‹ Contes de Miss Edgeworth dédiés à la jeunesseChapitre 21 sur 29 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Suite de l'histoire de Mourad,

» Le marchand qui était devenu mon maître me traitait avec la plus grande bonté. Après avoir écouté le récit de mes aventures , il me fit promettre que je ne ferais rien sans le consulter. — Puisque vous êtes assez malheureux, Mourad, me dit-il, pour prendre toujours le plus mauvais parti, lorsque vous agissez de vous-même, fiez-vous désormais entièrement au jugement d'un ami plus sensé ou moins malheureux que vous,

» Mon sort était heureux chez cet homme, qui était doué d'un caractère doux et bon , et qui était assez riche pour se montrer généreux envers ceux qui dé-

pendaient de lui. Mon emploi consistait à surveiller le chargement et le déchargement des chameaux aux endroits convenables , à compter les ballots de marchandises et à prendre soin qu'ils ne se mêlassent pas avec ceux des autres marchands de la caravane. Je m'acquittai de ce soin, comme à mon ordinaire, en arrivant à Alexandrie; malheureusement je négligaî de compter les ballots , dans la conviction que le nombre en était complet; et lorsque nous fûmes embarqués sur le vaisseau qui devait nous transporter au Caire, je m'aperçus qu'il manquait trois balles de coton.

» Je courus en informer mon maître, qui se montra mécontent de ma négligence, mais sans m'adresser tous les reproches que je méritais. Le crieur public fut envoyé par la ville pour offrir une récompense à celui qui rapporterait les marchandises perdues, et les balles furent rapportées par un esclave de l'un des marchands qui voyageait avec nous. Le navire était alors sous voiles; mon maître et moi nous avions été obligés de prendre une barque pour le rejoindre avec les balles de coton. Lorsque nous fûmes montés à bord , le capitaine déclara qu'il était déjà trop chargé et ne savait où placer ce surcroît de marchandises. Après bien des diificullés , il consentit à ce qu'on laissât les balles sur le pont, et je promis à mon maître d'y veiller nuit et jour.

» Après un heureux voyage, nous étions en vue déterre, et nous devions entrer au port le lendemain matin de bonne heure. Je couchai cette nuit comme à mon ordinaire sur le pont, et passai le temps à fumer ma pipe. Depuis que j'en avais pris l'habitude au camp d'EI-Arich, je ne pouvais exister sans opium et sans tabac. J'imagine que la dose que

j'avais prise ce soir-là m'avait un peu obscurci la raison, car vers minuit je fut réveillé en sursaut. Je me levai précipitamment sur le pont où je m'étais étendu : mon turban était tout en feu, ainsi que la balle de coton sur laquelle j'avais posé ma tête. Je réveillai deux matelots qui dormaient plus loin sur le pont. La consternation devint bientôt générale et accrut encore le péril. Le capitaine et mon maître furent ceux qui mirent le plus d'activité et de courage à éteindre l'incendie. Mon maître fut horriblement brûlé.

» Quant à moi , le capitaine ne voulut pas que je me mélasse de rien; il me fit lier au mât du navire, et quand le feu fut éteint, les passagers demandèrent unanimement que j'eusse les pieds et les poings liés, de peur que je ne fusse la cause de quelque nouveau désastre. Tout ce qui était arrivé n'était pourtant que la suite de ma fatale destinée. En m'endormaiit, j'avais déposé ma pipe sur la balle de coton qui était sous ma tête. Le feu était tombé de la pipe et s'était communiqué au coton. Telles étaient à la fois la rage et la terreur que j'avais inspirées contre moi à tout l'équipage , qu'on aurait préféré me jeter sur une île déserte, plutôt que de me garder à bord une semaine de plus. Mon bon maître lui-même, je le voyais bien, était impatient de se débarrasser de Mourad-le-Malheureux et de sa mauvaise fortune.

» Vous vous imaginez bien que je me vis avec plaisir débarqué et délivré de mes liens. Mon maître me mit dans les mains une bourse de cinquante soquins et me dit cet adieu : — Faites un prudent usage de cet argent, Mourad,si vous le pouvez, et peut-être votre fortune changera-t-elle. J'en avais peu d'espoir ; mais je n'en résolus pas moins de faire un sage emploi de mon argent.

D J'errais dans les rues du Caire , en réfléchissant au parti que je pourrais tirer de mes cinquante sequins, lorsque je fus arrêté par quelqu'un qui m'appela par mon nom, et me demanda si je pouvais avoir oublié sa figure. Je le regardai en face et je reconnus , à mon grand chagrin, que c'était le juif Rachub, dont j'avais emprunté quelques sommes d'argent au camp d'El-Arich. Qui l'avait amené au Caire , si ce n'était ma mauvaise étoile? Je ne saurais le dire! Une voulut pas me quitter : il n'admit aucune excuse; il savait, disait-il, que j'avais déserté deux fois, une première fois du camp turc, et la seconde de l'armée anglaise; que je n'avais plus aucune solde à recevoir, et qu'il ne croirait jamais que mon frère Saladin consentît à reconnaître et à payer mes dettes.

)) Vexé au dernier point par l'insolence de ce chien de juif, je répliquai que je n'étais pas aussi misérable qu'il le pensait; que j'avais les moyens de payer mes dettes légitimes; mais que j'espérais qu'il n'exigerait pas les intérêts exorbitans qu'il m'avait imposés. Il sourit avec une expression saianique, et répondit que si un Turc préférait l'opium à l'argent, ce n'était pas sa faute; qu'il m'avait approvisionné de ce que j'aimais le plus au monde, et qu'aussi je ne devais pas me plaindre, s'il exigeait de moi la même faveur.

» Je ne vous fatiguerai pas, seigneurs, du récit de tous les argumens que nous échangeâmes , Rachub et moi. A la fin, nous entrâmes en arrangement. Il ne voulut rien céder sur l'article de la dette ; mais il me laissa en dédommagement, à très-bas prix , une partie de vêtemens de seconde main, dont la vente devait assurer ma fortune. Il les avait apportés au Caire, disait-il, avec le projet de les vendre aux marchands d'esclaves, qui, à cette époque de l'année, achètent

(les vêtemens pour couvrir leur marchandise humaine ; mais il avait hâte de retourner à Constantinople avec sa famille , et il préférait céder à un ami les profits de cette spéculation. Je me défiais des protestations d'amitié et de désintéressement de Rachub; mais il m'emmena avec lui au khan où se trouvaient ses marchandises, et m'ouvrit la caisse qui les contenait. C'étaient les plus riches et les plus belles étoffes ; elles avaient été en outre très-peu portées. Je ne pouvais pas me refuser à l'évidence de mes sens : le marché fut conclu , et le juif fit porter le coffre à ma demeure.

» Je me rendis dès le lendemain au marché public, et avant la nuit, dès que mes marchandises furent connues, j'eus le choix des acheteurs :ma caisse était vide et ma bourse pleine. Le profit que je retirai de cette affaire fut si considérable que je ne revenais pas de mon étonncment que le juif Rachub me l'eût cédée avec autant de facilité.

» Quelques jours après, je reçus la visite d'un marchand de Damas qui m'avait acheté des vêtemens; il me dit, d'un air affligé, que deux de ses femmes esclaves, qui avaient porté ces étoffes, étaient tombées malades. Je ne pouvais croire que ce fût la faute de mes marchandises; mais bientôt après, en traversant le marché , je fus assailli par plus d'une douzaine de marchands, qui vinrentme faire de semblables plaintes. Ils insistaient pour savoir comment j'avais acquis ces véiemens, et demandaient si j'en avais porté moimême quelques-uns. Le jour même , je m'étais mis dans les pieds une paire de sandales jaunes, la seule chose que je me fusse réservée parmi tant d'objets séduisans. Convaincus par la vue des sandales que je n'avais pas eu de mauvais desseins, puisque je partageais aussi le péril, quel qu'il fût, les marchands s'apaise-

rent un peu. Mais quels furent ma terreur et mes remords le lendemain, lorsque l'un d'eux vint m'informer que des boutons pestilentiels avaient fait irruption sous les bras de tous les esclaves qui avaient revêtu mes horribles étoffes ! En examinant la caisse avec soin , nous aperçûmes le mot Smyrne écrit et à demi effacé sur le couvercle. Or la peste venait de faire d'affreux ravages à Smyrne; et comme les marchands en avaient le soupçon , ces vêtemens avaient sans aucun doute appartenu à des personnes frappées par la contagion ! C'était là pourquoi le maudit israélite m'avait vendu la caisse à si bon marché, et ne voulait pas rester lui-même au Caire pour recueillir les profits de sa spéculation. Je confesse que si j'avais été plus circonspect au moment de mon acquisition, une petite circonstance m'eût révélé toute la vérité. Pendant que je traitais avec le juif , avant qu'il ouvrît la caisse, il avait avalé une large gorgée d'eau-devie, et s'était bouché les narines avec une éponge imprégnée de vinaigre, en me disant que c'était pour ne pas respirer l'odeur du musc , qui le jetait toujours dans de violentes convulsions.

» L'horreur que je ressentis en apprenant que j'avais répandu la peste dans la ville, et que j'en étais probablenient atteint moi-même, me priva tout-à-coup demes sens ; une sueur glacée parcourut tous mes membres, etje tombai évanoui sur le couvercle de la fatale caisse, Oi) dit que la peur dispose à l'invasion de la maladie; quoi qu'il en soit, je me sentis atteint le soir même, et je fus en proie à une fièvre dévorante. Une souffrance pire encore que la douleur, toutes les fois que le délire me donnait quelque relâche , c'était l'idée des malheurs que ma fatale étoile avait causés. Au premier moment lucide que j'eus, je jetai les yeux autour de moi, et je

vis que j'avais été abandonné hors du khan dans une misérable hutte. Une vieille femme fumait sa pipe dans le coin le plus éloigné de la masure ; elle m'apprit que j'avais été jeté hors de la ville par ordre du cadi, devant lequel les marchands avaient porté leur plainte. La funeste caisse avait été brûlée, et la maison où je logeais rasée jusqu'au sol. — Et si ce n'eût été moi, ajouta la vieille femme, vous seriez probablement mort à présent; mais j'ai fait vœu au prophète de ne jamais négliger l'occasion de faire une bonne action : c'est pourquoi, lorsque vous avez été abandonné par tout le monde, j'ai pris soin de vous. Voici votre bourse que j'ai sauvée des voleurs, et, ce qui était plus difficile encore, des mains rapaces des officiers de justice. Je vous rendrai compte de tout ce que j'ai dépensé jusqu'au moindre para, et je vais vous conter pourquoi j'ai fait un vœu aussi extraordinaire.

ii Je m'aperçus que cette bonne vieille prenait grand plaisir à parler, et je fis une inclination de têie pour la remercier de l'histoire qu'elle me promettait. Elle continua donc; mais je dois avouer que je n'écoutai pas son récit avec toute l'attention qu'il méritait sans doute : la curiosité même, la passion la plus vivace chez les Turcs , était éteinte en moi. Je ne me rappelle plus un seul mot de l'histoire de ma vieille garde-ma!ade : j'ai bien assez de vous conter la suite de la mienne.

» La chaleur devint excessive. Quelques médecins affirmaient que cette température ardente serait fatale à leurs malades : malgré ces pronostics, le fléau se calma. Je me rétablis et trouvai ma bourse bien allégée par mon traitement. Je partageai ce qui me restait avec ma bienfaisante garde, et je l'envoyai dans la ville à l'enquête de ce qui se passait.

jo Elle revint me dire que la fureur de la peste était

apaisée, mais qu'elle avait rencontré sur sa route bien des funérailles, et qu'elle avait entendu plusieurs marchands maudire la folie de Mourad-le-Malheureux, qui avait, disaient-ils, apporté le fléau dans la ville. Les insensés mêmes, ajoutaient-ils, s'instruisent par l'expérience; mais lui, il est incurable!

» J'eus soin de brûler mon lit et mes vêtemens. Je cachai mon nom, qui n'inspirait plus que la haine, et me fis admettre avec une foule d'autres malheureux dans un lazaret , où je fis quarantaine , adressant chaque jour au ciel mes ardentes prières pour les pauvres malades.

)) Lorsque je me crus assez guéri pour ne plus communiquer l'infection , je songeai à retourner dans ma patrie. J'avais hâte de quitter Le Caire, où j'étais devenu l'objet de l'exécration générale. Une idée singulière me traversait Tesprit en même temps. Je m'imaginais que tous mes malheurs , depuis que j'avais quitté Constantinople, venaient d'avoir négligé le talisman contenu dans mon beau vase de porcelaine. J'avais rêvé trois fois , durant ma convalescence , qu'un génie m'apparaissait et me disait d'un ton de reproche : — Mourad, où est le vase qui était confié à tes soins?

» Ce songe avait puissamment agi sur mon imagination. Aussitôt après mon arrivée à Constantinople , qui eut lieu , à ma grande surprise , sans le plus petit accident, je courus chez mon frère Saladin, pour m'informer de mon précieux vase. Il ne demeurait plus depuis long-temps dans la maison où je l'avais laissé , et je commençai à craindre qu'il ne fût mort ; mais un portefaix, auquel je m'adressai, s'écria: — Qui ne connaît à Constantinople la demeure de Saladin-l'Heureux ! Suivez-moi j je vais vous la montrer.

» La maison devant laquelle il me conduisit paraissait si magnifique, que j'hésitai si j'y entrerais, de peur de quelque méprise. Mais , durant mon incertitude, les portes s'ouvrirent, et j'entendis la voix de mon frère. Il me vit presque au même instant que je fixais les yeux sur lui, et s'élança aussitôt pour m'embrasser. C'était toujours cet excellent frère qui m'avait tant aimé autrefois, et je me réjouis de tout mon cœur de sa brillante prospérité. — Frère, lui dis-je, peux-tu douter maintenant qu*il y ait des hommes destinés au bonheur et d'autres à l'infortune ? Combien de fois nous sommes-nous disputés sur ce point!

» — Ne renouvelons point nos discussions au milieu de cette rue, me dit-il en souriant; entre chez moi te rafraîchir, et nous traiterons ensuite la question tout à notre aise.

j — Non, mon cher frère, lui dis-je en me reculant, tu as trop bon cœur. Mourad-le-Malheureux n'entrera pas chez toi : iî attirerait quelque malheur sur toi et les tiens. Je suis venu seulement pour te demander mon vase.

» — Il est sain et sauf, me dit-il : viens, tu le verras ; je ne te le donnerai point , si tu n'entres pas dans ma maison. Je ne partage aucunement tes craintes superstitieuses : passe-moi cette expression.

» Je cédai à ses instances , et je fus frappé d'étonnement de tout ce que je vis. Le cœur de mon frère n'était point gâté par la prospérité : il semblait, au contraire , s'attacher à me faire oublier mes mal* heurs. Il en écouta le récit avec bonté , et me raconta ensuite sa propre histoire , qui n'était pas moins surprenante que la mienne. Il semblait , suivant lui , être devenu riche par la force des choses , ou plutôt par suite de sa propre prudence. Je ne voulus point corn-

UEUR ET MALHEUR. |(^

dattre son opinion de nouveau, et je me contentai de lui dire: — Gardons chacun notre manière devoir, frère : tu n'en es pas moins Saladin-l' Heureux; moi, Mourad-lc-Malheureux , et il en sera toujours ainsi jusqu'à la fin de notre vie.

» Je n'étais pas dans sa maison depuis quatre jours, lorsqu'un accident m'arriva, qui démontra combien j'avais raison. La favorite du Sultan , à laquelle il avait autrefois vendu son vase , quoique ses charmes fussent un peu effacés par le temps , avait conservé tout son pouvoir avec son goût pour la magnificence. Elle avait donné ordre à mon frère de faire venir la plus belle glace de Venise qu'il put se procurer. Après bien des délais , cette glace était enfin arrivée chez mon frère. Il la déballa, et fit savoir à la favorite impatiente qu'elle était arriNée sans accident. Comme il était déjà tard , elle fit dire de laisser la glace où elle était et de la lui envoyer au harem le lendemain matin. Or la glace avait été déposée dans une pièce qui précédait ma chambre à coucher, et tout auprès se trouvaient des lustres de cristal destinés à l'ameublement d'un salon de mon frère. Saladin recommanda de la vigilance à ses domestiques durant cette nuit, parce qu'il avait en ce moment beaucoup d'argent chez lui, et que plusieurs vols avaient été commis dans le voisinage. Cet ordre fut donné devant moi, et je résolus de me tenir prêt au moindre avertissement. Je déposai mon cimeterre près de moi , et laissai ma porte entrouverte, afin de pouvoir entendre le plus léger bruit qui se ferait dans la pièce voisine ou dans le grand escalier. Vers minuit, je fus éveillé tout-à-coup par un bruit qui venait de l'antichambre. Je sautai en bas du lit et saisis mon cimeterre : au moment où j'entrais dans la pièce, je vis, à la lueur d'une lampe qui brûlait au

milieu, un homme qui se tenait en face de moi, un sabre nu à la main. Je me précipitai sur lui , en demandant ce qu'il voulait : je ne reçus point de réponse ; mais voyant qu'il brandissait son arme contre moi, je lui portai un coup qui devait lui être mortel. A ce moment un craquement horrible se fit entendre, et les fragmens de la glace que je venais de briser tombèrent à mes pieds. Au même instant quelque chose de noir me frôla l'épaule; en voulant le poursuivre, je heurtai les cristaux , et je tombai avec eux du haut en bas des escaliers au milieu d'un épouvantable fracas.

» Mon frère accourut aussitôt pour connaître la cause de tout ce tapage; lorsqu'il vit la belle glace en morceaux , et le corps de son frère gisant au bas de l'escalier, au milieu des débris de ses lustres, il ne put s'empêcher de dire : — Tu avais raison, mon frère; tu es bien réellement Mourad-le-Malheureux !

Quand la première émotion fut passée, il ne put cependant contenir une bruyante envie de rire en mo Toyant ainsi étendu ; puis , avec une expression de bonté qui me faisait sentir mille fois plus cruellement ma sottise, il descendit les escaliers, et me donnant la main : — Excuse-moi , frère , si je t'ai parlé durement tout à l'heure... Je suis convaincu qu'il n'y a nullement de ta faute dans tout ceci; mais comment, diable! cela est-il arrivé?

» Pendant que Saladin parlait, j'entendis le même bruit qui m'avait alarmé dans l'antichambre; mais en regardant derrière moi, je ne vis qu'un pigeon noir, qui voltigeait autour de ma tête, sans se douter de tout le mal dont il était la cause innocente. J'avais mis là ce pigeon la veille seulement, dans l'intention de l'élever et de l'apprivoiser pour mes petits neveux. J'étais loin de penser que la pauvre bête serait la cause

d'un aussi grand désastre. Malgré ses efforts pour me cacher l'anxiété de son esprit, mon frère tremblait à l'idée du courroux de la favorite, lorsqu'elle apprendrait la perte de sa magnifique glace de Venise. Jo Tis bien que je serais inévitablement la cause de sa ruine, si je restais plus long-temps dans sa maison, et rien ne put me décider à y prolonger mon séjour. Ne pouvant vaincre ma détermination, mon généreux frère me dit : — Un courtier, que j'employais depuis plusieurs années pour le placement de mes marchandises, vient de mourir : veux-iu prendre sa place? Je suis assez riche pour supporter les petites méprises que lu commettras par ignorance des affaires , et d'ailleurs tu auras un associé capable pour t'aider au besoin.

)) Je fus profondément touché de cette bonté de cœur, surtout dans ce moment fatal. Il envoya un de ses esclaves avec moi dans la boutique où vous me voyez, seigneurs. L'esclave fut chargé de m'apporter mon vase de porcelaine, et de le remettre en mes mains avec ces mots : — « La teinture écarlate qui a i) été irouvée au fond de ce vase et du mien est )) la cause première de la prospérité dont jouit Sala- » din ; il ne fait donc qu'obéir à la stricte justice en » partageant sa fortune avecMourad. »

» Je me voyais ainsi placé dans la situation la plus avantageuse ; mais l'idée que cette maudite glace pouvait causer la ruine de mon frère ne me laissait pas de repos. La dame qui l'avait commandée avait, je le savais, le plus violent caractère, et cette affaire suffisait pour la pousser aux excès d'une atroce vengeance. J'y songeais encore ce matin, lorsque mon frère me fil dire par un de ses esclaves que , malgré la colère excessive de la favorite, il était en mon pouvoir d'en prévenir les fâcheuses conséquences. — En mon pou-

voir! m'écriai-je avec joie. Enfin je suis heureux une fois dans ma vie ! Dis à mon frère qu'il n'est rien que je ne fasse pour lui prouver ma reconnaissance et pour le garantir des suites de ma folie

)) L'esclave envoyé par mon frère semblait hésiter à me dire ce dont il s'agissait: son maître, disait-il, avait peur que je ne lui accordasse pas sa demande. Je le pressai vivement de s'expliquer; il me dit alors que la favorite avait déclaré qu'elle n'accepterait en dédommagement de sa glace que le vase de porcelaine semblable à celui qu'elle avait acheté à Saladin. Je ne pouvais hésiter : la reconnaissance me faisait un devoir de fouler aux pieds mes craintes superstitieuses , et je lui fis répondre que j'allais lui porter le vase moi-même.

» Je le descendis le soir de la tablette élevée où je l'avais placé : il était couvert de poussière , et je le lavai. En essayant de nettoyer l'intérieur des restes de poudre écarlate qui s'y étaient attachés , j'eus la malencontreuse idée d'y introduire de l'eau chaude. J'entendis un léger craquement, et quelques secondes après mon vase se fendit en deux morceaux, qui se brisèrent avec fracas sur le pavé. Ces fragmens, hélas ! sont tout ce qui m'en reste! La mesure de mon malheur est comblée maintenant ! Vous étonnerez-vous à présent, seigneurs, que je déplore ma fatale destinée? Et ne suis-je pas appelé à juste titre Mourad-le-Malheureux?... Ah! voilà la fin de toutes mes espérances!... Mieux vaudrait être mort depuis long-temps, et mieux encore n'être jamais venu au monde !... Rien de ce que j'ai fait ou tenté de faire n'a réussi jamais. Mourad-le-Malheureux est mon nom, et le destin m'a- Tait désigné pour sa victime depuis... d

HEUR ET MALHEUB. ^

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