CHAPITRE PREMIER
Histoire de Mourad.
On sait que le Grand-Seigneur s'amuse quelquefois à parcourir de nuit, sous un déguisement, les rues de Constantinople, comme le calife Haroun-al-Raschid avait jadis coutume de faire à Bagdad.
Une nuit , par un beau clair de lune , suivi de son grand-vizir, le Sultan avait traversé plusieurs des principales rues de la cité sans rencontrer rien qui fixât son attention , lorsqu'en passant devant une boutique de cordier, il se rappela le conte arabe de Cogia-Hassan-al-Habal , le cordier, et ses deux amis Saad et Saadi , qui avaient des opinions si opposées sur l'influence de la fortune dans les affaires humaines.
— Quelle est votre opinion à ce sujet? dit le Grand- Seigneur à son vizir.
— J'incline à croire, sous le bon plaisir de Votre Majesté, reprit le vizir, que le succès dans le monde dépend plus de la prudence que de ce qu'on appelle la bonne ou la mauvaise fortune.
— Et moi, reprit le Sultan, je suis convaincu que la fortune fait plus pour les liommes que la prudence. N'entend-on pas dire tous les jours qu'une persoune
est heureuse ou malheureuse 'i^ Et comment cette opinion aurait-elle pu généralement s'établir, si elle n'était justifiée par l'expérience?
— 11 ne m'appartient pas de contredire Votre Majesté, répliqua le prudent ^izir.
— Dites votre avis franchement : je le désire et je îe veux, dit le Sultan.
— Eh bien ! je pense , répondit le vizir, que l'on est porté à croire les gens heureux ou malheureux uniquement parce que Ton ne connaît que les traits généraux de leur histoire et que l'on ignore les circonstances et les incidens de leur vie dans lesquels ils ont fait preuve de prudence ou d'imprudence. J'ai ouï dire, par exemple, qu'il existe en ce moment dans cette ville deux hommes remarquables par leur bonne et leur mauvaise fortune : Tun s'appelle Mourad-le-Malheureux, l'autre Saladin-t Heureux. Eh bien î j'imagine que si nous connaissions toute leur vie, nous trouverions que l'un est un caractère sage et circonspect, tandis que l'autre est imprudent et maladroit.
— Où demeurent ces hommes? interrompit le Sultan. Je veux entendre leur histoire de leur propre bouche avant de rentrer au sérail.
— Mourad-le-Malheureux demeure sur la place voisine, dit le vizir.
Le Sultan se dirigea vers ce pointa l'instant mémo. A peine étaient-ils entrés sur la place que des cris et des lamentations bruyantes vinrent frapper leur oreille. Guidés par le son , ils arrivèrent devant une maison dont la porte était ouverte : ils y virent un homme au désespoir, qui déchirait son turban et versait des torrens de larmes. Ils lui demandèrent la cause de ce violent chagrin, et cet homme leur montra gisanssurle pavé les fragmens d'un vase de porcelaine.
— C'était , à n'en pas douter, un vase magnifique, dit le Sultan, en ramassant un des morceaux brisés; mais comment la perte d'un Tase de porcelaine peutelle être la cause d'un aussi violent désespoir?
— Ah! seigneurs, dit le propriétaire du vase, en suspendant le cours de ses lamentations, je vois à votre costume que vous êtes des marchands étrangers : vous ignorez combien j'ai de motifs de me livrer au désespoir ! Vous ne savez pas que vous parlez à Mouradle-Malheureux. Si vous connaissiez tous les malheurs qui sont tombés sur moi depuis le jour de ma naissance jusqu'à cet instant, vous me prendriez peut-être en pitié, et vous avoueriez que j'ai de justes motifs de me désespérer.
La curiosité du Sultan fut puissamment excitée par ces paroles ; et l'espoir d'obtenir quelque sympathie pour ses douleurs décida Mourad à le satisfaire par le récit de ses aventures. — Seigneurs, dit-il , j'ose à peine vous inviter à mettre les pieds dans la maison d'un être aussi infortuné que moi ; mais si vous voulez vous risquer à passer une nuit sous mon toit, vous entendrez à votre aise l'histoire de mes infortunes.
Le Sultan et son vizir s'excusèrent de passer la nuit avec Mourad , en disant qu'ils étaient obligés de retourner à leur khan, où ils étaient sans doute attendus par leurs compagnons. Ils demandèrent seulement la permission de se reposer une demi-heure , pendant laquelle il leur dirait l'histoire de sa vie, si le souvenir de ses infortunes n'était pas de nature à renouveler trop vivement son chagrin.
Peu d'hommes sont misérables au point de ne pas aimer à parler de leurs malheurs, lorsqu'ils ont ou qu'ils croient avoir quelque chance d'exciter la compassion d'autrui. Aussitôt que les prétendus marchands
furent assis , Mourad commença son histoire dans les termes suivans :
« Mon père était un marchand de cette ville. La nuit qui précéda ma naissance, il rêva que je venais au monde avec une tête de chien et une queue de dragon, et que dans son empressement de cacher ma difformité à tous les yeux , il m'enveloppait dans une pièce d'étoffe, qui se trouva être malheureusement le turban du Grand-Seigneur, lequel, irrité contre l'insolent profanateur de son turban, ordonna qu'on lui tranchât la tête à l'instant.
» Mon père se réveilla avant d'avoir perdu la tête, mais non pas avant d'avoir perdu la moitié de son bon sens , par suite de la terreur que lui avait causée ce songe bizarre. C'était un ferme croyant au dogme de la prédestination , et il se persuada que je serais pour lui la cause de grands malheurs : il me prit ainsi en aversion avant même que je fusse né. Il considérait ce songe comme un avertissement d'en haut, et 'en conséquence il résolut de s'épargner la vue de ma personne. Il ne voulut même pas s'assurer si j'étais réellement venu au monde avec une tête de chien et une queue de dragon , et il partit dès le lendemain pour Alep.
» 11 fit une absence de plus de sept années , et durant tout ce temps mon éducation fut totalement négligée. Je demandai un jour à ma mère pourquoi j'avais été nommé Mourad-le-Malheureux. Elle me répondit que ce nom me venait du songe de mon père; mais elle ajouta que je le ferais sans doute oublier en devenant heureux dans le cours de ma vie. Ma vieille nourrice, qui était présente à cet entretien , secoua la tête d'un air que je n'oublierai jamais, et murmura tout bas à ma mère , mais assez, haut pour que
je l'entendisse : -— Il a été , il est et il sera toujours malheureux. Ceux qui sont nés sous une mauvaise étoile ne peuvent réussir à rien, et personne au monde, fût-ce le grand prophète Mahomet lui-même , ne peut combattre cette influence. C'est une folie à une personne malheureuse de lutter contre sa destinée : il Yaut mieux pour elle y céder tout de suite.
i) Ces paroles firent une impression terrible sur mon esprit, tout enfant que j'étais alors, et chaque accident qui m'arriva ensuite confirma ma croyance dans le pronostic de ma nourrice. J'étais dans ma huitième année, lorsque mon père revint de ses voyages. L'année suivante, naquit mon frère Saladin qui fut nommé Saladin-l' Heureux, parce que, le jour de sa naissance, un vaisseau chargé de riches marchandises pour mon père entra heureusement dans le port.
» Je vous épargne le récit de tous les petits événemens qui firent éclater l'heureuse étoile de mon frère, même dans sa première enfance. A mesure qu'il croissait en âge, ses succès dans tout ce qu'il entreprenait étaient aussi remarquables que les fâcheuses issues de tout ce que je tentais de faire. Depuis l'arrivée du vaisseau nous vivions dans la splendeur, et la prospérité supposée de mon père était naturellement attribuée à l'influence de l'heureuse étoile de mon frère Saladin,
» Saladin avait environ vingt ans, lorsque mon père tomba dangereusement malade : comme il sentait sa fin prochaine, il fit venir mon frère auprès de son lit, et, à sa grande surprise, lui confia que la magnificence dans laquelle nous vivions avait épuisé ses richesses; et que ses affaires étaient dans le plus grand désordre, car il s'était fié à l'espoir d'une continuité de succès , et s'était embarqué dans des spéculations au-dessus de ses moyens.
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j!) Bref il ne laissait à ses enfans que deux grands Tases de porcelaine, remarquables par leur beauté , mais dont la valeur était encore augmentée par certains vers , inscrits sur la surface en caractères inconnus, et qu'il supposait doués d'un talisman ou d'un charme mystérieux en faveur de leurs possesseurs.
i) Mon père légua ces deux vases à mon frère Saladin, en déclarant qu'il ne pouvait laisser ce précieux dépôt dans mes mains, parce que j'étais si malheureux que je ne manquerais pas de les briser. Après sa mort cependant, mon frère Saladin, qui était doué d'un généreux caractère , me laissa le choix de l'un des vases, et s'efforça de me donner du courage, en répétant à plusieurs reprises qu'il n'avait foi dans la bonne ni dans la mauvaise fortune.
» Je ne pouvais partager son opinion , quoique j'éprouvasse une vive reconnaisFance pour la bonté avec laquelle il s'efforçait de dissiper ma mélancolie habituelle. Je sentais toute l'inutilité de mes efforts, parce que, quoi que je fisse, je devais toujours être Mourad-le-Malheureux. Mon frère, au contraire, ne se laissa pas même abattre par l'état de pauvreté dans lequel nous laissa mon père : il disait qu'il était sûr de trouver les moyens de se suffire à lui-même, et, il avait raison.
ïi En examinant nos vases de porcelaine , il trouva au fond une poudre d'une brillante couleur écarlate, et l'idée lui vint qu'il pourrait en faire une magnifique teinture. Il essaya, et, après quelques tentatives, il réussit admirablement.
)i Durant la splendeur de mon père, ma mère se fournissait de ses riches vêtemens chez un marchand qui avait la pratique des femmes du harem impérial. Mon frère avait rendu quelques petits services à cet
homme, et lorsqu'il s'adressa à lui, il n'eut pas de peine à lui faire promettre de recommander sa nou- •velle teinture écarlate. Elle était vraiment si belle qu'à ]a première vue elle effaçait toute autre couleur. La boutique de Saladin fut encombrée de chalands, et ses manières engageantes , ainsi que sa conversation agréable, lui attirèrent, bientôt la vogue autant que sa couleur écarlate. J'observai au contraire que ma physionomie triste et sombre suffisait pour repousser ceux qui m'avaient aperçu une seule fois. J'en fus convaincu de plus en plus, et de plus en plus confirmé dans ma croyance en ma funeste destinée.
)) Il arriva un jour qu'une dame richement vêtue, et suivie de deux esclaves de son sexe , entra dans la boutique de mon frère pour y faire quelques emplettes. Il était sorti, et j'étais resté seul pour répondre aux acheteurs. Après avoir examiné quelques marchandises, la dame vint à remarquer mon vase qui était dans la boutique. Il lui prit une fantaisie extrêm.e de le posséder; elle m'en offrit une somme considérable, si je voulais le lui céder- mais je m'y refusai opiniâtrement, dans la ferme croyance que quelque affreuse calamité me tomberait sur la tête, si je me dessaisissais volontairement de ce talisman précieux. Irritée par mes refus , la dame, suivant la coutume de son sexe, en devint encore plus désireuse d'a« voirie vase; mais ni prières ni séductions ne purent me faire changer de résolution. Courroucée outre mesure de ce qu'elle appelait mon stupide entêtement, la dame quitta enfin la boutique.
» Au retour de mon frère , je lui dis ce qui m'était arrivé, m'attendant à recevoir les éloges que méritait ma prudence. Mais, tout au rebours, il ridiculisa la valeur superstitieuse que j'attachais aux vers inscrits
sur mon vase , et me dit que c'était le comble de la folie que de perdre l'occasion certaine d'avancer ma fortune pour l'espoir incertain d'une mystérieuse protection. Je ne pus me résoudre à me ranger à son opinion, et je n'eus pas le courage de suivre l'avis qu'il me donna. Le lendemain la dame revint, et mon frère lui vendit son vase au prix de dix mille pièces d'or, 11 employa cet argent de la manière la plus avantageuse, en achetant un nouvel assortiment de riches marchandises. Je me repentis, lorsqu'il n'était plus temps; mais je crois que c'est un des effets de la fatalité qui s'attache à certaines personnes , qu'elles ne puissent se décider jamais au bon moment. Lorsque l'occasion était passée, je regrettais toujours de n'avoir pas fait exactement le contraire de ce que j'avais résolu auparavant; et souvent aussi, pendant que j'hésitais, l'occasion disparaissait avant ma décision. Or, c'est là ce que j'appelle être malheureux. Mais continuons mon récit.
h La dame qui avait acheté le vase de mon frère était la sultane favorite et toute-puissante au harem. Sa haine contre moi, par suite de mes refus obstinés, devint si violente, qu'elle refusa de retourner à la maison de mon frère , tant que j'y mettrais les pieds. Saladin ne voulait pas se séparer de moi; mais je ne pus supporter l'idée d'être cause de la ruine d'un si bon frère, et je quittai sa maison sans lui en rien dire et sans m'inquiéter de ce que je pourrais devenir. La faim me rappela bientôt qu'il fallait songer aux moyens de me procurer ma subsistance. Je m'assis sur une pierre à la porte d'un boulanger : l'odeur du pain chaud me tenta.... et je demandai la charité d'une voix faible et tremblante.
i) Le maître-boulanger me donna autant de pain
que je pourrais en manger, à condition que je changerais d'habits avec lui, et que je porterais ses petits pains par la ville tout le jour. J'y consentis sans hésiter; mais j'eus bientôt lieu de m'en repentir; car si ma mauvaise étoile ne m'avait pas, comme à l'ordinaire, obstrué le jugement et la mémoire, je n'aurais jamais accepté l'insidieuse proposition du boulanger. Depuis quelque temps le peuple de Constantinople était mécontent du poids et de la qualité du pain qu'on lui vendait. Ce mécontentement sourd avait été souvent Vavant-coureur certain d'une insurrection , et les boulangers avaient plus d'une fois perdu la vie au milieu de ces troubles populaires. Je savais ces circonstances; mais rien de tout cela ne me vint à l'esprit au moment critique.
» Je changeai donc de vétemens avec le boulanger; mais à peine étais-je parvenu, avec mes petits pains, au milieu des rues voisines, que la foule commença à m'entourer et à m'accabler de reproches et d'imprécations. On me poursuivit jusqu'aux portes du sérail, et le grand-vizir, alarmé de la violence de cette émeute, envoya l'ordre de me trancher la tête : c'est le remède habituel en pareil cas.
» Je tombai à genoux et protestai avec force que je n'étais point le boulanger pour lequel on me prenait ; que je n'avais rien de commun avec lui; et que je n'avais jamais fourni au peuple de Constantinople du pain au-dessous du poids. Je déclarai que mon unique faute était d'avoir changé d'habits, avec le boulanger coupable, pour un jour, et que je n'avais fait cette folie que par suite de la mauvaise étoile qui me poursuivait. Quelques furieux s'écrièrent que je méritais de perdre la tête pour mon extravagance; mais d'autres eurent pitié de moi, et pendant que l'officier
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envoyé pour exécuter l'ordre du vizir s*adressait aux plus turbulens agitateurs, ceux qui s'étaient montrés touchés de mon infortune m'ouvrirent un passage au milieu d'eux et favorisèrent mon évasion.
» Je quittai aussitôt Constantinople, en laissant mon vase entre les mains de mon frère. A quelques milles de distance de la cité , je rencontrai une troupe de soldats. Je me mêlai parmi eux, et, apprenant qu'ils allaient s'embarquer pour l'Egypte avec l'armée du Grand-Seigneur, je résolus de les accompagner. — Si c'est la volonté de Mahomet que je périsse, me disje, le plus tôt sera le mieux! Le désespoir qui m'accablait était mêlé d'un tel degré d'apathie que je prenais à peine les précautions nécessaires pour me préserver l'existence. Durant la traversée , je fumais ma pipe tout le jour, étendu sur le pont du vaisseau, et si une tempête s'était élevée , comme je m'y attendais, je n'aurais pas seulement songé à ôter ma pipe de ma bouche, et je n'aurais pas même touché à une corde pour me sauver du naufrage : tant était profonde la résignation ou la torpeur, si vous voulez, à laquelle ma foi dans la fatalUé avait réduit mon esprit !
)) Nous débarquâmes sans accident , malgré mes sombres pressentimens. Par suite de mon indolence, je fus le dernier du vaisseau qui prit terre et je n'arrivai au camp d'El-Arich qu'à nuit close. Il faisait clair de lune et je pouvais embrasser d'un coup d'œil toute la scène du campement. C'était une multitude innombrable de petites tentes répandues sur le sable blanc du désert; quelques dattiers se voyaient à distance; tout était sombre et tranquille; le profond silence n'était interrompu que par les chameaux qui paissaient auprès des tentes , et sur ma route je ne rencontrai pas une seule créature humaine.
i) Ma pipe était éteinte, et je m'avançai pour la rallumer près d'un feu qui brillait à la porte d'une tente. En m'approchant mon œil fut frappé d'un oiDJet qui jetait de l'éclat sur le sable : c'était un anneau. Je le ramassai et le passai à mon doigt avec l'intention de le donner au crieur public le lendemain, afin qu'il en pût trouver le légitime propriétaire.Mais, par malheur, je le mis à mon petit doigt, pour lequel il était beaucoup trop large , et en m'avançant près du feu , je laissai tomber la bague. Je m'étais baissé pour la prendre au milieu du fourrage dont se repaissait une mule, lorsque le maudit animal me lança à la tête une ruade si violente , que je ne pus m'empêcher de pousser un cri de douleur.
» Les soldats qui dormaient dans la tente se réveillèrent aussitôt; dans leur mauvaise humeur contre l'importun qui les troublait ainsi dans leur premier sommeil, ils furent tout de suite fortement indisposés contre moi, et je passai à leurs yeux pour un voleur, qui avait dérobé l'anneau qu'il prétendait avoir perdu. La bague me fut enlevée, et le lendemain un officier me fit administrer une vigoureuse bastonnade, dans l'espoir que ce châtiment me ferait avouer où j'avais caché certains objets précieux qui avaient également disparu dans le camp. Tout cela fut la conséquence do m'êire trop hâté pour allumer ma pipe et d'avoir mis la bague à un doigt trop petit pour elle : ces choseslà n'arrivent qu'à moi 1
» Lorsque je fus rétabli de mes contusions et qu'il me fut possible de marcher, je m'acheminai vers une tente sur laquelle flottait un pavillon rouge, signe distinctif des cafés publics. Pendant que j'y prenais mon café, j'entendis un étranger se plaindre qu'il n'avait pu retrouver une bague de prix qu'il avait perdue,
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quoiqu'il eût fait publier cette perte trois jours de suite par le crieur public, en promettant une récompense de deux cents sequins à celui qui lui ferait retrouver son anneau. Je devinai qu il s'agissait de la bague que j'avais trouvée pour mon malheur. Je m'adressai à l'étranger, et je promis de lui désigner la personne qui m'avait enlevé son anneau. Il le retrouva en effet, et convaincu de mon honnêteté, il me remit les deux cents sequins, comme un dédommagement du châtiment injuste que j'avais subi à cause de lui.
» Vous vous imaginez peut-être que cette bourse d'or fut un bonheur pour moi? Bien loin de là, ce fut la source de nouvelles infortunes.
)) Une nuit , pendant que je croyais endormis les soldats qui habitaient la même tente que moi , je voulus me donner le plaisir de compter mes pièces d'or. Le lendemain, mes camarades m'invitèrent à prendre un sorbet avec eux. Je ne sais quelle drogue ils mêlèrent au sorbet qu'ils mefirent boire; mais je ne pus vaincre le besoin de dormir qui en fut la suite. Je tombai dans un profond sommeil, et à mon réveil , je me trouvai étendu sous un dattier, à quelque distance du camp.
» La première idée qui me vint fut celle de ma bourse de sequins. La bourse était bien dans ma ceinture, mais pleine de cailloux et sans un seul sequin dedans. J'eus aussitôt la conviction que les soldats avec lesquels j'avais pris le sorbet m'avaient volé, et que quelques-uns d'entre eux ne dormaient pas pendant que je comptais mon argent. Autrement, comme je n'avais confié mon secret à personne, comment auraient-ils pu soupçonner que j'avais cet or en ma possession, moi qui depuis mon arrivée parmi eux avais toujours paru plongé dans la plus profonde indigence ?
i> Je m'adressai en vain aux officiers supérieurs pour îne faire rendre justice : les soldats protestèrent de leur innocence; je ne pouvais produire aucune preuve contre eux, et je ne gagnai à ma plainte que le ridicule et la haine générale. Dans le premier transport de ma douleur, je m'appelai de ce nom fatal que j'avais évité de prononcer depuis mon arrivée en Egypte ; et je m'écriai que j'étais bien en effet Mourad-le-Mal- Jieureux. Mon nom et mon histoire circulèrent dans tout le camp , et je fus accosté souvent ensuite par ce triste sobriquet. Quelques-uns même variaient leurs plaisanteries , en m'appelant Mourad à la bourse de cailloux.
» Eh bien ! tout ce que j'avais souffert n'était rien encore en comparaison des infortunes qui m'attendaient.
» C'était alors la coutume des soldats, dans le camp turc, de s'amusera tirer des armes à feu sur un but déterminé. Les remontrances des officiers supérieurs avaient été sans effet contre ce dangereux plaisir. Quelquefois les soldats cessaient pour quelques minutes sur l'ordre de leur commandant, et puis ils recommençaient malgré tous les ordres contraires. Telle était l'indiscipline de notre armée , qu'une telle désobéissance demeurait impunie ! En attendant , la fréquence même du danger faisait qu'on y prenait à peine garde. J'ai vu des balles traverser des tentes dans lesquelles des soldats fumaient tranquillement leurs pipes, pendant que les autres se préparaient à viser de nouveau le pavillon rouge qui flottait au-dessus des fumeurs.
» Cette apathie venait chez quelques-uns d'une insurmontable paresse de corps; chez quelques autres, de l'ivresse produite par le tabac ou l'opium; chez
le plus grand nombre , do la foi générale au dogme de la prédestination. Lorsqu'une balle venait frapper un de leurs compagnons : — Notre heure n'est pas encore venue , se contentaient-ils de dire en s'ôiant à peine la pipe de la bouche. Ce n'est pas la volonté de Mahomet que nous tombions aujourd'hui.
i) J'avoue que cette folle sécurité me parut d'abord surprenante ; mais cet étonnement cessa peu à peu , et ce préjugé vint me confirmer au contraire dans mon opinion favorite que certains hommes sont nés sous une bonne et d'autres sous une mauvaise étoile. Je devins presque aussi insouciant que mes camarades, en suivant le même raisonnement qu'eux-mêmes. — Il n'est pas au pouvoir de la puissance humaine, pensais-je, de détourner les coups du destin. Je mourrai peut-être demain : réjouissons-nous donc aujourd'hui !
)) Je me fis en conséquence une étude de me procurer autant de plaisir que je le pourrais. Ma pauvreté, comme vous pouvez croire , restreignit beaucoup mes excès; mais je trouvai bientôt le moyen de dépenser ce qui ne m'appartenait pas encore. Nous avions certains juifs à la suite du camp, qui, calculant les chances probables de la victoire , avançaient aux soldats de l'argent à des intérêts exorbitans. Le juif auquel je m'adressai traita aussi avec moi dans l'espoir que mon frère Saladin , dont la réputation et les florissantes affaires lui étaient connues , paierait mes dettes, si j'étais tué. Avec l'argent que j'obtins de ce maudit israélite, j'achetai tous les jours du café et de l'opium , pour lesquels je conçus une passion effrénée. Dans le délire de l'ivresse, j'oubliais tous mes malheurs , et la crainte de l'avenir s'effaçait entièrement.
» Un jour que j'avais pris une quantité inusitée
d'opium , j'errais à travers le Camp, chantant, dansant comme un insensé, et répétant que je n'étais plus Mourad-le-Malheureuy. Ces mots étaient à peine sortis de mes lèvres, lorsqu'un spectateur bienveillant, et dans un état plus calme que moi , vint me prendre le bras, et s'efforça de m' emmener du lieu dangereux où je me trouvais. — Ne voyez-vous pas, me dit-il , les soldats qui vous ont pris pour but ? Je viens d'en voir un tout à l'heure qui visait effrontément à votre turban; et tenez, le voilà qui recharge son fusil! Ma mauvaise étoile prévalut encore à cet instant, le seul instant de ma vie où j'eusse défié son pouvoir. Je repoussai brusquememt le donneur d'avis : — Je ne suis pas le misérable pour lequel tu me prends , lui dis-je; je ne suis point Mourad-le-Malheureux ! Il disparut aussitôt; moi je restai : quelques secondes après une balle m'atteignit, et je tombai sur le sable privé de sentiment.
;) La balle me fut tirée du corps par un maladroit chirurgien, qui me fit souffrir dix fois plus qu'il ne fallait. 11 se hâtait, à mes dépens , dans sa malheureuse opération, parce que l'armée venait de recevoir l'ordre de lever le camp : quelques heures après ce ne fut qu'une horrible confusion. Ma blessure était excessivement douloureuse, et la crainte d'être laissé derrière avec les incurables ajoutait encore à mes tourmens. Peut-être que si je me fusse tenu tranquille, j'aurais évité la plupart des maux que je souffris ensuite; mais je vous l'ai dit, seigneurs, ma funeste destinée voulait que je ne pusse juger quel était le meilleur parti à prendre avant que le temps de la prudence ne fût passé.
» Dans cette journée fatale , au moment où la fièvre était dans son plus violent accès^ malgré l'ordonnance
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qui m'obliffeait à garder le lit, et contre mes habitudes d'indolence, je me levai cent fois et sortis de la tente par la plus grande chaleur du jour, pour satisfaire ma curiosité sur le nombre de tentes et de soldats qui restaient encore dans le camp. Les ordres de départ n'avaient pas été exécutés prompiement, et bien des heures s'étaient écoulées avant la levée du camp. Si j'avais obéi à l'ordonnance du chirurgien , j'aurais été en éiat d'accompagner la dernière troupe des traînards; j'aurais pu supporter peut-être le mouvement lent et doux des litières, sur lesquelles on transporta les autres malades ; mais le soir, quand le chirurgien revint panser ma blessure, il me trouva si mal qu'il n'était pas possible de me faire éprouver le plus léger mouvement.
» Il me laissa aux soins d'une troupe de soldats de l'arrière-garde, qui devaient partir le lendemain matin. Ceux-ci me placèrent sur une mule, que je reconnus, à une tache blanche de son dos, pour la maudite bête qui m'avait lancé une ruade pendant que je cherchais mon anneau. Je ne pus me décider à monter sur ce funeste animal, et je persuadai aux soldats de me porter sur leurs épaules : ils s'y prêtèrent pendant quelque temps; mais cette charge leur devenant trop lourde, ils me déposèrent sur le sable, en disant qu'ils allaient remplir une outre à une source voisine, et en m'engûgeant à attendre paisiblement leur retour.
» J'attendis long-temps, soupirant après l'eau promise pour me mouiller les lèvres desséchées ; mais ni eau ni soldats ne parurent , et je restai là plusieurs heures , près de rendre le dernier soupir. Je ne faisais aucun effort pour me mouvoir, car j'étais bien convaincu que ma dernière heure était venue , et que c'était la volonté de Mahomet que je périsse de cette af-
ITEUR ET MALHEUR. 151
freuse manière, privé de sépulture comme un chien ; mort bien digne, pensais-je, deMourad-le-Malheureux!
» Mes pressentimens n'étaient pas justes cette fois. Un détachement de soldats anglais passa près de la place où j'étais gisant; mes gémissemens parvinrent à leur oreille , et ces étrangers humains accoururent à mon secours. Ils me prirent avec eux, pansèrent ma blessure et me traitèrent avec les soins les plus touchans. Tout chrétiens qu'ils étaient, je dois reconnaître que j'ai plus de raisons de les aimer que tous les sectateurs de Mahomet ensemble, à l'exception de mon excellent frère.
» Je me rétablis avec leurs soins ; mais à peine eusje recouvré mes forces que je tombai bientôt dans de nouveaux désastres. Un jour, la chaleur était brûlante et j'avais une soif excessive. Je m'écartai avec quelques soldats dans l'espoir de trouver une source d'eau. Les Anglais se mirent à creuser un puits dans un endroit qui leur avait été désigné par un de leurs hommes de science. Je ne voulus point participer à ce travail pénible, et je m'avançai encore à la recherche d'une source. Je vis dans le lointain quelque chose qui ressemblait à un amas d'eau, et je le désignai à mes compagnons. Le savant anglais m'engagea par son interprète à ne point me fier à cette trompeuse apparence, trop commune dans ces contrées, en me prévenant que, lorsque je serais arrivé près du point qui me séduisait, je n'y trouverais pas d'eau. Il ajouta que ce point était plus éloigné que je ne l'imaginais, et que je me perdrais suivant toute probabilité dans le désert, en essayant d'atteindre ce fantôme.
» Je fus assez malheureux pour ne pas écouter cet avis ; je courus à la poursuite de cette maudite illusion, œuvre de l'esprit malin qui m'obscurcissait la
raison pour m'attirer dans son pouvoir. Je marchai toujours, me croyant à chaque instant sur le point d'atteindre l'objet de mes désirs; mais il fuyait toujours devant moi, et je découvris à la fin que l'Anglais, éclairé sans doute par les habitans du pays , avait complètement raison, et que cette apparence brillante, que j'avais prise pour de l'eau, n'était qu'une affreuse déception.
» J'étais accablé de fatigue : je me retournai pour rejoindre mes compagnons ; mais je ne vis plus ni hommes, ni animaux, ni aucune trace de végétation dans le désert. Il ne me restait plus d'autre guide, au milieu de cette terre inconnue, que la trace de mes pas imprimés sur le sable. Je suivais lentement et tristement ces mobiles empreintes, quand, au lieu de céder à mon indolence habituelle, j'aurais dû hâter mon retour vers les Anglais, avant que la brise du soir fût levée. Je me réjouis au contraire à l'arrivée de la brise, sans songer au péril qui me menaçait, et j'ouvris ma poitrine à son souffle rafraîchissant; mais quelle fut ma douleur en voyant que toutes les traces de mes pas avaient été balayées par le vent! Je ne savais plus quelle direction suivre : je tombai dans le plus violent désespoir; je déchirai mes vétemens; j'arrachai mon turban en poussant des cris ; aucune voix humaine ne me répondit. Le silence était affreux. Je n'avais pas pris de nourriture depuis plusieurs heures, et je me sentais faible et abattu. Je me rappelai alors que j'avais mis ma provision d'opium dans les plis de mon turban; mais, hélas! l'opium en était tombé, lorsque j'avais arraché ma coiffure, et je le cherchai en vain sur le sable du désert.
i) Je m'étendis alors sur la terre, m'abandonnant à ma triste destmée. Ce que je souffris de la soif, de la
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T. lâS.
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faim , de la chaleur, est inexprimable. A la fin je tombai dans une espèce d'extase, durant laquelle des images de toutes sortes semblaient voltiger devant moi. J'ignore combien de temps je restai dans cet état; je me rappelle seulement que j'en fus tiré par des cris bruyans. C'étaient des acclamations de joie poussées par les guides d'une caravane de La Mecque , à leur arrivée près d'une citerne située dans cette partie du désert.
» La citerne n'était pas éloignée de plus de cent pas de l'endroit où je gisais étendu ; mais c'était la conséquence du malheur qui me poursuivait : je courais depuis des heures après des fantômes , tandis que j'avais la réalité près de moi. Faible et abattu comme je l'étais , je m'écriai de toute la force qui me restait dans l'espoir d'obtenir du secours , et je m'efforçai de me traîner vers le lieu d'où j'entendais le bruit de voix humaines. La caravane se reposa long-temps, pendant que les esclaves remplissaient les outres d'eau et que les chameaux en buvaient pour leur provision de plusieurs jours. Malgré mes cris et mes efforts, j'étais convaincu que, suivant mon malheur habituel, je ne pourrais jamais faire entendre ma voix. Déjà je voyais les Arabes remonter sur leurs chameaux et se disposer à partir. Alors je déroulai mon turban et en agitai la blanche mousseline dans les airs. Mon signal fut aperçu ^ on accourut vers moi.
» J'avais à peine la force de parler; un esclave me donna de l'eau, et après que j*eus apaisé ma soif, j'expliquai à mes libérateurs qui j'étais et commeni je m'étais perdu dans le désert.
x) Pendant que je parlais, un des voyageurs observait la bourse qui pendait à ma ceinture : c'était celle que j'avais reçue du marchand auquel j'avais fait re-
trouver son anneau. Je l'avais soigneusement conservée , parce que les initiales du nom de mon bienfaiteur étaient brodées sur l'étoffe avec un passage du Koran. En md la donnant , il me dit que nous nous rencon^ trerions peut-être en quelque autre partie du monde, et qu'il me reconnaîtrait à cette marque. Le voyageur qui avait remarqué la bourse était frère de ce marchand, et lorsque je lui eus raconté comment elle était en ma possession, il eut la bonté de me prendre sous sa protection spéciale. C'était un marchand qui retournait alors au Grand-Caire avec sa caravane : il offrit de m'y emmener avec lui, et j'acceptai volontiers sa proposition, en promettant de le servir aussi fidèlement qu'aucun de ses esclaves. La caravane se remit en route, et je partis avec elle.