‹ Contes de Miss Edgeworth dédiés à la jeunesseChapitre 24 sur 29 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Courage et industrie;

Le jour où il fallut quitter la ferme fut un bien triste jour pour cette famille infortunée. Le père et le grand-père de M. Frankland avaient été fermiers de la famille Folingsby. Ils avaient tous non-seulement occupé, mais singulièrement amélioré celte ferme. Tous les voisins étaient émus de pitié et criaient haro contre M. Folingsby. Mais Folingsby était à Ascotet ne les entendait point. Il était aux courses, pariant des centaines de guinées pour un cheval favori, pendant que ce vieillard et sa famille suivaient tristement , dans Une charrette couverte, la route qui les éloignait de

la ferme, en disant un dernier adieu aux chàtflps qu*ils avaient cultivés, et aux moissons qu'ils avaient semées, mais qu'ils ne devaient pas recueillir.

Hannah , la jeune servante, qui s'était reproché si amèrement d'avoir laissé le baquet de cendres près de la meule de foin^ assistait son vieux maître avec un empressement admirable. Elle semblait, dans cette occasion, sentir ses forces se doubler, et avoir un degré d'intelligence et de présence d'esprit, dont elle n'avait jamais fait preuve auparavant. La reconnaissance avait éveillé ses facultés endormies.

Avant d'entrer au service de la famille, elle avait demeuré quelques années chez un fermier, qui, ainsi qu'elle se le rappela, avait une petite ferme avec une chaumière, dont le bail expirait dans l'année. Sans faire part à personne de ses intentions, elle était partie un jour de grand matin, et avait fait à pied quinze milles pour voir son ancien maître et lui proposer une année d'avances de cette ferme, sur les épargnes de cinq ou six ans de ses gages , s'il voulait la confier à M. Frankland. Le fermier refusa l'argent de la bonne fille, en disant qu'il n'avait pas besoin de garantie en traitant avec M. Frankland ou son fils Georges. — Ils avaient une excellente réputation, ditil, et personne n'entend mieux qu'eux la conduite d'une ferme. — Il jeur accorda donc la ferme bien volontiers; mais elle n'avait que quelques acres, et la maison était si petite qu'on y pouvait loger trois au plus.

Frankland et son fis aîné s'y établirent. James se rendit à Monmoulh , et entra, en qualité de commis, chez un mercier nommé Cleghorn, qui le reçut de préférence à trois autres jeunes gens. — Voulez-vous savoir pourquoi je vous ai donné la préférence? lui

dit M. Cleghorn. Ce n'est point par caprice; j'ai des raisons pour cela.

— Je suppose, monsieur, dit James , que vous vous êtes décidé pour moi à cause de l'éducation honnête que j'ai reçue , et parce que vous avez entendu parler de ma mère autrefois.

— Oui , monsieur; j'ai même entendu parler de TOUS aussi. Vous avez peut-être oublié qu'un jour, étant tout petit, vous n'aviez pas plus de neuf ans, vous vîntes chez moi pour payer un mémoire de votre mère. Le compte renfermait une erreur d'une livre sterling à mon désavantage; vous trouvâtes l'erreur, et je reçus tout mon argent. Vous êtes donc un bon comptable et un honnête garçon par-dessus le marché. Je Tiens d'être horriblement friponne par un drôle auquel j'avais donné follement ma confiance ; mais cette leçon ne me rendra point défiant avec vous, parce que je sais comment vous avez été élevé, et c'est la meilleure garantie que je puisse avoir.

Ainsi, dès l'enfance même, la base d'une bonne réputation peut être posée , et les enfans héritent du nom sans tache de leurs parens. Précieux héritage, dont rien ne peut les dépouiller, pas même les coups les plus rudes de l'adversité !

La bonne réputation de Fanny et de Patty était aussi bien connue dans le voisinage , et dès qu'il leur fallut chercher une place , elles n'eurent pas de peine à en trouver. Les meilleures familles de Monmouth au contraire les demandaient avec empressement. Fanny vint habiter chez misiriss Hungorford : c'était une dame d'une famille ancienne , fière, mais non pas insolente; généreuse, mais sans affabilité. Elle avait plusieurs enfans^ et Fanny avait l'emploi de les accompagner.

— Je vous recommande avant tout , jeune fille , de suivre exactement mes ordres en ce qui regarde mes enfans , dit mistriss Hungerford ; et vous n'aurez point lieu de vous plaindre de la manière dont voug serez traitée ici. Je veux que tout le monde y soit content , depuis les plus grands jusqu'aux plus petits. Vous avez reçu , je le sais , une éducation supérieure à la condition où vous vous trouvez ; j'ai l'espoir et la confianjse que vous mériterez la haute opinion que cette éducation me porte à concevoir de vous.

Fanny fut d'abord intimidée par la hauteur de mistriss Hungerford ; puis elle répondit avec une ferme, quoique modeste confiance en elle-même, qui ne déplut pointa sa maîtresse.

A peu près en même temps , Patly entra en service cnez mistriss Crumpe , vieille dame riche, qui était souvent malade et de mauvaise humeur, et qui avouait qu'il fallait avoir un caractère excellent pour pouvoir rester avec elle. Elle demeurait à quelques milles de Monmouth, où elle avait plusieurs parens; mais, à cause de ses infirmités et de son grand âge , elle menait une vie très-retirée.

Frank était alors le seul de la famille qui n'eût pas d'occupation. 11 résolut de s'adresser à M. Barlow, procureur d'une excellente réputation. Cet homme avait paru charmé de la candeur et de la générosité dont Frank avait fait preuve dans une querelle avec les Betiesworihs , et il lui avait promis de s'intéresser à lui si l'occasion s'en présentait. M. Barlowavail précisément besoin alors d'un jeune clerc, et, comme il connaissait bien la capacité de Frank ainsi que sa probité, il le reçut dans son étude. Frank avait bien quelques préjugés contre les procureurs , parce qu'il était persuadé qu'ils ne pouvaient être honnêtes ; mais il s'était con-

vaincu de son erreur, depuis qu'il avait fait la connaissance de M. Barlow, Cet honnête jurisconsulte n'employait jamais les misérables ruses du métier; il dissuadait toujours, au contraire, ceux qui venaient le consulter, d'entamer des procès ruineux. Au lieu de fomenter les divisions, il menait son plaisir et son orgueil à concilier les parties adverses. On disait de M. Barlow qu'il avait plus perdu de procès hors des cours de justice , et moins devant les juges , qu'aucun procureur des trois royaumes. Su réputation était alors si bien établie qu'on venait le consulter plutôt comme jurisconsulte que comme procureur. Sous un tel maître, Frank ne pouvait manquer d'être parfaitement heureux, et il prit la résolution de ne rien épargner pour mériter l'estime et l'affection de M. Barlow.

Jamej Frankiand , en même temps , se conduisait SI bien chez M. Cloghorn , que les chalands du mercier convenaient tous qu'ils n'avaient jamais été aussi bien servis que depuis l'entrée du jeune commis. Ses livres étaient tenus de la manière la plus exacte; et ses factures étaient écrites avec une netteté , une élégance incomparables. Son assiduité au magasin était telle, que son maître craignit que sa santé n'en souffrît, lui surtout qui n'avait pas mené depuis long-temos une vie aussi renfermée.

— Il faut que vous sortiez , par cette belle soirée , James , lui dit un jour M. Cleghorn ; promenez-vous dans la campagne pour respirer l'air frais. Allons ! le temps est aussi beau que vous pouvez le désirer;; prenez votre chapeau , et partez. Je garderai moimême le magasin jusqu'à votre retour. C'est un rude maître , en vérité, que celui qui ne sent pas quand il est bien servi; ce ne sera jamais mon défaut, je l'espère

bien. Les bons serviteurs méritent de bons maîtres, et les bons maîtres de bons serviteurs. Non pas que je veuille vous appeler un serviteur, M. James ; c'est ma langue qui m'a tourné. Et qu'importe ce que la langue dise, quand le cœur a de bonnes intentions, comme le mien envers vous , M. James ?

M. Cleghorn n'était pas disposé à l'indulgence envers tout le monde , non qu'il fût &ec et égoïste, mais il avait une haute idée de la subordination des rangs dans la société. Il s'était élevé lui-même peu à peu , et il était de l'opinion que tout homme dans le commerce devait éprouver ce qu'il appelait a le rude aussi bien que l'agréable du métier. >:> Il avait vu que son nouveau commis avait bien supporté le rude du métier, et il trouvait à propos de lui faire sentir un peu le côté agréable,

James , qui aimait tendrement son frère Frank , se rendit aussitôt chez lui, et tous les deux passèrent chez mistriss Hungerford pour emmener avec eux à la promenade leur jolie sœur Fanny. Ils l'avaient à peine vue depuis qu'elle demeurait à Montmouih; aussi furent-ils bien contrariés lorsqu'un domestique Tint leur dire que miss Fanny était sortie pour mener les enfans à la promenade. Les deux frères, ne sachant quelle route elle avait suivie, sortirent de la ville par le premier chemin venu. Il était déjà tard lorsqu'ils songèrent au retour, car, après une réclusion de plusieurs semaines dans les étroites maisons de la ville , l'air vif et pur, la verdure des champs et la douce odeur des fleurs sauvages dans les buissons, étaient pour eux de délicieuses nouveautés. — Ceux qui voient cela tous les jours, dit James, le remarquent à peine ; je me rappelle que je n'y faisais aucune attention lorsque j'habitais la ferme. C'est ainsi

que tout est justement compensé dans le monde , comme disait mon père. Nous qui travaillons activement tout le jour dans une chambre bien close, nous sentons vingt fois plus le bonheur d'une promenade à travers les champs , que ceux qui s'y tiennent par état du matin jusqu'au soir.

Les réflexions philosophiques de James furent interrompues par les cris joyeux d'une troupe d'enfans, qui cherchaient un passage à travers une haie pour gagner l'allée où se trouvaient les frères. Les enfans avaient , dans leurs peiiies mains , de gros bouquets de chèvrefeuille, de roses sauvages et de campanules bleues , qu'ils coururent confier à une jeune femme qui les accompagnait, en la priant de les tenir pendant qu'ils traverseraient la haie. James et Frank s'approchèrent pour aider les enfans, et dans la jeune fille qui tenait les fleurs , ils reconnurent avec joie leur sœur Fanny.

— C'est Fanny ! dit Frank , notre bonne Fanny ! quelle heureuse rencontre ! 11 me semble qu'il y a un an que nous ne nous sommes vus ! Nous sommes allés te chercher chez mistriss Hungerford ; mais nous avons été forcés de faire tout seuls la moitié de notre promenade; ma foi, l'autre moitié nous dédommagera, l'ai mille choses à te dire. Prends le chemin le plus iong , je t'en prie : tiens, voici mon bras. Quelle déf ïicieuse soirée! Mais tu ne dis rien , Fanny?

— Oui, c'est une bien belle soirée, dit Fanny avec un peu d'hésitation ; mais j'espère que demain soir il fera aussi beau. Je demanderai à ma maîtresse la per-r mission de me promener avec vous , mais ce soir je ne puis rester : j'ai les enfans sous ma garde , et j*ai promis de ne me promener avec qui que ce soit pendant qu'ils sont avec moi.

— Mais avec tes frères? reprit Frank d'un air UQ peu contrarié.

— J'ai promis de ne me promener avec qui que ce soit , et assurément vous êtes quelqu'un; bonne nuit donc, et au revoir, répliqua Fannyen s'efforçant d'égayer la mauvaise humeur de son frère.

— Mais quel mal pouvons-nous faire aux enfans en nous promenant avec toi ? dit Frank en retenant sa sœur par la robe.

— Je ne sais pas ; mais les ordres de ma maîtresse sont précis à ce sujet , et tu sais , mon bon Frank , que tant que je serai chez elle, je dois lui obéir.

— C'est juste, Frank; elle doit obéir , dit James. Frank lâcha aussitôt la robe de sa sœur : — Tu as

raison, et j'ai tort; ainsi donc au revoir. N'oublie pas seulement de demander la permission devenir te promener avec nous demain soir; j'ai reçu une lettre de notre père et de Georges, que je veux te montrer. Attends encore quelques minutes, et je te la lirai, Fanny.

Malgré son désir de connaître le contenu de cette lettre, Fanny ne voulut pas rester plus long-temps; elle rassembla les enfans et partit en disant qu'elle devait obéir aux ordres de sa maîtresse. Frank la suivit, et lui remettant la lettre : — Tu es une bonne fille , lui dit-il, et tu mérites tout le bien que notre père dit de toi. Prends , petite : ta maîtresse ne t'empêche pas sans doute de recevoir une lettre de ton père. Je la maudirai de bon cœur si elle ne te laisse pas venir avec nous demain , ajouta-t-il à voix basse.

Les enfans interrompirent fréquemment Fanny pen« dant qu'elle lisait la lettre de son père. — Je vous en prie, Fanny, cueillez-moi cette rose, disait l'un. — Oh ! donnez-moi ce beau bouquet de chèvrefeuille , disait un autre. — Ma bonne Fanny, dit Gustave, le

plus petit des enfans , je vous en prie , passons par le pré , pourvoir les vers luisans : maman le permet; et pendant que nous chercherons les insectes, vous pourrez vous aî-s oir sur une pierre ou sur un banc, et lire votre lettre tout à votre aise.

Fanny consentit à celte proposition raisonnable, et lorsqu'ils furent entrés dans le pré, le petit Gustave lui trouva un siège sur lequel elle s'assit. Pendant que les enfans couraient çà et là, Fanny lut et relut la lettre de son père ; et ceux-là seuls qui ont le bonheur d'aimer autant qu'elle un père aussi digne d'être aimé , trouveront que la lettre suivante valait la peine de plus d'une lecture.

«Mes chers enfans,

»I1 est pénible pour moi de n'être plus avec vons; mais près ou loin de moi, je suis snr que vous vous conduirez bien : c'est une grande consolation et la plus douce pour un père, surtout à mon âge. Je suisi)ien heureux que Fraiikail obtenu, par son propre mérite , une aussi bonne place chez cet excellent M. Bar!ow. Il ne déteste plus les procureurs à présent , j'en suis bien siir ; et je crois, en vérité , qu'il est incapable de détester qui que ce soit plus d'une demi-heure, quand môme il le voudrait. Grâce à Dieu , mes enfans n'ont jamais appris à devenir vindicatifs ou envieux, ni à se battre les uns les aulres, comme le font à présent les pauvres Bettesvvorths au sujet de leur fortune. Mieux vaut un repas frugal assaisonné par Tafft ction, que la table la mieux garnie avec la haine pour c(mvive. Je n'ai pas besoin d'écrire ainsi à aucun de vous; mais les vieillards sont causeurs , comme vous savez. Mon rhumatisme m'empêche pourtant de causer avec vous , autant que je le voudrais : il me fait souffrir des douleurs aiguës depuis que j'ai éié obligé d'attendre si longtemps M. Folingsby avec mes habits tout humides de la pluie. Mais j'ai l'espoir d'en être bientôt débarrassé, et de participer aux travaux de la ferme avec votre frère Georges,

Pauvre garçon î il a tant d'ouvrage et il en fait tant , que je crains de le voir tomber malade. Il est en ce moment dans le petit champ, en face de ma fenêtre, creusant des canaux pour l'écoulement des eaux; il en a déjà fait beaucoup , et je voudrais bien qu'il ne travaillât pas aussi rudement.

» Je désire , mes chers fils , que vous ne restiez pas constamment renfermés dans votre boutique ou dans votre bureau ; c'est tout ce que je redoute pour vous. J'envoie mes amitiés et ma bénédiction à mes chères filles. Si Fanny n'était pas aussi sage que jolie, je craindrais pour elle; car on m'a dit que mistriss Huni^erford recevait beaucoup de monde. Une telle maison est bien dangereuse pour une jeune fille! mais j'ai l'assurance que Fanny se rappellera toujours l'exemple et les conseils de sa mère. La maîtresse de Patty est, m'at-on dit, d'une humeur difficile, à cause de son grand âge et de ses infirmités sans doute; mais ma Patty est douée d'un caractère si égal et si gai que je défie quiconque la connaît de ne pas l'aimer.

» Ma main est fatiguée d'écrire; car je vous écris de la main gauche, la droite étant encore paralysée par le rhumatisme. Je n'ai plus James auprès de moi pour me servir de secrétaire. Dieu vous bénisse et vous conserve tous, mes chers enfcUis; et je n'aurai pointa me plaindre de mon sort, que je ne voudrais pas changer contre toute la fortune des Bettesworlhs. Ecrivez promplement à

» Yotre affectionné père ,

» B. Frankland. »

— Voyez donc les beaux vers luisans , Fanny ! s'écrièrent les enfans autour de la jeune fille , au moment où elle achevait la lecture de sa lettre. Il y avait en effet dans le pré un nombre prodigieux de ces petits insectes, qui brillaient comme des étoiles. Pendant que les enfans contemplaient ce spectacle avec admiration, leur attention fut tout-à-coup attirée par le son d'un cor. lis s'aperçurent que les sons venaient du balcon d'une maison située à quelques pas de distance.

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— Oh! laissez-nous approcher du balcon, pour mieux entendre la musique ! s'écrièrent à la fois les enfans. En ce moment un violon et une clarinette se firent entendre. — Oh! laissez-nous approcher! répétèrent les enfans en attirant Fanny de toutes leurs petites forces vers le balcon.

— Mes chers petits, il se fait tard ; il faut rentrer promptement. 11 y a beaucoup de monde, comme vous voyez, à la porte et aux fenêtres de cette maison; si nous nous en approchions , Ton ne manquerait pas de vous parler, et vous savez que votre maman n'aime pas cela.

Les enfans s'arrêtèrent en se regardant l'un l'autre, comme s'ils allaient obéir ; mais en cemom.ent des timbales résonnèrent avec bruit, et le petit Gustave ne put résister au désir d'entendre de plus près et de voir cet instrument : il s'échappa des mains de Fanny et courut vers la maison , en criant ; — Je veux l'entendre, je veux le voir!

Fanny fut obligée de poursuivre à travers la foule le petit espiègle, qui se glissa près d'un olficieren uniforme. Celui-ci le prit dans ses bras : — Corbleu, ditil, voilà un joli petit enfant! un beau soldat, ma foi, à quelques pouces près ! II verra le tambour, et il en jouera aussi: qui est-ce qui oserait dire le contraire?

En parlant ainsi, l'élégant enseigne emportait Gustave vers l'escalier qui conduisait au balcon. Fanny , en proie à l'an^xiété la plus vive, le supplia de ne point retenir l'enfant confié à ses soins : sa maîtresse, disait-elle, serait extrêmement mécontente d'elle , si elle désobéissait ainsi à ses ordres. Elle fut tout-à-coup interrompue par la voix aiguë d'une femme qui se montra près de l'enseigne, et qu'elle reconnut pour Sally Beitesworih, malgré le luxe de ses véiemens. La coquette Jessy était à côté d'elle.

— C'est Fanny Frankland , ma parole! voyez donc quel tapage pour rien ! s'écria l'effrontée Sally. Connaissez mieux votre monde , jeune fille, et tenez-vous à votre place. Qui diable s'inquiète si votre maîtresse sera contente ou non? peut-elle nous renvoyer, dites? Viendra-i-elle en demander raison à l'enseigne Blumingîon, dites donc, ma belle?

Un rire grossier termina ce discours : plusieurs personnes imitèrent son insolente gaîté ; mais quelques jeunes officiers s'intéressèrent à la tenue modeste et gracieuse de Fanny qui , les larmes aux yeux , tendait les mains vers le balcon et demandait son enfant. — Ah ! fi ! Blumington , rends-lui son enfant. Ce serait dommage de lui faire perdre sa place! disaient-ils. L'enseigne allait céder; mais la méchante Sally se jeta au-devant et lui cria d'une voix menaçante! — Je ne vous parlerai de la vie, je vous jure, si vous cédez à cette fille, Blumington! Il ferait beau voir à un homme , à un militaire , de reculer devant une femme, une servante! Et qui se soucie d'elle ou de sa place !

— Moi! moi! s'écria le petit Gustave en s' échappant des bras de l'enseigne; moi, je m'en soucie! C'est une bonne fille! et je ne veux plus voir les timbales , et je veux m'en aller de suite avec elle.

En vain Sally voulut-elle le retenir; l'enfant descendit rapidement les escaliers , courut à Fanny, et marcha ensuite avec la fierté d'un héros qui vient de triompher de ses passions. Le petit Gustave était en effet d'un naturel bon et généreux : la première chose qu'il fit en rentrant fut de raconter à sa mère tout ce qui s'était passé. Mistriss Hungerford fut enchantée de son fils. — Je ne puis mieux te récompenser, mon ami, lui dit-elle, qu'en récompensant cette bonne jeune fille elle-même. La fidélité avec laquelle elle a rempli

mes ordres, au sujet de mesenfans, la met dans mon opinion au-dessus du rang où elle est née. A l'avenir, elle occupera dans ma maison une place que sa candeur, sa gentillesse et son jugement, lui ont depuis long-temps méritée.

Depuis ce jour, Fanny eut la permission d'assister aux leçons que les enfans recevaient de leurs diflerens maîtres. Mistriss Hungerford lui donna le conseil de s'appliquer à apprendre tout ce qu'il était nécessaire de savoir à une gouvernante de jeunes personnes. — Votre langage est déjà bon et généralement correct : Quant à former vos manières et à développer vos talens, je n'y épargnerai rien pour ma part, je vous le promets, lui dit cette dame fière, mais bienveillante. Je vous dois cela pour les soins que vous prenez de mes enfans, et je suis heureuse de récompenser mon petit Gustave d'une manière qui lui sera certainement fort agréable.

— Et pourra-t-elle, maman, dit le petit garçon, se promener quelquefois avec ses frères? car elle aime ses frères autant que j'aime mes sœurs.

Mistriss Hungerford permit à Fanny de se promener une heure chaque matin, pendant que les enfans prendraient leur leçon de danse. A ce moment de la journée, James ou Frrnk n'étaient pas toujours occupés , et ils purent se [vromener ensemble assez fréquemment. Quel bonheur pour eux d'avoir été élevés, dès leur enfance, dans ces sentimens d'amitié mutuelle ! C'était pour eux alors le plus doux plaisir de la vie.

Pauvre Patty 1 comme elle regrettait de ne pouvoir se trouver à ces agréables réunions ! Mais , hélas ! elle était si utile, si indispensable même à son infirme maîtresse qu'elle ne pouvait sortir un seul instant. —

OÙ est Paity ? Pourquoi Paity n'est-elle pas là? Telles étaient les perpétuelles questions de mistriss Crumpe, toutes les fois que la pauvre fille était hors de la chambre. Patty avait sur les bras toutes les affaires de la maison, parce que personne ne pouvait rien faire aussi bien que Paily; personne ne pouvait préparer un bouillon, un petit-lait, un breuvage quelconque aussi bien que Patty; Patty seule savait rôtir, bouillir, faire un ragoût. Le repassage des bonnets de la vieille dame, qu'elle aimait à porter très-blancs et plissés avec le plus grand soin, lui était aussi tombé en partage, parce qu'un jour, la fille chargée du linge étant tombée malade, Patty avait plissé un bonnet d'une manière si ravissante, que sa maîtresse n'en voulait plus porter qui ne fussent plissés de sa main. Or mistriss Crumpe changeait de bonnet, ou plutôt on lui changeait de bonnet, trois fois par jour, et jamais elle ne mettait deux fois le même.

Ce n'est pas tout encore : mistriss Crampe se mit en tête de ne pas manger d'autre beurre que celui battu par Patty. Le pire de tout, c'est qu'une nuit ne se passait pas sans que la pauvre fille fut appelée pour voir : a ce que le chien avait à tant aboyer, ou le chat à miauler. » Et lorsqu'elle tâchait de se rendormir au point du jour, sa maîtresse la réveillait encore : — Patty! Patty! j'entends un bruit effroyable dans la basse-cour.

' — Eh ! madame, ce sont les coqs qui chantent !

- — Eh bien! descends, Patty, et empêche-les de chanter d'une manière aussi étourdissante.

— Mais, madame, je ne pourrai les en empêcher!

— Si, si, tu le pourras! descends, mon enfant, et fouette-les vigoureusement, ou bien je ne pourrai fermer l'œil de la nuiti

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La vieille dame s'inquiétaii peu du sommeil de la pauvre fille, non pas qu'elle fût en réalité méchante, mais ses infirmités la rendaient tracassière ; et puis elle avait été si accoutumée à voir ses volontés et ses caprices servilement obéis par ses parens et ses domestiques, qui convoitaient une place dans son testament, qu'elle se considérait comme une espèce d'idole dorée, devant laquelle tous ceux qui l'appi'ochaient devaient se courber aussi bas qu'il lui plaisait. S'apercevant que tout ce qui l'entourait avait Tame vile et intéressée, elle était devenue complètement é{;oïste. Elle avait tellement l'habitude de voir les autres occupés pour elle, du matin jusqu'au soir et du soir au matin, depuis le commencement jusqu'à la fin de l'année , qu'elle regardait cela comme le cours naturel et nécessaire des choses. Elle oubliait entièrement de songer au bien-être de ces créatures qui lui semblaient nées pour son usage et ne vivre que pour la servir.

De temps en temps sa sensibilité se trouvait tellement réveillée par l'activité et la bonne humeur de Patly, qu'elle disait pour l'acquit de sa conscience: — C'est bien! c'est bien! je lui revaudrai tout cela dans mon testament.

Il était évident pour elle que Patty, comme les autres, obéissait à des considérations mercenaires; et cette conviction lui donnait l'assurance que l'espoir du legs en sa faveur ferait de Patty son esclave pour la vie. Elle s'aperçut bientôt de son erreur.

Un matin , Patty entra dans sa chambre avec une physionomie si triste, elle qui était habituellement vive et gaie, que tout inaccoutumée qu'elle fût do remarquer les sentimens de ceux qui la servaient, mistriss Crumpe ne put s'empêcher d'v faire attention.

CONTES POP, IQ

— Eh bien! qu'as-tu donc, mon enfant? lui dit-elle

— De bien tristes nouvelles, madame ! dit Patty en se détournant pour cacher ses larmes.

— Mais de quoi s'agit-il? voyons, enfant, ne peuxtu me parler?... Dis donc, quoi que ce soit?,., as-tu brûlé mon plus beau bonnet en le repassant, hein? est-ce cela?

— Oh! c'est bien pire, madame! dit la pauvre fille en sanglotant.

— C'est pire que cela î

— Mon frère, madame, n^ion bon frère Georges est malade, bien malade de la fièvre, et l'on croit qu'il n'y survivra pas!... Voici la lettre de mon père, madame.

— Eh! mon Dieu, comment pourrais -je la lire sans lunettes? Et à quoi bon d'ailleurs, puisque tu m'en as appris le contenu?... Gomme cette enfant pleure î continua mistriss Grumpe en se soulevant un peu sur son chevet et en considérant Patty avec une sorte d'étonnement et de curiosité. Mais je ne puis rester au lit ainsi tout le jour. Voyons , donne-moi mon bonnet, enfant , et sèche tes larmes. Tes pleurs, voistu , ne guériront pas ton frère.

Patty essuya ses larmes : — Non, dit-elle, c'est vrai, les pleurs n'y feront rien; mais...

— Où est donc mon bonnet? je ne le vois pas sur la table de toilette.

— Marthe va vous l'apporter, madame, dans deux minutes ; elle est à le plisser.

—- Je ne veux pas qu'il soit plissé par Marthe, moi... va le plisser toi-même.

— Mais, madame, dit Patty qui, à la grande surprise de sa maîtresse, restait immobile devant elle, malgré cet ordre , j'espère que yous serez assez bonne

pour me permettre d'aller auprès de mon pauvre frère , aujourd'hui. Mes autres frères et ma sœur sont auprès de lui ; il désire aussi me voir, et Ton m'a envoyé un cheval pour m'y mener.

— Que Ton l'aie envoyé ce qu'on voudra, tu n*iras pas. Si tu veux me servir, sers-moi; si tu veux servir ton frère, sers-le , et laisse-moi,

— Alors , madame , je suis obligée de vous quitter ; car je ne puis abandonner mon frère dans un moment comme celui-ci , si je puis lui être utile ; Dieu veuille qu'il ne soit pas trop tard !

— Quoi! tu me quittes! tu me quittes malgré mes ordres ! Prends-y garde î cette porte ne se rouvrira jamais pour toi, si tu me quittes à présent, s'écria mistriss Crumpe , qui , par cette contradiction inattendue, s'était montée peu à peu à un degré d'irritation effrayant. Elle se leva sur son séant, et, la face pourpre de colère : — Si tu me quittes à présent , tu me quittes pour toujours, cria-t-elie de toutes ses forces; souviens-t'en , souviens-t'en bien !

— Alors, madame, je vais vous quitter pour toujours, reprit tristement Patty en se dirigeant vers la porte. Je vous souhaite bonheur et santé , madame.

— Cette fille est folle! dit mistriss Crumpe. Après cela, ma chère, tu ne peux espérer que je me souvienne de toi dans mon testament, j'imagine!

— En vérité, madame, je ne m'y suis jamais attendue, dit Patty, en mettant la main sur le bouton de la porte.

— Eh bien! reprit mistriss Crumpe, tu penseras peut-être que cela vaut bien la peine de rester, lorsque tu sauras que je ne t'ai point oubliée dans mon testament. Considère cela , jeune fille , avant de tourner le boulon de la porte. Réfléchis-y, et ne me désoblige pas pour toujours.

— Oh! madame, songez vous-même a mon pauvre frère. Je suis désolée de vous désobliger pour toujours; mais je ne puis songer qu'à m.on pauvre frère. Et le bouton de la porte tourna doucement sous ses doigts.

— Eh quoi ! ton frère est-il donc riche? Que peuxtu attendre de ce frère qui balance le mécontentement que tu vas me causer?

Patty resta confondue d'étonnement durant quelques minutes; puis : — Je n'attends rien de lui, madame, répondit-elle simplement; il est pauvre comme moi ; mais je ne l'en aime pas moins de tout mon cœur.

Avant que mistriss Crumpe eût pu comprendre celte réponse , Patty était sortie de la chambre. Sa maîtresse resta sur son lit dans la même attitude, les yeux fixés sur la place où se tenait tout à Theure la jeune fille ; elle ne pouvait revenir de son étonnement, et une foule de pensées pénibles se pressaient dans son esprit.

— Si j'étais mourante et pauvre, qui viendrait ainsi près de moi? pensait-elle tristement. Je n'ai pas un parent au monde qui voulût venir me soigner. Pas une créature sur la terre ne m'aime comme cette pauvre fille aime son frère, qui pourtant est pauvre comme elle.

Ses réflexions furent tout-à-coup interrompues par le galop du cheval de Patty , qui passait sous ses fenêtres. Mistriss Crumpe essaya de dormir, mais ce fut en vain, et au bout d'une demi-heure elle sonna violemment, prit sa bourse , compta vingt guinées sur son lit , et fit seller un cheval à Tinstant avec ordre à son intendant de courir après Patty et de lui remettre la somme entière si elle voulait revenir. — Commencez par une guinée et augmentez toujours la somme

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jusqu'à vingt , lui dit mistriss Crumpe. Je veux qu'elle revienne, ne fût-ce que pour me convaincre moi-même qu'on peut l'avoir pour de l'argent comme les autres.

L'intendant, tout en comptant les guinées, réfléchissait que c'était une bien grosse somme pour satisfaire un caprice; il n'avait jamais vu à Madame la fantaisie de sacrifier autant d'argent pour si peu de chose; mais ses réflexions furent inutiles, et il fallut obéir à des ordres péremptoires.

En deux heures de temps, il fut de retour, et mistriss Crumpe revit son argent avec un redoublement de surprise. L'intendant lui rapporta que Patty n'avait pas même voulu regarder les guinées. Mistriss Crumpe entra dans la plus violente colère, mais elle ne put s'empêcher ensuite d'admirer îe dévouement fraternel de sa favorite.

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