CHAPITRE III
A trompeur trompeur et demi.
M. Barton et la modiste décidèrent alors que, si la persuasion ne pouvait ramener Alicia à la raison, on emploierait d'autresmoyens, et il fut convenu qu'elle serait arrêtée pour dette, à la requête de la modiste , à laquelle il était du plus de cinquante livres sterling.
— Elle sait bien , disait l'excellent frère, que je n'ai ni le pouvoir ni la volonté de payer cette somme. Le fils de sir Plantagenet est gueux comme Job. Elle sera donc forcée d'avoir recours à Marvel, et si elle lui donne quelque encouragement à propos, il paiera la somme en moins de rien. Quant à cet homme qui loge chez vous, qu'elle s'adresse à lui si elle le veut; elle verra bientôt comment il lui répondra. Suivant ce que vous m'avez dit, c'est un rusé compagnon et qui ne ressemble pas du tout à notre ami Marvel.
Le vendredi matin la charmante Alicia fut arrêtée à larequêtede sa chère amie et confidente mistriss Stokes. L'arrestation eut lieu dans le magasin même de la modiste. Alicia aurait sans doute jeté des cris perçans , et se serait évanouie avec la grâce la plus touchante , si la scène eût eu des témoins ; malheureusement il n'y avait personne dans le magasin pour l'admirer ou pour
LE testament: 109
la plaindre. Elle se précipita daiisla chambre deAVright, les cheveux en désordre et avec tout l'étalage du plus profond désespoir; mais, hélas! il était sorti. Alors elle se calma tout de suite et écrivit le billet suivant :
(( A M. Marvel, elc.^
» A V Homme-Vert.
» Quoique cette démarche hlesse cruellement la délicatesse et l'orgueil d'AIicia , elle est forcée , par la perfidie d'une amie de cœur de son propre sexe, de recourir à l'assislance et à la protection d'une personne qui ressentira vivement l'indigne traitement qu'on veut lui faire subir. Ah! que son cœur généreux va frémir en apprenant que son Alicia est sur le point d'être tramée au fond d'une affreuse prison , parce qu'il lui manque une misérable somme de cinquante livres sterling! Le souvenir du passé convaincra l'homme de son cœur que son amie est supérieure à de mercenaires considérations; autrement, elle ne serait pas réduite si bas que de se voir livrée à son ennemie mortelle... Elle sait à peine ce qu'elle écrit... son cœur saigne... sa tète est en feu !..,
Quels célestes arcorils ! le calme entre en mon ame ,' La douleur s'aflaiblit.... Cher objet de ma flamme, Ab ! ne me maudis pas quand je ne serai plus , Altamont, mais plains-moi !... G rcgrels superflus! Et que n'ai-je plus tôt connu ton ame aimante 1 Ensemble nous eussions coulé des jours lieurcuK
Hélas 1 il est trop lard î et cependant mes yeux
Prennent plaisir à voir t^ figure charmante : C'est mon dernier bonheur ! ô mon amour, adieu î
» Yolre affectionnée , et ( l'avouerai-je ? } » Trop affectionnée, » Alicia. »
Marvel réglait quelques comptes avec son cousin lorsque ce billet lui fut remis. A peine y eut-il jeté les yeux qu'il se leva brusquement, saisit une poignée de billets de banque qui était sur la table, et allait se précipiter hors de la chambre, lorsque Wright lui prit le bras et le retint par force.
lia CONTES POPULAIRES.
—-OÙ cours-tu? Qu'y a-t-il de nouveau, Marvel? lui dit-il.
— Ne me retiens pas, Wright; je ne veux pas que r tu me retiennes une seule minute. On la traite avec la. plus atroce barbarie! on la traîne en prison !... Ils lui ont presque fait perdre la raison :j'y cours à l'instant.
— Bien ! bien ! mais au moins ne sors pas ainsi sans chapeau, fou que tu es, car on te prendrait dans la rue pour un lunatique. Un ami peut-il voir cette lettre qui vous a presque fait perdre la raison?
Marvel remit le billet à Wright, qui le lut d'un air étonné. — Hum ! hum! dit-il seulement après en avoir achevé la lecture.
— Hum! répéta Marvel irrité outre mesure. Vous n'avez pas d'humanité ! vous cédez à de bas et injustes préjugés! vous êtes pire que Goodenoughl... Pourquoi me suivez-vous? continua-t-il en observant que Wright traversait avec lui la cour de l'hôtel pour gagner la rue.
— Je te suis pour veiller sur toi , répondit AVright d'un ton calme : et quoique tu marches comme un fou, je saurai me régler sur ton pas.
Il laissa Marvel traverser à sa fantaisie les deux premières rues sansajouterun seul mot; mais, au moment où ils allaient tourner le coin de la place sur laquelle demeurait la modiste, il prit le bras de son ami et lui dit d'un ton touché :
— Écoule, Marvel; veux-tu me confier les billets de banque que tu as dans ta poche , et me laisser entrer seul dans le magasin de la modiste pour y arranger cette affaire ? Je vois que cela te coûtera cinquante livres sterling , mais je ne saurais qu'y faire. C'est encore en être quitte à bon marché.
— Cinquante livres sterling î qu'est-ce que c'est que cinquante livres sterling? s'écria Marvel en poursuivant toujours son chemin. Tu vois que mon Alicia est au-dessus de ces considérations d'argent , car elle sait bien que j'ai de la fortune, et cependant cela n'a pu encore la décider en ma faveur.
— Non, parce qu'elle s'imagine que j'ai plus de fortune encore que toi; et puis, s'il faut te parler clairement enfin , j'ai lieu de croire qu'elle consentirait plutôt en ce moment même à devenir ma maîtresse que ta femme , si je menais les choses avec adresse. De même qu'elle te prendra ton argent , quand tu voudras je la prendrai, elle, quand je le voudrai.
A ces derniers mots Marvel eut peine à contenir sa colère. Mais Wright continua sans s'émouvoir : — Allons , cousin , si lu ne me crois pas , faisons-en l'épreuve. Je t'attendrai ici, dans le magasin du marchand de drap, chez lequel je vais dîner : cours donc auprès de la belle , et dis-lui ce qui le plaira. Je no demande que d'avoir à mon tour une demi-heure d'entretien avec elle ce soir, et si je me suis trompé sur miss Alicia, j'en conviendrai franchement et te ferai mes humbles excuses.
Dans l'après-midi Marvel revint trouver Wright, la figure rayonnante et dans la joie du triomphe. — Va voir mon Alicia, maintonant, cousin Wrijjht, ditil 5 je te défie. Va, elle est chez elle... Elle a promis de m'épouser! Ah! je suis le plus heureux des hommes !
Wright ne répliqua pas un mot et partit. Or il avait dans sa poche un billet-doux qui avait été laissé sur sa la')le le soir précédent et auquel il n'avait pas encore répondu. Le billet n'avait point de signature, mais d'après tout ce qu'il avait remarqué des manières d' Alicia avec lui , il ne pouvait douter que le poulet
ne vînt delà charmante comédienne. Il était conçu en ces termes:
« Quelle peut être la cause de votre cruel et brusque changement à l'égard d'une personne que vous ne paraissiez point dédaigner naguère? Une certaine femme, qui se dit son amie, peut vous tromper par de fausses représentations. Ne vous y fiez pas; mais apprenez les réels sentimens d'un cœur tendre , et qui ne sait pas feindre. Épargnez la délicatesse de voire victime , et devinez son nom. »
A ce billet a d'un cœur qui ne savait pas feindre » Wright fit la réponse suivante :
« Si miss Barton connaît quelque cliose d'une lettre qui a été laissée chez mistriss Slokes hier soir, elle peut recevoir une réponse à ses questions du porteur de ce billet, qui, n'étant pas un savant ni un écolier, espère qu'elle excusera la brièveté de ces lignes, et lui fera l'honneur de l'admettre à prendre le thé avec elle. Il attend en bas la réponse. »
La charmante Alicia s'empressa d'accorder la faveur demandée , et se réjouit d'avoir enfin attiré le jeune fermier dans ses pièges. Elle se résolut dès-lors à rompre avec Marvel , dans l'espoir que ce sacrifice aurait assez d'influence sur la vanité de Wright pour le déterminer à rompre de son coté avec la dame du Lincolnshire.
Wright lui laissa croire qu'elle était enlièroment maîtresse de lui ; puis , à la fin, prenant un visage sérieux , comme s'il allait exécuter quelque grande résolution :
— Regardez-moi bien , miss Barton , lui dit-il en fixant les yeux sur elle; je ne suis pas de ces gens qui se plaisent à être joués. Ou m'a dit que la moitié des jeunes élégans d'York se meurent d'amour pour vous, et mistriss Stokcs , votre amie...
— Mistriss Stokes n'est point mon amie, mais plutôt
LE testament: 113
la plus basse et la plus cruelle de mes ennemies , interrompit Alicia.
— Voilà qui est étrange ! Elle était hier votre amie ! et comment voulez-vous qucje ne craigne pas qu'une femme qui change si promptement et si brusquement avec ses amies , n'agisse pas de même avec un amant?
— Ah! je ne changerai jamais , ne craignez rien, reprit tendrement Alicia.
' — Laissez-moi achever ce que je voulais dire au sujet de mistriss Slokes; elle m'a parlé d'un M.Marvel, n'est-ce pas ainsi qu'on le nomme ? ... Eh bien î qu'estce que cela?
— C'est un jeune écervelé , amoureux fou de moi , voilà tout, et qui m'a offert de m'épouser. Mais je lui ai dit que j'étais au-dessus de mercenaires considérations.
— Et cette affaire est rompue alors ? dit Wright en la regardant fixement ; c'est là un point dont je serais bien aise d'être assuré , car malheur à qui me jouerait!... Asseyez-vous là et écrivez-moi un congé en bonne forme à ce jeune écervelé. Je suis un homme sans détour, moi, et vous savez tout ce que je pense à présent.
Miss Barton était convaincue que la froideur de Wright venait uniquement de la jalousie ; aveuglée d'ailleurs par sa passion et tremblante à l'idée que ce moment allait décider si elle conserverait ou perdrais à jamais Wright et sa fortune , elle consentit à la proposition et écrivit ce tendre adieu à Marvel.
« Monsieur, » Des circonstances survenues depuis que j'ai eu l'honneur de vous voir me mettent dans rimpossibilité de pense, désormais à vous.
» Alicia Barton. »
Wright se montra pleinement satisfait du billet doux , et ne demanda plus qu'à en être lui-même le porteur.
— Oh! non, mon ami, c'est un jeune homme vif ef emporté, dit Alicia; il vous cherchera querelle ; laissezmoi envoyer la lettre moi-même. Vous ne le connaissez pas ; vous ne pourriez le trouver. Et puis pourquoi me priver de votre compagnie ? Une autre personne De peut-elle porter ce billet aussi bien que vous?
— Non, personne ne le portera que moi , dit Wright en s'emparant du billet. Alicia tremblait de le perdre pour toujours en s'opposant à ce qu'elle croyait être un accès d'humeur jalouse; elle ne s'efforça donc point de le retenir plus long-temps , mais elle lui enjoignit de revenir promptement auprès de son Alicia.
Il ne revint plus , et le lendemain elle reçut ce petit billet :
« A miss Alicia Barton , etc.
» Mademoiselle, » Des circonstances survenues depuis que j'ai eu l'honneur de vous voir me mettent dans l'impossibilité de penser désormais à vous,
» John Wright.
» P. S. Mon cousin Marvel vous remercie du billet; avant que vous ayez reçu celui-ci, il aura quitté York, plus riche d'une sagesse de cinquante guinées que lorsqu'il y est arrivé.»
— Cinquante guinées ! Cette leçon me rapportera bien plus, je l'espère, dit Marvel en galopant avec son ami sur la route du Lincolnshire. J'ai été sur le point d'être joué ! Ah ! cela me servira de leçon pour la vie ! ... Je n'oublierai jamais ton bon cœur , ta courageuse amitié pour moi , Wright. Sans toi , j'aurais pourtant épousé cette coquette, et je lui aurais donné.
à elle et à son frère, tout ce que je possède au monde... Bien , bien ! c'est une leçon dont je me souviendrai ! . . . Maintenant je vais me remettre à mes affaires avec ardeur. Ah ! comme Goodenough se moquerait de moi s'il connaissait mon aventure ! Mais je veux effacer toutes mes sottises avant de mourir, et j'espère bien aussi , cousin Wright , trouver l'occasion de te donner des preuves de ma reconnaissance. Ah ! j'en aurais plus de joie que si je gagnais par mon industrie les dix mille livres de nosre oncle Pearson. Voyons, John, trouve-moi quelque chose que je puisse faire pour toi, afin de te dédommager de toute la peine que je t'ai donnée et du temps que je t'ai fait perdre. Allons ! parle , je suis à toi corps et ame.
— Eh bien donc ! dit Wright , je ne veux pas te laisser plus long-temps le poids d'une obligation envers moi. Tu vas me payer tout de suite en même monnaie, puisque tu es si désireux de t'acquitter. Je t'ai dit que j'étais amoureux ; tu vas venir avec moi voir la femme de mon choix et tu m'en diras ton avis. Tout homme peut être prudent pour son voisin , même toi , ajouta-i-il en riant.
C'était miss Sarah Banks , dont l'ami de Marvel était amoureux. Miss Banks était fille unique d'un négociant qui avait fondé dans le voisinage une usine pour pré- V parer la gaude. La maison de M. Banks se trouvait sur I la roule , et les deux cousins s'y arrêtèrent. Us frappèrent à la porte plusieurs fois avant que personne répondît ; à la fin un petit garçon vint prendre leurs chevaux et leur dire que M. Banks était mort et que personne ne pouvait entrer dans la maison. Il ne savait rien d'ailleurs, sinon que son maître éiait mort frappé, croyait-il, d'une sorte d'apoplexie, et que sa jeune maîtresse était dans un grand chagrin: ce qui me fait
bien de la peine à moi aussi , ajouta-t-il , car elle est si bonne et si douce avec moi ! et , tenez, c'est à elle que je dois les souliers que j'ai dans les pieds.
— Je désire voir ta maîtresse, reprit Wright. Je peux lui être de quelque consolation.
— Est-il possible, monsieur? oh ! s'il en est ainsi , dit l'enfant les yeux fixés avec joie sur ceux de Wright, je vais faire tous mes efforts pour que vous soyez reçu.
Puis il partit au galop à travers la cour ; mais il revint bientôt demander le nom du monsieur, dont il avait oublié de s'enquérir. Enfin il apporta une réponse : elle était écrite au crayon et d'une main tremblante.
« Mon cher monsieur Wright, je ne puis vous voir à présent; mais vous aurez de mes nouvelles aussitôt qu'il me sera possible de répondre à votre dernière lettre.
» Sarah Banks. »
Les mots cr mon cher » étaient à demi effacés , cependant ils étaient encore visibles. Wright fit retourner son cheval , et son cousin le suivit aussitôt. Son cœur était si plein qu'il ne pouvait parler; il n'entendait même pas ce que Marvel lui disait pour le consoler. Pendant qu'ils cheminaient ainsi tristement, ils entendirent un grand bruit de cavaliers derrière eux ; en se retournant ils virent que c'était une troupe de fermiers à cheval. Quand les cavaliers furent arrivés près des deux amis , le nom de Banks , plusieurs fois répété , frappa l'oreille de Wright.
-— Quelles nouvelles, voisin? dit Marvel à Tua d'eux.
— M. Banks est mort d'une attaque d'apoplexie et l'on dit qu'il laisse des masses d'argent à sa fille. Heu-
reux celui qui l'aura ! Adieu , messieurs , nous avons hâte d'arriver chez nous.
Après avoir reçu ces renseignemens , Wright relut le billet de miss Sarah, et il avoua à son cousin que le « mon cher » à demi effacé ne lui plaisait pas du tout.
— N'aie plus rien de commun avec elle, s'écria Marvel , voilà mon avis. Je ne voudrais pas épouser une femme pour sa fortune, et surtout si elle croyait me faire une faveur. Si elle t'aimait véritablement, elle n'aurait point effacé ces mots dans une circonstance comme celle-ci.
— Attendons, dit Wright, nous serons mieux en état déjuger plus lard.
Une semaine se passa sans que Wright entendît parler de miss Banks : il ne fit aucune tentative pour la voir, attendant la lettre promise aussi patiemment que cela lui était possible. Elle arriva à la fin. Le premier mot était : a Monsieur ! » C'en fut assez pour Marvel, qui la jeta avec colère, lorsque son cousin la lui montra.
— Maislisdoncjusqu'aubout, du moins, dit Wright.
« Monsieur,
» Mon pauvre père a laissé ses affaires dans un grand désordre , et au lieu de la fortune que vous pouviez attendre de moi , je n'aurai rien ou peu de chose. Les créanciers m'ont témoigné de la bonté , et , avec le temps , j'espère les ' satisfaire tous. J'ai été accablée d'affaires; c'est ce qui m'a empêchée de vous écrire plus tôt. C'est, à dire vrai, une triste tâche pour moi que d'écrire à ce sujet. Je ne puis rétracter ce que je vous ai dit il y a long-temps ; car je pense toujours à votre égard comme je le faisais alors. Mais je sais que je ne suis plus un parti convenable pour vous, quant à la forlune , et je ne voudrais pas obliger un homme à tenir sa parole, ou le contraindre à m'épouser contre son gré. C'est
pourquoi je ne me plaindrai point que vous rompiez avec moi , si tel est voire dcsir. Aucun de mes amis n'aura lieu de vous en blâmer non plus , car je publierai celle rupture comme venant de moi. Je connais les dispositions du legs de votre oncle , et les raisons que vous avez d'attendre une grande fortune de la femme que vous clioisirez. Il est donc très-iialurel.... je veux dire très-excusable, que vous ne vous chargiez pas d'une femme qui n'a rien. Dites franchement vos intentions , monsieur , à
» Voire humble servante , » Sara H Banks. »
Marvel eut à peine achevé la lecture de cette lettre qu'il conseilla vivement à son cousin d'épouser miss Banks tout de suite.
— C'est ce que j'ai résolu de faire, dit AVright : car je ne pense pas que l'argent soit la chose la plus précieuse en ce monde, et j'aimerais mieux renoncer à l'insiant même au legs de mon oncle Pearson, que de manquer de parole à une femme, encore moins à une femme que j'aime, comme miss Banks, à laquelle je suis plus attaché que jamais. Je viens d'apprendre, parle porteur même de cette lettre, que sa conduile a éîé aussi sage et aussi noble envers les autres qu'envers moi-même. Elle a payé toutes les dettes dûment constatées, et a vendu pour cela jusqu'au gig, qu'elle désirait, je le sais , garder pour elle ; mais voyant que ce luxe n'était pas convenable dans sa situation , son bon sens a prévalu sur son désir. Or, à mon avis, une femme sensée, même sans dot , peut devenir pour son mari un trésor plus assuré que ce qu'on appelle un riche parti.
Ce fut dans ces sentimens que Wright épousa miss Banks , qui était réellement une femme aimable et de mérite. Goodenough vit ce mariage avec un rire de
pitîè. — Je l'avais toujours dit , répétait-il ; Wright devait s'attraper tôt ou tard. — Goodenough était alors dans sa trente-deuxième année, et comme il avait toujours déclaré qu'il se marierait précisément à cet âge, il commença à se cliorcber une femme. Il choisit une veuve qui avait une réputation de stricte économie : elle n'était ni jeune, ni jolie, ni aimable, mais elle était riche , et c'était le point important pour Goodenough , en matière de mariage , comme en toute autre chose. Celait aussi précisément la manière de voir de la dame , et comme elle avait plus de finesse que son futur époux , elle n'eut pas de peine à le tromper : sa fortune s'élevait tout au plus à la moitié de ce que le bruit public lui donnait, et son caractère était pire encore que ses ennemis môme ne l'avaient dépeint; en sorte que le temps perdu en frivoles disputes entre les deux parties de ce couple mal assorti était loin d'être compensé par les économies mesquines de la dame.
Goodenough se maudit vingt fois par jour durant la lune de miel ; mais comme il ne voulait pas faire connaître à ses voisins combien il avait été attrapé, il retenait sa langue avec la constance d'un martyr, et tous ses partisans le félicitaient d'avoir fait un aussi bon mariage. — Hé! hé! disaient-ils, les affaires de Goodenough sont en bon chemin. Voilà AVright, qui aurait pu faire ce riche mariage , empêtré d'une femme qui, avec toutes ses qualités, ne possède pas un schelling; quant à Marvel, il est hors de concours.
Ils se trompaient en ce point : Marvel était susceptible de devenir sage par expérience , et il n'oublia jamais la leçon qu'il avait reçue de la charmante Alicia. Celte aventure l'avait complètement éclairé.