‹ Contes de Miss Edgeworth dédiés à la jeunesseChapitre 22 sur 29 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Histoire de Saladia.

Les lamentations de Mourad furent interrompues par l'arrivée de Saladin : après avoir attendu son frère plusieurs heures , il venait voir enfin si quelque nouveau malheur ne lui était pas arrivé. Il parut surpris à la vue des deux marchands supposés, et ne put contenir un cri de douleur à l'aspect des fragmens du beau vase. Mais, toujours bon et généreux, il se mit bientôt à consoler son frère ; il ramassa tous les morceaux, les examina avec attention l'un après l'autre, les réunit ensuite adroitement ; puis , découvrant qu'aucun morceau n'avait les bords endommages , il déclara qu'il allait le faire raccommoder et qu'il paraîtrait ensuite aussi beau qu'auparavant.

A ces mots , Mourad reprit courage. — Frère, ditil, je me console d'être Mourad-le-Malheureux lorsque je réfléchis que tu es Saladin-rileureux. Voyez, seigneurs , continua-t-il en se tournant vers les marchands étrangers; à peine le plus fortuné des hommes se trouve-t-il auprès de moi que mes affaires prennent tout de suite une bonne tournure. Sa présence même inspire la joie, et j'ai remarqué que vos figures, assombries par ma mélancolique histoire, se sont éclaircies tout-à-coup depuis son entrée. Frère, il faut dédommager nos hôtes du temps qu'ils ont perdu à écouter le triste catalogue de mes infortunes, en leur racontant ton histoire , qu'ils trouveront plus amusante.

Saladin y consentit à condition que les étrangers viendraient chez lui partager son souper. Ceux-ci cherchèreut à s'excuser comme la première fois , en

prétextant la nécessité de retourner au caravansérail; mais la curiosité du Sultan l'emporta , et il se rendit avec son vizir à la demeure de Saladin-l'Heureux, qui, après le repas , commença ainsi l'histoire de ses aventures ;

c( Quoique je ne puisse me rappeler aucun événement heureux de mon enfance, mon surnom, jel'avoue, m'inspira de bonne heure une grande confiance en moi-même. La vieille nourrice de ma mère me répétait vingt fois le jour que tout ce que j'entreprendrais ne manquerait pas de réussir , parce que j'étais Saladin-l'Heureux. Je devins présomptueux, téméraire, et ces pronostics flatteurs auraient eu sans doute une conséquence directement opposée aux intentions de le nourrice , si vers l'âge de quinze ans environ je n'avais pas eu le loisir de réfléchir sur ma folle présomption, durantune longue maladie qui en fut la suite.

)y II y avait alors à la Porte un ingénieur français, intelligent et habile, qui avait un emploi auprès du Sultan , dont il était aimé , au grand étonnement de beaucoup de mes compatriotes peu éclairés. Le jour de la fêle du Grand-Seigneur , le savant français fit tirer de magnifiques feux d'artifice , que je courus Toir avec toute la population de Gonstantinople. Je réussis à m'approcher de la table où se tenait le Franjais ; la foule se pressait autour de lui, et moi j'étais aux premiers rangs. II nous invita, dans notre intérêt , à nous tenir plus éloignés de lui, en nous avertissant que nous nous exposions à être grièvement blessés par l'explosion des pièces. Je me fiais à ma bonne fortune et ne pris aucune précaution. J'eus même la folie de toucher à quelques pièces de l'appareil, qui partirent aussitôt, me renversèrent avec "violence et me brûlèrent horriblement.

» Je considère cet accident , Seigneurs , comme Tune des plus heureuses circonstances de ma \ie. Durant le temps que je fus confiné dans mon lit, Tinpénieur français vint fréquemment me voir. C'était un homme éclairé, plein de sens, et sa conversation instructive afjrandit mes idées, en me guérissant do mes ridicules préjugés, de celui surtout que l'on m'avait inculqué dès l'enfance sur l'influence de la bonne ou de la mauvaise fortune dans les affaires de la vie. — Quoique vous vous appeliez Saladin-l'Iïeureux , vous voyez , me dit-il, que votre mépris du danger vous a mis au bord du tombeau à la fleur de votre âge. Suivez mon avis : fiez-vous plus à l'avenir sur la prudence que sur la fortune. Laissez la multitude vous appeler Saladin-l'Heureux; mais vous, tâchez d'êire en réalité Saladin-le-Prudent.

)) Ces paroles firent une impression ineffaçable sur mon esprit, et changèrent entièrement mon caractère et mes idées. Mon frère Mourad vous a sans doute dit combien de fois nous avons discuté ensemble la thèse de la prédestination ; nous ne pûmes jamais nous convaincre l'un l'autre , et nous vécûmes chacun de notre côté, en conséquence de nos opinions diverses : c'est à cela seul qu'il faut attribuer ses malheurs et ma prospérité.

)) Je dus mes premiers succès, ainsi que mon frère vous l'a dit sans doute, à la teinture écarlate, que je pris une peine infinie à rendre aussi parfaite qu'elle l'est aujourd'hui. Je trouvai la poudre par hasard , il est vrai , au fond de nos vases de porcelaine ; mais elle y serait toujours restée sans valeur , si je n'eusse pris la peine de l'utiliser. Nous ne pouvons prévoir ni maîiriser les événemens sans doute; mais aussi, suivant moi , c'est de l'usage que nous faisons de nos

CONTES POP, g

facultés que dépend notre destinée future.... Mais , Seigneurs , vous préférez sans doute la suite de mon histoire à l'étalage de mes réflexions morales : je regrette sincèrement de n'avoir point d'événemens merveilleux à vous raconter. Je ne puis vous dire que je me sois égaré au milieu d'un désert de sable; je n'ai jamais eu non plus la peste , et n'ai pas même éprouvé le plus petit naufrage. J'ai passé toute ma vie , dans les murs de Constantinople, de la manière la plus paisible et la plus uniforme.

JD L'argent que je reçus de la favorite du Sultan, en échange de mon vase , me permit d'étendre mon commerce. Je me mis activement aux affaires et me fis une étude de plaire à mes nombreux chalands par tous les moyens honorables en mon pouvoir. Mon industrie et ma politesse réunies réussirent au-delà de mes espérances. En peu d'années, j'étais riche pour le genre d'affaires que j'avais entrepris.

» Je vous épargne les petits incidens de la vie d'un marchand , et je passe tout de suite à l'événement qui vint changer l'aspect de mes affaires.

c(Un incendie terrible s'alluma près du sérail. Comme vous êtes étrangers , Seigneurs, vous n'avez peut-être pas entendu parler de cet événement, qui fit une si grande sensation dans Constantinople. Le magnifique palais du premier vizir fut entièrement consumé; le plomb fondu coulait en ruisseaux des toits de la mosquée de Sainte-Sophie. Les opinions variaient sur les causes de ce tragique événement. Quelques-uns supposaient que c'était un châtiment du ciel infligé au Sultan , pour avoir négligé de paraître un vendredi dans la mosquée de Sainte-Sophie ; d'autres le regar< daient comme un avertissement du Prophète de ne point persister dans la guerre où nous étions alors en-

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gagés; tandis que la généralité des politiques de café se contentait de dire que le palais était consumé , parce que telle avait été la volonté de Mahomet. Satisfaits de cette explication, ils ne prirent aucune précaution pour empêcher le retour de semblables accidens. Jamais les incendies ne furent plus fréquens dans la ville qu'à cette époque ; une nuit se passait à peine sans que l'on fût éveillé par les cris : Au feu ! au feu !

« Ce qui rendait ces incendies plus désastreux encore, c'étaient les voleurs, qui venaient augmenter la confusion, et qui profitaient de ces momens de trouble pour piller les maisons en flammes. On découvrit que plusieurs de ces malfaiteurs se cachaient le soir dans le voisinage du bazar, où les plus riches négocians tiennent leurs marchandises. Quelques-uns d'entre eux furent saisis au moment où ils jetaient des matières inflammables par les fenêtres: au bout de quelques instans ces préparations infernales mettaient rapidement en feu les maisons qui sont toutes en bois et peintes à l'huile.

» Malgré toutes ces circonstances , la plupart même de ceux qui avaient des propriétés à préserver coqtinuaient de répéter ; «C'est la volonté de Mahomet; » ■ — et ne prenaient en conséquence aucune espèce de précaution. Quant à moi au contraire, je me rappelai les sages préceptes de l'ingénieur étranger, et sans me laisser abattre par les craintes superstitieuses d'une destinée fatale, je ne me fiais point aveuglément à mon étoile. Je pris tous les moyens possibles de me préserver du feu. Je ne me mettais jamais au lit avant de m'être assuré par moi-même que toutes les lumières et les feux de la maison étaient éteints, et que j'avais de l'eau dans la citerne. Enfin j'avais appris de mon savant Français que le mortier mouillé était le moyen le plus

efficace d'arrêter les progrès d'un incendie, et j'en avais dans ma cour une quantité toute prête au premier signal. Ces précautions me servirent toutes : le feu ne prit point, il est vrai, chez moi; mais les maisons de mes voisins ne furent pas moins de cinq fois livrées aux flammes dans le cours d'un seul hiver. Par mes efforts ou plutôt par suite de mes précautions, mes voisins eurent peu de dommages à déplorer , et tous me considérèrent comme leur sauveur et leur ami. Ils me comblèrent de présens et m'en offrirent beaucoup plus que je n'en voulus accepter. Tous répétaient que j'étais Saladin-l' Heureux; mais je repoussais ce compliment , et j'ambitionnais plutôt le titre de Saladin-le- Prudent. C'est ainsi que ce que nous appelons modestie n'est souvent qu'une sorte d'orgueil plus raffiné.

» Un soir j'étais resté plus tard que de coutume à souper chez un ami; personne ne se voyait dans les rues que les passcvans ' ou gardes de nuit : encore la plupart étaient-ils à moitié endormis. En passant près de l'un des conduits qui amènent l'eau dans

( I C'est le devoir des gardiens de nuit, aji^tlts passe^^ans ^ de ■veiller au feu dans les différens quartiers de la ville. En cas d'alerte, ils courent à travers les rues armés de grands bâtons ferrés, qu'ils frappent sur le pavé pour éveiller les habitans , aux cris do yangevor! ( au feu! ) et en désignant le quartier oîi l'incendie a paru. Deux tours élevées, situées l'une au palais de l'aga des janissaires, l'autre à Galata, dominent la cité entière : une sentinelle \eille perpétuellement, pour le même objet, sur chacune de ces tours. Elle donne l'alarme par une espèce de tocsin, en frappant deux immenses tambours, dont le bruit se répand rapidement à travers les rues : les habitans se réveillent en foule et courent aussitôtàleurs boutiques, qu'ils trouvent souvent en proie à l'incendie €t au pillage, » — Mémoires du baron de Tott , vol. I.

la ville , j'entendis le bruit d'une chute d'eau ; je m'aperçus que c'était le robinet de la fontaine qui n'était fermé qu'à moitié et qui laissait échapper l'eau en abondance. Je le remis à sa place, dans l'idée qu'il avait été dérangé par accident , et je continuai mon chemin ; mais un peu plus loin je remarquai la même circonstance plusieurs fois répétée. Je fus convaincu que ce ne pouvait être l'effet d'un simple accident , et je soupçonnai que des malfaiteurs avaient comploté d'épuiser l'eau de la ville, afin que l'on ne pût éteindre le feu qu'ils répandraient dans la nuit.

» Je réfléchis quelques insians au parti le plus sage à prendre. Je ne pouvais courir dans toutes les rues de la ville pour replacer les robinets qui laissaient échapper l'eau. Je pensai d'abord à éveiller les gardes et les passevans , qui dormaient sans doute à leur poste ; mais je fis ensuite la réflexion qu'ils s'entendaient sans doute avec les incendiaires , car autrement ils auraient observé et arrêté l'écoulement des fontaines, au moins dans leur voisinage. Je me décidai enfin à réveiller un riche marchand , mon voisin , nommé Damat-Zidé, qui avait à son service un grand nombre d'esclaves, qu'il pouvait envoyer dans les divers quartiers de la cité, pour prévenir les complots des incendiaires et donner avis aux habitans du péril qui les menaçait.

» C'était un homme intelligent, actif, et qu'il était facile d'éveiller , bien différent en cela de quolqaesuns de nos compatriotes qui sont une heure à recouvrer leurs esprits. Il était d'un caractère prompt, résolu , et ses esclaves ressemblaient à leur maître. Il dépêcha tout de suite un messager au grand-vizir pour assurer la personne du Sultan , et plusieurs autres aux magistrats des divers quartiers. Les gigantesques lam-

bours de la tour des Janissaires répandirent l'alarme dans toutes les rues , et moins d'une demi-heure après un incendie se déclara dans les appartemens inférieurs de Damat-Zadé : des matières inflammables avaient été jetées derrière une des portes.

» Les misérables qui avaient comploté ce crime accoururent aussitôt pour en recueillir les effets et se livrer au pillage; mais ils furent singulièrement trompés et se trouvèrent pris dans leurs propres pièges sans pouvoir comprendre comment ils avaient été découverts. Prévenu à temps , mon ami éteignit sans peine l'incendie de sa maison ; il en fut de même dans divers autres quartiers de la ville , où tout le monde était sur ses gardes : beaucoup d'incendies éclatèrent dans la nuit; mais il y eut peu de dommages , et l'eau conservée dans les fontaines fut suffisante pour les éteindre partout.

» Le jour suivant , lorsque je fis mon apparition dans le Besestein , tous les marchands m'entourèrent en m'appelant leur bienfaiteur, celui qui avait sauvé leurs yies et leurs fortunes. Damat-Zadé m'offrit une pesante bourse d'or, et me mit au doigt un diamant d'une valeur considérable; chacun des marchands suivit son exemple et me fit un riche présent; les magistrats m'envoyèrent aussi des preuves de leur satisfaction, et le grand-vizir me fit remettre un diamant de la plus belle eau, avec ces mots écrits de sa propre main : ccA celui qui a sauvé Conslantinople. »

» Excusez-moi , Seigneurs, la vanité dont je semble faire preuve en vous mentionnant toutes ces circonstances. Vous avez voulu connaître ma vie, et je n'ai pu en omettre la circonstance la plus remarquable. Dans ces vingt-quatre heures je me trouvai élevé, par la munificence et la gratitude des habitans de la ville.

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à un degré de richesse auquel je n'aurais jamais pensé atteindre.

)) Je pris alors un état de maison conforme à ma fortune et j'achetai quelques esclaves. En les conduisant chez moi, je fus arrêté par un juif , qui me dit d*un ton doucereux : — Seigneur, vous venez d'acheter des esclaves , je le vois. Je puis vous les habiller à bon compte. — Il y avait quelque chose de mystérieux dans les manières de ce juif, dont la physionomie me déplut singulièrement; mais je réfléchis que je ne devais pas obéir au caprice dans mes affaires, et que si ce juif pouvait réellement me vendre des vêtemens à meilleur marché qu'un autre, je ne devais pas mépriser sa proposition sous prétexte que je n'aimais pas la coupe de sa barbe, le roulement de ses yeux, ou le ton nazillard de sa voix. Je dis donc à cet homme de me suivre chez moi, pour me soumettre sa proposition.

» Lorsque nous vînmes à parler de cette affaire , je fus étonné de le trouver si peu exigeant dans ses prix. Sur un seul point il semblait se refuser à me satisfaire. Je voulais non-seulement examiner ses marchandises, mais savoir encore d'où elles lui venaient. 11 évita de me répondre à ce sujet, et je soupçonnai là-dessous quelque chose de mal. Je songeai à ce que ce pouvait être, et je fus convaincu que les marchandises avaient été volées, ou qu'elles avaient appartenu à des personnes mortes de maladies contagieuses. L'israélite me montra une caisse, dans laquelle je pouvais choisir ce qui me conviendrait le mieux. J'observai qu'avant d'ouvrir la caisse, il s'était bouché le nez avec quelques herbes aromatiques ; il me dit que c'était pour ne pas sentir le musc dont la caisse était parfumée. — L*odeur du musc, ajouta-t-il, m'agite

cruellement les nerfs. — Je lui demandai aussi quelques-unes des herbes dont il se servait, en déclarant que le musc m'était aussi tout-à-fait contraire.

» Le juif , effrayé sans doute de mon altitude soupçonneuse, devint aussi pâle que la mort. Il prétendit qu'il n'avait pas la bonne clef, et qu'il ne pouvait ouvrir la caisse, qu'il allait la chercher et revenir à l'instant.

» Lorsqu'il m'eut laissé seul, j'observai une adresse écrite sur le couvercle et à demi-effacée. Je déchiffrai le mot Smyrne, et c'en fut assez pour me confirmer dans mes soupçons. Le juif ne revint pas : il envoya prendre sa caisse par des porteurs, et je n'entendis plus parler de lui pendant quelque temps. Un jour que j'étais chez Damat-Zadé, j'entrevis le même juif qui se glissait dans la cour et semblait éviter ma vue avec soin ; — Mon ami, dis-je à Damat-Zadé, veuillez ne point attribuer la question que je vais vous faire à une indiscrète curiosité, ou à un désir hors de saison de me mêler de vos affaires. Quelle sorte d'opération faites-vous avec le juif qui vient de traverser votre cour?

)) — îl m'a promis de me fournir des vctemens pour mes esclaves à meilleur marché que qui que ce soit, répliqua mon ami ; et comme j'ai le projet de surprendre ma fille Fatime, en lui donnant une fête dans son pavillon, le jour de sa naissance, je veux que toutes ses esclaves paraissent devant elle avec des vêtemens nouveaux dans cette joyeuse circonstance.

» J'interrompis mon ami pour lui faire part de mes soupçons au sujet du juif et de ses étoffes; Damat-Zadé ne voulut pas même voir ce misérable qui , pour quelques pièces d'or, avait l'infamie de mettre en péril l'existence de plusieurs milliers de ses semblables.

Nous envoyâmes les détails de celte affaire au cadi; mais celui-ci fut peu actif dans ses opérations, et avant qu'il eût le temps d'arrêter le juif, le rusé coquin s'était échappé. On ne trouva chez lui ni sa personne ni sa caisse : nous apprîmes qu'il avait fait voile pour l'Egypte, et nous fûmes charmés de le savoir bien loin de Constantinople.

)i Mon ami Damat-Zadé m'exprima sa gratitude de la manière la plus vive et la plus chaleureuse : — Dernièrement vous m'avez sauvé ma fortune, me dit-il; aujourd'hui vous me sauvez la vie, et une vie plus chère encore que la mienne, celle de ma fille Fatime.

» A ce nom je ne pus me défendre d'une certaine émotion. J'avais vu par hasard la fille de Damat-Zadé: ses charmes, sa jeunesse et la douceur de sa physionomie avaient fait sur moi la plus vive impression. Mais je savais qu'elle était destinée à un autre, et faisant violence à mes sentimens, j'étais résolu à bannir loin de moi l'image de la belle Fatime, lorsque son père m'exposa tout-à-coup à une tentation qui exigeait tout mon courage pour y résister. — Saladin, me dit-il, puisque vous nous avez sauvé la vie, il est juste que vous assistiez à notre fête. Venez ici le jour de la naissance de Fatime; je vous ferai placer sur un balcon qui donne sur les jardins et vous y pourrez jouir de tout le spectacle. Nous aurons une fêle des tidipeSf à l'imitation de celle qui a lieu dans les jardins du Grand-Seigneur ^ Cette fête vous plaira,

» La fêle des tulipes, ou Tcliwigan, est ainsi nommée parce que dans ce jour les parterres de tulipes sont illuminés. « La tulipe est la fleur favorite des Turcs , dit le baron de Tott. Les jardins du liarem sont le théâtre de ces fêtes nocturnes. LH sont rassemblés des vases de mille formes , remplis de fleurs naturelles et arlificielles et éclairés par un nombre infini de lanternes, de lampes de

j'en suis sur, et \ous aurez en outre la chance d'y contempler un moment sans \oile les charmes de Fatime.

» — Dieu m'en garde ! interrompis-je avec une sorte d'effroi. C'est un plaisir qui me coûterait le bonheur de ma vie. Je ne veux rien vous cacher, à vous qui me traitez avec une si noble confiance. J'ai déjà vu le charmant visage de Fatime; mais je sais qu'elle est destinée à un homme plus heureux que moi.

» Damat-Zadé parut satisfait de ma franchise; mais il ne voulut pas abandonner le projet de me faire assister avec lui, sur le balcon, à la fête des tulipes, et de mon côté je ne voulus point consentir à courir le danger de voir une seconde fois les traits de la charmante Fatime. Mon ami employa tous les argumens ou plutôt tous les moyens de persuasion qu'il put imaginer pour me décider ; il essaya même de tourner en ridicule mon inflexible résolution. Tout fut inutile : — Allons, Saladin, me dit-il alors d'un air irrité, je suis sûr que vous me trompez. Vous avez une passion secrète pour quelque autre femme, et vous voulez me persuader que c'est par prudence que vous refusez la faveur qui vous est offerte. Pourquoi ne me dévoilezvous pas le secret de voire cœur avec la franchise d'un ami?

» Étonné de cette accusation inattendue et de l'expression courroucée du regard de Damat-Zadé, qui juscouleur, et de bougies placées daus des tubes de verre et réfléchies par des glaces habilement disposées. Des boutiques garnies de toutes sortes d'objets y sont occupées par les femmes du harem , qui représentent, sous des costumes masculins, les propriétaires de ces riches marchandises. La danse et la musique prolongent la fête la plus grande partie de la nuit et répandent une gai te' momentanée dans cette enceinte vouée habituellement au silence et a l'ennui, b — • Mémoires du baron de Tott, vol, I.

qu'alors m'avait toujours paru un homme doux et raisonnable, je fus tenté un instant de lui répondre avec colère et de le quitter ; mais l'amitié une fois perduo n'est pas facile à recouvrer. Cette considération me donna la force de me contenir. — Ami, lui répliquaije, nous reparlerons demain de cette affaire. Vous êtes irrité en ce moment ; demain vous serez de sangfroid : vous serez convaincu alors que je ne vous trompe pas, et que je n'ai d'autre but que d'assurer mon propre bonheur, par tous les moyens qui sont en mon pouvoir, en refusant de contempler la dangereuse Fatime. Je n'ai de passion secrète pour aucune autre femme.

)) — Eh bien! mon ami, reprit-il d'un air joyeux et en m'embrassant , Fatime est à toil

» J'osais à peine en croire le témoignage de mes sens : je n'avais point de parole pour exprimer mon bonheur. — Oui , mon ami , reprit-il , j'ai voulu mettre ta prudence à la plus rude épreuve : tu as été vainqueur, et je te donne Fatime, certain que tu la rendras heureuse. J'avais en vue, il est vrai, une alliance plus élevée : le pacha de Maksoud me l'a demandée. Mais j*ai appris que ce seigneur fait un usage immodéré de l'opium , et ma fille n'appartiendra jamais à un homme qui est livré à des accès de folie violente la moitié du jour et à une tristesse idiote l'autre moitié. Je n'ai point à redouter le ressentiment du pacha: j'ai des amis puissans auprès du grand-vizir, qui lui feront entendre raison et l'obligeront à subir un refus qu'il a si justement mérité. Eh bien! Saladin, astu encore quelque répugnance à voir la fête des tulipes? » Je ne répondis qu'en tombant aux pieds de mon généreux ami et en embrassant ses genoux. La fête des tulipes arriva , et je me vis uni dans ce jour avec

ma chère Fatime. Ah ! c'est toujours ma chère Fatime , quoique nous soyons époux depuis plusieurs années ! Elle est l'orgueil et la joie de mon cœur; et j'ai trouvé plus de bonheur dans notre affection mutuelle , que dans toutes les autres circonstances de ma vie, que Ton appelle si fortunée. Son père me donna la maison où je demeure maintenant, et réunit ses possessions aux miennes, de sorte que je suis aujourd'hui plus riche que je ne l'ai jamais désiré. Mes richesses me permettent cependant de secourir quelquefois les autres , et cette raison m'empêche de les mépriser. Pour être complètement heureux, je n'ai plus qu'à persuader à Mourad de les partager avec moi et d'oublier ses infortunes. Quant à la glace de la sultane favorite et à ton vase brisé , mon bon frère , nous allons aviser aux moyens...»

— Ne vous inquiétez plus de la glace delà favorite , s'écria le Sultan , en entr'ouvrant ses habits de marchand pour faire briller aux yeux éblouis des deux frères les insignes impériaux. Saladin, je suis bien aise d'avoir entendu, de ta propre bouche, le récit de tes aventures. Je reconnais, vizir, que j'avais tort dans notre discussion, continua-t-il en s'adressant à son compagnon. Les histoires de Saladin-l' Heureux et de Mourad-le-Malheureux confirment votre opinion que la prudence agit plus que le hasard dans les affaires humaines. Les succès et le bonheur de Saladin viennent tous de sa prudence. C'est par sa prudence que Gonstantinoplea été préservée des flammes et de la peste. Si Mourad avait possédé la sagesse de son frère, il n'aurait pas été sur le point de perdre la tête en vendant les petits pains qu'il n'avait pas fabriqués ^ il n'aurait point reçu les ruades d'une mule , ni la bastonnade , pour avoir trouvé un anneau j il n'au-

rait point été volé par une troupe de soldats, ni presque tué par une autre; il ne se serait point perdu dans lo désert, ni fié aux discours fallacieux du juif; il n'aurait point mis le feu à un vaisseau, ni gaf;né la peste, ni répandu cet horrible fléau dans Le Caire; il n'aurait point brisé la glace de ma favorite , en prenant sa propre image pour un voleur ; il ne se serait poim imaginé follement que son destin dépendait de quelques vers inscrits sur un vase de porcelaine; enfin, il n'aurait pas brisé ce précieux talisman , en le nettoyant avec de l'eau chaude. Que Mourad-le-Malheureux soit donc nommé Mourad-l'Imprudent, et queSaladin conserve à l'avenir le surnom qu'il mérite si bien de Saladin-lc-Prudent.

Ainsi parla le Sultan, qui, bien différent en cela des autres souverains de l'Asie , ne craignait pas d'avouer , quand il avait tort , ni de découvrir que son \izir avait raison, sans le lui faire payer de sa tête. L'histoire nous apprend qu'il offrit plus tard un pachalick à Saladin -, mais Saladin-le-Prudent déclina l'honneur de gouverner une province de l'empire , en disant qu'il n'avait point d'ambition; qu'il se trouvait parfaitement heureux dans sa situation présente , et que ce serait folie à lui d'en changer, parce que l'on ne pouvait rien désirer au-delà du bonheur.

Nous n'avons pu savoir si de nouveaux malheurs vinrent frapper Mourad-l'Imprudent: on sait seulement qu'il devint un visiteur assidu de la Tcrïakij, et qu'il mourut victime de son goût passionné pour l'opium '.

» Les Turcs qui s'adonnent à l'usage immodéré de l'opium sont faciles à distinguer à h» complexion rathitique que l'usage de ce poison leur donne avec le temps. Ces malheureux, qui vivent dans

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une perpétuelle ivresse , présentent un curieux spectacle , lorsqu'ils sont rassemblés dans le quartier de Constantinople appelé Teriaky ou Tcharhissf f et qui est le marché des mangeurs d'opium. C'est là que, vers le soir, vous les voyez arriver, de tous côtés , par les différentes rues qui aboutissent à la grande mosquée. Leurs visages pâles et abattus ne vous inspireraient que de la pitié, si leur cou tendu, leur tète violemment tordue à droite ou à gauche, ou enfoncée dans les épaules jusqu'aux oreilles , leur colonne vertébrale horriblement voûtée ou déjetée , et mille autres attitudes grotesques, désordres physiques qui sont la conséquence de leur funeste passion, ne présentaient en même temps le plus ridicule et le plus burlesque des spectacles. — Mémoires du baron de Toit.

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