CHAPITRE PREMIER
Le Contraste.
— Quelle bénédiction du ciel qu'une telle famille ! disait le fermier Frankland en considérant les visages honnêtes et affectionnés de ses enfans réunis à table pour célébrer la fête de leur père. Quelle bénédiction du ciel qu'une famille nombreuse !
— Appelez-le, si vous voulez, une bénédiction, voisin, répondit le fermier Bettesworth; quant à moi, je dirais plutôt que c'est une malédiction.
— Nous pouvons avoir tous les deux à la fois tort et raison, reprit Frankland, car les enfans sont un bienfait ou un fléau du ciel , suivant ce qu'ils deviennent , et ils deviennent ce que l'éducation les fait. <r Élevez votre enfant comme vous voulez qu'il soit un jour : » telle a éié toujours ma maxime. En est-il une meilleure? Est-il au monde une famille plus heureuse que la mienne, un père plus fortuné que moi? continua le bon vieillard , dont les yeux pétillaient de plaisir.
Observant toutefois que son voisin semblait confus et soupirait profondément, Frankland s'arrêta, et dit d'un ton plus modeste : — J'ai tort : il n'est pas poli de faire ainsi l'éloge de ses propres enfans... à moins qu'il ne s'échappe du cœur sans réflexion , comme du
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mien , en présence d'un ami, qui aura l'indulgence de m'excuser... surtout un jour comme celui-ci. J'ai soixante ans aujourd'hui , voisin , et je ne fus jamais plus dispos et plus heureux!... Allons, Fanny , mon amour, verse au voisin Bettesworlh une rasade du cidre de ta sœur. C'est de la façon de ma Patty , monsieur ; il n'en existe pas de meilleur au monde... Mais restez donc , voisin : puisque vous êtes entré chez nous au moment où nous dînions joyeusement ensemble, vous ne pouvez mieux faire que de devenir un des nôtres, en acceptant notre cordiale invitation.
M. Bettesworth s'excusa en disant qu'il lui fallait retourner tout de suite chez lui. Mais il n'y devait pas trouver cette paix domestique, ni ces enfans affectionnés et heureux. Il avait cependant une famille aussi nombreuse que M. Frankland , trois garçons et deux filles : le paresseux Isaac , l'étourdi Will, le querelleur Bob, l'effrontée Sally, et la coquette Jessy *, Tels étaient les surnoms qui leur avaient été justement infligés par tous ceux qui les connaissaient dans la ville de Monmouth où ils demeuraient.
M. Bettesworth était un homme indolent, esclave de sa pipe , et constructeur assidu de châteaux en Espagne au coin de son feu. Mistriss Bettesworth était une méchante femme, acariâtre, vaine, aimant la parure et plus encore à faire sa volonté. Aucun d'eux ne prenait le moindre soin de l'éducation de leurs enfans : la mère les avait gâtés étant jeunes ; plus grands, elle les contredisait en tout, et s'étonnait ensuite qu'ils fussent assez ingrats pour ne pas l'aimer.
» Will est un diminutif familier de William (Guillaume) ; Bob , de Robert ■ Sally , de Sarah ; Jessy , de Joséphine j Palty , de Marthe j Fanny , de Frances (Françoise ) j Frank, de Francis (trançois).
Le père était surpris, de son côté, que ses enfans ne fussent pas polis et doux, adroits et actifs , soumis et affectionnés , comme ceux de son voisin. — H y a des gens qui ont du bonheur avec leurs enfans , se disait-il à lui-même; c'est qu'il y a des enfans mieux doues que d'autres.
Il aurait pu dire plus justement : — C'est qu'il y a des enfans mieux élevés que d'autres.
Misiriss Frankland était une femme prudente et sensée, qui avait uni ses efforts à ceux de son mari pour élever sa famille. Lorsque ses enfi\ns étaient tout petits encore et qu'ils jouaient sur les genoux de leur mère, elle leur avait enseigné à s'aimer et à s'aider l'un l'autre, à réprimer leurs caprices ou leur mauvaise humeur, à se montrer obéissans et dociles. Ces sages leçons lui avaient épargné à elle-même ainsi qu'à eux bien des chagrins dans la suite, et l'heureux père disait souvent à sa famille réunie : — Rendez grâce à votre mère , mes enfans , ainsi que je le fais moi-même, des bons caractères que vous avez.
Les jeunes filles eurent le malheur de perdre cette excellente mère, lorsque l'aînée n'avait encore que dix-huit ans et la plus jeune dix-sept; mais elle vivait toujours dans leur mémoire. La première , Patly, n'était pas jolie; mais elle était si propre dans ses vêtemens , et douée d'un caractère si aimable et si gai, que l'on oubliait bientôt sa laideur, surtout lorsqu'on lui voyait une si tendre affection pour sa sœur Fanny, qui était d'une beauté remarquable.
Fanny n'était ni prude ou moqueuse, ni légère ou étourdie; elle était si simple et si peu affectée dans ses manières que presque tous ses voisins l'aimaient, et c'est beaucoup dire d'une jeune fille assez jolie pour exciter l'envie des autres.
Le fils aîné, Georges, avait été élevé pour les travaux de la campagne, auxquels il s'entendait très-bien pour un jeune homme de son âge. Il aidait assidu^ ment son père dans la culture de la ferme , et acquérait ainsi de l'expérience sans perte de temps ni d'argent. Son père l'avait toujours traité comme un ami , de sorte qu'il regardait les affaires du vieux fermier comme les siennes propres et qu'il ne songeait point à séparer jamais ses intérêts des siens.
James , le second fils , était destiné au commerce. U avait appris tout ce que doit savoir un homme d'affaires : il avait contracté des habitudes de ponctualité, des manières polies, et se sentait le désir de bien faire.
Le plus jeune des trois, Frank, était d'un naturel plus vif et moins posé que ses frères. Son père lui disait souvent , lorsqu'il était enfant , que , s'il n'y prenait garde , son naturel pétulant le mettrait plus d'une fois dans l'embarras, et que les moyens les plus brillans sont de peu d'utilité à un homme , lorsqu'il ne met point de persévérance dans ses entreprises. Ces avis d'un père tendrement aimé avaient produit une telle impression sur l'esprit de Frank, qu'il faisait tous ses efforts pour réprimer la fougue de son caractère , et pour apprendre à devenir patient et industrieux. Les trois frères étaient tendrement attachés l'un à l'autre , et cette amitié était à la fois une source d'émulation et de plaisir.
Dans la soirée de ce jour de fête , toute la famille s'était réunie sous un bosquet du jardin, et là chacun parlait de ses affaires à cœur ouvert.
— Eh bien ! mon Frank, dit le vieillard, qui était assez heureux pour être devenu le confident de ses enfans, je te promets que si ton cœur tient tant à ce mariage
avec Jessy Bettesworth , je ferai de mon mieux pour aimer cette jeune fille : sa pauvreté ne sera point une objection pour moi, et nous y suppléerons tous comme nous pourrons. Mais avant de se décider, mon garçon, il faut que je te dise franchement toute mon opinion sur celte jeune fille. Celle qui a trompé les autres, vois-tu , ne se fera pas faute de te tromper aussi , si elle trouve mieux que toi.
— Eh bien! mon père, je ne me presserai point; je prendrai le temps de bien réfléchir avant de m'engager davantage; jo vous remercie de vos bonnes dispositions, que je n'oublierai jamais, je l'espère.
Le lendemain, la coquette Jessy et l'effrontée Sally vinrent rendre visite à Fanny et à Patty Frankland. Elles avaient à leur apprendre des nouvelles importantes, qu'elles étaient pressées de leur conter.
— Vous vous rappelez , leur cria Jessy, en entrant , mon rêve de la semaine dernière, dans lequel un grand lord me mettait une bague de diamant au doigt; eh bien ! qui sait s'il ne se réalisera pas à présent ? Vous ne savez pas la grande nouvelle, Fanny Frankland , ni vous, Patty?
— Et non certainement, elles n'entendent jamais parler de rien ! dit Sally.
— Eh bien 1 je vais vous la dire, reprit Jessy. Le riche capitaine Bettesworth , noire parent , qui avait fait une fortune si conséquenle dans les pays lointains, au-delà des mers , vient de se rompre le cou , et toute sa fortune nous revient.
^ — Nous verrons maintenant, dit Sally avec aigreur, si misiriss Cradock viendra me coudoyer, comme elle l'a fait hier dans la rue! nous verrons si je ne ferai pas une aussi belle figure que cette mijaurée? C'est à mon lour maintenant de coudoyer l'insolente?
Fanny et Patîy Frankland , avec leur bonté naturelle , félicitèrent sincèrement leurs voisines de l'accroissement de leur fortune. Mais elles ne concevaient guère comment le plaisir de coudoyer mistriss Cradock devait être une des conséquences les plus utiles ou les plus agréables de cette prospérité nouvelle.
— Mon Dieu ! Patty, comment pouvez-vous vous tuer ainsi sur votre ouvrage? continua Sally. Il est vrai qu'il faut bien travailler, quand on n'a pas les moyens de ne rien faire. Comme vous devez envier notre sort , Palty 1
Palty se contenta d'affirmer qu'elle n'enviait nullement le sort de ceux qui ne faisaient rien.
— Superbes paroles! admirable fierté, vraiment! dit Sally d'un ton méprisant. C'est-à-dire, miss Patty, que vous cherchez à me ravaler, parce que je ne fais rien; mais je ne le souffrirai pas, voyez-vous ? Vous vous imaginez que vous avez reçu une inducaiion sans pareille, je suppose, et que vous devez servir de modèle à tout le comté de Monmoutb , je suppose? Mais vous trouverez à parler à des gens qui en valent bien d'autres et qui peuvent tenir la tête haute maintenant, voyez-vous? V inducaiion est une belle chose, sans doute; mais la fortune en est une meilleure encore de par le monde , je suppose. Allez , vous pouvez vous hébéter par le travail, tant qu'il vous plaira, vous ne serez jamais qu'une bonne fille, bien soumise, bien docile , qui sait faire la révérence ,
Fermer la porte après elle , Et venir quand on l'appelle.
comme dit îa chanson. Non, je ne voudrais pas me tenir le nez clo'aé sur ce tambour, comme vous le foites, pour tout l'or du monde ! Ah! je ne suis pas assez bête
pour me rendre stupide à force de travailler, comme font certaines {jens , etcela pour faire dire de soi qu'on est une excellente fille , une excellente sœur.
Si rhaleine ne lui eût manqué tout-à-coup , Sally ne se serait pas arrêtée en si beau chemin; car elle était si irritée de voir que Patly n'enviait pas son sort , qu'elle était résolue de lui dire tout ce qui lui viendrait à la tête pour l'humilier. Mais la patience de Patty était à l'épreuve contre de semblables injures , et l'insolente Sally, désespérant de chagriner une sœur, s'attaqua bientôt à l'autre.
— Miss Fanny, je suppose, dit-elle, ne se donnera plus maintenant ses airs de princesse avec l'un de ses adorateurs, que je ne veux pas nommer?
Fanny rougit; car elle savait que ces paroles faisaient allusion à William Bettesworth qui l'aimait , mais qu'elle n'avait jamais encouragé.
— Je ne me suis jamais donné de semblables airs avec personne, dit-elle ; mais si vous voulez parler de votre frère William , je vous assure que son changement de fortune ne change en rien mon opinion sur lui, ni celle de mon père.
La conversation fut tout-à-coup interrompue par l'entrée de Frank , qui venait d'apprendre la bonne fortune des Bettesworth de la bouche de l'un d'eux, et qui était impatient d'éprouver les sentimens de Jessy, depuis sa prospérité nouvelle. — Nous verrons bientôt, se dit-il à lui-même, lequel de nous deux a raison de mon père ou de moi.
La coquette Jessy avait assurément donné lieu de croire à Frank qu'elle avait une tendre inclination pour lui; mais son changement soudain de situation lui avait inspiré d'autres vues et d'autres sentimens. A peine Frank était-il entré, qu'elle prétexta une nécessiiô
pressante de partir. Puis elle évita , par diverses pe* tites manœuvres , de lui donner l'occasion de s'entretenir avec elle, quoiqu'elle pût voir facilement qu'il cherchait à lui dire quelque chose en particulier. Mais au moment où elle s'approchait de la fenêtre pourvoir si la pluie était passée, il la suivit doucement, et lui dit à voix basse: — Pourquoi donc êtes- vous si pressée , Fanny? Ne pouvez-vous rester quelques minutes de plus avec nous? Vous n'avez pas coutume de vous enfuir aussi vite.
— Mon Dieu ! vous n'avez pas le sens commun , monsieur Frank. Pourquoi me tourmenter ainsi de ces absurdités ?
En même temps elle ouvrit la fenêtre , avança gracieusement son cou en dehors , et jeta un regard contrarié vers les nuages menaçans.
— Comme ce jasmin sent bon ! dit Frank , en cueillant une branche qui pendait sur la fenêtre. C'est la fleur que vous avez coutume d'aimer, Fanny. Voyez comme j'ai eu soin d'étayer l'arbuste ! il n'a jamais été si beau. N'en voulez-vous pas une branche ? ajoutat-il , en lui offrant d'attacher la fleur à son chapeau, ainsi qu'il l'avait fait plus d'une fois. Mais la jeune fille se recula avec une expression de dédain :
— Mon Dieu, monsieur Frank, ce jasmin est tout humide, et vous allez gâter mes rubans lilas. Vous êtes toujours maladroit el désagréable !
— Toujours! ah î vous n'avez pas toujours pensé, ou du moins vous n'avez pas toujours parlé ainsi !
— Eh bien! je le dis, et je le pense à présent; et cela suffit.
— C'est même beaucoup trop, si vous parlez sérieusement ; mais c'est ce que j'ai peine à croire.
*- C'est votre affaire, et non la mienne. Si vous ne
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UNlVesiIY OF ILLINOIS
JLES DEUX FAMILLES. 191
voulez pas croire ce que je vous dis, je n'y puis que faire : mais vous voudrez bien vous en souvenir, s'il vous plaît, monsieur.
— Monsieur ! ! ! ah ! Jessy, en sommes-nous donc venus là?
— A quoi, monsieur? car je vous proteste que je ne vous comprends pas.
— Ah ! c'est moi qui ne vous avais pas comprise jusqu'à ce moment , j'en ai peur !
— C'est possible ; mais il est bon que nous nous entendions à la fin. Mieux vaut tard que jamais.
A ces mots , la dédaifjneuse jeune fille s'approcha d'une glace pour réparer l'outrage fait à ses rubans par le jasmin de Frank.
— Un mot encore, et j'ai fini, reprit Frank vivement. Ai-je fait quelque chose qui vous ait déplu, Jessy? Ou votre changement vient-il de voire nouvelle fortune?
— Je ne suis obligée, monsieur, de rendre compte de ma conduite à personne, et je ne sache rien qui vous donne le droit de m'interroger comme si vous étiez mon seigneur ou mon juge ; avantage que vous n'avez pas et que vous n'aurez jamais, grâce à Dieu!
L'amour de Frank lutta quelques instans avec la raison. Il demeura sans mouvement, et répéta d'une voix altérée : — Grâce à Dieu ! puis il se retira d'un air tranquille et fier.
A compter de ce moment , il cessa de faire la cour à Jessy. — Ah! mon père, dit-il à M. Frankland, Vous la connaissiez mieux que moi! Que je suis content de ne l'avoir point épousée l'année dernière, lorsqu'elle m'aurait accepté volontiers et qu'elle semblait répondre à mon amour ! Je pensais alors que vous étiez injuste envers elle. Mais vous n'en étiez
pas amoureux, vous; je vois à présent que vous
aviez raison
— Mon bon Frank, dit le vieillard au désolé jeune homme, j'espère à présent que tu ne m'accuseras plus d'injustice, lorsque je ne penserai pas absolument comme toi. Ainsi que je te l'avais dit, j'aurais fait tout ce qui était en mon pouvoir pour te bien établir dans le monde, si tu avais épousé cette jeune fille. Je ne t'en aurais jamais voulu; mais j'aurais eu un profond chagrin, si, pour satisfaire un caprice passager, tu t'étais rendu malheureux pour la vie. Ne valait-il pas mieux te mettre sur tes gardes? Quel meilleur usage un vieillard comme moi peut-il faire de son expérience , que de la rendre profitable à ses enfans?
Le cœur de Frank fut vivement touché de cette bonté toute paternelle, et Fanny, qui était présente alors , remit aussitôt à son père une lettre de Will Bettesworth qu'elle venait de recevoir à l'instant, en lui demandant conseil sur la réponse à y faire.
C'est que Fanny, sans approuver tout-à-fait le caractère de Will, se sentait pourtant un peu de partialité pour lui; car il semblait d'un naturel généreux, et ses manières étaient agréables. Elle se flattait que sa mauvaise tête était l'indice d'un bon cœur, et qu'il était susceptible de s'appliquer un jour aux affaires. Elle avait toutefois soigneusement caché son espoir et son penchant secret à tout autre qu'à son père, et n'avait jamais encouragé les sentimens de Will Bettesworth. Le vieux père n'avait pas une bonne opinion du jeune homme, et Fanny avait suivi ses avis, en le tenant à distance respectueuse. Sa lettre était si mal écrite, qu'il n'était pas aisé de la déchiffrer.
La voici avec son orthographe ;
« Ma joli petiite Famj,
» Malgré vottrecruoié, je vous éme plus que jamês; et je viens partager are vous une greiide fortune; et je ne demeii" drai le consantemant de paire ni maire, si vous voulés m'aipouser, n'ayant pas de rèson de les émer, ni de me sousier d'eux. Ma maire est une vraie taite de mullc, et elle ne voudra jamés , j'en suis sertin, que je fasse se qui me plaize; ce qui fait que je fairai ce qui faira mon bonheure moi-même, étant de plus an plus amoureux de vous eipraii à me jeter au feut et à Vea\ix pour vous obetenir.
» Votre fidel ament ,
» WiLL Bettesworth. »
A la première lecture de cette gracieuse lettre, Fanny fut flattée de voir que le cœur de son fidei ament n'était point changé avec sa fortune, comme celui de la coquette Jessy ; mais en la relisant, elle ne put s'empêcher de réfléchir qu'un aussi mauvais fils ferait probablement un très-mauvais mari, et que s'il était de plus en plus amoureux d'elle, c'était sans doute par esprit d'opposition; car il ne s'était si vivement attaché à elle que depuis que sa mère s'était formellement prononcée contre ce mariage.
Au bas de la lettre était le mot tournez; mais les caractères en étaient si griffonnés que Fanny les avait confondus avec les étranges ornemens dont il a\ait coutume d'accompagner sa signature. Elle n'avait donc pas tourné la page ni lu le post-scriptum lorsqu'elle avait remis la lettre à son père. Celui-ci déchiffra l'énigmca et lut le post-scriptum suivant :
« Je sais que votre paire ne m'éme pas, mais cela ne doit pas vous arraîter. Ausi sur que je m'appele Will , je vous anlevrai, de nuit ou de jour j et Bob battra voi paires avé
moi, s'ils disent un seule mot. Je serais sous votre fenaître celle nuit , si vous y consantez , comme une fille d'ais2mt, »
Fanny fut si choquée de cette outrageante proposition qu'elle en devint toute pâle, et qu'elle serait tombée sur le carreau sans le secours de son père. Aussitôt qu'elle eut repris ses sens, elle déclara que le peu d'inclination qu'elle ressentait déjà pour William était entièrement effacé, et remercia son père de l'avoir éclairée d'avance par ses sages avertissemens. — Ah ! mon père, lui dit-elle, quel bonheur que je n'aie jamais eu peur de vous! Autrement je n'aurais jamais osé vous ouvrir mon cœur; et dans quel piège odieux je me trouverais prise aujourd'hui ! Sans vous , j'aurais peut-être encouragé ce jeune homme; je ne pourrais peut-être plus reculer maintenant; ei que deviendraisje alors, mon Dieu?
11 est inutile de dire que Fanny écrivit à Willun refus formel. Toutes rdatiiins furent alors rompues entre les Boitesworlhs et les Frarkiands. Will était furieux d'avoir été dédaigné par Fanny, et Jessy n'était pas moins irritée de ce que Frank ne faisait plus aucune a leniion à elle. Ils affectaient toutefois de mépriser les Franklandset de les traiter comme des gens bien au-dessous d'eux. La fortune laissée à cette famille par le capitiine Bettesworth s'élevait à environ vingt mille livres sterling (cinq cent mille francs). Avec cette somme ils s'imaginaient pouvoir vivre sur le plus grand ton et mener un train au moins égal à celui des premières familles du comté. Mais abandonnons-les à l'enivrement de la prospérité, et revenons à l'humble histoire de la famille Frankland.
Par une persévérance et une industrie de quarante années, M. Frankland avait tellement amélioré la ferme
sur laquelle il vivait qu'il était devenu fort à son aise pour un homme de sa condition. La maison, le jardin, la basse-cour, tout était si propre, si bien ordonné autour de lui, que les voyageurs ne manquaient jamais de demander : — A qui est cette ferme? — Ils ne voyaient cependant que l'extérieur, et ce n'était pas encore le plus beau côté. Ils auraient vu l'image même du bonheur, si leurs regards avaient pu pénétrer à travers les murs de la maison; de ce bonheur qui habite aussi bien les chaumières que les palais, et qui prend sa source dans l'union des familles.
M. Frankland songeait alors à établir ses enfans. Quant à Georges, il était suffisamment occupé par les travaux de la ferme; James se proposait de prendre une boutique de merceries à Monmouth, et les marchandises nécessaires avaient été achetées en conséquence.
11 y avait une partie du toit de la maison qui laissait pénétrer l'eau des pluies, et James ne voulait pas quitter son père avant que ces réparations fussent achevées. Ses ballots de marchandises avaient donc été adressés de Londres à la maison paternelle, qui n'était qu'à un mille de Monmouth. Ses sœurs avaient défait les paquets pour étiqueter les articles. Un soir, il étal tard; toute la famille dormait déjà, à l'exception de Patiy qui venait d'écrire la dernière étiquette qui restât à faire : sa chandelle était consumée; elle était allée en chercher une autre, lorsqu'en passant devant une fenêtre qui donnait sur la cour, elle aperçut une vive lumière : la grande meule de foin était tout en feu ! Elle courut aussitôt réveiller ses frères et son père. Ils firent en vain tous leurs efforts pour se rendre maîires du feu et l'empêcher de communiquer aux bâtimens d'habitation; mais le vent souf-
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fiait avec force et poussait la flamme directement sur la maison. Georges couvrit les toits d'eau pour les empêcher de prendre feu: tout fut inutile : les flammèches qui tombaient incessamment ne purent être éteintes assez vite , et, dans l'espace d'une heure, la maison fut tout en flammes.
Le premier soin des jeunes gens avait été de mettre leur père et leurs sœurs à l'abri du danger; puis ils travaillèrent à sauver tous les objets précieux et portatifs, et surtout les merceries du pauvre James. Ils furent toute la nuit à l'ouvrage. Vers trois heures, le feu fut éteint^ le silence et l'obscurité succédèrent à cette scène affreuse. Il ne restait plus qu'un toit, sous lequel la malheureuse famille se réfugia pour attendre le jour, qui vint éclairer le triste spectacle de leur ruine. Le foin, la paille, l'avoine, les monceaux de blé, les granges , tout ce qui était dans l'enceinte de la cour était entièrement consumé. Les quatre murs et quelques poutres à demi-brulées, voilà tout ce qui restait de l'habitation. On évaluait à plus de six cents livres sterling (quinze mille francs) les pertes de ce désastre.
Comment le feu avait-il pris à la meuie de foin'^ Personne ne le savait. Georges, qui l'avait amoncelé, s'imaginait qu'il avait serré le foin avant qu'il fut suffisamment sec , et que la fermentation y avait fait éclater le feu. Il en était désolé; mais son père déclara qu'il avait vu, touché et senti le foin, pendant qu'on faisait la meule, et que jamais foin plus sec n'était entré dans une ferme. Ges^paroles tranquillisèrent un peu la conscience du pauvre Georges; et Paity acheva de le consoler en lui montrant un baquet de cendres qui avait été laissé près de la meule. La servante , qui éiaii une honnête fille, vint avouer alors que c'était elle
qui avait eu l'imprudence de déposer là ce baquet la veille au soir. Elle allait jeter les cendres à la place accoutumée, lorsque son amoureux l'appela, et dans son empressement à courir près de lui, elle avait oublié le baquet. Tout ce qu'elle put dire pour son excuse, c'est qu'elle croyait bien qu'il n'v avait plus de feu parmi les cendres.
Le bon Frankland lui pardonna sa négligence : il lui dit qu'elle se reprochait sans doute assez vivement ce malheur elle-même ; et en effet la bonié de son maître accroissait encore l'ameriume de ses remords. La pauvre fille pleurait comme si son cœur allait se briser, et tout ce qu'on put faire pour la consoler un peu, fut de lui permettre de dédommager la famille par son travail à l'avenir.
Aucun d'eux ne perdit son temps en vaines lamentations. Il fallait de l'argent pour rebâtir la maison et les granges; James alla revendre à un mercier de Monmouih toutes les marchandises qui avaient pu être préservées du feu, et il en apporta le prix à son père.
— Mon père, lui dii-il . vous m'avez donné cet argent, lorsque vous en aviez les moyens; vous en avez besoin à présent, et moi je puis fort bien m'en passer. Je vais me placer en qualité de commis dans quelque bonne maison de Monmouih , et peu à peu je firjirai par me tirer d'affj^ire dans le monde. Il serait étrange que je ne réussisse pas avec l'éducation que vous m*avcz donnée.
i L*heureux père reçut l'argent des mains de son fils avec des larmes d'attendrissement : — Je ne m'attendais pas , dit-il , à éprouver un sentiment de plaisir dans un moment comme celui-ci. Tant que vous serez prêts à vous aider ainsi les uns les autres, mes chers enfans, vous ne serez jamais malheureux, quoiqu'il
puisse arriver. Maintenant songeons à rebâtir la maison, continua le courageux vieillard. Frank donnemoi mon chapeau. J'ai une douleur de rhumatisme à ce bras : j'ai pris froid sans doute la nuit dernière. Mais le travail me fera du bien. Allons , point de paresse î ce serait une honte à mon âge de rester oisif au milieu de ces laborieux jeunes gens.
Le père et les enfans étaient activement occupés, lorsqu'un homme de mauvaise mine vint à eux , et, leur demandant si leur nom n'était pas Frankland, leur remit à chacun un papier de fâcheux augure. Ces papiers contenaient une sommation de quitter la ferme avant le 1" septembre suivant , sous peine de payer deux fois le prix du bail.
— Il y a ici quelque méprise, monsieur, dit le vieux Frankland avec douceur.
— Aucune, monsieur, répliqua l'étranger. Cette sommation est en bonne forme et fondée en droit. J'ai vu moi-même votre bail , il y a peu de jours. Il est expiré du mois de mai dernier, et vous l'avez gardé, contrairement à la loi et à la justice, onze mois de trop, puisque nous sommes en avril.
— Mon père n'a fait de sa vie rien de contraire à la loi et à la justice, monsieur ! interrompit Frank, dont les yeux étincelaient d'indignation.
— Doucement, Frank, dit le vieillard, en posant la main sur l'épaule de son fils, doucement, mon garçon. Laisse-nous nous expliquer paisiblement, monsieur et moi. C'est une méprise, monsieur, je le repète. Il est vrai que mon bal est expiré en mai dernier ; mais j'ai la promesse d'un renouvellement de mon excellent propriétaire.
— Je ne connais rien de cela, monsieur, répliqua l'èlranger en feuilletant son agenda. Je ne sais pas
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non plus qui vous appelez votre exce//enf propriétaire, celte désignation n'en étant pas une aux yeux de la loi; mais si vous voulez parler du bailleur primitif, FrancisFolingsby,demeurantau château deFolingsby, dans le comté de Monraoulh , je dois vous informer qu'il est mort à Bath , le 17 de ce mois.
— Mort! mon pauvre maître est mort! quelle affreuse nouvelle !
— Son neveu, Philip Folingsby, a pris possession de ses biens en qualité d'héritier légitime, continua l'étranger sans changer de ton; et c'est d'après ses ordres que j'agis en ce moment, et en qualité de son procureur spécial à ce sujet.
— Mais, monsieur, j'en suis sur, M. Philip Folingsby ne reniera pas la parole de son oncle !
— Les promesses verbales , monsieur, sans témoins pour les attester, ne sont que du vent, sans aucune "valeur; et si elles ont été gratuitement faites par le décédé, elles n'obligent, ni en équité ni en droit, l'héritier survivant. Ah! si cette promesse existait par écrit, et en termes exprès, elle aurait alors quelque valeur !
— Elle n'existe pas par écrit, monsieur, dit Frankland; mais je croyais la parole de mon maîire aussi bonne que sa signature, et je le lui dis, monsieur.
— C'est vrai! s'écria Frank; et je me rappelle fort bien qu'il répondit : « Vous aurez ma promesse par écrit. Ces choses sont de peu d'utilité entre honnêtes gens ; mais qui sait ce qui peut arriver et qui viendra après moi? Toute convention doit être écrite. Je ne veux pas qu'un seul de mes fermiers reste dans l'incertitude avec moi. Vous avez amélioré votre ferme et vous méritez de jouir des fruits de votre industrie . M-, Frankland. » A ce moment , quel-
200 CONTES popclairês;
qu'un entra , et M. Folingsby nous remit à une autre
fois. Il quitta brusquement le pays le lendemain, et
dans la suite j'ai la certitude qu'il crut avoir écrit la
promesse.
— Cela me paraît de toute évidence, monsieur; mais cela ne résout nullement la question en votre faveur, dit l'impassible étranger. En ma qualité de mandataire, il faut que je remplisse les intentions de celui qui m'emploie. Lorsque nous verrons l'écrit signé, nous agirons en conséquence, ajouta-t-il avec un sourire sardonique: en attendant, messieurs, je vous souhaite le bonjour, en vous faisant observer que notification régulière vous a été faite de quitter la ferme ou de payer double fermage.
■ — II n'y a pas de doute que M. Folingsby vous croira, mon père , dit Frank. C'est un galant homme, j'imagine, et il ne ressemble point sans doute à cette espèce d'agent , qui parle comme un procureur. Je déleste les procureurs !
— Les procureurs fripons, veux-tu dire sans doute? reprit le bienveillant vieillard, qui, même dans les momens d'épreuve , ne se laissait jamais aller à une parole ni à un sentiment d'aigreur.
Le nouveau propriétaire vint dans le pays, et le vieux Frankland se rendit aussitôt chez lui. Il y avait peu d'espoir qu'il pût parler au jeune Folingsby, doni la tête n'était pleine alors que de wiskys, de tandems, de gigs, de tilburys, etc. 11 avait horreur des affaires , et ne songeait qu'au plaisir. Il ne considérait l'argent que comme un moyen de plaisir, et les fermiers comme des machines à argent; il n'était ni avare, ni dur, mais léger et extravagant. Tant qu'il n'avait été qu'un jeune homme à la mode , ses défauts n'avaient fait de tort qu'à lui-même; mais lorsqu'il
prît possession d'une fortune considérable, et qu'il eut beaucoup de monde sous sa dépendance, ses inférieurs se ressentirent cruellement de sa léf;èreté.
M. Folingsby prenait justement les rênes de son "wisky, dans lequel il venait de s'asseoir, lorsque le vieux fermier, qui l'attendait depuis plusieurs heures, s'avança près de la voilure. Comme il ôiait son chapeau , le vent lui ramena ses cheveux blancs sur la figure.
— Mettez votre chapeau, mon bon ami, dit le jeune homme, et ne vous approchez pas tant de mes chevaux, car je n'en réponds pas. Que désirez-vous de moi?
— J'attends depuis plusieurs heures le moment de vous parler , monsieur ; mais si vous n'avez pas le loisir de m'entendre, je reviendrai demain matin.
— Oui, oui, venez demain; car je n'ai pas un instant à perdre, dit Folingsby en fouettant ses chevaux , et en les lançant en avant, comme si le salut de la patrie eût dépendu d'une vitesse de douze milles à l'heure.
Le lendemain, le surlendemain et jours suivans, le vieux fermier se rendit chez son jeune propriétaire, mais sans en obtenir d'audience; on lui disait toujours: — Revenez demain. — Il écrivit plusieurs lettres sans recevoir de réponse. A la fin, après avoir glissé une demi-guinée dans la main du valet de chambre, il fut pourtant introduit. M. Folingsby mettait ses bottes, et ses chevaux étaient prêts. Frankland vit bien qu'il lui fallait être concis; il ne toucha légèrement que les principales circonstances de son affaire, le temps depuis lequel il occupait la ferme , les améliorations qu'il y avait faites, et les malheurs qui venaient de l'accabler. Les bottes étaient mises , lorsqu'il arriva à
la promesse de renouvellement et à la sommation de vider les lieux.
— Une promesse de renouvellement! je ne sais riea de semblable. Une sommation 1 c*est l'affaire de mon agent; parlez-lui, il vous rendra justice. J'en suis fâché, M. Frankland; très-fâché, extrêmement fâché!... Au diable le coquin qui a fait ces bottes!... Mais vous voyez comme je suis occupé. Je n'ai pas un moment àmoi; je suis venu ici pour quelques jours seulement; je pars pour les courses d'Ascot demain... réellement, je n'ai pas le temps de songer à quoi que soit... Parlez à M. Deal, mon agent; il vous rendra justice, j'en suis sûr. Je lui laisse le soin de toutes ces choses-là... Jack , le cheval bai est-il prêt ?
— J'ai parlé à votre agent, monsieur, dit le vieillard en s'attachant aux pas du jeune fou ; mais il dit que des promesses verbales, sans témoins pour les attester, ne sont que du vent; et je n'ai plus de recours qu'en votre justice. Je vous assure, monsieur, que je n'ai pas été un mauvais fermier ; l'état de mes terres tén- oigne pour moi.
— Parlez à M. Deal : présentez-lui la chose de cette manière. Je lui laisse toutes ces affaircF-là. Je n'ai réellement pas le temps de m'en occuper; mais M. Deal vous rendra justice , j'en suis sûr.
Voilà tout ce qu'il put obtenir de son jeune propriétaire. La confiance de celui-ci dans la justice de son agent était bien mal placée. M. Deal avait reçu une autre proposition pour la ferme de Frankland, et avec la proposition un billet de banque, dont l'éloquence était bien supérieure à la logique du pauvre Frankland. La ferme lui fut enlevée; M. Deal lui déclara qu'il ne pouvait agir autrement dans l'intérêt de son maître, parce que le nouveau fermier avait
promis de construire une maison habitable même pour un homme comme il faut, au lieu d'une simple maison de ferme.
L'affaire fut conclue sans que M. Folingsby en entendît parler autrement que lorsqu'il fallut signer les baux; ce qu'il fit sans les lire, et en recevant une demi-année de ferme par avance, qu'il accepta avec le plus grand plaisir. Il avait souvent besoin d'argent, quoiqu'il eût des propriétés considérables ; et son agent savait très-bien comment il fallait le prendre dans ses momensde détresse. Rien n'aurait pu faire commettre à M. Folingsby, en conna ssance de cause, une action aussi basse que celle de refuser à un vieil et honnête serviteur l'exécution d'une promesse de renouvellement ; mais en réalité, long-temps avant que les baux lui fussent soumis , il avait oublié totalement ce que le pauvre Frankland lui avait dit à ce sujet.