CHAPITRE IV
Les héritiers.
Patty se rendit chez mistriss Grumpe pour prendre ses effets qu'elle y avait laissés et pour recevoir le montant de ses gages échus. Après ce qui s'était passé, comme elle était loin de s'imaginer que sa vieille maîtresse voulût la garder encore, elle s'était trouvé dans Monmouth une autre place qui lui convenait sous tous les rapports.
La première personne qu'elle vit en entrant chez misiriss Grumpe , fut Marthe, qui lui dit d'un air hypocrite : — Mauvaises nouvelles ! mauvaises nouvelles , Patty ! La violente colère que votre départ si subit a causée à Madame lui a été bien funeste. Elle a eu , dans la nuit même, une attaque de paralysie, et c'est à peine si elle a pu parler depuis.
— Ne prenez point cela tant à cœur; ce n*est pas votre faute , dit Betty la femme de chambre , en voyant l'air affligé de Patty qu'elle aimait beaucoup. Est-ce que vous pouviez vous dispenser d'aller voir votre frère? Tenez, buvez ce verre d'eau pour vous remettre, et ne vous affligez point à ce sujet. Madame a eu déjà une attaque semblable il y a plus de six mois, bien avant votre entrée dans la maison; et je puis vous assurer que cet accident lui serait arrivé, quand même vous fussiez restée auprès d'elle.
Un violent coup de sonnette interrompit la conversation des trois femmes : elles étaient dans une pièce voisine de la chambre à coucher de mistriss Grumpe, qui entendait des voix plus animées que de coutume, et Youlaii savoir tout de suite ce qui se passait. Patty put
distinguer la voix de Marthe qui répondait : — Ce n'est rien, madame; c'est Patty Frankland qui vient chercher ses hardes et ses gages.
— Elle est bien fâchée de vous savoir si malade , madame! ajouta Betty, à travers la porte.
— Faites-la entrer, dit mistriss Crumpe d'une voix plus distincte qu'elle n'avait eue encore depuis son attaque.— Eh bien! ma maladie te fait donc de la peine, mon enfant? dit-elle à Patty, en fixant les yeux sur elle.
Patty ne fit pas de réponse , mais l'expression de sa physionomie témoignait assez de la sincérité de son affliction.
— C'est bien ; je vois que tu en es réellement fâchée. Et moi aussi je suis bien fâchée de votre perte, ajouta-t-elle en étendant la main et en touchant la robe noire de Paity. Tu auras une étoffe plus belle que celle-là pour porter mon deuil , mon enfant. Mais je sais que tu n'y songes point, et c'est pour cela que je t'estime plus que tous les autres ensemble. Reste ici, ma fille, pour prendre soin de moi; toi seule me soignes à ma fantaisie. Tu ne peux pas me quitter dans l'état où je suis , lorsque je te demande de rester.
Patty ne pouvait refuser sans inhumanité. Elle resta doncchez mistriss Crumpe, qui se prit de passion pour elle au point de ne pas souffrir qu elle la perdît de vue un seul instant. Elle ne voulait prendre de nourriture ou de médecines que de la main de Patty , et ne consentait à parler que pour répondre aux questions de Patty. La fatigue et la réclusion perpétuelle que la pauvre fille était forcée de subir auraient suffi pour altérer une santé plus forte que la sienne ; mais Patty supportait tout avec patience et bonne humeur, et la conviction intime qu'elle faisait son devoir lui donnait le courage d'endurer des fatigues bien au-dessus de ses forces.
Elle avait cependant de plus rudes épreuves encore à subir. Marthe était jalouse de sa faveur auprès de la vieille dame , et ne lui épargnait pas les plus injurieuses insinuations. — Il y a des gens, disait-elle, qui ont plus de bonheur et d'adresse que d'autres ; mais ils se trouveront peut-être désappointés à la fin.
Patty suivait son droit chemin sans relever ces méchancetés; mais elle se vit bientôt contrainte d'y faire attention. Les parens de mistriss Crumpe étaient instruits par Marthe que sa maîtresse allait de plus mal en plus mal , et qu'elle était sous l'influence d'une servante artificieuse qui avait pris tant de pouvoir sur son esprit qu'elle ne pouvait en calculer les conséquences. A cette nouvelle , les parens de mistriss Crumpe prirent l'alarme. Ils savaient qu'elle avait fait un testament en leur faveur quelques années auparavant , et ils redoutaient que Patty ne parvînt à lui persuader de le détruire pour se rendre maîtresse de toute sa fortune. Cette crainte les préoccupait fortement, parce qu'un exemple frappant de l'influence d'une servante sur l'esprit de sa maîtresse faisait grand bruit en ce moment dans un procès dont les détails remplissaient toutes les gazettes du royaume. Les plus proches parens de mistriss Crumpe étaient deux petits-neveux. Le plus âgé était Josiah Crumpe, riche marchand établi à Liverpool , et le plus jeune, l'enseigne Blumington , celui-là même que nous avons déjà vu. Il avait été destiné au commerce , mais il n'a' vait jamais voulu s'appliquer aux affaires, et s'était échappé du comptoir où on l'avait mis pour entrer dans la carrière militaire. C'était un jeune homme paresseux et d'un caractère extravagant. Sa grand*tanle était , par accès , tantôt furieuse contre lui , tantôt bonne jusqu'à la faiblesse. Quelquefois elle
fournissait à ses folles prodigalités , d'autres fois elle le chassait de sa présence et déclarait qu'il n'aurait plus d'elle un seul schelling. Telle avait été sa dernière résolution 5 mais l'extrai agant enseigne , s'imaginant qu'il rentrerait facilement en faveur, avait résolu de forcer l'entrée de la chambre de sa tante. Mistriss Crumpe refusa positivement de le recevoir. Le lendemain il revint avec un auxiliaire que Patty était loin de s'attendre à voir en sa compagnie : ce n'était rien moins que miss Sally Betiesworth , en habit de cheval aux couleurs du régiment de l'enseigne. Jessy avait été d'abord l'objet des tendres soins du jeune officier, mais elle avait trouvé un nouvel adorateur plus riche, et suivant sa coutume elle avait planté là le premier. Sally, qui était pressée de se marier, employait tous les moyens imaginables de fixer l'enseigne, et le quittait rarement pour êire plus sûre de lui.
Patty fut donc informée qu'un monsieur et une dame demandaient à lui parler. Elle était à peine entrée dans la chambre où ils l'attendaient , que Sally s'écria d'une voix capable d'intimider les plus déterminées harangères :
— Vous en faites de belles, ici , ma foi! ah! vous croyez avoir gagné la partie, ma princesse î mais je ne me laisse pas effrayer si facilement , vous le savez depuis long-temps.
— Je ne me laisse pas non plus effrayer, madame, reprit Patty d'une voix douce mais ferme. Voulezvous avoir la bonté de me dire plus tranquillement ce que vous désirez de moi ou de Madame ?
— Monsieur veut voir Madame , comme vous l'appelez. Mais il faut que vous sachiez d'abord un petit secret : c'est que Monsieur et moi nous ne ferons bien-
lût plus qu'un : ne yous étonnez donc plus si je parle haut dans celle affaire; sachez que je ne fais jamais de bruit pour rien ; partant vous ferez bien de vous rendre de bonne grâce. Sans plus de préambule, veuillez introduire Monsieur auprès de sa tante , qu'il a plus de droits de voir que qui que ce soit au monde. Si vous vous y opposez d'une manière ou d'une autre, j'aurai raison de vous devant la loi , et je prends à témoin cette respectable dame ( désignant Marthe qui entrait avec une assiette de gâteaux et du vin), si vous refusez à mon mari... futur, de l'admettre auprès de la plus proclie et de la plus légitime parente qu'il ait au monde. Dites seulement que la porte est fermée et que vous ne l'ouvrirez pas ; c'est tout ce qu'on vous demande , ma princesse. Ne dites que cela devant ce respectable témoin.
— Je ne le dirai point , madame , répliqua Patly, car je n'ai nullement l'intention d'empêcher Monsieur de voir ma maîtresse. C'est elle-même qui n'a pas voulu le voir hier, et je crois que s'il entre malgré elle, il aura lieu de s'en repentir; mais je ne l'en empêcherai point, s'il veut en courir le risque. Voilà l'escalier, et la chambre de Madame est la première à main droite. Seulement, monsieur, permettez-moi de TOUS recommander quelque précaution , de peur qu'une apparition trop brusque ne lui cause un saisissement mortel. La plus légère émotion de surprise ou de frayeur serait capable de lui occasioner une attaque à l'instant même.
L'enseigne et Sally se regardèrent l'un l'autre comme pour se demander ce qu'ils devaient faire; ils allèrent ensuite se consulter dans l'embrasure d'une croisée. Pendant qu'ils se parlaient à voix basse, une voiture s'arrêta devant la porte : elle était remplie des parens
de mistriss Crumpe qui étaient accourus en poste de Monmouih, après l'alarme sonnée par Marthe. M. Josiah Crumpe n'était pas avec eux : on lui avait écrit à Liverpool , mais il n'en était pas encore arrivé.
Or, il n'est pas inutile de faire observer que cette voilurée de parens était toute ennemie de l'enseigne Blumington , et qu'au moment où ils mirent la tête à la portière et l'aperçurent dans le parloir, leur surprise et leur indignation n'eurent pas de bornes. Ils se hâtèrent d'en conclure que Patty avait été gagnée par l'enseigne et l'avait introduit auprès de la malade pour les frustrer de la succession. Préoccupés de cette idée, ils se précipitèrent hors de la voiture, passèrent insolemment devant la pauvre Patty, qui était venue les recevoir dans le vestibule, et saluèrent Marthe qui les fit entrer au salon où elle se renferma avec eux pendant quelques minutes. — Marthe nous joue! s'écria l'effrontée Sally en se précipitant hors du parloir : je vous disais bien de ne pas compter sur cette femme,, et de ne vous fier qu'à moi. Je vous avais dit que je vous ferais ouvrir l'accès de la chambre , et j'y suis parvenue; mais vous n'avez pas eu assez de cœur pour tirer parti de cet avantage. Us y entreront toug avant vous, et où en serez-vous alors? Que deviendrez-vous?
La sonnette de mistriss Crumpe fut violemment agitée, et Patty monta rapidement à sa chambre.
— Je vous sonne depuis un quart d'heure, Patty! Quel est ce tapage que j'entends en bas?
— Ce sont vos parens, madame, qui désirent vous Yoir. J'espère que vous ne les refuserez pas , car ils sont bien inquiets.
— Oui, inquiets de me savoir morte et enterréCc Aucun d'eux ne se soucie de moi. J'ai fait mon testa-
ment , dites-le-leur ; ils le verront quand il en sera temps. Je ne veux recevoir aucun d'eux.
Pendant ce temps , ils étaient tous à la porte de la chambre, se disputant à qui entrerait le premier, La voix glapissante de l'effrontée Sally qui maintenait son droit de préséance, comme épouse future de Biumington , dominait toutes les autres.
— Dis-leur que le premier qui entrera ne verra pas un seul schelling de mon argent, ajouta mistriss Crumpe.
Patty ouvrit la porte. A sa vue tout devint silencieux. — Veuillez , leur dit-elle , avant d'entrer , écouter ce que ma maîtresse va vous dire... Madame, ayez l'obligeance de dire ce que vous croirez à propos , car il est trop dur pour moi d'être soupçonnée de vous faire parler et d'empêcher vos amis de vous voir.
— Le premier d'entre eux qui met le pied dans cette chambre , dit mistriss Crumpe , en élevant sa faible voix le plus qu'il lui fut possible , le premier qui entre ne verra jamais un schelling de mon argent; et de même du second, du troisième et des autres. Je ne veux voir aucun de vous !
Pas un ne risqua d'entrer. Cette sollicitude extrême de voir par eux-mêmes comment se trouvait la pauvre mistriss Crumpe s'évanouit tout-à-coup. Les deux partis se rendirent l'un dans le parloir, l'autre dans le salon , s'accordant uniquement sur le point de déjouer Patty. Ils demandèrent des plumes, de l'encre, du papier, et chacun d'eux écrivit ce qu'il voulut. Leurs billets furent remis à mistriss Crumpe par Patty elle-même-, car Marthe ne voulut pas courir le risque de perdre son propre legs en obligeant aucun deux, quoiqu'elle eût été soudoyée par tous. Mistriss Crumpe se résolut, à grand' peine, à lire les billets, puis elle
s*écria tout-à-coup : — Fais-les tous entrer, Patty ! tous!
En un instant, ils furent tous dans la chambre, à l'excoption de l'effrontée Sally , à laquelle Blumington avait pu persuader qu'il valait mieux qu'elle ne parût pas. Patty se retirait après les avoir introduits; mais sa maîtresse l'appela , et lui donnant une clef qu'elle tenait à la main , elle lui ordonna d'ouvrir son secrétaire. Patty obéit.
— Donne-moi le paquet qui est attaché avec un ruban rouge et scellé de trois cachets, dit mistriss Crumpe.
Tous les yeux se fixèrent sur le paquet : c'était le testament.
Mistriss Crumpe brisa tranquillement les cachets, délia le ruban , déploya la grande feuille de parchemin, et, sans dire une syllabe, la partagea en deux; puis elle en déchira les morceaux jusqu'à ce qu'ils fussent assez divisés pour ne plus pouvoir être lus. Les spectateurs se regardaient dans un stupide désespoir.
— Ah ! vous pouvez vous regarder tant que vous voudrez, s'écria mistriss Crumpe; je suis bien vivante, et dans mon bon sens encore ! mon argent est à moi , mes biens sont à moi ; j'en ferai ce que je voudrai. Vous étiez tous bien traités dans ce testament, mais vous ne pouviez pas attendre vos legs jusqu'à ce que je fusse enterrée, n'est-ce pas? Non, il fallait que vous vinssiez fondre sur moi comme une volée de corbeauxl II n'est pas encore temps! Non, non! je n'ai pas encore perdu mon dernier souffle, et quand il en sera ainsi, vous ne vous en trouverez pas mieux ^ soyez-en sûrs. Mon argent est à moi, mes biens Sont à moi, et je ferai un nouveau testament , dès demain. Bonjour à vous tous : vous ^avez mes intentions.
Ni les supplications les plus basses, ni les plus artificieuses caresses, ni les reproches les plus éloquens ne purent arracher une seule parole de plus à mistriss Grumpe. Ses parens furieux et désappointés quittèrent enfin la maison , non sans épuiser leur rage en injures contre Palty qu'ils croyaient être la cause secrète de tout ce qui venait d'arriver. Après leur départ, la pauvre fille monta dans un grenier où elle pensait n'être vue ni entendue de personne , s'assit sur un vieux bois de lit, et fondit en larmes. Elle avait été si affligée de la scène qui venait de se passer devant elle, que son cœur avait besoin de ce soulagement.
— Oh ! pensait-elle, on a bien raison de dire que ce n'est pas la richesse qui fait le bonheur. Pauvre dame ! avec ses monceaux d'or et ses riches vêtemens , elle n'a pas une ame au monde qui l'aime pour elle-même! Ils voudraient tous la voir morte! Être persécuté par ses propres parens , poursuivi jusque sur son lit de mort! c'est affreux! 0 mon pauvre frère, que ta mort a été différente !
Les tristes réflexions de Palty furent interrompues par l'arrivée de Marthe , qui vint s'asseoir auprès d'elle d'un air d'hypocrite bonté , et déplorer la scène qui venait d'avoir lieu ; elle blâma vivement les parens de mistriss Grumpe d'avoir été assez durs et assez imprudens pour faire cette scène de violence à la malade dans l'état où elle était : — Ma foi , ajouta-t-elle , ils n'ont à s'en prendre qu'à eux de la nouvelle tournure que les choses ont prise. On m*a dit que Madame avait mis son testament en pièces et se disposait à en faire un autre. Pour sûr, ma chère Patty, vous serez bien traitée dans celui-là ; et j'espère que si vous en avez l'occasion, comme vous l'aurez certainement, vous n'oublierez pas de dire un mot en ma faveur.
LES DEUX FAMILLES. 24t
Patty, qui ressentait un dégoût profond pour ce langage faux et intéressé , répondit qu'elle n'avait riea à voir dans le testament de sa maîtresse, et que mistriss Grumpe était le meilleur juge de la répartition qu'elle devait faire de son argent, que pour sa part elle ne convoitait nullement.
Marthe ne s'était point trompée en pensant que Patty serait avantageusement traitée dans le nouveau testament. Dès le lendemain , mistriss Grumpe dit à Patty qui lui présentait une médecine : — Il y va do ton intérêt , mon enfant , que je vive au moins toute la fournée ^ car lu deviendras le plus riche parti de tout le Monmouihshire. Je leur prouverai que mon argent est à moi , et que je puis faire ce qui me plaît de mort bien. Va toi-même à Monmouth, mon enfant, aussitôt que tu auras plissé mon bonnet, et amène-moi le procureur chez lequel travaille ton frère, pour faire mon nouveau testament. Ne dis rien de ton voyage à aucun de mes parens , je te le recommande pour ton repos comme pour le mien : ce sont des harpies qui te mettraient en pièces. Mais je leur ferai bien voir que je puis faire ce qui me plaît. C'est la moindre des satisfactions que je puisse me donner avec mes richesses avant de mourir. Dieu sait combien de tourmens elles m'ont causés dans le cours de ma vie! mais, avant de mourir...
— Oh ! madame , interrompit Patty, ne parlez point de mourir, car je ne vous ai jamais vu la voix si forte ni si claire , et vous ne m'avez point paru aussi bien depuis long-temps. Vous pouvez vivre, vous vivrez, j'espère, bien d'heureuxjours encore, et vous recevrez en grâce, si j'ose le dire, tous vos parens, que vous aimez encore au fond du cœur, j'en suis sûre, et qui sont sans doute désolés de vous avoir offensée.
CONTES POP. iX
— Cette fille est folle ! s'écria misti fss Crumpe. EFi quoi! mon enfant, tu ne me comprends donc pas? Je te le dis d'une manière nette et positive , je veux te laisser toute ma fortune. Eh bien! pourquoi cet air déconcerté?
— Parce que, madame, je ne veux prendre la place de personne, et je ne voudrais pas pour tout au monde profiler de votre irriîaiion passagère contre vos parens pour me faire donner vos richesses à leur exclusion. Je puis très-bien me passer de fortune, ainsi que je l'ai déjà fait ; mais je ne puis me passer du bon témoignage de ma conscience et de la bonne opinion de mon père, de mes frères et de ma sœur, que je perdrais à jamais si je me rendais coupable d'une action aussi basse. Puisque j'ai eu la hardiesse, madame, de vous dire aussi franchement ma manière de penser , j'espère que vous ne me ferez pas cette injure en voulant me faire une faveur. Je ne vous en serai pas moins reconnaissante du plus profond de mon cœur.
En finissant de parler, Patty se détourna pour cacher son émotion. |
— Tu es une étrange fille! dit mistriss Crumpe. Je |; n'aurais pas voulu croire ce que je vois, quand même f on me l'eût affirmé par serment. Va tout de suite chez l'homme de loi, comme je te l'ai ordonné tout à l'heure. Va, je veux faire à ma têle.
Lorsque Patty arriva chez M. Barlow, elle demanda tout de suite son frère pour le consulter ; comme il était sorti, elle s'adressa alors à M. Barlow lui-même. Elle entra dans son cabinet et lui raconta touie l'affaire , sans détour , avec le ton simple et naïf de la vérité.
— Ah ! monsieur, dit-elle en terminant, je m'esti-
nierais heureuse si vous pouviez venir tout de suite chez ma maîtresse et lui parler vous-même ; car elle écoutera mieux ce que vous lui direz et se monirera plus juste et plus raisonnable envers ses parens. .fe ne veux rien de sa fortune et ne demande que la juste récompense de mes services. Je pardonne à ses parens de tout mon cœur le mal qu'ils me veulent : leur inimitié n'est fondée que sur une méprise.
Il se trouvait dans l'étude de M. Barlow un étranger occupé à écrire une lettre sur le bureau , et que Patty avait pris pour un de ses clercs , lorsqu'elle était entrée. Pendant qu'elle s'expliquait, cet homme s'était retourné plusieurs fois et l'avait considérée avec un vif intérêt. Il se leva enfin ; et , s'adressant à un clerc qui feuilletait quelques parchemins , il lui demanda qui elle était : puis il se remit à écrire sans dire un seul mot. Cet étranger était M. Josiah Grumpe, le négociant de Liverpool , le plus âgé des petits-neveux de mistriss Crumpe, qui s'était rendu à JVIonmouih sur la nouvelle de l'état de sa tante. M. Barlow venait do terminer à l'amiable un procès que ce négociant avait avec un de ses parens de Monmouih , et M. Crumpe signait, dans le moment même, la transaction relative à cette affaire. Il fut frappé delà conduite désintéressée de Patty; mais il se tut pour qu'elle ne sût pas qui il était, et qu'il pût avoir la possibilité de lui rendre une pleine justice dans la suite. Ce n'était point un de ces corbeaux, comme les appelait énergiquement mistriss Crumpe dans sa colère , qui venaient planer audessus du lit de la moribonde, dans l'impatience de sa mort. Par son travail et son industrie , il s'était \, acquis non-seulement de l'indépendance , mais de la richesse. Après le départ de Patty, il déclara, avec cette rude franchise d'un marchand anglais , qu'il était
aussi Indépendant par ses sentimens que par sa fortune , et qu'il n'était pas de caractère à fléchir ni à ramper bassement devant homme ou femme , pair ou prince des trois royaumes, pas même devant sa tante. II souhaitait, disait-il, que sa vieille tante vécût et jouît de ses richesses tant qu'elle pourrait; que, s'il lui plaisait de le faire son héritier après sa mort, il 'iirait: C'est bon! et lui serait fort obligé; que, si cela ne lui convenait pas , il dirait encore ; C'est bon! mais qu'il ne serait pas obligé de lui être obligé, et que ce n'en serait peut-être que mieux pour lui.
Avec cette manière de voir, M. Josiah Crumpe n*eut point de peine à se dispenser de voir sa tante, ou à lui faire ce qu'il appelait sa cour. — J'ai ici quelques confitures des Indes pour la pauvre vieille , dit-il à M. Barlow ; elle me donnait beaucoup de confitures, lorsque j'étais petit écolier, ce que je n'ai point oublié. Je sais qu'elle aime les douceurs, car elle m'a écrit l'année dernière de lui envoyer des confitures des Indes. Mais le ton de sa lettre ne me convint pas ; je n'ai jamais obéi à un ordre. J'avais tort cependant : c'est une pauvre vieille infirme à laquelle il faut passer ses caprices à son âge, quoiqu'elle en ait diablement! Portez-lui ces confitures, M. Barlow; mais qu'elle n'y goûte ni même ne les voie , avant d'avoir fait son testament. Je ne veux pas la flatter par des cadeaux, pour qu'elle me laisse ses sacs d'argent. Non , non , je n'en ai pas besoin , grâce à Dieu et à mon industrie !
M. Barlow se rendit immédiatement chez mistriss
Crumpe. Il fallait trois témoins pour la validité du
testament. Palty avait dit qu'il y avait chez sa maîtresse
deux domestiques qui savaient écrire, et pour s'assu-
jer du troisième M. Barlow se fit accompagner de
l'un de ses dercs. Frank était absent, et le premier clerc vint à sa place.
Ce clerc s'appelait Mason : c'était un jeune homme d'un excellent caractère , ami intime de Frank. Il n'avait jamais \u Palty jusque là», mais il avait souvent entendu son frère en parler avec une telle chaleur d'affection, qu'il était déjà disposé en sa faveur, avant de l'avoir vue. La manière dont elle s'était exprimée au sujet de la fortune de mistriss Crumpe l'avait charmé ; car c'était un caractère franc et généreux. — J'aimerais mieux , se disait-il , avoir cette jeune filla pour femme , sans un penny de dot , qu'aucune autre femme que j'ai vue en ma vie.. ..si j'étais assez riche pour nous deux. ..et si elle était seulement un peu plus jolie. Telle qu'elle est cependant, il n'y a point de danger pour moi d'en devenir amoureux , ainsi je puis bien me donner le plaisir de causer avec elle. Et puis, je ne serai que poli et bon camarade en menant mon cheval par la bride et en faisant une partie de la route à pied avec la sœur de Frank.
En conséquence, Mason partit en compagnie de Palty, et la conversation qui s'engagea entre eux les intéressa tellement qu'ils ne s'aperçurent pas que le temps se passait avec rapidité. Au lieu de ne faire qu'une partie de la route à pied, Mason la fit tout entière, et ils furent très-surpris tous les deux de se trouver si tôt arrivés devant la maison de mistriss Crumpe.
— Quelles belles couleurs cette promenade a répandues sur ses joues fraîches ! se dit Mason en la considérant, pendant qu'ils attendaient qu'on leur ouvrît la porte. Quoiqu'aucun de ses traits ne soit beau, et qu'on ne puisse la dire-jolie, cependant il y a une telle expression de bonté sur cette physionomie, qu'elle
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est mieux à ma fantaisie qu'aucune des beautés que j'aie jamais admirées.
La porte s'ouvrit alors, et M. Barlow, qui était arrivé depuis quelque temps, fit appeler Mason pour se mettre à la besogne. Ils montèrent ensemble à la chambre de mistriss Crumpe pour recevoir ses instructions sur le testament , et Patty les introduisit.
— Ne t'en va pas , mon enfant ; je veux que tu restes, dit mistriss Crumpe. Assieds-toi au pied de mon lit, et dis-moi là franchement, sans hypocrisie, toute ta façon de penser. Monsieur, qui connaît la loi, peut l'assurer qu'en dépit de tous les parens du monde, je puis léguer ma fortune à qui bon me semble : que la crainte du ressentiment de ma famille ne s'oppose donc point à ton bonheur, mon enfant.
— Non, madame; ce n'est point la crainte qui m'a fait vous dire ce que je vous ai dit ce matin, et ce n'est point par crainte non plus que je persiste dans la même résolution à présent. Je ne voudrais pas faire ce que je croirais mal, quand personne au monde ne le saurait. Mais puisque vous désirez connaître ce que je souhaite réellement, j'ai un père, madame, qui est dans la plus grande détresse, et je voudrais que vous fussiez assez bonne pour lui laisser cinquante livres sterling,
— Avec de tels principes et de semblables sentimens, s'écria M. Barlow, vous êtes plus heureuse que si vous aviez dix mille livres sterling de rente.
Mason ne dit rien, mais ses regards émus parlaient pour lui, et son maître lui pardonna de bon cœur les innombrables bévues qu'il fit en écrivant les premières lignes du testament de mistriss Crumpe : — Donnez-moi la plume, Mason, lui dit-il enfin à l'oreille; vous n'êtes plus le même aujourd'hui , et je ne vous en
aîme que mieux de vous voir si touché de cette bonne et généreuse conduite.... Mais, trêve au sentiment! à présent, je ne dois plus être qu'un homme de loi. Allez faire une promenade, mon ami, et tâchez de retrouver en plein air votre sang-froid de légiste.
Le contenu du testament fut tenu secret , et Patty elle-même ne sut pas comment sa vieille maîtresse avait disposé de sa fortune; ni Mason non plus, car il n'en avait écrit que le préambule lorsque son maître le prit en pitié et lui ôta la plume des mains. Contre l'attente de tout le monde, mistriss Crumpc continua de languir encore pendant plusieurs mois, et durant tout ce temps Paiiy lui prodigua les soins les plus paliens et les plus affectueux. Quoique l'égoïsme invéïéré de la vieille dame l'eût rendue en général fort indifférente aux sentimcns de ses serviteurs, Patty souvent faisait exception pour elle. — Mon enfiint, lui disait-elle souvent , c'est contre ma propre conscience que je te tiens ainsi prisonnière, dans les plus beaux jours delà vie, dans une chambre de malade. Je veux que tu sortes et te promènes avec tes frères et ta sœur, toutes les fois qu'ils viendront te chercher.
Ces promenades fraternelles faisaient le plus grand bien à Patty, surtout lorsque Mason se mettait de la partie, comme cela lui arrivait souvent. Ce jeune homme devenait de plus en plus attaché à la bonne fille, car chaque jour venait donner de nouvelles preuves de la bonté de son cœur et de l'aimable douceur de son caractère. La tendre affection qu'il voyait ses frères et sa sœur lui témoigner parlait aussi puissamment en sa faveur. — Ils la connaissent depuis l'enfance, pensait-il; ils ne peuvent se trompersur son caractère; c'est un bon signe que ceux-là l'aiment le plus qui la connaissent depuis plus long-temps, et
l'amitié qu'elle a pour sa jolie sœur Fanny témoigne qu'elle est incapable d'envie et de jalousie.
En conséquence de ces réflexions , Mason résolut de s'appliquer avec ardeur aux affaires , afin de pouvoir épouser Patty et de lui assurer un sort convenable en peu de temps. L'excellente fille lui avoua avec ingénuité qu'elle n'avait jamais vu d'homme qu'elle fût plus disposée à aimer que lui , mais qu'elle devait songer avant tout à gagner quelque argent pour retirer son père de la maison de refuge, où elle ne pouvait souffrir de le voir exister aux dépens de la charité publique. — Lorsque nous y serons parvenus entre nous, dit-elle , et seulement alors , il sera temps de penser au mariage. Le devoir d'abord, l'amour après.
Mason l'aima davantage encore, en la trouvant si ferme dans son dévouement filial ; car c'était un homme de sens, et il savait bien qu'une bonne fille et une bonne sœur ferait, suivant toute probabilité, une bonne femme.
Fanny, de son côte, continuait de se faire aimer par sa bonne conduite chez mistriss Hungerford. A son retour chez cette dame , après la mort de son frère , elle fut reçue avec la plus grande bonté par sa maîtresse et par tous les enfans , qui avaient une vive affection pour elle , quoiqu'elle n'eût jamais eu de complaisance pour leurs caprices.
Mistriss Hungerford n'avait point oublié l'histoire des timbales. Un matin, elle dit au petit Gustave : — Ta curiosité au sujet de la clarinette et des timbales sera satisfaite, mon ami; ton cousin Philip viendra ici dans quelques jours, et , comme il est trèslié avec le colonel du régiment qui est en garnison à Monmouth, il lui demandera de nous amener sa mu-
sîque îcî quelque jour. Nous placerons les musiciens à l'extrémité du jardin, et toi, ainsi que tes frères et sœurs, vous dînerez sous le berceau , avec Fanny, qui mérite bien d'avoir part à vos plaisirs dans cette occasion.
Le cousin Philip , dont parlait mistriss Hungerford , n'était autre que l'ancien propriétaire de Frankland , le jeune Folingsby. Outre son goût prononcé pour les beaux chevaux et les nouvelles voitures, ce jeune homme était grand admirateur des jolies femmes ; il avait été frappé de la beauté de Fanny , le premier jour qu'il vint chez misiriss Hungerford. Les jours suivans, il la trouva de plus en plus jolie, et de jour en jour il se plut davantage à jouer avec ses petits cousins. Tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, il cherchait à rester constamment dans la chambre où ils se tenaient avec Fanny : la réserve de ses manières le forçait toutefois de rester à une distance à laquelle ce n'était pas chose facile à une jolie fille, dans sa situation, de maintenir un cavalier aussi enlreprenanî. En venant chez mistriss Hungerford , il avait intention de n'y séjourner qu'une semaine; mais, cette semaine passée, il résolut d'y rester une semaine de plus : il trouvait la maison de sa tante si agréable! disait-il. Dès qu'elle lui exprima le désir d'avoir la musique militaire dans le jardin , il se montra enchanté du projet, et soupira en secret après la faveur de dîner sous le berceau avec les enfans ; mais il n'osa pas manifester ce désir, de peur d'exciter les soupçons de sa tante.
Parmi les personnes invitées à dîner le jour de cette fête chez mistriss Hungerford , était une dame aveugle, nommée mistriss Cheviott, qui, suivant ses expressions, prit la liberté d'amener avec elle une
jeune personne qui venait demeurer auprès d'elle en qualité de demoiselle de compagnie. Cette jeune personne était Jessy Bettesworth, ou, comme on l'appelait alors , miss Jessy Bettesworth. Depuis que son père avait hérité de la fortune du capitaine Bettesworth , sa mère n'avait rien épargné pour pousser sa Jessy dans le monde, ne doutant pas que ses attraits , relevés par une parure élégante, ne vinssent à charmer quelque personnage de distinction, peut-être même quelque grand seigneur. En conséquence, Jessy fut couverte de toutes sortes de riches colifichets ; elle ne rêva plus que modes et conquêtes , et la vanité de sa mère, brochant sur la sienne, lui eut bientôt dérangé tout-à-fait la cervelle.
Elle était tout entière à ces extravagantes idées, lorsqu'elle rencontra dans un bal l'enseigne Blumington : le jeune officier en tomba amoureux fou , du moins elle se l'imagina ; elle fit quelque peu la coquette avec lui et lui fit en réalité de telles avances, que chacun en conclut que leur mariage était arrêté. On la voyait continuellement, accompagnée de sa sœur Sally, se promener bras dessus bras dessous avec l'enseigne dans les rues de Monmouth , et porter nuit et jour les pendans d'oreilles dont il lui avait fait cadeau. Il arriva cependant, au milieu de ces petits manèges , que la coquette Jessy entendit un officier, camarade de Blumington, jurer qu'elle était assez jolie pour devenir la femme d'un capitaine au lieu d'être celle d'un enseigne, et depuis ce moment elle ne pensa plus à l'enseigne.
Celui-ci , furieux de se voir joué par une coquette de village , jura de prendre sa revanche. En conséquence , il adressa aussitôt ses hommages à sa sœur ^lly, calculant avec raison que, par suite de l'en-
yîe et de la jalousie qui régnaient entre les deux sœurs, ce serait la meilleure manière de mortifier sa perfide beauté. La coquette Jessy dit hautement que ses amans rebutés étaient assez bons pour sa sœur Sally ; Sally répliqua que sa sœur serait fort heureuse de devenir sa demoiselle d*honneur à son mariage , puisqu'avec tous ses charmes et ses grands airs , elle ne pouvait parvenir à se marier elle-même.
Mistriss Bettesworth avait toujours avoué sa préférence pour Jessy : comme une sage et bonne mère , elle ne manqua point de prendre parti dans ces querelles , et d'exciter encore plus l'inimitié de ces deux aimables sœurs , en prophétisant que Jessy ferait le plus riche mariage. Pour la mettre dans la voie de la fortune , mistriss Bettesworth résolut de faire entrer Jessy dans quelque maison noble comme demoiselle de compagnie. La femme de charge de mistriss Cheviott était parente des Bettesworth, et ce fut à elle que la sage mère s'adressa : — J'ai peur vraiment , dit la femme de charge , que Jessy ne soit un peu trop légère pour ma maîtresse , qui est une femme grave et sévère. Vous savez, ou du moins nous savons à Monmoulh , que Jessy a fait parler d'elle au sujet d'un jeune officier de la garnison. Je l'ai vue souvent avec lui , dans les rues, traînant ses robes de mousseline ou de soie et ses beaux souliers de couleur dans la boue.
— Oh! tout cela est fini à présent! dit mistriss Bettesworth. Cet homme était indigne de ma fille : il est assez bon pour Sally. Mais ma fille Jessy a toutà-fait changé ses manières , il ne lui manque plus que d'entrer dans quelque maison respectable, pour devenir tout-à-fait distinguée.
Quoiqu'elle n'eût pas la meilleure opinion possible
de Jessy, la femme de charge eut l'espoir, cependant, que, puisque sa jeune parente avait si bonne volonté, elle pourrait peut-être tout-à-fait tourner à bien; puis elle était sa parente, et c'était un devoir à elle de parler en sa faveur. La mort de mistriss Bettesworth, qui survint au milieu de son incertitude , vint décider la femme de charge en faveur de sa jeune parente ; et, sur ses recommandations , mistriss Cheviott prit avec elle Jessy, qui se félicita d'être la demoiselle de compagnie d'une dame aveugle.
Elle découvrit dès le premier jour qu'elle passa chez mistriss Cheviott , qu'outre le malheur d'être aveugle, cette dame avait le malheur plus grand encore d'être singulièrement sensible à la flatterie. Jessy tira parti de cette faiblesse et en imposa si bien à sa patrone , qu'elle lui inspira la plus haute opinion de son jugement et de sa sagesse.
Les choses en étaient là , lorsque Jessy vint pour la première fois chez mistriss Hungerford , en compagnie de la dame aveugle. Sans avoir la tournure ni les manières d'une demoiselle bien élevée, miss Jessy Bettesworth avait cependant assez de gentillesse et d*éclat pour attirer généralement l'attention. Elle frappa les regards de M. Folingsby, à dîner, par les airs gracieux qu'elle se donna, et ce fut avec la satisfaction la plus vive qu'elle lui entendit demander à l'un des officiers, en passant au jardin : — Quelle est donc cette jeune fille? elle a de jolis yeux et le plus beau cou du monde ! — Ces mots seuls suffirent pour persuader à Jessy qu'elle avait fait la conquête du jeune Folingsby, et cette idée l'enivra tellement qu'elle put à peine réprimer les écarts de sa folle vanité.
— Eh! mon Dieu ! Fanny Frankland, est-ce vous? Qui pouvait s'attendre à vous rencontrer là? dit-elle.
en apercevant Fanny assise sous le berceau avec les cnfans. Sa surprise fut bien plus grande encore lorsqu'elle observa bientôt que l'aitention de M. Folingsby était entièrement fixée sur Fanny ; il en était même si distrait qu'il foulait aux pieds les plates-bandes de fleurs sans paraître sans apercevoir.
Jessy n'en croyait pas ses yeux , lorsqu'elle vit que sa rivale (car elle la considérait ainsi dès ce moment) ne donnait à son admirateur aucune espèce d'encouragement. — Est-il possible que cette jeune fille soit assez sotte pour ne pas voir combien il est amoureux d'elle ? Non , cela n'est pas naturel ; c'est le comble de l'artifice, au contraire, et je saurai bien déjouer ses intrigues avant long-temps , je le jure !
Après avoir pris cette louable résolution , Jessy se mit en mesure de l'exécuter. L'infirmité de mistriss Cheviott lui permettait peu de distraction : elle aimait beaucoup la musique, et l'une des filles de mistriss Hungerford avait un talent remarquable sur le piano. Dans la soirée, au moment où la jeune denoiseiie achevait de s'accompagner une romance : — Oh ! madame, que vous seriez heureuse si vous pouviez entendre chanter et jouer aussi du piano tous les jours !
— C'est bien facile, dit le petit Gustave , si Madame veut venir ici tous les jours au moment où ma sœur prend sa leçon de musique. Je vais prier maman de l'y engager , ajouta-t-il à voix basse, parce que si j'étais aveugle comme elle, j'aimerais peut-être aussi à entendre de la musique.
Mistriss Hungerford, qui était aussi bonne que polie, pressa mistriss Cheviott de venir aussi souvent que cela lui serait agréable. La pauvre aveugle fut charmée de la proposition, et vint régulièrement chaque matin assister aux leçons de musique des jeunes de-
25i CONTES POPULAIRES.
moiselles. Jessy Betlesworth servait de guide à la vieille dame ; elle avait ainsi de nombreuses occasions de satisfaire sa maligne curiosité. Elle vit ou crut voir que la réserve de Fanny déplaisait à son admirateur, et en conséquence elle renouvela tous ses petits manèges de coquetterie pour attirer son attention. II s'y amusa lui-même quelque temps , dans l'espoir d'exciter la jalousie de Fanny; mais cet expédient, ordinairement si infaillible, n'eut dans ce cas aucun succès. Sa passion pour Fanny fut tellement excitée par cette réserve sans affectation et par les preuves qu'il lui voyait donner chaque jour de la douceur de son caractère , qu'il ne fut plus maître de lui : il lui déclara sans détour qu'il ne pouvait vivre sans elle.
— C'est grand dommage, monsieur, dit Fanny en riant et en s' efforçant de tourner la chose en plaisanterie; c'est en vérité grand dommage que vous ne puissiez vivre sans moi : car, vous le voyez , je ne puis à la fois servir ma maîtresse, remplir mes devoirs et vivre avec vous.
M. Folingsby s'efforça de la convaincre ou plutôt de lui persuader qu'elle s'était méprise, et lui jura qu'il mettrait sa fortune à ses pieds pour la rendre heureuse.
— Ah ! monsieur, reprit-elle , toute votre fortune ne saurait me rendre heureuse, si je commettais une action contraire à ma conscience , qui me couvrirait de déshonneur à jamais et qui briserait le cœur de mon pauvre père I
— Mais votre père n'en saura jamais rien ; je vous tiendrai cachée aux yeux du monde entier. Fiez-vous à mon honneur.
i— A votre honneur ! Oh ! monsieur , comment pouvez-vous me parler d'honneur? Croyez-vous donc
que je ne sache pas ce que c'est que l'honneur, parce que je suis pauvre ? et pensez-vous que je n'attache pas au mien le prix que vous mettez au vôtre ? Eh bien! vous tueriez sans pitié, dans un duel, l'homme qui aurait douté publiquement de votre honneur, et vous voulez que je vous aime au moment même où vous me donnez la preuve évidente que vous cherchez à me dérober le mien ?
M. Folingsby resta silencieux durant quelques minutes ; puis , lorsqu'il vit Fanny sur le point de le quitter, il l'arrêta vivement : — Vous venez de me faire un charmant discours sur l'honneur, lui dit-il en riant, et vous me paraissiez plus charmante encore en le prononçant. N'en prenez pas moins le temps de réfléchir à ce que je viens de vous dire. Permettez-moi d'espérer une réponse pour demain, et consultez ce livre avant de me répondre, je vous en conjure.
Fanny prit le livre aussitôt après que M. Folingsby eut quitté la chambre , et résolut de le lui renvoyer sans l'ouvrir. Elle lui écrivit tout de suite à ce sujet une lettre qu'elle était occupée à envelopper avec le livre dans une feuille de papier, lorsque miss Jessy Bettes- ■\yorth, la dame aveugle et le maître de musique entrèrent en même temps. Fanny se leva pour offrir un siège à mistriss Cheviott, et miss Jessy Bettesworih, qui avait observé une sorte d'émotion sur les traits de Fanny à leur entrée , profita de ce mouvement pour jeter un coup d'œil furtif dans le livre qui était sur la table. A la première page qu'elle ouvrit , elle trouva un billet de banque de cinq livres sterling ; à la page suivante , elle en vit un autre , et ainsi de suite à chaque page ; elle eut le temps d'en compter vingt-un , pendant que Fanny , sans se douter de ce qui se passait derrière elle , cherchait les livres de musique des enfans.
— Philip Formgsby! Il y a bien ce nom! s*écria Jessy. C'est donc lui qui vous a donné ce livre , Fanny Frankland? C'est un magnifique cadeau vraiment, et sans doute on avait de bonnes raisons pour vous le taire, ajoula-t-elle avec une expression de mépris.
A cette attaque inattendue, le visage de Fanny se couvrit de rougeur; elle hésitait cependant, pour ne pas trahir M. Folingsby. — 11 ne m'a point donné , mais seulement prê(é ce livre, reprit-elle, et j'allais ie lui renvoyer à l'instant.
— Oh ! non, prêtez-le-moi d'abord, dit Jessy d'un ton ironique. M. Folingsby, j'en suis sûre, consentirait à me le prêter comme à vous. Depuis quelque temps, je suis devenue passionnée pour la lecture, à l'égal de certaines gens, conlinua-t-elle, en retenant le livre en l'air.
— Certes , M. Folingsby vous le prêterait... je n'en doute pas, dit Fanny qui rougissait de plus en plus-, mais c'est à moi qu'il a été confié, et je dois le rendre moi-même comme je l'ai reçu. Je vous en prie, donnez-le-moi , Jessy.
— Oh oui! comme vous l'avez reçu, c'est cela! Je ne doute pas que telle ne soit votre intention : non, je ne doute pas que telle ne soit votre intention , répéta Jessy à plusieurs reprises , en secouant fortement le livre, des feuilles duquel les billets de banque s'échappaient et venaient se répandre sur le parquet. Oh! que c'est dommage , mistriss Cheviott , que vous ne puissiez voir le beau livre que nous avons trouvé ! Il est tout plein de billets de banque ! Mais voici mistriss Hungerford qui n'est pas aveugle, du moins je l'espère, continua-t-eile en s'adressant à la maîtresse de la maison, qui ouvrait la porte au même moment.
Mistriss Hungerford s'arrêta frappée d'étonnement^
Jessy avait nn air de malin triomphe; le visage de Fanny, quoique couvert de rougeur, avait toute la tranquillité de l'innocence. Les enfans s'étaient réunis autour d'elle et l'aveugle mistriss Cheviott criait incessamment: —Mais qu'y a-t-il donc? qu'y a-t-ildonc? Personne ne me dira-t-il de quoi il s'agit ? Jessy, de quoi parliez-vous donc tout à l'heure?
— Oh! d'un bien magnifique livre , madame; qui contient plus de billets de banque que je n'en puis compter, madame; que M. Folingsby a prêté, seulement prêté, dit-on, madame, h Fanny Frankland, madame, laquelle allait justement le renvoyer, madame, lorsque je l'ai malheureusement ouvert tout à l'heure et en ai fait tomber le contenu sur le parquet, madame !
— Ramassez ces billets, Gustave, dit froidement mistriss Hungerford. D'après ce que je connais de Fanny Frankland , je suis portée à croire qu'elle dit la vérité. Depuis qu'elle est chez moi , je ne l'ai jamais surprise en mensonge, même dans les plus petites choses ; je dois donc me fier entièrement à ce qu'elle dit.
— Ohî oui, maman, s'écrièrent les enfans tous à la fois , vous pouvez vous fier à elle.
— Venez avec moi , Fanny, reprit mistriss Hungerford ; il n'est pas nécessaire que notre explication soit publique , quoique j'aie la conviction qu'elle sera pleinement satisfaisante.
Fanny fut charmée d'échapper au regard curieux de miss Jessy et ressentit une vive reconnaissance de la bonté et de la confiance de sa maîtresse ; mais lorsqu'il lui fallut s'expliquer, elle se trouva dans le plus cruel embarras. Elle redoutait d'occasionner une rupture entre M. Folingsby et sa tante : elle ne savait
pourtant comment se disculper, sans accuser le jeune séducteur.
— Pourquoi cette rougeur et ces larmes? pourquoi ce silence , Fanny?dit enfin mistriss Hungerford après avoir attendu quelques minutes. N'êtes-vous pas sûre de trouver justice auprès de moi , justice et protection contre la calomnie et l'injure? J'aime tendrement mon neveu, c'est vrai ; mais je vous ai , à vous, de grandes obligations pour la manière dont vous avez dirigé mes enfans, depuis qu'ils vous sont confiés. Dites-moi donc franchement, si vous avez quelque raison de vous plaindre de M. Folingsby.
— Oh ! madame , répondit Fanny, mille et mille remercîmens pour toutes vos bontés. Je ne veux me plaindre de personne, et je ne voudrais, pour rien au monde, être la cause d'une mésintelligence entre vous et votre neveu. J'aimerais mieux quitter votre famille à l'instant même ; et je vois bien , continua la pauvre fille en sanglotant , je vois bien que c'est ce qui me reste de mieux à faire; et c'est aussi ce que je ferai.
— Non, Fanny; vous ne quitterez point ma maison avant de m'expliquer ce qui s'est passé ici ce matin. Si vous en agissiez autrement , votre réputation serait à la merci de miss Jessy Bettesworih.
Dieu m'en garde ! s'écria Fanny avec une expression de terreur. Eh bien! madame, je vous prie d'avoir la bonté de rendre ce livre et ces billets de banque à M. Folingsby, et de lui donner en même temps cette lettre, que je mettais sous enveloppe avec le livre au moment où Jessy Bettesworth est entrée; elîe a trouvé peu après les billets de banque que je n'avais pas vus. Cette circonstance ne change en rien ma réponse à M. Folingsbyj je laisserai donc ma lettre
telle que je l'avais écrite d'abord , s'il vous plaît , madame.
Cette lettre était ainsi conçue :
« Monsieur , » Je vous rends le livre que vous m'avez laissé ce matin , persuadée que son contenu ne changerait en rien mon opinion isur le sujet dont vous m'avez parlé ce matin. J'espère que vous voudrez bien ne me plus parler de cette manière, monsieur; considérez que je suis une pauvre fdle sans protection, et que si vous continuez comme vous avez déjà commencé , je me verrais forcée de quitter mistriss Hungerford , la seule personne qui s'intéresse à moi dans le monde. Où pourrais-je trouver jamais une semblable protectrice? Mon pauvre vieux père est à la maison de charité , et il y doit rester jusqu'à ce que ses enfans aient gagné assez d'argent pour lui procurer les moyens de vivre dans l'indépendance. Ne croyez pas , Monsieur, que je vous dise cela pour solliciter votre générosité : ni lui , ni moi , nous ne voudrions accepter rien de vous , tant que vous persisterez dans votre manière de penser à mon égard. Je vous en conjure , IMonsieur , ayez quelque pitié de moi, et veuillez ne pas faire injure à ceux que vous ne pouvez servir.
î) Je suis, Monsieur, » Votre humble servante,
» Fanny Frankland. »
M. Folingsby fat surpris et confondu lorsque cetto lettre et le livre qui contenait les billets de banque lui furent remis par sa tante. Mistriss Hungerford lui dit comment le livre avait été aperçu par miss Jessy Bettesworth , et à quelles imputations Fanny avait été exposée à ce sujet. — Fanny a peur d'être la cause d'une mésintelligence entre nous, continua mistriss Hungerford ; mais je ne puis l'empêcher de me donner une explication qui, j'en suis sûre, sera toute à son honneur.
— Vous n'avez donc pas vu cette lettre? Elle s'est donc décidée sans vous consulter? C'est alors une charmante fille! s'écria M. Folingsby; et quoi que vous puissiez penser de moi , je m'engage à vous montrer ce qu'elle m'a écrit , afin que vous lui rendiez justice pleine et entière. Cette lecture suffira pour vous prouver combien j'ai mérité vos reproches , et combien Fanny est digne de la confiance que vous avez mise en elle.
En parlant ainsi , M. Folingsby sonna pour demander ses chevaux: — Je pars pour Londres à l'instant, coniinua-t-il. Fanny n'aura point à quitter; pour me fuir, la maison de la seule personne qui s'intéresse à elle. Quant aux billets de banque, gardez-les , chère tante. Son père est, dit-elle , dans une grande détresse. Maintenant que j'ai changé de manïcre de "penser à son égard, peut-être ne dédaignera-t-elle pas mon assislance. Remettez-lui cette somme quand vous le jugerez convenable. Certes , je ne puis faire un meilleur usage de cette centaine de guinées , et je voudrais bien n'en avoir jamais fait de pire.
M. Folingsby partit aussitôt pour Londres , et sa tante lui pardonna sa faute , qu'il avait atténuée par sa candeur et sa générosité.
Cependant miss Jessy attendait avec impatience le résultat de l'explication de Fanny avec sa maîtresse. Quels furent sa surprise et son désappointement, lorsque mistriss Hungerford revint témoigner de ant la compagnie de son estime et de son amitié pour Fanny dans les termes les plus expressifs!— 0 maman, s'écria le petit Gustave, en battant des mains ; je suis bien content que vous pensiez du bien d'elle : car nous pensons tous de même, et je serai;^ bien chagrin s'il lui fallait s'en aller d'ici, et surtout tombée en disgrâce.
— Ce malheur n'est point à craindre , mon cher Gustave , dit mislriss Hungerford. Elle ne quiiiera point ma maison , tant qu'elle aura le désir d'y rester. Je n'accorde ni ne retire ma protection sans de bonnes raisons pour cela.
Miss Jessy Bettesworth se pinça les lèvres. Son visage naturellement beau prit une expression de laideur extrême : l'envie et la méchanceté avaient horriblement contracté ses traits , et lorsqu'elle partit en compagnie de mistriss Cheviott, sa contenance humiliée formait le plus frappant contraste avec l'air de triomphe qu'elle avait en entrant.