avait tout prêts de rapides chevaux appartenant aux soldats, et nous poursuivîmes notre course toute la nuit sans interruption. Comme il avait accompagné le Sultan dans la plupart de ses expéditions , il connaissait parfaitement le pays. Lorsque nous nous crûmes toui-à-fait hors des atteintes de nos ennemis , Saheb me permit de prendre du repos ; mais je ne pus dormir à mon aise avant d'être hors des états de Tippou, et, encore une fois, sain et sauf à Madras. Le docteur Bell me fit un accueil plein de bonté ; il écouta mon histoire avec intérêt et me félicita d'être enfin échappé au pouvoir du despote Tippou-Saëb.
» J'étais riche alors au-delà de mes espérances; car j'avais la lettre de change d'Omychund en règle dans ma poche ;. la somme entière me fut ponctuellement payée , et je vendis mon diamant au gouverneur de Madras, à un prix bien supérieur à celui que j'en attendais.
» J'eus le plaisir d'apprendre, avant de quitter Madras, que la trahison d'Omychund avait été dévoilée au Sultan par le prince Abdoul-Kalaï , dont la mémoire me sera toujours chère. Tippou, à ce quej'ap-
pris aussi, exprima publiquement le regret, en parlant de moi, de ne pouvoir rappeler à son service un Anglais aussi intelligent et aussi probe.
» Je voulais récompenser le fidèle Saheb , mais il refusa absolument l'argent que je lui offrais , en disant qu'il ne voulait pas être payé pour avoir sauvé la vie de celui auquel il devait déjà le même service. Il m'exprima le plus vif désir de m'accompagner en Angleterre, lorsque je lui eus dit qu'il n'y avait pas d'esclaves dans notre pays , et qu'aussitôt que le pied d'un esclave touchait le sol britannique , il acquérait par cela même sa liberté. Il me pressa si vivement de l'emmener avec moi en qualité de serviteur, que je ne pus le refuser; il partit donc avec moi pour l'Europe, et je quittai les rivages indiens avec la conscience de n'y avoir pas mérité l'inimitié d'un seul de mes semblables.
» Me voici donc encore une fois dans la libre et heureuse Angleterre , avec une belle fortune , la conscience et les mains pures , et digne, je l'espère, de me présenter devant mon premier maître , dont la bonté et la générosité furent la première cause...» . Ici M. Robertson interrompit son propre éloge en disant aux mineurs , qui avaient tous écouté avec un vif intérêt les aventures de leur ancien compagnon le boiteux Jervas : — Vous avez maintenant, mes amis, la signification du toast que nous avons porté après dîner.— Répétons-le encore une fois avant de nous séparer : A la bienvenue de notre ami M. Jervas ! Puisse la fortune récompenser toujours la fidélité!
74 CONTES POPPLAIRES.