CHAPITRE IV
L'heureuse association.
Vers ce temps à peu près , M. James Harrison , fameux teinturier, frère de l'ami de Wright du même nom qui demeurait à York , vint s'établir près de Clover-Hill. Comme Marvel était toujours disposé à rendre service, il prêta maintes fois à son voisin divers petits objets qu'on ne saurait se procurer à la campagne, même pour de l'argent, au moment où l'on en a besoin. Le teinturier se montra reconnaissant , et, en retour de ses politesses , il révéla au jeune homme plusieurs secrets de son métier qu'il était vivement curieux de connaître. Un jour se passait à peine sans qu'il rendît visite à M. James Harrison. Or M. Harrison avait une fille, la jeune et jolie Lucy, que Marvel trouvait de plus en plus aimable , à chaque fois qu'il la voyait. Mais , ainsi qu'il le dit à son confident AVright, il était bien résolu à ne s*y atîacher sérieusement que lorsqu'il aurait acquis la certitude qu'elle était bonne à quelque chose.
Quelques semaines seulement après avoir fait la connaissance de la jeune Lucy, il eut occasion de voir son caractère mis à l'épreuve. Mistrissisaac Harrison, la femme du teinturier d'York, vint passer quelque temps chez son beau-frère avec sa fille Millicent , ou, comme on l'appelait habituellement, Milly. Miss Milly avait une tournure plus à la mode que Lucy, et de plus elle avait reçu des leçons d'un maître de danse de Londres, en sorte qu'elle se croyait si supérieure à sa cousine que celle-ci devait suivre sa direction en toutes choses. Miss Milly, le premier dimanche après son arrivée, parut à l'église avec un bonnet qui charma
toute l'assistance; à l'issue du service divin , une foule de femmes et de filles de fermiers s'empressèrent autour de l'heureuse Milly, pour savoir où et comment l'on pouvait se procurer un pareil bonnet, et quel en était le prix. 11 avait coûté une somme extravagante, et les mères qui avaient quelque sagesse en parurent épouvantées ; mais les jeunes filles déclarèrent unanimement que c'était la chose la moins chère et la plus jolie qu'elles eussent jamais vue, et miss Milly fut priée d'écrire à York sans délai pour faire venir quinze bonnets exactement semblables au sien. Cette affaire fut réglée avant la sortie du cimetière ', et miss Milly, appuyée sur la pierre d'une tombe, était occupée à inscrire les noms des plus pressées, qui voulaient leur bonnet pour le dimanche suivant , lorsque Wright et Marvel arrivèrent auprès du rassemblement et s'arrêtèrent pour examiner ce qui se passait.
Les impatientes jeunes filles , chacune à son tour, venaient regarder par-dessus l'épaule de miss Milly, pour s'assurer que leurs noms figuraient réellement sur la bienheureuse liste. Lucy Harrison, seule, se tenait tranquille au milieu de ce groupe agité. — Hé bien ! cousine Lucy , que dis-tu à ton tour ? Faut-il demander un bonnet pour toi aussi, hein?... Croiriezvous, continua miss Milly en se tournant vers les admiratrices de sa coiffure, croiriez-vous bien que je lui ai offert hier d'en faire venir un pour elle, et qu'elle a été assez mesquine pour n'y pas consentir, parce que c'était frop cher! — Trop cher! Peut-on dire cela! répétèrent les jeunes demoiselles avec un sourire de mépris. Tous les yeux se fixèrent alors sur Lucy, qui rou-
* Les églises, en Angleterre, sont presque toujours précédées du cimetière.
gît beaucoup, et répondit, avec une gracieuse fermeté, qu'elle ne pouvait se décider à mettre autant d'argent dans un bonnet, et qu'elle aimait mieux que son nom ne fût pas inscrit sur la liste.
— C'est une bonne et sage fille ! murmura Wright à Marvel.
— Et bien gentille aussi, n'est-ce pas? répliqua Marvel à voix basse. Elle ne m'a jamais paru si jolie qu'en ce moment.
— Fais ce que tu voudras , mon enfant , dit miss Milly, avec un mouvement de tête rempli de dédain ; mais je t'avertis que tu ne plairas à personne avec Thorrible coiffure que tu as sur la tête. ^lon Dieu! que je voudrais la voir au milieu des rues d'York, un dimanche, ainsi fagotée ! mistriss Stokes en pâmerait de rire !
Après ces mots elle se tut, et la jeune assistance parut terrifiée à l'idée seule d'exciter le rire d'une personne qu'aucune d'elles n'avait jamais vue et que peutêtre elles ne devaient jamais voir. Elles se transportaient en imagination au milieu des rues d'York et se sentaient glacées d'horreur à l'idée d'être rencontrées par mistriss Stokes avec un bonnet ridicule. — De grâce, miss Milly , êtes-vous bien sure que j'aurai le mien avant dimanche prochain ? s'écria une des jeunes filles. Et les mots : « De grâce, miss Milly, n'oubliez pas le mien ! » furent répétés tour à tour par toute la troupe, à l'exception de Lucy, en suivant miss Harrison hors du cimetière. Lucy eut à essuyer les rires moqueurs et les dédains de la compagnie , mais elle s'en inquiéta peu, et finit, comme elle avait commencé, en disant que c'était trop cher pour elle.
— Elle est pleine de raison , répéta Wright à voix basse.
— Oui, mais j'espère qu'elle n'est pas avare, murmura Marvel. Pour tout au monde, je ne voudrais pas épouser un animal sordide, comme celui que Goodenough a pris pour femme. Sais-tu qu'elle laisse crever de faim le pauvre garçon qui est à leur service ? Tiens , le voilà là-bas , près de la barrière; as-tu vu jamais créature plus desséchée ? ... Il te racontera cinquante histoires sur l'avarice de dame Goodenough. Non, je ne voudrais pas épouser une femme avare pour tout l'or du monde ! J'espère que Lucy Harrison n'est pas avare, au moins?
— Voyons, mistriss Wright, dit l'ami de Marvel , en se tournant vers sa femme , qui se tenait auprès de lui en silence, dis-nous un peu ton opinion ?
— Mon opinion est que c'est le plus généreux caractère qui soit sur la terre, répondit mistriss Wright, et j'ai de bonnes raisons pour le dire.
— Comment cela? expliquez- vous, reprit vivement Marvel.
— Son père avait prêté au mien 500 livres sterling (12,500 francs) , et, après la mort de M. Banks , M. Harrison, à l'assemblée des créanciers, se montrait pressé de son remboursement, parce que c'était la dot de sa fille. Voyant qu'il ne pouvait être payé tout de suite, il s'irrita au dernier point; mais Lucy le calma peu à peu en lui disant qu'elle était sûre que je paierais la somme entière aussitôt que je le pourrais , et que pour m' aider elle recevrait volontiers la somme par à-compte de cent livres sterling chaque année. Je lui suis plus obligée de la noblesse avec laquelle elle s'est fiée à ma loyauté que si elle m'eût fait remise de la moitié de la somme, et jamais je n'oublierai ce trait généreux.
— Eh bien! cousin, dit Wright, tu ne lui en veux
plus, j'espère, de n'avoir pas acheté le bonnet?
— Lui en vouloir! s'écria Marvel, je l'en aime davantage au contraire; à présent je suis sûr qu'elle n'est pas avare.
Depuis ce jour l'attachement de Marvel s'accrut rapidement. Il était un soir à la promenade avec Lucy et miss Milly qui déployait ses plus beaux airs pour attirer son admiration , lorsque le dialogue suivant commença entre les deux cousines :
— Eh bien ! Lucy, quand te décideras-tu donc à venir à York? je brûle de te faire un peu voir le monde et de te présenter à mon amie mistriss Stokes la modiste.
— Mon père ne veut pas que je fasse la connaissance de mistriss Stokes, reprit Lucy.
— Ton père! mais c'est absurde, mon enfant. Ton père a vécu toute sa vie dans les champs , Dieu sait où. Il n'a pas habité York comme moi. Comment connaîtrait-il quelque chose du monde ?
— Je ne sais pas , cousine , ce que vous appelez le monde ; mais je pense qu'il connaît mieux que moi mistriss Stokes , et je me fie à son opinion , car je ne l'ai jamais entendu parler mal de qui que ce fût sans de bonnes raisons pour cela. Et puis, c'est mon devoir d'obéir à mon père.
— Son devoir ! A-t-on jamais vu! Elle parle comme si elle était encore un enfant à la lisière , s'écria miss Milly en riant. Mais elle eut la mortification de s'apercevoir que Marvel ne partageait pas sa gaîlé, ainsi qu'elle s'y attendait. Elle ajouta d'un ton dédaigneux: — Peut-être ai-je tort , et M. Marvel est sans doute du nombre de ceux qui admirent les petits enfans à la lisière.
i : — Je suis de ceux qui admirent une fille tendre et
soumise, je l'avoue, dit Marvel, et qui l'aiment aussi, ajouta-t-il en baissant la voix.
Miss Milly rougit de colère, et miss Lucy d'une émotion qu'elle n'avait pas sentie jusque là. Au retour de la promenade , Marvel rencontra M. Harrison, et au moment où ils étaient ensemble , à quelque dislance des dames : — J'ai quelque chose à vous dire, M. Harrison. Je serais charmé de vous parler en particulier, lui dit-il en lui saisissant le bras, et le conduisant par un chemin écarté.
M. Harrison était tout oreilles ; mais Marvel se mit à cueillir des fleurs au lieu de s'expliquer. — Eh bien ! dit M. Harrison , est-ce que vous m'avez conduit là pour que je vous voie faire des bouquets?
Après avoir respiré vingt fois le parfum des fleurs et les avoir groupées de vingt manières différentes, Marvel à la fin les jeta loin de lui, et faisant un effort soudain :
—Vous avez une fille, M. James Harrison? s'écria-t-il.
— Oui, j'en ai une, et j'en bénis Dieu tous les jours.
— Et vous faites bien; car, suivant mon opinion, il n'a jamais existé fille plus aimable et meilleure au inonde.
— On ne peut faire soi-même Téioge de ses enfans , sans cela je ferais chorus avec vous , reprit l'heureux père.
Un nouveau silence s'ensuivit , et Marvel se remit à cueillir des fleurs.
— Bref, dit-il enfin, M. Harrison, voudriez-vous d'un gendre comme moi?
— Lucy vous voudrait-elle pour mari? C'est là ce qu'il faut savoir d'abord, dit le bon père.
— Ah! voilà ce que j'ignore, répliqua Marvel;
mais si je le lui demandais , je suis sur qu'elle s'informerait d'abord si vous m'afjréez pour gendre.
— A ce compte , la question n'avancerait guère , dit Harrison. Retournez auprès de miss Milly, et dites à Lucy de me venir trouver.
Nous ne dirons pas si Lucy cueillit des fleurs comme son timide amant , ni combien de fois elle rougit à cette occasion. Elle avoua qu'elle trouvait M. Marvel très-agréah le, mais quelle était un peu effrayée d'épouser un homme qui eût si peu de constance dans les idées; qu'elle avait entendu parler d'une multitude de choses entreprises par lui sans succès , ou abandonnées presque aussitôt qu'entreprises. — Et puis, ditelle, il peut changer d'opinion sur moi, comme sur les autres choses, car j'ai appris de ma cousine Milly... j'ai appris qu'il était... amoureux d'une actrice à York, il n'y a pas long-temps. Croyez-vous que cela soit vrai, mon père?
— Oui , je le sais , reprit M. Harrison ; car c'est luimême qui me l'a dit. — C'est un honnête et bon jeune homme ; mais je pense , comme toi , que nous ne pouvons nous fier à sa mobilité de caractère.
Lorsque Marvel eut appris de M. Harrison le résultat de la conversation , il se sentit inspiré du désir le plus ardent de convaincre Lucy qu'il était capable de persévérance. Au grand étonnement de tous ceux qui le connaissaient ou qui s'imaginaient le connaître, il s'appliqua fortement au travail, et pendant une année entière on n'entendit parler d'aucun nouveau projet. A l'expiration de ce temps , il renouvela sa proposition à miss Lucy, et lui dit qu'il espérait qu'elle aurait maintenant quelque confiance en la constance de son attachement pour elle, puisqu'elle avait été témoin du pouvoir qu'elle avait sur son esprit. Lucy
était sans artifice, et bonne autant que sage; son unique objection au mariage étant levée, elle ne chercha çoint à lui faire subir de nouvelles épreuves : elle avoua franchement son affection pour lui , et ils se marièrent bientôt.
L'intendant de sir Plantagenet Mowbray s'étonna de voir préféx'^er un Pierce Marvel à un homme riche comme lui; et miss Milly Harrison fut également trèssurprise de se trouver sacrifiée à une fille de la campagne comme Lucy, surtout avec sa dot beaucoup plus considérable. Nonobstant toutes ces surprises , Marvel et sa femme furent très-heureux.
La cinquième année après la mort de M. Pearson venait de finir. Wright était à cette époque le plus riche des trois neveux; car l'argent qu'il avait dépensé dans le dessèchement de ses marais commençait à lui produire vingt pour cent.
Quant à Marvel il avait échangé quelques-unes de ses meilleures terres contre la garenne de lapins gris-d'argent, le chaum.e couvert de chardons, et le marais couvertde roseaux; il avait perdu beaucoup d'argentavec ses moutons et leurs jaquettes , et plus encore avec ses plantations mal défendues : de sorte qu'en calculant les pertes occasionées par ses projets extravagans et le mauvais emploi de son temps , il était d'un millier de livres sterling plus pauvre que lorsqu'il avait pris possession de Clover-Hill.
D'après les calculs les plus exacts, Goodenough n'était ni plus riche ni plus pauvre d'un schelling que lorsqu'il avait commencé ses affaires. — Clii va piano vasano, disaient ses amis. A marcher doucement et long-temps on fait bien du chemin dans un jour! Ce qu'il a, il le gardera; c'est plus que Marvel n'a fait, et plus aussi peut-être que ne fera toujours Wright
lui-même. Wright païauge un peu dans les innovations ; il tient ce travers de son ami Marvel , et ça lui jouera un mauvais tour.
On eut lieu de craindre, vers cette époque, une disette prochaine en Angleterre. Plusieurs fermiers plantèrent une quantité inusitée de pommes de terre, dans l'espoir qu'elles auraient une grande valeur à la saison suivante. Goodenough, qui avait horreur de tout ce qui avait l'apparence d'une spéculation , déclara que pour lui il n'en planterait pas un sillon de plus que l'année précédente. Ce fut dans cette résolution qu'il se mit à planter ses pommes de terre. Marvel lui dit pendant qu'il était occupé à ce travail: — Cousin Goodenough, je t'engage à couper les jets qui poussent à tes pommes de terre avant de les planter ; autrement la récolte n'en vaudrait rien. C'est un secret que j'ai appris Tannée dernière de mon faucheur irlandais. J'en ai fait l'expérience depuis et j'ai trouvé qu'il avait tout-à-fait raison. Je lui ai donné pour son bon conseil une guinée qui me rapportera bien davantage à moi et à mes voisins.
— Cela peut être, reprit Goodenough, mais je n'en planterai pas moins mes pommes de terre à ma manière. Grand merci , cousin Marvel , je tiens que Vancienne méthode est la meilleure et n'en suivrai point d'autre.
Marvel vit bien qu'il perdrait son temps à vouloir convaincre son cousin-, il le laissa donc planter à sa manière. La conséquence fut que Goodenough et ses gens mangèrent cette année les plus mauvaises pommes de terre de tout le pays, et que Marvel gagna plus de deux cents livres sterling avec la récolte de trente acres de pommes de terre plantées suivant la méthode du faucheur irlandais.
C'était la première spéculation qui lui réussît, parce que c'était la première qu'il eût commencée avec prudence et poursuivie avec persévérance. Ses renseignemens étaient bons parce qu'ils venaient d'une personne qui en avait fait l'expérience elle-même et qui l'avait vu faire à d'autres ; lorsqu'il avait été convaincu du fait, il s'en était servi dans une occasion favorable, et avait ainsi complètement réussi. Ce succès le releva dans l'opinion même de ses ennemis. Son ami Wright s'en réjouit de bon cœur, mais Goodenough ricana comme à son ordinaire. — Marvel , dit-il à Wright, perdra certainement l'année prochaine , dans quelque nouvelle spéculation , tout ce qu'il a gagné celte année. Je gagerais même qu'il a quelque nouveau projet ou plutôt quelque nouvelle folie qui lui travaille le cerveau en ce moment-ci... Et tiens!., le voici qui vient avec deux morceaux de guenilles dans les mains... tu vas voir !
Marvel courut à eux d'un air empressé , et leur montrant deux morceaux de drap fraîchement teints: — Lequel des deux bleus est le plus brillant ? leur demanda-t-il.
— Celui qui est dans la main gauche , répondit Wright. C'est un beau bleu.
Marvel se frotta les mains d'un air de triomphe; puis , réprimant sa joie et s'adressant à Wright d'un ton sérieux :
— Mon cher John, lui dit-il , je t'ai bien des obligations , et s'il m'arrive une bonne fortune , tu seras le premier à la partager. Quant à toi, Goodenough , je ne t'en veux point pour tes plaisanteries sur mes plumes de héron, mes lapins gris-d'argent, mes jaquettes et mes chardons. Donne-moi la main; tu auras une part dans la spéculation, si tu Yeux.
130 COtviKS l'OPULAIRES.
— Je ne veux avoir aucune pan dans aucun de tes projets, cousin Marvel; je te remercie de tout mon cœur.
— Et ne ferais-tu pas mieux d'écouter ce dont i) s'agit avant de refuser? reprit Wright.
Marvel expliqua son idée. — Il y a quelque temps , dit-il, en examinant mon beau-père qui était occupé à teindre du drap avec du pastel , j'observai qu'un des coins de la pièce était d'un bleu plus brillant que le reste. Je recherchai quelle en pouvait être la cause, et je trouvai que cette partie était tombée par terre, au moment où on retirait le drap du bain de teinture, et avait traîné sur un mélange de couleurs répandues par hasard sur le plancher. J'examinai soigneusement quelles étaient ces couleurs : je trouvai que le pastel était le principal ingrédient; les autres... c'est mon secret. J'ai répété l'expérience plusieurs fois et toujours elle a réussi: je ne voulais pas vous parler de ma découverte, avant d'en être complètement sûr. Maintenant je suis certain de mon fait. Mon beau-père m'a dit que son frère et lui pouvaient me garantir un débouché avantageux pour tout le drap bleu que je pourrais préparer, et il me conseille de prendre un brevet d'invention.
Goodenough n'eut pas la patience d'en entendre davantage.
— Prendre un brevet d'invention avec toi! tu me crois donc fou, Marvel! Ah! n'espère pas me mettre dedans. Je finirai comme j'ai commencé, sans me mêler en rien de tes projets de nouvelle fabrique. — Bien le bonjour,
■ — J'espère, mon cher John, dit Marvel avec fierté, que tu ne me soupçonnes, toi, aucun dessein de te tromper , et que tu auras quelque confiance dans mon projet, lorsque tu seras témoin impartial de mes expériences.
Wright protesta qu'il avait une pleine confiance dans la probité de son cousin , et qu'il assisterait avec intérêt à toutes les expériences qu'il voudrait lui montrer. — Je n'ai aucunement l'intention , ajouta-t-il , de t'arracher ton secret ; mais il faut bien nous assurer nous-mêmes du succès avant de nous décider à prendre un brevet d'invention, qui est un objet fort coûteux.
— Tu es précisément l'homme que je voudrais pour associé, dit Marvel , car tu possèdes tout le sang-froid et la prudence qui me manquent à moi-même.
— Et toi toute la promptitude d'esprit et l'industrie que je n'ai pas, répliqua Wright; ainsi nous pouvons nous être l'un à l'autre d'excellens associés.
Une société fut bientôt établie entre Wright et Marvel. L'usine qui avait appartenu au beau-père de Wright avait été abandonnée aux créanciers de la succession, mais aucun d'eux ne s'entendait à la faire marcher, ou ne voulait y engager des fonds, de peur de se ruiner. Marvel décida son cousin à la prendre, et les créanciers qui avaient eu à se louer de la conduite de sa femme envers eux , et qui d'ailleurs avaient une confiance entière dans sa réputation de prudence, renoncèrent à leurs droits sur cette propriété , et acceptèrent la promesse de Wright, de I^^s rembourser peu à peu et par à-comptes.
— Tu vois l'avantage d'avoir épousé une bonne femme , dit Wright. Une bonne réputation vaut souvent mieux qu'une bonne dot.
— Ta femme peut te rendre compliment pour compliment, répliqua Marvel.
Les deux amis s'étaient mis courageusement à l'œuvre , lorsqu'une circonstance inattendue vint puissamment les servir. Le lecteur se souvient sans doute du petit garçon qui vint apporter à Wright un mes-
sage de sa maîtresse , le jour où il se rendit chez elle avec Marvel , à leur retour d'York. Miss Sara Banks avait été pleine de bonté pour cet enfant, qui en avait conservé une vive reconnaissance. Après avoir quitté la maison de M. Banks , il était entré au service d'un riche propriétaire de Spalding, et l'on n'avait plus entendu parler de lui. Un an environ après le mariage de Wright , son maître étant venu par hasard dans le comté de Lincoln, ce garçon se rendit un jour de bonne heure chez Wright pour voir son ancienne jeune maîtresse. Il vint de si grand matin que personne n'était encore éveillé, à l'exception de Mar- Tcl qui s'était levé au point du jour pour surveiller quelques réparations qu'il faisait faire à son usine. Il reconnut le petit garçon tout de suite , et l'accueillit avec sa bonté naturelle.
— Ah ! monsieur, lui dit l'enfant, que je suis joyeux de voir que tout va bien ici ! que je suis content de savoir ma jeune maîtresse si heureuse ! Mais il faut que je sois de retour avant le lever de mon maître; voudriez-vous me rendre un service? voici une espèce de boîte à thé pour elle , que j'ai faite avec l'aide d'un camarade au service de mon maître. Si elle veut bien l'accepter, j'en serai fier et heureux... la serrure, la clef, tout y est.
Marvel fut surpris du travail de cette boîte, et lorsqu'il lui exprima son admiration : — Oh ! monsieur, dit le petit garçon , c'est que le plus difficile a été fait par mon camarade , qui est bien plus adroit que moi , toutFrançais qu'il est.C'est un des prisonniers français qui sont dans le pays; c'est un homme habile, allez! Il aurait bien désiré venir avec moi ce matin , pour voir votre fabrique, parce qu'ils ont dans son pays des moulins à pastel et autres choses semblables ; mais
c'est un homme honnête et fier, qui n'aurait pas voulu rien examiner sans permission.
Marvel lui répondit que son camarade serait le bienvenu et pourrait satisfaire sa curiosité quand il le voudrait. Le Français vint dès le lendemain matin. Il était natif du Languedoc, province où le pastel est cultivé avec succès. Il avait travaillé en France dans une fabrique de teinture, et Marvel eut bientôt reconnu que c'était un homme intelligent et très-habile dans son métier. Cet homme lui dit qu'il y avait plusieurs Languedociens, prisonniers dans les environs, qui connaissaient le métier aussi bien que lui, et qui seraient enchantés de trouver de l'emploi pour utiliser leurs connaissances. Marvel n'eut pas le sot orgueil de refuser de s'instruire, même à l'école d'un Français. Il engagea donc, avec le consentement de Wright, plusieurs de ces ouvriers qui l'aidèrent à élever sa fabrique de teinture au' plus haut degré de perfection. Comme le succès change l'opinion des hommes ! Les fermiers du comté, qui s'étaient moqués de Marvel comme d'un faiseur de projets , commencèrent à le considérer comme un homme de jugement et de capacité, lorsqu'ils virent sa manufacture prospérer de plus en plus; et ceux qui avaient le plus blâmé son cousin d'entrer en association avec lui furent les premiers à changer de sentiment.
A l'expiration de la dixième année , Goodenough en était précisément au point d'où il était parti : ni plus riche, ni plus pauvre; ni plus sage, ni plus heureux. Il avait de plus seulement une femme et deux enfans qui le faisaient enrager. Jusqu'au dernier moment il persista dans l'idée qu'il était le plus riche des trois , et que Wright et Marvel finiraient par une éclatante banqueroute. 11 fut frappé d'un étonnement inexprimable^
lorsqu'au jour fixé, ses cousins produisirent leurs livres de comptes devant l'exécuteur testamentaire, M.Constantin, et prouvèrent qu'ils étaient plus riches que lui de quelques milliers de livres sterling.
— Voyons, mes amis, leur dit M. Constantin, à qui de vous deux dois-je remettre le legs de votre oncle? Il faut que je sache d'abord lequel des deux a eu le plus de part au succès de la fabrique.
— C'est Wright ! s'écria Marvel avec empressement , car sans sa prudence je me serais ruiné.
— Non, c'est toi, Marvel, reprit Wright d'un ton calme , car sans ton industrie je n'aurais jamais réussi dans les affaires , ou plutôt je ne m'y serais jamais engagé.
— Eh bien! mes amis, il vous faut partager les dix mille livres sterling, reprit M. Constantin, et recevoir mon compliment de votre heureuse association : car il ne saurait y avoir au monde d'association plus avantageuse que celle de la prudence et de l'équité, d'une part, avec la générosité et l'industrie, de l'autre.
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