‹ Contes de Miss Edgeworth dédiés à la jeunesseChapitre 25 sur 29 · CHAPITRE in · texte numérisé non relu

CHAPITRE in

La mort du juste.

A un quart d'heure environ de la chaumière paternelle, Patty rencontra la fidèle Hannah, qui n'avait pas abandonné la famille depuis ses malheurs. Elle attendait l'arrivée de Patty depuis bien long-temps sur la route. A sa vue , Patty fut tellement frappée de terreur, qu'elle ne put lui adresser une seule parole. Elle arrêta son cheval en silence.

— Mais allez donc, mademoiselle ! lui dit enfin Hannah. Poussez donc votre cheval. Il est si impatient de vous voir, le pauvre jeune homme !

— 11 vit donc encore 1 s'écria Patty; et le cheval re-

mis au galop l'eut bientôt amenée devant la porte de son père. James et Frank étaient là qui l'attendaient; ils l'aidèrent à descendre, et, comme elle était tremblante au point de pouvoir à peine se tenir, ils voulurent lui donner le temps de se remettre un peu. Mais elle passa outre, ou plutôt se précipita dans la chambre où gisait le moribond. Il ne la reconnut pas lorsqu'elle entra , car il était privé de sentiment. Fanny lui supportait la tête : elle lendit la main à Patty qui s'avança sur la pointe du pied. — Dort-il? demanda-t-elle à voix basse.

— Non , mais... le voilà qui revient à lui ! dit Fanny. Ah î il sera bien content de te voir, et mon père aussi!

— Où est mon père? je ne le vois pas.

Fanny désigna du doigt le coin le plus éloigné de la chambre où il se tenait à genoux, en prière. Les volets étaient à demi fermés, et Patiy ne put voir qu'un rayon de lumière qui se jouait dans les cheveux gris du vieillard. Il se leva, s'avança près de sa fille Pai(y, et, prenant sa main dans les siennes avec une expression de douleur et de résignation; — Ma chère fille, lui dit-il , il nous faut le perdre !... la volonté de Dieu soit faite !

— Oh ! il y a de l'espoir I il y a de l'espoir encore ! dit Patty avec angoisse. Voyez ! la couleur revient sur ses lèvres!... Georges, moucher Georges, c'est ta sœur Patty! Est-ce que tu ne reconnais pas Patty?

— Patty!.., ah! oui Patty! Pourquoi ne vient-elle pas près de moi? dit le moribond d'une voix éteinte et sans savoir ce qu'il disait. J'irais bien la voir, si je le pouvais , moi ! Elle n'est donc pas encore arrivée? Envoie-lui un autre cheval, Frank... Il n'y a pourtant que six milles ! six milles en trois heures, cela fait... combien de milles en une heure? dix milles, n'ejt-ce

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pas?... Ne Teffraycz point!... ne lui dites pas que je suis si mal!... ni à mon père... Qu'elle ne me voie pas, ni James, ni Frank, ni ma petite Fanny, personnel... Ils sont tous trop boîis pour moi!... J'aurais seulement voulu voir la pauvre Patty avant de mourir... Mais ne l'effrayez pas... je serai très-bien, dites-lelui..,, toiu-à-fait bien jusqu'à ce qu'elle arrive... Ah! je souffre !...

Ce cruel délire dura ainsi quelque temps, puis le malade ferma les yeux et retomba dans un état de stupeur complète. Quelques instans après les deux sœurs entendirent frapper doucement à la porte. C'étaient Frank et James : ils étaient allés chercher un ecclésiastique que Georj^es avait demandé avant son délire. L'ecclésiastique entra , suivi d'un bienfaisant médecin, qui s'était trouvé chez lui et qui avait voulu l'accompagner.

Dès que le médecin eut considéré le pauvre jeuîie homme et lui eut touché le pouls , il s'aperçut que l'ignorant apothicaire qu'on avait appelé d'abord s'était entièrement mépris sur la nature de la maladie, et l'avait traitée tout de travers. Le malaie avait une fièvre putride, et on lui avait fait des saignées répétées. Le médecin assura qu'il aurait pu sauver le pauvre Georges s'il fût venu deux jours plus tôt; mais son état était désespéré alors, et l'on se borna à tenter tous les remèdes usités en pareil cas.

Vers le soir, la maladie sembla prendre une tournure favorable. Georges revint à lui : il reconnut son père, ses frères , Fanny, et leur parla avec sa bonté habituelle; il demanda si Patty était arrivée, et en la voyant il la remercia d'être venue ; mais il ne put se rappeler qu'il eût quelque chose de particulier à lui dire.

— Je voulais seulement \ous voir tous ensemble, pour vous remercier de la bonté que vous m'avez toujours témoi^^née, et prendre congé de vous avant de mourir : car je sens que je vais mourir. Ne pleurez pas ainsi, mon bon père!... Oh! ce n'est pas moi, c'est lui qui est à plaindre; mais James et Frank lui restent.

En voyant l'affliction de son père , que le bon vieillard s'efforçait en vain de contenir, Georges se tut , puis il porta la main sur son front , comme s'il eût craint que ses idées ne redevinssent confuses.

— Faites entrer notre bon ministre, maintenant que je suis assez bien pour le voir, dit-il. Il prit alors une main à chacun de ses frères et sœurs , les réunit ensemble et les pressa sur ses lèvres avec une expression touchante; puis leur désignant du regard son vieux père qui lui tournait le dos. — Vous me comprenez? murmura-t-il doucement; qu'il ne manque jamais de rien, tant que vous serez là pour travailler et

pour le consoler Si je ne dois plus vous revoir

dans ce monde, adieu , mes chers amis !... Priez mon père de me donner sa bénédiction.

— Dieu te bénisse , mon fils ! Dieu te bénisse, mon cher bon fils! Ah! sûrement Dieu bénira un si bon fils ! dit le pauvre père , le cœur brisé de douleur, et en posant la main sur le front déjà glacé du moribond.

— Quelle consolation de recevoir la bénédiction d'un père ! murmura Georges. Puissiez-vous la rece-» voir tous comme moi î

— Ah ! je serai loin de ce monde bien avant ce temps, je l'espère, ô mon Dieu! dit le vieillard en quittant la chambre. — Mais que la volonté de Dieu soit faite ! faites venir l'ecclésiastique.

Le ministre de l'Évangile resta peu de temps avec

Georges : lorsqu'il revint près de la famille , on vit à ses regards que tout était fini !

Il y eut un moment de silence solennel.

— Consolez-vous , dit le bon ministre ; jamais homme ne quitta ce monde avec une conscience plus pure , ni avec un espoir plus ardent d'une vie à venir. Consolez-vous ; mais hélas ! dans un moment comme celui-ci la langue humaine est impuissante adonner la moindre consolation.

Toute la famille assista aux funérailles. C'était un dimanche un peu avant l'heure du service divin, et les infortunés sortirent du cimetière pour éviter la vue des gens indifférons qui le traversaient gaîment en se rendant à la prière. En revenant à la maison, ils passèrent devant le champ où Georges avait travaillé pour la dernière fois; ses travaux étaient là interrompus et la pioche gisait abandonnée tout auprès.

Les jeunes gens restèrent quelques jours auprès de leur vieux père. Un jour, qu'ils se promenaient ensemble dans les champs , un brouillard épais se répandit lout-à-coup, et James pressa son père de rentrer, pour éviter un autre accès de rhumatisme. Ils se trouvaient alors assez loin de la chaumière; Frank qui s'imaginait abréger la route leur fit prendre un autre chemin, qui les conduisit, au contraire, bien loin de leur destination. Ils furent amenés, sans s'y attendre, devant leur ancienne ferme et la nouvelle maison construite par Bettesworth.

— Oh ! mon bon père, que je suis fâché d'avoir pris cette route! dit Frank ; retournons sur nos pas.

— Pourquoi retourner, mon fils ? dit le vieillard doucement ; nous pouvons passer devant ces Champs et devant cette maison sans envier les biens de notre voisin , j'imagine.

En s'approcbant de la maison , il s'arrêta devant la porte de la cour, pour l'examiner : — C'est une belle demeure, dit-il , mais je ne la leur envie point. J'ai un bien plus précieux encore... de bons enfans.

A ces mots, la porte de la maison s'ouvrit, et trois ou quatre hommes parurent sur le seuil , en se querellant et se battant avec fureur. Les voix animées de Bob-le-Querelleur et de Will-la-Mauvaise-Tête se faisaient entendre distinctement.

— Nous n'avons que faire ici , dit le vieux Frankland, en se tournant vers ses enfans. Allons-nous-en I

Les combattans se poursuivirent à travers la cour avec une ardeur si furieuse, qu'ils furent, en peu d'instans , près de la porte extérieure.

— Fermez la porte, vous qui êtes dehors! tenez-la fermée, qui que vous soyez, ou je vous assomme lorsque je serai dehors ! criait Bob dans un accès de rage impossible à décrire.

Will avait de l'avance ; il s'élança à travers l'ouverture, mais son pied glissa, et son frère le saisissant au collet : — Les billets de banque, scélérat! lui dit-il, les dents serrées de rage,* ils sont à moi, et je les aurai malgré toi.

— Non ! ils sont û moi , et je les garderai malgré toi ! répliqua Will qui était tout-à-fait ivre.

— Oh ! quel spectacle ! des frères qui se batten^t ! Arrêtez ! arrêtez ! au nom du ciel ! s'écria le vieux Frankland.

Frank et James les séparèrent alors , mais ils n'en continuèrent pas moins de s'assaillir des injures les plus grossières» Pendant cette scène , le malheureux Bettesworth accourut en se tordant les mains de désespoir et pleurant avec amertume :

— Oh! honte! honte à moi dans ma vieillesse! ne

pouvez-vous me laisser mourir en paix , malheureux? Ah ! voisin Frankland , vous êtes heureux , vous ! Mon cœur se brise!.. Ah! misérables, vous serez la cause de ma ruine et de ma mort!

A ces mots, les enfans interrompirent le vieillard, en se plaignant de la manière dont il les avait traités. Ds s'étaient querellés l'un et l'autre avec leur père, sur une question d'argent. Le père les accusait d'une prodigalité folle; eux accusaient leur père de sordide avarice. M. Frankland , affligé de cette scène grossière, les supplia de rentrer chez eux, et de ne pas exposer leur honte publiquement, surtout depuis que la fortune les avait élevés à un certain rang dans le monde. Mais leurs passions étaient trop brutales pour écouter l'appel fait à leur amour-propre , et la fortune en les élevant à un rang supérieur ne leur en avait inspiré ni les principes, ni les manières, que l'éducation seule peut donner. Désespérant de les concilier, M. Frankland quitta cette scène odieuse et reprit la route de sa paisible demeure.

— Mes enfans, dit-il, aux jeunes gens, lorsqu'ils furent assis pour partager son frugal repas, vous êtes pauvres , mais heureux de votre mutuelle amitié. N'avais-je pas raison de dire que je n'avais pas besoin d*envier la belle maison de mon voisin Betiesworth? Quelque malheur qui me frappe , j'ai la consolation d'avoir de bons enfans. C'est un bonheur que je ne voudrais pas changer contre tous les trésors du monde. Dieu veuille me les conserver!... Ces: une douleur bien amère que de songer à un bon fils qui n'est plus , ajouta-t-il en soupirant j ce qui est pire encore peut-être , c'est de songer à un méchant fils vivant. C'est une affliction que je n'aurai jamais , j'espère!... Mais, continua-t-il en changeant de ton^

la vie inactîve que nous menons ne doit pas durer toujours , mes cliers enfans. Vous êtes trop pauvres pour rester à ne rien faire , et c'est tant mieux pour vous. Il faut que demain chacun de vous retourne à ses occupations.

— Mais, père, dirent-ils tous à la fois, lequel de nous va rester près de vous ?

— Aucun de vous , mes bons enfans. Vous allez tous retourner où vous étiez-, je ne veux pas vous enlever à vos maîtres et maîtresses.

Patiy fit valoir que c'était à elle de rester auprès de son père , parce que mistriss Crumpe ne voudrait certainement pas la reprendre à son service, après ce qui s'était passé au moment de leur séparation. Mais rien ne put ébranler la résolution du vieillard : il se refusa positivement à ce qu'aucun de ses enfans restât auprès de lui.

— Mais comment pourrez - vous cultiver seul cette ferme? dit Frank. Il faut que James ou moi, nous vous aidions, mon père. Car, supposons que vous soyez atteint d'un autre accès de rhumatisme, comment ferez-vous?

Frankland réfléchit un moment : — La pauvre Hannah aura soin de moi , reprit-il enfin , si je tombe malade. Je suis encore en état de lui payer ses gages. Je ne veux pas être à charge à mes enfans. Quant à cette ferme, je vais la quitter; car, ajouta-i-il en souriant , je ne serais réellement pas très en état de la cultiver avec mon rhumatisme au bras droit. Mon propriétaire , le fermier Hewitt, est un homme bon et généreux : il m'accordera le temps nécessaire pour luÉ payer le fermage de l'année ; il m'a même dit qu'il me laisserait habiter pour rien cette chaumière ; mais je ïie puis pas accepter.

— Hé! que voulez-vous donc faire, alors, cher pcre? dirent les fils.

■ — Le ministre que j'ai vu hier a eu la bonté de me trouver une maison qui ne me coûtera rien , ni à lui non plus; et j'y serai tout près de vous, mes enfans.

— Mais, mon père, interrompit Frank, à votre manière de parler , je vois bien qu'il y a quelque chose dans celte maison qui ne vous plaît pas.

— C'est vrai , dit le vieux Frankland ; mais c'est la faute de mon orgueil et de mes vieux préjugés qui sont rudes à vaincre, à l'âge où je suis. Il est certain que je ne puis me plaire beaucoup à l'idée d'entrer dans une maison de charité.

— Une maison de charité ! s'écrièrent à la fois tous les cnfans avec une expression d'horreur. Oh ! père, vous ne devez pas , vous ne pouvez pas entrer dans une maison de charité !

Le sentiment d'orgueil qui inspire à la jeunesse anglaise une aversion si grande pour l'idée seule de vivre de la charité publique est singulièrement favorable au développement de l'industrie et de la vertu publique. C'est un préjugé puissant et fortement enraciné au sein des familles pauvres , mais il est utile et mérite d'être respecté.

Les enfans de Frankland, vivement choqués à l'idée devoir leur père dans une maison de charité, le supplièrent de recevoir tout l'argent qu'ils avaient gagné, et de consentir à ce qu'ils payassent pour lui le loyer de sa petite habitation. Mais Frankland savait que, s'il acceptait cet argent, ses enfans seraient dans la gène; et les larmes aux yeux : — Mes chers enfans, leur répondit-il , je vous remercie de votre bon cœur; mais je no puis accepter yotre offre. Quoique je ne

puisse plus me suffire à moi-même, je ne veux pas, par un sot orgueil , devenir la ruine de mes enfans. Je ne veux pas leur être à charge, et j'aime mieux vivre de la charité publique que d'accepter les dons fastueux de quelque riche étranger. C'est une résolution dont rien ne pourra me faire départir. Je suis décidé à vivre dans la maison de charité de Monmouth.... écoutez-moi avec patience, mes enfans.... dans l'hospice de MonmoKth, une année entière; et, durant ce temps , aucun de vous ne me verra , à moins que je ne tombe malade. Je vous ordonne positivement de ne point chercher à me voir, avant la fin du douzième mois. Si, à cette époque, vous pouvez, entre vous tous, subvenir à mes besoins sans vous gêner, j'y consentirai volontiers pour le reste de mes jours.

Ses enfans lui assurèrent aussitôt qu'ils gagneraient assez d'argent pour ses besoins , sans se gêner euxmêmes, bien avant la fin de l'année , et sollicitèrent la permission de le retirer de son asile aussitôt qu'ils le pourraient; mais le vieillard demeura inébranlable, et leur fit promettre solennellement qu'ils obéiraient à ses ordres et ne chercheraient point à le voir avant l'expiration de l'année. Il prit alors congé d'eux de la manière la plus touchante ; — Je sais, mes chers enfans , leur dit-il, que je viens de vous donner le plus puissant motif pour activer votre industrie et vous encourager à une bonne conduite. Dans un an , à dater de C(î jour, nous nous reverrons , et j'espère que cette réunion sera aussi joyeuse que notre séparation est triste et pénible en ce moment.

Les enfans de Frankland obtinrent cependant la permission d'accompagner leur père dans son nouveau séjour. La maison de charité de Monmouth est bien

supérieure aux autres institutions du même genre. C'est un édifice remarquable par la propreté et le bon ordre qui y régnent. Il renferme une rangée de petites chaumières , dont chacune a son petit jardin fourni de groseilliers, de framboisiers , de quelques végétaux utiles , et cultivé par le vieil habitant de la maisonnette. Ces modestes demeures sont meublées convenablement de tous les objets utiles à chaque individu. Il en résulte que l'on n'y voit point de ces petites querelles sur des questions de propriété, qui s'élèvent fréquemment dans les maisons de charité mal dirigées. Les pauvres gens qui ont leurs propriétés en commun doivent nécessairement se quereller entre eux.

— Vous voyez, dit le vieux Frankland à ses enfans en leur montrant du doigt une brillante rangée de vases d'étain posés sur une tablette bien propre au-dessus de la cheminée, vous voyez que je ne manque de rien ici : je ne suis vraiment pas à plaindre.

Ses enfans étaient mornes et silencieux pendant qu'il se revêtait de l'uniforme de la maison. Avant de se séparer, on convint de se retrouver à la même place, dans un an à dater du même jour, et d'apporter, chacun avec soi, les produits de l'année. Ils avaient la certitude que, par leurs efforts réunis , ils gagneraient une somme suffisante pour replacer leur père dans un état indépendant et convenable, et ce fut avec cet espoir encourageant qu'ils se séparèrent et retournèrent chacun chez son maître ou sa maîtresse.

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