CHAPITRE PREMIER
L'Homme à projets.
M. Pearson , riche fermier du Lincolnsbire , qui avait toujours été considéré comme un homme prudent et sensé , mais quelque peu original , avait fait avant de mourir le testament suivant:
(r Je soussigné John Pearson , fermier de Wold en » Lincolnshire , sain d'esprit et de corps , fais ainsi » mon testament qui est l'expression de ma dernière » volonté.
» Je donne et lègue ma ferme de Wold à mon ne- » veu le plus âgé , Grimes Goodenough ; ma ferme des » marais à mon cher neveu John Wright, et ma ferme » de Clover-Hill à mon neveu le plus jeune Pierce » Marvel.
» Je désire et veux en outre que la somme de dix » mille livres sterling (250,000 francs) , qui est main- » tenant entre les mains de M. William Constantin, Jb mon exécuteur testamentaire , soit placée à intérêt » immédiatement après ma mort, et qu'à l'expiration » de dix ans , ladite somme de dix mille livres , D avec les intérêts qu'elle aura produits , soit remise X) à celui de mesdits neveux aui sera devenu le plus » riche.
B J'ai confiance que ledit sieur William Constantin,
D mon exécuteur testamentaire et fidèle ami , homme » de jugement et de probité, comprendra et fera exé- D cuter ma dernière volonté , suivant la disposition i) littérale de cet acte , quoiqu'il puisse arriver que D mon testament ne soit point fait dans les formes » légales que je connais peu ou point. »
M. Constantin , l'exécuteur testamentaire , homme de tête et de probité , ainsi que le disait son ami , n'eut aucune difficulté à comprendre ou à exécuter ses intentions. Les dix mille livres ste^-ling furent placées à intérêt aussitôt après la mort de M. Pearson , et les trois neveux mis en possession des biens qui leur étaient légués.
Ces fermes avaient chacune une valeur bien différente : celle de Goodenough avait besoin d'améliorations, et son produit devait compenser largement celles qui y seraient judicieusement faites. La ferme de Wright était la plus mauvaise des trois , et celle de Marvel la meilleure.
Les opinions étaient partagées dans le comté au sujet des trois jeunes gens , et bien des paris s'engagèrent sur l'issue de ce riche legs. Chacun raisonnait d'après son propre caractère; les esprits entreprenans se déclaraient pour Marvel, les prudens pour Wright, et les timides pour Goodenough.
Les trois cousins étaient en possession de leurs fermes depuis une semaine environ, lorsqu'un soir , se trouvant réunis à souper chez Wright , Marvel se tourna tout-à-coup vers Goodenough :
— Quand commences-tu tes améliorations , cousin Grimes? lui dit-il.
• — Jamais, cousin Marvel.
— Alors tu n'auras jamais les dix mille livres , mon garçon. Quoi ! tu ne veux rien faire à tes marais!
rien à tes chaumes stériles ! rien à les plantations ! Tu ne veux pas tenter la moindre amélioration !
— Je ne veux pas tenter la moindre amélioration.
— Eh bien 1 laisse-moi du moins en faire à ta place.
— Encore moins.
— Quoi ! tu ne veux pas me laisser abattre pour toi quelques-uns de ces arbres qui se gênent l'un l'autre dans ton bois?
— Pas un arbre ne sera coupé. Pas un baliveau ne sera changé déplace. Pas un seul changement ne sera fait , te dis-je !
— Pas un seul changement de mal en bien , cousin Goodenough? reprit Marvel.
— Aucun changement ne peut être avantageux , suivant moi. Je veux labourer, semer, récolter , comme ont fait nos pères, et cela me suffit.
— Tu ne veux pas même essayer la nouvelle charrue? dit Marvel.
— Non , point de nouvelle charrue... Aucune charrue nouvelle ne peut valoir l'ancienne.
— Comment peux-tu le savoir , puisque tu n'en as jamais fait ni vu faire l'essai? dit Wright. Pour moi, je la trouve préférable à l'ancienne.
Brisons là-dessus : l'ancienne me suffira , comme
elle suffisait à mon père avant moi.
Apres avoir répété ces mots plusieurs fois et toujours sur le même ton , Goodenough continua tranquillement démanger, tandis que Marvel, dépité de voir une obstination aussi stupide , lui tourna le dos et se mit à énumérer à Wright plusieurs plans ingénieux.
— Mon cher John , lui dit-il , tu es digne de m'entendre, toi, et je vais te conterions mes projets.
— Volontiers , mais je ne m'engage pas à les approuver tous.
— Oh ! tu les approuveras , dès que tu les auras connus , et , si tu veux , tu y prendras même une part. D'abord , ilya une superbe garenne près de Cloverïiill , lu sais ? C'est le véritable lapin gris-d'argent , comme on l'appelle, et une peau de lapin gris-d'argent, vois-tu, cela ne manque pas d'avoir une certaine valeur !
— Une certaine valeur, oui, mais quelle valeur!
— Pouh ! je ne sais pas au juste , mais je veux acquérir celle garenne.
— Avant de savoir ce qu'elle vaut , voyons un peu: chaque douzaine de peaux se vend de dix à quinze schellings • ...
— Ne te donne pas la peine de calculer à présent , interrompit Marvel; car je suis décidé à acheter la garenne. Avec le produit de mes lapins gris-d'argent , je construirai l'année prochaine une canardière , et fournirai le marché de Londres de canards sauvages. Te souviens-lu de ce jour où nous rencontrâmes Simon Stubbs avec sa charrette chargée de gibier ? II nous dit alors qu'une canardière suffisait pour faire la fortune d'un homme dans le Lincolnshire. J'aurai la plus belle canardière du comié , et même de toute l'Angleterre. Mais ce n'est pas tout, mon cher Wright; veux-m me donner en échange de la partie de Clover- Hill qui te plaira une égale portion de tes marais hollandais?
— Prends-le au mot, cousin John, dit Goodenough.
— Non , non , répliqua Wright ; je connais la valeur des terres, et la différence de mes marais aux champs
de Clover-Hill , mieux que lui-même. Je ne veux pas le prendre au mot: ce serait le tromper.
— Je ne voudrais tromper personne , dit Goodenough; mais si un homme est insensé, ce n'est pas une raison pour que je sois fou moi aussi , et si quelqu'un m'offre un bon marché , pourquoi n'accepterais-je pas et ne lui dirais-je pas : C'est fait !
— Eh bien! dis : C'est fait, s'écria Marvel, et c'est toi qui auras le marché , Goodenough. Tu as aussi un terrain marécageux dans ta ferme, eh bien ! donnem'en dix acres en échange de cinq acres de Clover- Hill.
— Marché fait ! dit Goodenough.
— Bien!... Je le peuplerai d'oies , et vous verrez le produit que je tirerai seulement du duvet et des plumes de mes volatiles. J'ai déjà quelqu'un qui se charge de me les acheter. Mais, cousin John, j'ai encore un autre projet. Le pacage communal de Wildmore est, tu le sais , couvert de grands chardons qui piquent le nez des moutons et les empêchent ainsi de paître et de S*engraisser : je veux aussi acquérir ce terrain.
— Bon ! dit Goodenough, échange-le contre le reste de Clover-Hill; c'est un marché digne de toi !
— Je faucherai les chardons, poursuivit Marvel, sans daigner répondre à Goodenough. De leur duvet, je ferai du coton, et des cordes avec les filamens de leurs tiges. Puis avec le produit de mes chardons, de ma canardière, de mes plumes d'oie et de mes lapins gris-d'argent, j'achèterai des jaquettes pour mes moutons, car tous mes moutons porteront des jaquettes après la tonte. Pourquoi les moutons de ce comté ne deviendraient-ils pas aussi beaux que ceux du comté de Leicester, s'ils portent aussi des jaquettes? Tu "verras que mes moutons seront bientôt les plus beaux
de tout le comté. Avec le produit dé mes moutons, j'établirai une pêcherie sur l'étang voisin , et avec les produits de la pêcherie... c'est là mon grand projet... celui qui me rendra le plus riche de nous trois !... avec les produits de la pêcherie, et ceux de la canardière, des moutons, des lapins , des plumes et du duvet des oies et des chardons, j'achèterai la magnifique héronnerie qui est près de Spalding.
A ces mots Goodenough laissa tomber son couteau et sa fourchette , et se mettant les poings sur les côtés , il partit d'un éclat de rire qui exprimait bruyamment son mépris.
— Ainsi le but de tout ce gâchis est l'acquisition d'une héronnerie ! Grand bien te fasse , cousin Marvel. C'est toi qui entends le mieux les affaires de nous trois. Diable! tu vas faire de fameuses améliorations, et je gage que tu deviendras le plus riche de nous. Les dix mille livres sont pour toi, c'est certain; car, je le vois de reste, cousin Marvel, tu es un homme de génie!... Mais comment diable! un homme de génie va-t-il songer à une héronnerie! Je l'avoue, voilà ce qui me passe, moi qui ne suis pas un homme de génie.
' — Vois un peu, Wright, continua Marvel, sans adresser la moindre réponse aux plaisanteries de Goodenough : voici la gazette d'hier, elle contient une description du magnifique présent offert à Sa Majesté par le Grand-Seigneur. Le panache en plumes de héron est estimé seul mille guinées (25,000 francs). Calcule à présent ce que me rapportera ma héronnerie... Dans dix ans d'ici, je serai si riche, ajouta-t-il en riant, que je ne me soucierai pas d'accepter le legs de mon oncle. Je te le céderai, John, car tu es un brave garçon, et je suis sur que tu le mériteras.
En échange de cette généreuse promesse , Wright s'efforça de persuader à son ami que s'il embrassait tant de projets divers à la fois , il ne réussirait dans aucun d'eux; et que pour s'assurer du succès dans une affaire , il fallait d'abord calculer et s'en rendre maître avant de s'y embarquer. Mais le jeune Marvel était d'un caractère trop entreprenant et trop présomptueux pour écouler les conseils de la prudence ; il était piqué des railleries de Goodenough, et déterminé à donner des preuves de sa supériorité d'esprit et de jugement. 11 se plongea donc tout de suite au milieu d'un océan d'affaires qu'il n'entendait pas. Il eut une garenne de deux cent cinquante acres ; il peupla d'oies dix acres de terres marécageuses, et donna les meilleures parties de Clover-Hill pour un morceau de terrain communal couvert de chardons. Il fit aussi des plantations considérables , avec une telle rapidité, que chacun s'en émerveillait dans le voisinage; mais on remarqua que les haies de son enclos n'étaient pas suffisantes, et que les jeunes arbres y couraient de grands dangers , les terres environnantes étant couvertes de moutons et de bêtes à cornes. Wright le prévint du danger. Mais il n'avait pas le temps cette année, disait-il, de renforcer les haies. Les bergers suffiraient bien d'ailleurs pour empêcher les bestiaux d'approcher de la plantation cette année , et le printemps prochain il se proposait de creuser tout autour un fossé assez large pour la garantir à jamais de leurs atteintes. Il était alors extrêmement occupé : il faisait faire des jaquettes pour ses moutons, achetait des saules pour sa canardière, et faisait provision de grains pour ses oies. Les oies, dont il avait acheté une quantité prodigieuse , n'étaient pourtant pas encore établies dans le marais , au sujet duquel un nouveau
projet avait passé par la tête de l'extravagant Marvel, Des myriades d'élourneaux y venaient nicher dans les joncs, qu'ils cassaient en se perchant dessus. Or Marvel s'imagina que ces joncs feraient d'excellentes couvertures de toits à la place du chaume, et il résolut de chasser les étourneaux.Mais comme les moyens qu'il se proposait d'employer auraient effrayé ses amies les oies, il lui fallut les enfermer dans la bassecour et les nourrir à grands frais, pendant qu'il faisait la guerre aux étourneaux. Il leur tirait des coups de fusil matin et soir, leur lançait des fusées , ou dirigeait sur eux des cerfs-volans armés de queues enflammées ; bref il parvint à les chasser, mais la moitié de ses oies mourut de faim pendant cette guerre acharnée, et les femmes et les enfans qui furent chargés de plumer les morts dérobèrent une grande partie des plumes et du duvet , pendant que Marvel dirigeait son artillerie dans le marais.
Mais la garenne était là pour réparer tant de pertes : un fourreur s'était engagé à prendre autant de peaux que Marvel pourrait lui en fournir, à seize schellings la douzaine, pourvu qu*el!es fussent bien préparées et livrées assez tôt pour être embarquées et envoyées en Chine, où les peaux de lapin gris-d'argent se vendent avec avantage. Comme l'hiver approchait, il fallut approvisionner la garenne pour nourrir les lapins , et Marvel s'épouvantait déjà de la multitude de dépenses imprévues que ces animaux lui coûtaient. Les murs de la garenne avaient besoin de réparations, et la maison du garde n'était pas habitable en temps de pluie. Tous ces détails étaient de peu d'importance pour Marvel , lorsqu'il fit son acquisition : mais hélas ! il ciiangea bientôt d'opinion. Dans la première semaine de noYenibfe^. ii touaba une neige épaisse : il
était facile de débarrasser les murs de la garenne de la neige qui les encombrait, et de retenir ainsi les lapins dans l'enclos ; mais Marvel était alors en visite dans le Yorkshire, et il avait éié obligé délaisser tout entier le soin de sa garenne au garde , qui s*était vu obligé lui-même de quitter son habitation à cause de la neige, et de se réfugier chez un voisin, ce qui l'avait empêché de déblayer les murs. A son retour, Marvel trouva ses gris-d'argent émigrés chez le voi* sin. La fin de novembre est l'époque où l'on tue habituellement les lapins, dont la peau est alors dans toute sa beauté. Ce fut en vain que Marvel poursuivit les siens à cors et à cris ; quinze jours se passèrent avant qu'il pût en attraper le tiers. La saison était passée, et le fourreur assigna Marvel en exécution de son marché. Ce qu'il y avait de pire pour le malencontreux fermier, c'est que Goodenough riait de ses infortunes. Il espérait recouvrer ses pertes l'année suivante; la maison du garde fut réparée , les murs furent recrépis et couverts de genêt épineux. Mais les lapins gris communs s'étaient introduits dans la garenne par les ouvertures de l'année précédente, et comme ils sont d'une race beaucoup plus forte que les gris-d'argent, ils s'y étaient établis en maîtres et en avaient chassé les autres. A ce nouveau désastre, Marvel protesta que le lapin était l'animal le plus stupide et le plus incommode qu'il y eût au monde , et dans l'espace d'un quart d'heure il se convainquit que la culture des terres était bien plus avantageuse que l'éducation des lapins. 11 laboura donc sa garenne et y sema du blé. Malheureusement son attention avait été si absorbée par la pêcherie, la canardière, les oies, les chardons, et Tespoir de la héronnerie, qu'il avait tout-à-fait oublié son projet de creuser un large fossé autour de sa
plantation : aussi quel spectacle affreux pour lui, lorsqu'il vint la visiter ! Les lapins qui avaient émigré durant les grandes neiges, et ceux qui avaient été chassés de leurs terriers, lorsque la garenne avait été labourée, s'étaient tous réfugiés dans la plantation, et s'y étaient nourris sans scrupule de l'écorce et de la racine des jeunes arbres.
La perte de Marvel était grande, mais sa mortification fut plus grande encore ; car son cousin Goodenough se moquait de lui sans pitié. Il faut tenter un dernier effort pour relever son crédit , se dit-il à luimême , et la héronnerie fut sa ressource.
— Que signifient quelques arbres de plus ou de moins? se disait-il, ou la perte de quelques lapins gris , la mort de quelques oies , la disparition de quelques plumes? Mes moutons se vendront bien-, mes chardons me remettront à flot. Aussitôt que j'aurai vendu mes moutons à la foire de Partney , et que mes cotons seront préparés , je partirai pour Spalding, les poches pleines d'argent, et je ferai l'acquisition delà béronnerie. Un panache de plumes de hérons vaut mille guinées ! Allons ! ma fortune sera faite dès que j'aurai la héronnerie de Spalding.
L'idée fixe de cette héronnerie l'absorbait tellement qu'il négligea toute autre chose. Huit jours seulement avant la foire de Partney, il songea à ses moulons, qu'il avait abandonnés aux soins d'un petit berger. Il lui fit dire d'amener ses moutons chez lui afin qu'il pût les voir. Quelle amère déception! Les pauvres bêtes flottaient dans leurs jaquettes comme dans des sacs ; elles avaient dépéri de la plus déplorable manière. Marvel pouvait à peine croire que ce fussent là ces beaux moutons qui devaient être l'orgueil du comté de Lincoln et qui devaient y introduire la mode des
jaquettes. Hélas! ils se mouraient tous de maladie.
— Que je suis malheureux ! s'écria le pauvre jeune homme, en se tournant vers son cousin Wright, qu'il avait fait venir avec Goodenough , dans l'orgueil de son cœur, pourvoir, estimer et admirer ses moutons. Tous tes moutons , John, sont gras et bien portans: les miens étaient plus beaux que les tiens , lorsque je les acheiai; d*où vient donc que je suis si malheureux?
~ Qui trop embrasse mal étreint 1 dit Goodenough avec un ris moqueur.
— Tu as oublié, je le crains , ce que je te dis lorsque tu achetais ces moutons , répondit AVright. Je te recommandai de les retenir dans le parc, chaque matin, jusqu'à ce que la rosée fût évaporée. Si tu m'avais écouté, tes moutons seraient aujourd'hui aussr beaux et aussi bien portans que les miens. Est-ce que tu ne te rappelles pas ma recommandation?
— Au contraire; et j'avais chargé ce garçon de tenir ses bêtes dans le parc, jusqu'à ce que la rosée fût tombée, reprit Marvel en se tournant vers le petit berger.
— C'est la première fois que j'en entends parler, je vous assure, maître, dit celui-ci.
Marvel se ressouvint alors qu'au moment même oh il allait donner cet ordre, son attention fut attirée par une canardière établie dans le champ voisin. Dans son empressement à l'examiner, il avait oublié de donner l'ordre d'où dépendait le salut de son beau troupeau. Telles sont les négligences et les bévues de ceux qui veulent faire vingt choses à la fois.
Le mauvais succès d'une affaire n'empêchait pas Marvel d'en entreprendre une autre; et c'était vraiment dommage qu'avec tant d'intelligence et d'activité ii eût si peu de persévérance et de jugement. Ses mou-
tons mouraient , et il partait pour Spaîding , la tête pleine de sa héronnerie. Or cette héronnerie appartenait à sir Plantagenet Mowbray, vieux gentilhomme entiché de sa noblesse et de son nom à en devenir siupide. Il tirait vanité de n'avoir pas vendu un pouce de sa terre, qu'il tenait, par une longue suite d'ancêires, de la branche royale des Plantagenets. 11 regardait toute la race des fermiers et des commerçans comme inférieure à la sienne. Aussi l'indignation qu'il ressentit, en apprenant qu'un fermier du comié de Lincoln lui proposait d'acheter sa héronnerie, est plus facile à concevoir qu'à décrire. Ce fut en vain que Marvel éleva ses offres ; ce fut en vain qu'il se déclara prêt à compter le prix que sir Plantagenet en voudrait obtenir. Sir Plantagenet lui fit dire par son intendant qu'il ne toucherait pas à une plume de ses oiseaux ; que l'insolence d'une semblable proposition ne pouvait se concevoir , et qu'd eût à se tenir hors de la vue de ses gens, qui pourraient bien venger l'insulte faite à leur maître.
Cette réponse hautaine et le renversement de toutes ses espérances, de tous ses projets, relativement à la héronnerie, jetèrent Marvel dans un accès de ragepresque égal à celui de sir Plantagenet. En galopant dans l'avenue du château, il rencontra un jeune homme d'assez mauvaise mine , qui montait un très-beau cheval. Marvel , le prenant d'abord pour un des gens de sir Plantagenet, continuait son chemin, lorsqu'il entendit l'étranger lui dire d*un ton bienveillant : — Votre béte galope bien , monsieur ; mais prenez garde , il y a un peu plus loin un cheval mort , dont la vue pourrait l'effrayer.
Marvel retint son cheval; l'étranger s'avança près de lui, et la conversation commença entre eux ; — Ce
cheval mort, dit-il en montrant la rosse qui venait d'être tuée pour nourrir la meute du fils du baronnet , ce cheval mort était encore le plus bel animal que sir Plantagenet et son fils eussent dans leur écurie. N'est-ce pas une honte qu'un homme qui se prétend gentilhomme, et qui fait sonner si haut le nom de sa famille, soit aussi avare sur l'article des chevaux?
Marvel était enchanté d'entendre en ce moment blâmer ou ridiculiser le baronnet; et son compagnon le servit à souhait, en lui racontant une multitude d'anecdotes qui prouvaient toutes combien sir Plantagenet était un être odieux et méprisable. L'histoire de son insolence au sujet de la héronnerie ne manqua pas d'être rapportée par Marvel, et l'étranger sembla sympathiser tellement avec les sentimens du jeune fermier, que celui-ci commença bientôt à le considérer comme un ami. Insensiblement la conversation revint au point d'où elle était partie, et le nouvel ami de Marvel déclara qu'on ne pouvait attendre rien de bon d'un gentilhomme ou de toute autre personne qui fût avare sur l'article des chevaux.
Des idées toutes nouvelles d'honneur et de honte prirent tout-à-coup naissance dans l'esprit de notre héros. Il était mal à l'aise sur sa selle , en songeant que le cheval sur lequel il était monté était peut-être un objet de mépris et de déshonneur comme les rosses de sir Plantagenet. Son nouvel ami , sans paraître s'apercevoir de son embarras, continua la conversation , et fit la plus séduisante peinture des plaisirs et de l'éclat d'une course de chevaux ; il dit qu'il menait aux courses d'York son cheval , la plus belle bête qui fût jamais entrée dans la lice. Le fils de sir Plantagenet eût été le plus fier et le plus heureux des hommes, si son père eût voulu le lui acheter ; mais le vieux ladre
avait refusé, et son fils n'avait pas la somme entière ni même la moitié de la somme suffisante en sa possession.
Notre héros se connaissait peu en chevaux ; mais il avait l'ambition de prouver sa supériorité d'esprit sur le hautain baronnet , et de démontrer qu'il n'était pas avare en matière de chevaux. Il était d'ailleurs stimulé par un violent désir de voir les courses d'York, et son compagnon lui assurait qu'il n'y pouvait paraître sans être bien monté. Bref, une heure ne s'était pas écoulée que Marvel avait offert cent guinées pour le plus bel animal qui eût jamais paru aux courses d'York. Il s'épanouissait à l'idée d'y rencontrer l'héritier de sir Plantagenet, et de lui faire voir qu'il avait les moyens de se procurer un cheval que son vieil arrogant de père n'avait pas voulu lui acheter par avarice.
L'anecdote de la héronnerie avait fait découvrir à son rusé compagnon que Marvel était un homme à projets; il lui proposa une affaire qui frappa l'imagination du jeune fermier au point de lui faire oublier toutes ses mésaventures. C'était le faible de notre héros de croire toujours que son dernier projet était le meilleur. Aussitôt après son retour chez lui, il se hâta d'en finir avec ses vieilles spéculations qui lui paraissaient vulgaires , mesquines et peu profitables. Une partie de son troupeau, quoique atteinte de la maladie , vivait encore ; il était pressé de vendre ces tristes restes ; mais personne ne voulait acheter d'aussi misérables bêtes. A la fin Wright consentit à les prendre. — Je veux te donner ces soixante jaquettes par-dessus le marché, lui dit Marvel; car tu en agis généreusement avec moi en m'offrant un tel prix de mes pauvres moutons , et tu mérites d'être traité comme tu traites les autres. Si jamais j'obtiens les dix mille
livres de notre oncle, je me souviendrai de toi, ainsi que je te l'ai déjà dit. Quant au cousin Goodenough que voilà , il pense tant à lui-même que les autres n'ont pas le temps d'y songer pour lui. Je lui ai demandé hier de me prêter sa signature pour un billet de cent guinées, uniquement dans le but de l'éprouver, et il m'a refusé net. Aussi, lorsque j'aurai gagné le legs, je ne lui en donnerai pas un schelling.... Il peut se le tenir pour dit.
— Que je me le tienne pour dit ou non , répliqua Goodenough avec emphase, je ne prêterai pas un farthing de mon argent à un homme qui enfante un nouveau projet chaque jour. Tu peux te mettre dans J'embarras, s'il te plaît, je ne te prêterai jamais ma signature. J'ai bien assez de mes propres affaires.
. — Ne vous flattez point de me voir jamais dans l'embarras , reprit Marvel avec fierté. Je n'avais besoin de ces cent guinées que pour payer le prix d'un cheval , et l'ami qui me l'a vendu attendra ma convenance.
— Uamïl dit Wright, veux-tu dire l'homme qui est venu avec toi de Spalding?... Je te conseille de n'en ^pas faire ton ami, car c'est bien le plus rusé coquin...!
— 11 ne m'attrapera point malgré cela, dit Marvel : je suis aussi fin que lui, il le sait bien, et nous nous entendons parfaitement l'un l'autre. Il est à ma connaissance certaine que cent vingt guinées lui ont été offertes ce matin pour le cheval que je lui ai acheté, et cependant il me le laisse pour cent.
— Et comment un homme sensé tel que toi, mon pauvre cousin , dit Wright, peut-il croire qu'une personne qu'il ne connaît que depuis trois jours soit assez son ami pour lui faire un cadeau de vingt guinées ?
— Un cadeau ?
— Oui, certes! s'il te laisse pour cent guinées un cheval que lu peux vendre à l'instant cent vingt, ne te fait-il pas cadeau de vingt guinées?
— Bien, mais je puis l'expliquer cette énigme. 11 veut me faire participer à un projet d'élever des chevaux ici dans mes pacages , et il n'a pas voulu , dès notre première affaire, gagner avec moi sur le prix de son cheval.
— Et tu voudrais pour vingt guinées courir les risques d'une société avec un homme d'une aussi mauvaise réputation ! Fais-moi le plaisir de prendre des informations sur lui dans tout le pays , ainsi que dans le comté d'York où tu vas, et lu seras tout-àfait éclairé sur son compte. Suis mon avis : paie-lui son cheval et n'aie plus rien de commun avec cet homme.
— Mais je n'ai pas d'argent pour le payer, voilà toute la difficulté , dit Marvel.
— Que cela ne t'arrête point, reprit Wright; car j'ai là justement cent guinées que je viens de toucher à la foire de Partney : je les mets à ton service de bien bon cœur.
Goodenough poussa Wright du coude deux ou trois fois pendant qu'il s'avançait ainsi. Mais Wright en finissant sa phrase remit aussitôt l'argent à Marvel, qui lui promit de payer le cheval, de rompre toute liaison avec son ami le maquignon , s'il apprenait dans ses informations que ce fût un homme mal famé, et, dans tous les cas, de ne rien terminer avec lui sur d'autres points avant son retour des courses d'York.
— Durant ton absence, dit Wright, je m'informerai de mon côté s'il y aurait profit à élever des chevaux dans les pacages de la commune. Je connais
un vieillard de bon conseil , qui a fait autrefois une affaire semblable. Il me montrera ses comptes, et nous serons à même de juger en connaissance de cause.