‹ Contes de Miss Edgeworth dédiés à la jeunesseChapitre 27 sur 29 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les Contrebandiers.

Après le départ de Jessy et de mistriss Cheviott , un des enfans s'écria : — Je n'aime pas cette miss Bettesworth ; car elle m'a demandé si je ne voudrais pas que Fanny s'en allât parce qu'elle m'avait refusé une pêche qui n'était pas mûre. Je voudrais au contraire que Fanny restât toujours avec nous.

Il y avait alors dans la chambre une personne qui semblait partager ce désir avec ardeur : c'était M. Reynolds , le maître de dessin. Depuis quelque temps ses pensées s'occupaient beaucoup de Fanny. Il avait été frappé d'abord de sa grande beauté; mais il s'était aperçu ensuite que M. Folingsby en était passionnément amoureux, et il avait soigneusement épié la conduite de la jeune fille depuis cette découverte, déterminé à ne se déclarer que lorsqu'il aurait éclairci ce point délicat, La conduite sage et réservée de Fanny

venait de fixer ses affections , et il était impatient de déclarer son amour. C'était un homme probe et d'un excellent caractère : son activité et ses talens suffisaient pour assurer l'indépendance d'une femme et d'une famille à venir.

Mistriss Hungerford, quoique fière, n'était point égoïste : elle se réjouit de voir M. Reynolds rechercher la main de Fanny, quoiqu'elle regrettât de perdre une jeune fille si utile à ses enfans. Il y avait bientôt deux ans que Fanny était chez elle, et sa maîtresse lui était réellement attachée. A peu près vers cette époque , un parent éloigné légua en mourant dix guinées à chacun de ses enfans. Quoiqu'il désirât vivement de posséder une montre à lui, Gustave fut le premier à proposer d'abandonner son legs à Fanny. Ses frères et sœurs applaudirent à son idée, et mistriss Hungerford ajouta cinquante guinées aux leurs. — J'avais économisé cet argent, dit-elle, pour faire l'acquisition d'une glace, mais il sera mieux employé encore en récompensant une personne qui a été si utile à mes enfans.

Fanny était alors à la tête de deux cents guinées, en comptant les cent livres sterling donnés par M. Folingsby. Sa joie et sa gratitude étaient extrêmes , car avec cet argent elle pouvait aider son père à quitter la maison de refuge : c'était le désir le plus ardent de son cœur, et ce désir était vivement partagé par le bon M. Reynolds : — Maintenant , lui dit-elle, avec un charmant sourire, je suis sûre que vous m'aimez.

— Allons trouver votre père tout de suite , dit M. Reynolds. Permettez-moi d'être là quand vous lui remettrez cet argent.

— Vous y serez , reprit Fanny ; mais il faut que je consulte auparavant ma sœur Patty et mes frères : car

nous devons y aller tous ensemble ; c'est notre convention. Le premier jour du mois prochain est la fête de mon père ; et ce jour-là nous devons nous rendre tous ensemble à la maison de charité. Ah ! quel jour de bonheur pour nous tous !

Mais , durant tout ce temps , qu'était devenu James? Où en était-il avec son patron, M. Cleghorn, le mercier ?

Durant les huit premiers mois de son séjour dans sa boutique, James n'avait pas donné à son maître le plus léger motif de plainte. Il avait au contraire considéré les intérêts de M. Cleghorn comme les siens propres, et s'était ainsi attiré toute sa confiance. Ce n'était pas chose facile, toutefois, avec un homme du caractère de M. Cleghorn, car il détestait la flatterie et ne pouvait supporter la contradiction. James fut sur le point de perdre sa faveur pour toujours dans la circonstance suivante.

Un soir, il était déjà nuit, et James fermait la boutique, lorsqu'un homme d'un aspect étrange, d'une corpulence prodigieuse, et vêtu d'un habit aux larges poches, entra brusquement. 11 se plaça les coudes sur le comptoir, en face de James , et le regarda fixement sans rien dire. Le jeune commis ramassa quelques piétés de monnaie égarées près de lui et les plaça dans le tiroir. L'étranger sourit , comme pour lui montrer que son intention n'avait pas échappé à son regard pénétrant. Il y avait dans toute sa personne une expression de ruse mêlée d'originalité. L'originalité semblait affectée, mais la ruse toute naturelle.

— Que désirez- vous , monsieur? lui dit James.

— Un verre d'eau-de-vie, et ton maître.

— Mon maître n'est point chez lui, monsieur, et nous n*avons point d'eau-de-vie.Yous trouverez de l'eau-devie, je pense, à la taverne qui est au coin de la rue.

— J'imagine que je sais où trouver de Teau-de-vie nn peu mieux que loi , mon garçon ; et de Teau-de- Tie comme lu n'en as jamais goûté, ou le diable m'emporte! répliqua l'étranger. Je n'ai pas besoin de ton eau-de-yie. J'ai youIu voir seulement à qui j*avais affaire. Tu ne sais donc pas qui je suis?

— Non, monsieur; pas le moins du monde.

— Quoi! tu n'as jamais entendu parler de l'amiral Tipsey? d'où diable sors-tu donc? L'amiral ïipsey, dont îa noble panse a plus de valeur que la caisse de ton patron, s'écria-t-il , en frappant sur la rotondité dont il faisait le panégyrique. Fais-moi entrer dans l'arrièic-boutique , voyons 1 j'y veux attendre ton maître.

— Vous ne pouvez y entrer, monsieur : il y a quelqu'un , la fille de M. Cleghorn , qui est à prendre le thé; vous la dérangeriez, monsieur, reprit James, en lui barrant la porte. 11 croyait que l'étranger était ivre ou feignait d'être ivre, et il s'efforçait, de tout son pouvoir, de l'empêcher d'entrer au salon.

Au milieu de cette lutte bizarre , M. Cleghorn arriva.— Hé! mon Dieu, qu'est ceci? Est-ce vous, amiral? dit M. Cleghorn, d'un ton de familiarité qui frappa James de surprise. Eh quoi ! James , vous ne connaissez pas l'amiral?

L'amiral Tipsey était un contrebandier : il avait deux ou trois bâtimens sous ses ordres , employés à la contrebande , et il s'en était fait l'amiral de sa pleine autorité, dignité que personne n'eût osé lui disputer, lorsqu'il avait son bâton de chêne dans la main. Quant à son nom de Tipsey ', personne ne le lui contestait davantage; car il était bien connu pour n'être jamais

i Tipsey signifie gris, entre deux vins.

parfaitement sobre un seul jour de l'année; A l'exirême surprise de James , lorsqu'il eut pris une tasse de thé, l'amiral déboutonna son habit du haut jusqu'en bas et se mit à se débarrasser de sa fausse corpulence.il portait roulées autour de lui d'innombrables dentelles . des malines, des valenciennes, des blondes et dcj pièces de batiste interminables. Lorsqu'il fut débarrassé de ces bandelettes précieuses, il était difficile de croire que cette maigre et chétive personne fût bien le puissant et volumineux amiral de tout à l'heure.

Il fit venir alors de la paille fraîche et se mit à s'étoffer de nouveau et à se donner ce qu'il appelait un embonpoint raisonnable. — Ne t'ai-je pas dit, jeune homme , que j'avais une panse aussi riche que la caisse de ton maîire? Les dentelles que voilà, pour ne rien dire de la batiste, valent deux fois le prix que vous m'en donnerez , maître Cleghorn. Bonne nuit! Je reviendrai demain pour régler nos comptes. Mais recommandez bien à ce garçon de ne plus fermer la porte de votre salon au nez de l'amiral , comme il a fait ce soir. Tiens , mon garçon , prends cette cravate pour toi, et sans rancune, conlinua-t-il , en jetant à James une pièce de superbe batiste. Il faut que je l'enrôle au service de l'amiral.

James le suivit jusqu'à la porte et lui rendit la batiste, malgré ses instances pour qu'il la portât ou la vendît à son profit en souvenir de l'amiral.

— Ainsi , James, dit M. Cleghorn , lorsque le contrebandier fut parti, l'amiral ne vous plaît point, je le vois?

— Je ne sais rien de lui , monsieur, si ce n'est que c'est un contrebandier, et, pour cette raison seule, je ne veux avoir aucune relation avec lui.

— J'en suis fâché, monsieur, reprit le mercier d'un

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air à la fois contrarié et un peu honteux. Ma conscience est aussi nette que celle de tout autre , et cependant j'imagine que j'aurai encore quelque relation avec cet homme, quoiqu'il soit contrebandier; si je ne me trompe , je gagnerai même beaucoup d'argent avec lui. Je n'ai pas fait d'affaires avec les contrebandiers jusqu'ici; mais je connais à Monmouth des marchands qui ont acquis de grandes fortunes par ce moyen. Voyez notre voisin, M. Raikes , comme il est devenu riche. Eh! pourquoi serais-je ou pourquoi seriez-vous plus scrupuleux que les autres, s'il vous plaît? Beaucoup de personnages du pays, oui, des personnes distinguées, monsieur, sont en relation avec eux; et pourquoi un pauvre boutiquier comme moi serait-il plus consciencieux que ces personnes de haut rang? Parlez, monsieur, je veui: savoir votre opinion.

Avec tout le respect qu'il devait à son maître , James répéta que quant à lui il ne voudrait avoir rien à démêler avec l'amiral Tipsey ou tout autre contrebandier. Il fit observer que ceux qui se livrent à des trafics illicites, et qui ont l'habitude journalière de fraude^ les lois ou de faire de faux sermens , ne sauraient être des associés fidèles et sûrs. En supposant même la moraine hors de question, il fit remarquer que le commerce de contrebande était une sorte de jeu dans lequel on gagnait beaucoup d'argent une année, pour se ruiner d'un seul coup l'année suivante.

— Sur ma parole, dit M. Cleghorn d'un ton ironique , c'est parler bien sagement pour un si jeune homme! Dites-moi, James, de qui avez-vous appris cette profonde sagesse ?

— De mon père , monsieur ; de celui qui m'a appris tout ce que je sais , tout ce que je sais de bon, veux-je dire. J'avais un oncle, monsieur, qui fut ruiné par

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son trafic avec les contrebandiers , et qui aurait fini ses jours en prison , sans l'assistance de mon père. J'étais bien jeune alors , mais je me rappellerai toujours ce que mon père me dit , lorsque mon oncle fut arrêté au milieu de sa femme et de ses enfans tout en larmes : — Que ce soit une leçon pour toi , mon bon James ; tu seras aussi dans le commerce , un jour ; n'oublie jamais que la probité est la meilleure finesse du négociant. L'honnête commerçant finit toujours par faire bien ses affaires.

— C'est bon , c'est bon ! brisons là-dessus , interrompit M. Cleghorn. Bien le bonsoir ; vous pouvez débiter le reste de votre sermon contre les contrebandiers à ma fille , qui semble prendre plus de plaisir que moi à vous écouter.

Le lendemain , lorsque M. Cleghorn entra dans la boutique , il ne parla point à James , à moins que ce ne fût pour le gronder à tout propos. Le jeune commis souffrit tout avec patience; il avait la conviction qu'il n'avait pas tort et l'espoir que la mauvaise humeur du patron s'exhalerait avec le temps.

— C'est bien, les paquets sont envoyés et les factures faites, comme je vous l'avais ordonné, dit M. Cleghorn; il n'y a rien à vous dire sur ce point, vous êtes parfaitement en règle. Mais pourquoi ne me parliez-vous pas franchement hier en me jetant au visage la maxime de votre père, que la probité est la meilleure finesse en affaires ? Pourquoi ne m'avez-vous pas dit loyalement quelle était votre intention cachée en me donnant cet avis sur l'amiral Tipsey et les contrebandiers?

— Je n'ai point d'intention cachée, monsieur, dit James, avec une expression de sincérité si naturelle, que M. Cleghorn no put s'empêcher de le croire ; et

je ne sais même pas ce que vous voulez dire par mon intention cachée. Si je ne consultais que mes intérêts et non les vôtres , j'userais au contraire de toute mon influence sur vous en faveur des contrebandiers , car voici une lettre que j'ai reçue ce matin , dans laquelle on compte sur mon appui; elle contenait un billet de banque de dix livres sterling, que j'ai renvoyé tout de suite.

M. Cleghorn fut charmé de la franchise et de la simplicité de son commis , puis mettant de côté la froideur de ses manières : — James , je vous demande pardon, lui dit-il ; je vois que je m'étais mépris sur votre compte. Je suis convaincu que vous étiez de bonne foi dans l'avis que vous m'avez donné hier au soir. C'est la rougeur subite de ma fille qui m'a donné si complètement le change. Je croyais être certain que vous songiez plus à ma fille qu'à moi en me parlant comme vous l'avez fait; mais s'il en eût été ainsi, je suis sûr que vous me l'auriez dit franchement.

James était à cent lieues de comprendre comment l'avis qu'il avait donné sur l'amiral ïipsey et les contrebandiers pouvait avoir quelque rapport avec miss Cleghorn. Il attendit donc en silence une explication plus claire.

— Vous ne savez pas sans doute, continua M. Cleghorn, que l'amiral Tipsey doit laisser à son neveu, le jeune Raikes, une fortune bien supérieure à celle que ma fille peut attendre de moi ? C'est sa fantaisie d'aller par les rues vêtu d'une manière étrange , comme "VOUS l'avez vu hier soir, et c'est pour son plaisir qu'il continue de faire le commerce de contrebande où il a déjà gagné des sommes énormes ; mais c'est en réalité un vieux richard, et il m'a proposé de marier ma fille à son neveu. Vous commencez à com-

prendre, je le vois. Le jeune homme est un garçon vif et de bonne mine; il doit venir ici ce soir. N'inspirez point à ma fille de prévention contre lui. Pas un moi de plus devant elle contre les contrebandiers, je vous prie.

— Vous serez obéi, monsieur, dit James d'une voix allérée et la pâleur sur le visage , circonstances qui n'échappèrent point à l'œil observateur de M. Cleghorn.

Le jeune Raikcs et son oncle vinrent en effet le soir môme. Après leur départ , miss Cleghorn exprima une aversion décidée pour l'oncle et pour le neveu. Son père entra dans le plus grand courroux ; au milieu do son emportement, il accusa sa fille d'aimer James Frankland , et déclara que c'était un caractère faux et perfide , un franc vaurien , qu'il chasserait sous trois jours si sa fille ne consentait pas, dans ce délai, à épouser l'homme qu'il lui avait choisi. Ce fut en vain que la jeune fille s'efforça de calmer la fureur de son père, et de disculper le pauvre James, en protestant que jamais il n'avait cherché directement ni indirectement à gagner son affection, et qu'il ne lui avait jamais dit un seul mot pour la prévenir contre l'homme choisi par son père. M. Cleghorn appliqua dans cette occasion ses idées de subordination à sa fille comme à son commis. Il les considérait tous les deux comme des ingrats et des présomptueux, et se disait à luimême en parcourant la chambre de long en large avec la plus vive agitation : — Mon commis me sermonner ! A-t-on jamais vu chose semblable ? Ah I je voyais bien où il en voulait venir! Mais cela ne sera pas, cela ne sera pas! Ma fille fera ce que je veux ou je saurai pourquoi, je le jure... Quoi, j'aurai usé ma vie tout entière à lui acquérir une dot, et maintenant elle n'épousera pas qui je veux !... Elle obéira quand ce drôle

sera hors d'ici, et ce sera dans trois jours si elle ne revient pas à d'autres sentimens!... J'ai du bonheur en commis depuis quelque temps! Le dernier me volait mon argent , et celui-ci veut me voler ma fille ! Mais un instant, nous y mettrons bon ordre!... Un garçon de boutique , bonté divine , lever les yeux sur la fille de son maître , sans son consentement ! Quelle insolence ! Dans quel temps vivons-nous , bon Dieu ! Mais ça ne s'est jamais vu de mon temps ! Je n'ai jamais levé les yeux sur la fille de mon maître, moi!... Mais avezvous vu la ruse infernale de ce drôle , et comme il me jouait sous main avec impudence!... Je lui aurais tout pardonné , mais non , c'est trop fort. Je le chasse sans pitié dans trois jours aussi sur que lui et moi nous sommes vivans , si cette belle demoiselle ne cède pas avant ce temps.

L'emportement furieux de M. Cleghorn le rendait sourd à toutes les protestations de James qui jurait n'avoir jamais aspiré à l'honneur d'épouser sa fille : — Eh! pouvez-vous nier que vous l'aimez? pouvez- Tous nier que vous étiez tout pâle hier, lorsque vous m'avez dit que je serais obéi?

James ne pouvait repousser aucune de ces deux accusations , mais il persista dans ses protestations de loyauté ; il déclara d'un ton ferme qu'il n'avait jamais cherché à se faire aimer de miss Cleghorn, et qu'il était sur au contraire qu'elle n'avait jamais pu soupçonner son attachement pour elle. — Il vous sera facile de me le prouver, monsieur, reprit l'irritable mercier, en persuadant à ma fille de m'obéir. Obtenez d'elle qu'elle épouse M. Raikes , et tout est oublié.

— Vous me demandez ce que je ne puis faire , monsieur, répliqua James. Je n'ai pas le droit d'intervenir auprès de miss Cleghorn, et je ne le ferai pas. Je serais

trop sûr de me trahir moi-même , si j'essayais de lui dire un mot en faveur d'un autre. C'est une lâche que je ne saurais entreprendre, eussé-je même la plus haute opinion de M. Raikes ; or je ne sais rien concernant ce monsieur, et j'aurais tort de parler en sa faveur, uniquement pour vous complaire. Je suis fâché, monsieur, que vous n'ayez pas en moi la confiance que je croyais mériter; je le regrette vivement, mais le temps viendra où vous me rendrez pleine justice. Maintenant le plus tôt que je vous quitterai sera le mieux pour vous, j'imagine; et loin de vouloir rester chez vous trois jours encore, je ne désire pas y demeurer trois minutes contre votre volonté.

M. Gleghorn se sentit à la fin touché des sentimens honnêtes et fiers à la fois que James exprimait avec tant de force. — Faites ce que je demande , monsieur, reprit-il, ni plus, ni moins. Restez ici trois jours; peut-être avant ce temps , cette petite effrontée se rendra-t-elle à la raison. Si elle ignore que vous l'aimez, vous n'êtes pas tant à blâmer.

Les trois jours écoulés , il fallut que James prît congé de son patron. La jeune demoiselle persista dans son refus d'épouser M. Raikes , et ne put s'empêcher d'exprimer de vifs regrets en voyant l'injustice que subissait James à cause d'elle. Elle offrit de quitter la maison et d'aller passer quelques mois avec une tante qui demeurait dans le nord de l'Angleterre. Elle ne niait point que James ne lui parût le jeune homme le pliis agréable qu'elle eût vu, mais elle ajoutait qu'elle n'avait jamais pu songer à lui comme son mari , parce qu'il ne lui avait jamais donné le moindre motif de croire qu'il avait de l'attachement pour elle,

M. Cleghorn était ému , mais décidé à voir James quitter sa maison. Le jeune homme vint dans sa

chambre pour prendre congé de lui : — Ainsi vous vous en allez réellement? lui dit M. Cleghorn... vous avez attaché ce porte-manteau comme un étourdi; je vais le faire mieux que vous , ne bougez pas... Vous allez donc nous quitter tout-à-fait ? Se quitter c'est une diose triste î mais c'est une chose que votre raison et votre honneur vous disent de... c'est une chose... M. Cleghorn prenait une prise de tabac à chaque pause , mais il ne pouvait achever le mot fatal. — C'est une chose... dit-il enfin , en faisant un effort, c'est une chose nécessaire, et d'abondantes larmes jaillirent de ses yeux. — Mais c'est par trop ridicule! reprit-il. Dans mon temps, je veux dire dans mon jeune temps , un marchand quittait son commis comme une paire de gants. Je suis sûr que mon maître aurait plutôt songé à faire banqueroute qu'à essuyer une larme de ses yeux , lorsque je le quittai , et cependant j'étais un commis aussi bon qu'un autre dans mon temps. Je ne vous valais pas cependant , c'est certain... Mais à quoi diable allons-nous penser? Lorsqu'une chose est nécessaire, il faut la faire le plus tôt possible. Donnez-moi la main, James, avant de partir.

M. Cleghorn glissa dans la main du jeune homme, dont le visage était baigné de larmes, un billet de banque de 50 livres sterling avec une lettre de recommandation pour un marchand de Liverpool , et James quitta la maison sans prendre congé de miss Cleghorn, qui ne l'en aima pas moins , malgré ce manque de galanterie. Son maître avait pris soin de le recommander à une excellente maison de Liverpool, où ses appointemens devaient être doubles de ceux qu'il avait reçus jusqu'alors- mais James n'en était pas moins bien triste de quitter Monmouth où demeuraient son

frère, ses sœurs et son père... pour ne rien dire de miss Cleghorn.

Dans la soirée , James se rendait à l'auberge où descendait la voilure publique de Liverpool et où il allait passer la nuit , lorsqu'on suivant une petite rue qui menait à la rivière de Wye, il entendit un bruit violent d'hommes qui se querellaient. A la clarté de la lune, il distingua plusieurs hommes qui se battaient avec furie dans un bateau près de la rive, II demanda ce que c'était à une personne qui sortait de Thùtel et qui semblait s'intéresser peu à la querelle: — Ce sont des contrebandiers qui se disputent pour le partage de leur butin , répondit le passant, en s'empressant de quitter le champ de bataille. James hâtait lo pas de son côté lorsqu'il entendit les cris de : — Au meurtre ! à Tassassin! au secours! au secours! et tout redevint silencieux.

Quelques secondes après, il crut entendre des gémissemens. Il ne put s'empêcher de se diriger vers le lieu d'où partaient ces plaintes , dans l'espoir d'être utile à quelque malheureux. Quand il arriva, les gémissemens avaient cessé, et il ne vit que les hommes du bateau qui ramaient avec force en descendant la rivière. Il n'entendit durant quelques minutes que le bruit de leurs rames 5 puis un homme du bateau se leva avec un horrible blasphème : — Le voilà ! le voilà ! il vit encore ! comment ! nous ne lui avons pas fait son affaire ! damnation ! il fera la nôtre, lui ! Les mariniers forcèrent de rames, et James entendit encore les gémissemens , quoiqu'ils fussent alors bien plus faibles qu'auparavant. Il fit des recherches et trouva enfin rhomme blessé, qui, après avoir été jeté hors du bateau, était parvenu à gagner à la nage la rive sur laquelle il était tombé aussitôt accablé de douleur et de fatigue.

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