‹ Contes de Miss Edgeworth dédiés à la jeunesseChapitre 17 sur 29 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

L'Actrice.

Wright n'avait pas eu de nouvelles de son cousin depuis quinze jours , lorsqu'il en reçut la lettre suivante :

« Mon cher cousin,

« Je regrette bien de n'avoir pu te décider à venir avec moi aux courses d'York, J'y ai plus appris à connaître la vie et le monde , en une semaine, que je n'avais fait dans toute ma vie... York est une ville merveilleuse , qui a une belle cathédrale et un théâtre. Mais je ne suis pas en humeur de t'en faire la description , et je vais te parler tout de suite de choses bien plus importantes.

)) Apprends donc , mon cher John, que je suis amoureux, et que je n'ai jamais été aussi heureux ni aussi misérable de ma Tie. Si je n'étais pas un fermier, j'aurais du moins quelque espoir. Mais j'ai trop lieu de craindre qu'une dame comme Elle ne dédaigne le simple habitant de la campagne j quoiqu'elle se plaise à dire , ainsi que je l'ai su de bonne part , qu'elle ne me considère point comme tel , bien que mes manières aient besoin d'être policées. Ce sont ses propres paroles. Je n'épargnerai rien pour lui plaire, s'il est possible, et je ne suis pas tout- à-fait sans espérance, malgré la présence d'un dangereux rival ; rien moins que le fils aîné et l'héritier du nom de Plantagenet Mowbray. Mais sa vertu, j'en suis persuadé , ne voudra jamais prêter l'oreille à ses galanteries. Mes intentions à moi sont honorables et pures comme son ame : son ame ! ah ! qui pourrait douter de sa pureté, quand on l'a vue comme moi hier soir dans le rôle de la Belle-Péni-

tente. Elle fut admirée de toute la salle ce soir-là , et l'autre soir elle dansa et chanta comme un ange. Mais je ne puis t'en donner uneidée par mes faibles expressions ; viens donc la voir , je t'en supplie ! et tu m'en diras ton avis franchement, car j'ai la plus haute opinion de ton jugement et de ton excellent caractère.

» J'ai reconnu que tu avais tout-à-fait raison au sujet de ce coquin avec lequel je suis venu de Spalding. Il m'a fait arrêter pour cent guinées. C'est bien , sans exception , l'être le plus vil de la terre; mais je suis hors de ses griffes , et j'ai choisi de meilleurs amis. Je te conterai toute l'histoire à notre première entrevue , et te rendrai tes cent guinées avec mille remercîmens. Je t'en prie , pars dès que tu auras reçu ma lettre ; car chaque moment est un siècle pour moi , et je ne veux pas m'avancer plus que je ne l'ai fait , si c'est possible , avant ton arrivée. J'ai la plus grande opinion de ton jugement ; j'espère cependant que tu ne prendras pas ton visage sévère, et que tu ne te laisseras pas influencer par le préjugé général contre les femmes de théâtre. Abandonne ces idées peu libérales au cousin Goodenough; ce serait indigne de toi !

» Apporte-moi, je te prie, ce livre de vieilles pièces qui

est au chevet de mon lit , sous le sac de chardons , ou dans

le panier où sont les tiges que je voulais préparer , ou dans le

toit qui renferme mes plumes et mon duvet. Je n'ai plus

> ma tête à moi, depuis qu'elle est pleine de l'image charmante

I de mon Alicia Barton.

» Point de délai, je t'en prie , si tu tiens au bonheur de » Ton affectionné cousin et ami , »PiERCE Marvel.

» P. S, M. Leander Barton , son frère , est le plus géne'reux et le plus distingué des hommes. Il ne s'oppose point à notre mariage. Le fils et l'héritier de sir Plantagenet Mowbray, qui est aussi impertinent que son père, verra qu'un fermier du comté de Lincoln n'est pas tant à mépriser. J'ai l'intention de vendre ma ferme de Clover-Hill , et de mener un autre genre de vie, qui, suivant l'avis de M. Barton , les

demi-confiflences de miss Alicia , et comme j'incline à le penser moi-même , me convient beaucoup mieux que l'état de fermier; nous en causerons ensemble. Pars aussitôt après la lecture de cette lettre. Alicia a des yeux noirs avec le plus beau teint du monde. Je suis sûr qu'elle te plaira. »

Loin de penser que miss Alicia Barton dût lui plaire, le bon AVright se sentit si alarmé pour son cousin , à laleciurede cette lettre, qu'il résolut de se rendre sans délai à York, de peur que la vente de Clover-Hill ne fût consommée avant qu'il eût vu son cousin. — Un nouveau projet et un nouvel amour, se disait-il, c'est trop de tentations à la fois pour un homme de son caractère !

Goodenough était occupé à son paisible travail de chaque jour, lorsqu'il rencontra son cousin Wright à cheval qui lui demanda ses commissions pour la ville d'York.

— Je n'ai besoin de rien, Dieu merci! dit Goodenough.... C'est bon! je vois que les choses marchent ainsi que je l'avais prévu. Voilà Marvel qui t'entraîne dans la mauvaise route qu'il suit , et bientôt il aura fait de toi un autre lui-même... Ah î tu vas aux courses d'York ! c'est très-bien ! tant mieux pour moi!... Beaucoup de plaisir aux courses !

— Mais je ne vais point à York pour les courses; j'y vais rendre un service à Marvel.

— Charité bien ordonnée commence par soi-même : voilà ma maxime, reprit Goodenough.

— Il est très-juste que la charité commence par soimême , dit Wright, mais elle ne doit pas toujours finir ainsi du moins : car ceux qui n'aident personne ne seront aidés de personne au moment du besoin.

— Ceux qui n'aident personne ne seront pas de sitôt dans le cas d'avoir besoin des autres, répliqua

Goodenough.» Mais je vois là bas mes hommes qui se croisent les bras : ils n'y manquent pas aussitôt que j'ai tourné la tête. Adieu, cousin, je n'ai pas le loisir d'argumenter avec toi sur la charité, qui ne lal)ourera pas ma terre et ne m'avancera pas d'une ligno vers le legs de 10,000 livres. Adieu donci mes complimens à Marvel.

A ces mots Goodenough alla rejoindre ses journaliers, qui se reposaient en effet , ainsi que c'était leur habitude, dès que l'œil du maître n'était plus fixé sur eux : car il les faisait travailler si durement, quand il était là, qu'aucun des cultivateurs du pays ne voulait se mettre à son service, lorsqu'il pouvait trouver de l'emploi ailleurs. Les partisans de Goodenough disaient qu'il savait obtenir de ses hommes plus de travail que qui que ce fût et que c'était le moyen de devenir riche. La question, ajoutaient-ils, n'est pas de savoir lequel des trois neveux se fera le plus aimer dans le pays, mais bien lequel sera le plus riche à l'expiration des dix années; et sur ce point qui peut contester que la maxime deGoodenoughnesoitlameilleure : « Charité bien ordonnée commence par soimême ? » Les amis de Wright au contraire commencèrent à s'alarmer , en apprenant son voyage à York, et les défenseurs de Marvel, quoiqu'ils fissent encore bonne contenance , désiraient de bon cœur que leur ami revînt au logis sans malencontre.

A son arrivée , il ne fut pas facile à Wright de trouver son cousin, car celui-ci avait oublié de lui donner l'adresse de son auberge ou de son logement. Après avoir visité inutilement tous les hôtels de la ville, Wright eut l'idée de demander l'adresse de miss Alicia Barton, dans l'espoir d'y rencontrer son adorateur. M, Ilarrison, riche teinturier, auquel il s'adressa

lui offrit poliment de lui montrer la maison. Wright s'était mis dans les bonnes grâces de cet homme par la ponctualité avec laquelle il lui livrait, depuis trois ans, la quantité de bois dont ils étaient convenus. La ponctualité ne manque jamais de séduire les hommes d'affaires.

En se rendant avec Harrisonà la demeure de miss Barton , Wright fit tomber la conversation sur elle et s'informa de la réputation qu'on lui faisait. — Je ne sais rien au sujet de cette femme , reprit Harrison ; les affaires d'nctrices ne me regardent point: mais je puis vous mettre sur la voie d'informations exactes , quelle que soit votre demoiselle Alicia; car elle est amie intime d'une marchande de modes à laquelle ma femme rend trop souvent visite à mon gré. En revanche, vous m'obligerez en faisant mon affaire en même temps que la vôtre , et en me disant s'il ne se passe rien de mal dans cette maison.

Le teinturier présenta Wright à la modiste comme un riche fermier qui avait besoin d'un chapeau à la mode ou d'un bonnet élégant , peut-être même des deux objets , pour des dames du comté de Lincoln. La modiste se fit apporter quelques cartons poudreux qu'elle jura ses grands dieux n'avoir reçu de Londres que la veille avec les nouvelles modes, et tandis qu'elle étalait ses colifichets , Wright se mit à parler des courses, du théâtre , des acteurs et de miss Alicia Barton.

— Est-elle aussi jolie qu'on le dit? Je suis ben curieux de la voir, dit Wright, en affectant une rusticité de langage et une simplicité de manières qu'il était loin d'avoir. Je suis vraiment beii curieux de la voir; f ai tant ouï parler d'elle , jusque cheux nous.

— Si vous allez au spectacle ce soir, monsieur, vous

ne pourrez manquer de satisfaire votre curiosité : miss Barton joue ce soir... Jenny, donnez-moi un billet de spectacle... à son propre bénéfice. Elle y paraîtra dans son meilleur rôle , dans la Femme galante,

' — La femme galante!.. Excusez!... Et c*est là son meilleur rôle? m'est avis alors que c'est le plus mauvais qui est le meilleur. La femme galante, ma chère dame!... eh! que diraient nos grand'mères de tout cela?

— Oh! monsieur, les temps sont changés comme les modes depuis les beaux jours de nos grand'mères.,. Enveloppez ce bonnet pour monsieur, Jenny... Je ne puis prétendre à faire l'apologie des mœurs de notre temps aussi bien que celle de nos modes : mais sur ce point , je puis vous assurer que personne n'est plus à la mode dans notre ville que miss Barton. Tous nos élégans se meurent d'amour pour elle.

— Diable! en ce cas je me garderai de me trouver sur son chemin. Et cependant j'ai une fière curiosité de la voir un petit brin. Dites-moi, madame , ne pourrais-je point la voir ou l'entendre dans une chambre , ou ici ? Car voir une femme sur la scène , ou la voir hors du théâtre, c'est tout différent , m'est avis.

— Je le pense aussi, monsieur. Jenny, enveloppez le bonnet pour monsieur et faites-en la facture.

— Non, non, ce n'est pas la peine; le bonnet est tout ce que je veux , et je le paierai argent comptant.

Wright se mit en devoir de tirer une bourse pleine de guinées, qu'il resserra aussitôt pour ouvrir un portefeuille tout gonflé de billets de banque. Le respect de la modiste s'accrut ostensiblement à cette vue. — Jenny, s'écria-t-elle , voyez qui est dans la pièce à côté. Miss Barton essayait son costume , il n'y a pas une demi-heure , et comme elle doit passer par ici.

je pense que monsieur pourra la voir, et satisfaire son \if désir à ce sujet... Prenez le chapeau aussi, monsieur; il est tout-à-fait à la mode, vous pouvez l'affirmer aux dames du comté de Lincoln... Ah ! voici miss Barton !

Miss Barton fit son apparition dans le maç;asin avec les grâces et les sourires les plus séduisans. Sans paraître remarquer la présence de Wright , elle s'assit dans la plus charmante attitude, et s'appuyant d'un air pensif sur le comptoir, elle entama la conversation avec son amie, la modiste; mais à chaque instant la belle actrice jetait un coup d'œil furtif sur le jeune homme qui se tenait debout, sa bourse pleine do guinées dans la main et son portefeuille ouvert avec les billets de banque étalés devant lui , comme s'il eût été frappé d'admiration à l'apparition de miss Alicia , au point de ne pouvoir retrouver ses idées. Or le jeune fermier était doué d'une belle figure , il avait une taille remarquablement bien prise, et miss Barton était en réalité aussi frappée de ces avantages que lui feignait de l'être de ses charmes. Aucune réserve mal calculée ne le condamnait au silence , et , comme inspiré par le désir de plaire , il entama bientôt la conversation.

— C'est une admirable ville que votre ville d'York ! dit-il. Je ne sais vraiment pas comment je ferai pour m'en arracher ; on y voit tant de belles choses , que mes yeux en sont éblouis.

— Et, s'il vous plaît, monsieur, de toutes ces belles choses quelles sont celles qui vous plaisent le plus? demanda la modiste.

— Oh ! les dames sont les plus belles de toutes les belles choses , et je sais bien quelle est la plus belle dame que j'y ai contemplée... mais je n'oserai jamais le dire... jamais!

jp. çe.

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OFTHE

UNiVEiiSlTY OF iLUNÛlS

— Jamais, monsieur! reprit la modiste, pendant que miss Barton tenait ses yeux modestement baissés; jamais est un mot téméraire , monsieur. J'ai idée que TOUS ne tiendrez pas toute votre vie à cette résolution.

Miss Barton poussa un soupir et jeta un regard involontaire dans la glace.

— Et pourquoi , répliqua Wright , irais-je me faire moquer? où serait mon bon sens, si j'allais prêter à rire, ainsi que cela ne manquerait pas, en voulant faire un compliment, sans savoir m'y prendre, à une dame qui est courtisée par tous les élégans de la ville d'York?

— Ceux qui s'imaginent ne pas savoir faire un compliment sont quelquefois ceux-là même qui font les plus agréables à mon avis , reprit la modiste. Qu'en pense miss Barton?

Miss Barton poussa encore un soupir, rougit, ou du moins parut avoir l'intention de rougir ; puis élevant la voix , et ses beaux yeux tournés vers le ciel, elle s'écria avec des gestes et des intonations de théâtre :

O vous, sacré pouvoir, céleste Providence, Vous qui veillez sans cesse auprès de l'innocence, Gardez-moi des humains , de leurs discours trompeurSi De leurs pièges cruels, mais recouverts de fleurs! Ahî puissé-je, loin d'eux vivant abandonnée. Voir mon teint se flétrir, et ma beauté fanée! Puisse aucun d'eux jamais ne troubler mon bonheur, Ki d'un fatal amour empoisonner mon cœur!

A peine avait-elle fini sa tirade que Marvel entra hors d'haleine dans le magasin. Wright se tenait de manière à être complètement caché par la porte , et Marvel, n'apercevant pas son ami, adressa la parole à sa belle , aussitôt qu'il eut repris haleine. Les manières de miss Barton changèrent brusquement, et

COiNTES POP. 5

Wright eut l'occasion de voir et d'admirer ses rares talens de comédienne. Elle fut avec Marvel réservée et dédaigneuse.

— J'attends mon ami à chaque instant, lui dit Mar- Tel à demi-voix , et je pourrai alors parler avec votre frère de la vente de Clover-Hill. Vous m'avez promis de venir à la promenade ce matin avec moi.

— Non pas sans mon frère, excusez-moi , monsieur, dit la belle prude, en reculant avec la dignité d'une princesse. Après l'arrivée de votre ami, dont vous attendez sans doute les avis, vous serez en état de décider votre cœur. Quant au mien, monsieur, il ne saurait être influencé par l'appât de l'or, ni par des considérations mercenaires... laissez-moi la main, monsieur.

— Je cours à l'auberge pour voir si mon ami est arrivé , reprit Marvel avec vivacité. Croyez-moi , je suis autant que vous bien au-dessus de merconaTcs considérations; mais je lui ai promis de ne point conclure cotte vente avant son arrivée, et il aurait lieu d'être mécontent si je l'avais fait venir pour rien... Je cours à iRommc-Vcrl, pour voir s'il est arrivé.

A ces mots il s'élança hors du magasin. Pendant ce court dialogue, qui dura tout au plus quelques secondes, Wright s'était tenu soigneusement caché dans son coin, comme absorbé dans la vérification de sa facture, qui contenait une erreur d'un schelling. II s'avança aussitôt après le départ de Marvel , et dit à la modiste qu'il reviendrait chercher ses emplettes dans une heure. Puis il prit une voiture de place et se fil conduire à Cllomme-Vcrl, où il était bien sûr alors Retrouver son cousin.

— Ah I te voilà enfin ; Dieu soit loué î s'écria Marcel aussitôt qu'il l'aperçut. Dieu soit loué 1 tu es

enfin arrivé î ne perdons pas un instant. Si tu n*es pas fatigué , si tu n'as pas faim , viens avec moi , je veux te présenter à ma charmante Alicia.

— Je meurs de faim et de fatigue, répliqua Wright ; fais-moi préparer un bon beef-steak, et permets-moi de m'asseoir et de me reposer.

Marvel eut à peine la patience d'attendre le beefsteak; il ne concevait pas comment on pouvait man-« ger plutôt que d'aller voir sa charmante Alicia. Il ne mangea pas un seul morceau lui-même ; il se promenait dans la chambre de long en large et d'un pas rapide.

— Oh ! mon cher Wright , disait-il , on voit bien que tu ne l'as jamais vue, tu ne serais pas si lent à déjeuner !

— Est-ce à dire que l'on mange plus vite lorsque l'on a vu miss Barton? reprit Wright ; alors je devrais déjeuner en poste , car je Tai vue il n'y a pas une demi-heure.

— Tu l'as vue î tu as vu Alicia ! tu l'as vue il n'y a pas une demi-heure ! C'est impossible î... Gomment et où as-tu pu la voir ?

— Je l'ai vue en compagnie de mon ami Marvel , reprit Wright froidement.

— Avec moi ! comment cela se peut-il sans que je t'aie vu moi-même?... Allons , tu te moques de moi»

— Pas le moins du monde ; prends garde seulement de ne pas te moquer de toi-même. Je te jure que je te dis la vérité; je vous ai vus, toi et miss Barton , ce matin même. Je puis même te répéter tes propres paroles. Ne lui disais-tu pas que tu ne vendrais point Clover-Iïill avant mon arrivée?

Marvel regardait fixement son ami dans un muet étonnement.

— Ah î ail I poursuivit Wright , cela te prouve combien de choses peuvent passer devant les yeux et près des oreilles d'un amoureux , sans qu'il voie ou qu'il entende rien. Oui, mon ami, j'étais tout-à-l'heure dans le magasin de mistriss Stokes, dans un coin, derrière la porte; mais tu ne voyais que la charmante miss Barton.

— Pardonne-moi d'avoir été si aveugle , dit Marvel en riant : mais tu as trop bon cœur pour t'en fâcher, quoique tu ne saches pas ce que c'est que d'être amoureux.

— Voilà ce qui te trompe; car je suis aussi amoureux que toi à présent.

— Je suis perdu ! s'écria Marvel en devenant pâle comme la mort.

— Pourquoi donc? reprit Wright. N'est-il donc permis qu'à toi d'être amoureux ? Je ne vois pas pourquoi je n'en aurais pas aussi bien le droit que toimême.

— Tu en as le droit, sans doute, dit le désolé Marvel en s'el^forçant de se remettre; je dois même avouer que c'est bien à toi de me le dire avec tant de franchise... Mais j'étais bien fou de te faire venir !... J'aurais dû prévoir ce qui est arrivé , stupide que je suis !... N'importe, tu en as bien agi avec moi, Wright ; aussi je ne puis m'en plaindre, et je ne le ferai pas,

quoi qu'il advienne Que celui de nous deux qui

pourra lui gagner le cœur l'emporte sur l'autre. Nous l'avons belle l un et l'autre ; car si j'ai l'avantage de la priorité, tu as celui d'une plus jolie figure que moi , et cet avantage est immense auprès des femmes, â l'exception peut-être d'Alicia Barton.

— Tu te trompes peut-être encore en ce point , répliqua Wright d'un air significatif.

f.E TESTAMENT. 101

— Ah! tu ne crois pas ce que tu dis là ! s'écria arvel avec une agitation croissante.

— Je dis ce que je crois , et s'il est permis de se fier aux tendres regards d'une femme, j'ai des raisons de croire ce que je dis.

Marvel saisit le pot à bière qui était sur la table et en but une large gorgée ; puis d'une voix tremblanlo :

— Cousin Wright, que celui qui s*en fera aimer l'épouse, je te l'ai déjà dit. Je ne puis me fâcher contre toi , quand tu en agis si loyalement. Parlemoi donc franchement, l'avais-iu jamais vue avant ce matin?

— Jamais! aussi vrai que je suis un honnête homme, répondit Wright la main posée sur le cœur.

— Eh bien! voici ma main, dit Marvel , tout est loyal des deux côtés. Advienne que pourra , je ne me brouillerai point avec toi. S'il était écrit qu'elle devait tomber amoureuse de toi à la première vue, ce n'est pas ta faute ; et si elle me l'avoue franchement , eh bien!... je ne lui en voudrai pas non plus. Elle m'a bien un peu encouragé, mais les femmes sont si inconstantes ! et je ne la traiterai point de coquette , si elle use de franchise à mon égard. Elle me brisera le cœur, sans doute ; mais je supporterai la douleur comme un homme... je l'espère, et je ne me brouillerai point avec toi, mon cher John, quelle que soit sa décision.

— Bien , bien ! cousin Marvel , tu es un brave et digne garçon. Aie confiance en moi , et si cette femme est ce que tu la crois , elle sera à toi , je te le jure.

— C'est plus que tu ne peux promettre, mon pauvre ami, épris comme tu l'es, autant que moi.

— Plus que toi encore certainement : mais qu'importe ?

— Qu'importe ? Nous ne pouvons pas cependant épouser Alicia tous les deux ?

— C'est vrai. Mais je ne l'épouserai pas sans doute si je te la cède.

— Tu ne l'épouseras pas ! s'écria Marvel les yeux pètillans de joie; mais ne m'as-tu pas dit que tu l'aimais?

' — Pas le moins du monde : c'est toi qui te l'es persuadé toi-même. Est-ce que Ton ne peut aimer dans le monde d'autre femme que miss Barton ?

A ces mots , ivre de joie , Marvel se mit à gambader à travers la chambre avec les exckmations les plus folles ; il secouait les mains de son ami comme s'il eût voulu lui arracher les bras; puis, s'arrêtant tout-à-coup :

— A propos, que penses-lu de mon Alicia? Quoique tu n'en sois pas amoureux, tu la trouves bien, n'est-ce pas ?

— Il faut que je la connaisse davantage avant de t'en dire mon opinion.

— Non , non , tout de suite : je veux savoir ce que tu penses d'elle à présent.

— Dame ! à présent je pense que c'est ce qu'on appelle une... coquette.

• — Oh ! tu te trompes grossièrement, cousin Wright, C'est bien plutôt une prude qu'une coquette.

■ — Pour toi , c'est possible , mais non pour moi , cousin. Chacun de nous la juge comme il l'a vue.

Marvel prit chaudement la défense de ce qu'il appelait la pruderie de sa belle; puis il finit en disant: qu'il jurerait sur sa tête qu'elle n'était point une coquette,— Si elle a une fantaisie pour toi, Wright,,

LE TESTAMENT. iOâ?

elle me le dira honnêtement, j'en suis convaincu, et lorsqu'elle saura que tu songes à une autre femme, son orgueil t'aura bientôt effacé de son cœur. Mais il n'est pas probable qu'elle ait pu penser à toi durant les quelques minutes que vous avez passées ensemble , et je suis sûr même qu'elle n'a jamais pensé à toi , soit dit sans t'offenser.

— Tu ne m'offenses nullement , je te le jure , dit Wright. Mais. . . mettons-la à l'épreuve. Ne lui dis rien. Fais-lui ta cour comme à l'ordinaire et laisse-moi lui faire la mienne. Ne lui dis pas un mot de mon arrivée , et diffère la vente de Ciover-Hill jusqu'à co que tu sois sûr de son cœur.

Marvel consentit gaîment à cette proposition , et Wright ne demanda qu'une semaine pour la durée de répreuve. Alors son cousin lui exposa le nouveau plan qu'il avait en vue et dont il espérait beaucoup. L'idée en appartenait au frère d'Alicia.

— Je vais vendre Clover-Hill , lui dit-il , et avec le prix de la vente , Barton et moi, nous ferons construire à Lincoln un théâtre dont nous serons les directeurs. II m'a dit lui-mèm.e, ainsi que tout le monde, que je serai très-bien en scène. Miss Bartoa m'a même dit à l'oreille que je ferai un superbe Lothario , ajouta Marvel , en prenant une attitude de théâtre , et en déclamant d'une voix retentissante qui fit bondir son cousin :

Que la lerre , le ciel et vous , belle Caliste, Soyez juges du camp !

— C'est très-beau, sans doute, dit AVright, mais je suis mauvais juge en ces matières. Ce que je sais très-bien c'est qu'à l'égard de la vente de Clover-HilI, il ne faut pas se presser, et voir ce qu'est la sœur avant de se livrer au frère. Ce n'est <5ertes pas mon

loi CONTES POPULAIRES.

intérêt de te détourner de ce projet, et si je voulais être certain que tu n'obtiendras jamais le legs de notre oncle, je n'aurais rien de mieux à faire qu'à te presser de suivre ta fantaisie. Car tu vas dépenser tout ce que tu possèdes au monde dans la construction de ce théâtre -, or, supposé que Barton soit aussi probe que toimême , considère bien que ce théâtre ne peut être construit en moins d'une couple d'années et que les intérêts de ton argent seront perdus durant tout ce temps. Dis-moi , je l'en prie , où tu en seras à l'expiration des dix années : il n'y en a plus que sept à s'é- ' couler , tu le sais ?

Marvel remercia cordialement son cousin de cet avis désintéressé; mais il fit observer que les acteurs et les directeurs de spectacle sont, de tous les hommes, les mieux placés pour faire une fortune rapide; qu'ils gagnent souvent des centaines de livres sterling dans une seule soirée à leur bénéfice; et que s'il réussissait à plaire au public comme acteur, il serait sur de trouver dans le théâtre, avec sa femme la charmante Alicia, une source inépuisable de richesses. — Non pas, ajouta-t-il, que je pense à elle dans cette vue, car mon ame est bien supérieure à de mercenaires considérations , autant que la sienne.

— Bien plus, peut-être, dit Wright. Mais, voyantle regard de Marvel s'animer à cette insinuation , il se tut et se contenta pourle moment delà promesse qu'il avait obtenue que rien ne serait conclu avant la fin d'une semaine, qu'aucune mention de son arrivée ne serait faite à miss Barton ni à son frère, et qu'il aurait liberté . entière d'éprouver la fidélité et la constance de la belle Alicia , de la manière qu'il jugerait convenable.

Ces conventions arrêtées, Wright se rendit tout de suite chez la modiste. Miss Barton était sortie pour

voir les courses dans le tilbury du capitaine Mowbray. En son absence , il fut reçu de la manière la plus gracieuse par mislriss Stokes, qui avait plusieurs logemens à louer , et qui s'empressa de lui en laisser un pour une semaine, sur l'offre d'une guinée de plus que le logement ne valait. Elle s'imaginait que le jeune et beau fermier était profondément épris des charmes de l'actrice, et dans cette idée elle encourageait sa passion, en lui insinuant avec adresse qu'elle était partagée par miss Barton. Le soir Aîicia prit le thé avec la modiste ; Wright y fut invité, et on lui fit entendre que d'autres avaient été exclus. — Car miss Barton , fit observer son amie, est très-difficile sur le choix des personnes qu'elle reçoit.

Bien des efforts adroits furent tentés dans cette entrevue pour amener Wright à ouvrir son cœur; car la femme du teinturier avait été longuement questionnée sur ses propriétés du Lincolnshire , et , comme elle était amie du merveilleux , elle s'était laissé aller à un peu d'exagération ; de sorte que notre fermier était considéré déjà comme une riche proie, et l'imagination de miss Barton avait déjà fait tant de chemin, qu'elle avait promis à la modiste de lui faire un présent convenable le jour de ses noces. Mistriss Stokes, stimulée par cette promesse, mena les choses vivement. — Marvel, disait-elle, n'en finit pas avec la vente de son bien: quant au fils de sir Plantagenet Mowbray, il avait les pieds et les mains liés par son père , de sorte qu'il ne pouvait rien faire de convenable : un honorable mariage était d'ailleurs d'un plus grand poids dans la question. Tout bien considéré , la modiste décida la question en faveur de AVright par les sages et vertueux motifs ci-dessus. Le cœur de miss Barton , pour nous servir de son expression , parlait vivement en sa

faveur , car il était sans comparaison le plus beau de . ses amans , et sa simplicité, son apparente ignorance du monde, étaient plutôt des qualités que des défauts.

Fès la seconde entrevue , miss Alicia eut pourtant quelques raisons de soupçonner que cette simplicité n'était pas aussi grande qu'elle l'avait imaginé. Elle s'étonna que, malgré ses adroites avances , Wright ne fut pas amené aune proposition positive , ni même à une déclaration de ses sentimens. Le jour suivant son ètonnement s'accrut encore, car le jeune fermier, quoiqu'il sut bien qu'elle était depuis une heure dans le magasin de la modiste, ne fit pas le plus léger effort pour lavoir. Bien plus, dans la soirée, il la rencontra à la promenade publique et passa près d'elle en l'honorant d'un simple salut et sans se retourner même pour la voir , quoiqu'elle fut à caqueter au milieu d'une troupe déjeunes élégans , uniquement dans le but d'exciter sa jalousie.

Un grand conseil se tint avec la modiste. — Ah ! ces hommes sont de dangereux serpensl lui dit sa confidente. Savez-vous , ma chère , que cet homme si simple a été sur le point de nous meure dedans? Le croirez- Tous ? Il est en ce moment sur le point d'épouser une demoiselle du Lincolnshire. Il lui a écrit une lettre ce matin et m'a priée de la faire mettre à la poste. Je le tournai , le retournai de mille manières , disant qu'il niellait bien deTimportance à cette lettre, qu'elle paraissait l'inièresser vivement, etc., jusqu'à ce qu'enfin la vérité se fît jour. Alors je lui parlai de vous ; mais il me dit qu'une actrice n'était pas une femme convenable pour un fermier, et que vous aviez déjà beaucoup trop d'admirateurs. Vous voyez, ma pauvre amie, qu'il n'a aucune des pensées sur lesquelles nous fondions notre espoir. Comptez là-dessus, c'est un homme

fin , et qui sait de quoi il retourne; ainsi, comme il ne nous reste plus que Marvel , mon avis...

— Votre avis ! Je ne suivrai d'autre avis que le mien, interrompit dédaigneusement miss Barton, en par^ courant le magasin dans une extrême agitation.

— Faites ce qui vous plaira , ma chère ; mais rappelez-vous que je ne puis vous laisser dépenser mon argent pendant une éternité. Votre compte avec moi s'élève déjà à une grosse somme ^ votre toilette est d'une élégance telle qu'on n'en a jamais vu de si riche dans la ville d'York, et vous devez la payer en conséquence, comme vous pouvez le juger, miss Barton. Et lorsque vous avez une occasion de vous établir convenablement, et de payer toutes vos dettes ; lorsque votre frère, qui était ici il n'y a pas une heure, presse si vivement votre mariage avec M. Marvel, il est vraiment étrange, incroyable, que vous disiez: <r Je ne suivrai d'autre avis que le mien ! » et que vous vous amourachiez, comme vous le faites, d'une personne qui n'a point d'intentions sérieuses, et qui va même épouser une autre femme! Fi! miss Barton, est-ce donc là une conduite convenable et prudente? Et puis j'ai le cœur touché pour ce pauvre jeune homme que vous avez rendu fou et qui vous aimo en désespéré.

— Eh bien ! qu'il le prouve donc en vendant Clover- Hill! dit vivement miss Barton.

Son^sprii balançait entre la cupidité et ce qu'elle appelait l'amour. Elle était réellement éprise de Wright, dont la froideur enflammait au lieu d'éteindre sa passion pour lui. Il jouait si bien son rôle , qu'elle ne savait à quoi se décider. En attendant, la modiste était pressante avec son compte , et le frère d'Alicia la querellait sans cesse en faveur de Marvel. 11 avait engagé

la modiste qu'il courtisait à se mettre de son parti. Marvel, de son côté, gardait sa position , quoiqu'à grand*peine, et refusait de vendre Clover-Hill, jusqu'à ce qu'il eût la certitude d'épouser miss Barton, et que son parent fût arrivé à York et consentît au mariage.

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