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UNIVLHSIIV OF ILLINOIS
LES ORPIIELIîXS. 219
Isabelle lui promit de lui envoyer une nouvelle provision de laine ; Caroline acheta les fraises sauvages des petites filles et leur donna assez d'argent pour acheter une livre de coton commun, parce que Mary avait dit qu'elle voulait leur apprendre à tricoter des bas.
La provision de laine qu'Isabelle envoya le jour suivant fut d'un grand service à Mary, car elle en eut de l'ouvrage pour un mois entier, et lorsqu'elle vendit les pelotons de laine qu'elle en avait faits, elle eut assez d'argent pour acheter quelques aunes de flanelle bien chaude pour se mettre à l'abri des rigueurs de l'hiver. Mary avait appris en outre à travailler assez bien à l'aiguille, et ses deux jeunes protectrices employîîrent ses talens à leur service personnel, ce qui lui procura bien plus d'argent que le travail ingrat de son rouet. A ses heures de loisir, l'active Mary trouvait encore moyen de montrer à lire et à écrire à ses petites sœurs, et Edmond, avec une partie de l'argent qu'il avait gagné au-dehors, paya un maître d'école pour avoir quelques leçons d'arithmétique. Lorsque les longues soirées d'hiver furent arrivées , il allumait ses chandelles de veille pour éclairer sa sœur Mary. Il avait amassé et préparé une bonne provision de joncs dans le mois d'août, et un voisin lui avait donné de la graisse pour les enduire.
Un soir, comme il venait d'allumer sa chandelle, le domestique d'Isabelle entra avec quelque ouvrage à l'aiguille pour Mary, Cet homme était Anglais et ne se trouvait en Irlande que depuis peu. La chandelle d'Edmond frappa tout de suite son attention ; il n'en avait jamais vu de semblables auparavant, car il venait d'une partie de l'Angleterre où l'on n'en fait point usage *.
I Y ojezY Histoire naturelle de Whyte. Cet écrivain philanthrope, aussi éloquent qu'instruit, ne regardait, comme indigne de son attention, aucun sujet d'économie rurale ou domestique (jui pût être
Edmond, qui était toujours prêt à obliger, et qui était fier de voir admirer ses chandelles, fit voir à l'Anglais comment elles étaient faites, et lui en donna même un paquet. Le domestique fut charmé de celte preuve de bon naturel dans cette petite circonstance, et il s'en souvint
d'une application générale et utile. Nous ne pouvons résister au plaisir de citer le passage suivant de son livre, au sujet des chandelles de jonc dont on se sert en Irlande ;
« L'espèce de jonc convenable pour cet objet paraît être le juncus effusus (jonc commun), que l'on trouve dans les prairies humides, sur le bord des ruisseaux et sous les haies. Ces joncs sont dans les meilleures conditions pour être employés vers la fin de l'été ; mais on peut les cueillir aussi bien durant tout l'automne. Il est inutile d'ajouter que les plus longs elles plus gros senties meilleurs. Ce sont les vieillards , les femmes et les enfans qui s'occupent de les cueillir et de les préparer. Aussitôt qu'ils sont cueillis , ils doivent être plongés dans l'eau et conservés là; autrement ils sécheraient ;, se briseraient, et la peau ne pourrait plus s'en enlever. Ce n'est pas d'abord chose aisée que de dépouiller un brin de jonc de sa peau ou de son écorce, de manière à ne laisser qu'un ruban régulier, étroit et bien égal d'un bout à l'autre, qui supporte la moelle ; mais cette opération, comme toutes les opérations manuelles , devient bientôt familière et facile aux enfans mêmes; et nous avons vu une vieille femme, complètement aveugle , s'acquitter de cette tâche avec la plus grande dextérité, et ne manquer jamais de dépouiller ses brins de jonc avec la plus parfaite régularité. Lorsque les joncs ont subi cette première opération, ils sont étendus sur le gazon pour y blanchir ; là, ils reçoivent la rosée durant quelques nuits et sèchent au soleil. Il faut un peu d'adresse pour les plonger ensuite dans la graisse bouillante; mais ceci est encore l'affaire de la pratique.
> Une livre de graisse commune coûte quatre pences (8 sous), et six livres de graisse environ suffisent pour enduire une livre de joncs, laquelle n'a coûté qu'un scheling (25 sous). Si les personnes qui cultivent des abeilles veulent ajouter un peu de cire à la graisse^
long-temps après qu'Edmond lui-même l'avait oubliée. Toutes les fois que son ijaîlre avait besoin d'envoyer un messagfer quelque part, Gilbert (c'était le nom du domestique anglais) employait toujours son petit ami Edmond ,
cette addition lui donnera plus de consistance, la rendra plus claire et fera brûler plus long-temps les chandelles. Le suif de mouton aurait le même effet.
» Un bon brin de jonc , qui peut mesurer en longueur deux pieds deux pouces après avoir été diminué , brûle une heure moins trois minutes ou cinquante-sept minutes à peu près. Dans une livre de joncs secs , que j'ai fait peser et compter en ma présence , nous avons trouvé plus de mille six cents brins de jonc. Or, supposons que chacun d« ces joncs ne brûle , l'un dans l'autre, qu'une demi-heure : eh bien ! un homme pauvre pourra acheter huit cents heures de lumière, c'està-dire la durée de plus de trente-trois jours entiers, pour trois schelings. D'après ce calcul , chaque brin de jonc coûte, avant d'être enduit de graisse, un trente-cinquième de l'arthing, et un vingt-deuxième après cette préparation. Ainsi une pauvre famille jouira cinq heures et demie par jour d'une lumière passable pour un farthing (2 liards). Une femme de ménage expérimentée m'a assuré qu'une livre et demie de joncs entretient complètement sa famille durant l'année entière, les ciillivatcurs ne brûlant point de lumière dans les longues journées, parce qu'alors ils se lèvent et se couchent avec le jour.
» Les petits fermiers usent beaucoup de lumière durant l'hiver, le matin et le soir, dans la laiterie et dans la cuisine. Mais les plus pauvres , qui sont toujours les moins entendus en économie et par conséquent continuent d'être pauvres, achètent chaque soir pour un demi-penny une chandelle, qui, dans leurs chambres ouvertes à tous les vents , ne dure pas plus de deux heures. Ainsi , ils n'ont que deux heures de lumière pour leur argent, au lieu de onze. »
Si M. Whyte avait pris la peine de pousser plus loin ses calculs, il aurait trouvé que l'article d'économie , si futile en apparence, qu'il recommande, épargnerait à la nation une somme égale au produit de l'impôt le plus onéreux. {Note de VÀuteur,)
qu'il aimait de pkis en pins à mesure ({u'il le connaissait davantage. Il reconnut qu'Edmond était à la fois prompt et exact en exécutant ses commissions. Un jour, après avoir attendu long-temps la réponse d'un de ces messages, Tinipatience le prit , et il retourna sans la réponse. Lorsque Gilbert lui demanda pourquoi il ne rapportait pas de réponse , il n'essaya point de s'excuser; il ne dit point : — Il n'y avait point de réponse — ni : On ne m'a point dit d'attendre — mais il avoua naïvement la vérité ; et , quoique Gilbert le réprimandât vivement d'avoir été aussi impatient , la véracité de Tenfant lui fut cependant plus avantageuse que toutes les excuses mensongères qu'il eût pu imaginer. Dans la suite , il fut toujours cru , lorsqu'il disait : — Il n'y avait pas de réponse — ou bien : Ou ne m'a point dit d'attendre.
Les orphelins continuèrent de s'aider l'un l'autre dans leurs travaux, suivant leur force et leur habileté; ils vécurent ainsi pendant trois ans, et ce que Mary gagnait avec son rouet ou son aiguille, Edmond en conduisant les charrettes des fermiers ou en faisant des commissions, Peggy et sa sœur enfin par leur petite industrie, servit à entretenir la famille sans qu'elle eût besoin de l'assistance des voisins. Isabelle et Caroline les visitaient souvent, et leur donnaient tantôt des vêtemens , tantôt de la laine ou du coton pour filer ou tricoter; et comme ces honnêtes peùtes créatures ne s'attendaient point que leurs protectrices feraient tout pour elles, parce qu'ell'^s faisaient ainsi quelque chose, elles ne devinrent ni paresseuses ni prodigues.
Lorsqu'Edmond eut atteint sa douzième année, sou ami Gilbert Tenvoya chercher un jour, et lui dit que son maître lui avait permis de prendre un enfant dans la niaison pour Faider, et qu'il lui avait dit de le choisir dans le voisinage. Une aussi bonne place était avidement recherchée,
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mais Gilbert déclara qifil préférait Edaioncl à tous les autres, parce qu'il savait que c'était un garçon laborieux, honnête , doux , et qu'il disait toujours la vérité. Edmond entra donc au service de M. Nelson , le père d'Isabelle et de Caroline , et le maître de Gilbert. Il trouva sa nouvelle existence fort a{5réable, car il était bien nourri , bien habillé et bien traité, et chaque jour il s'instruisait dans son service, où il s'était montré d'abord si maladroit. Il s'appliquait docilement à faire tout ce que Gilbert lui demandait, et il était si obligeant avec ses camarades de service, que chacun ne pouvait s'empêcher de l'aimer. Mais il lui fallut se soumettre ù une toilette qui lui parut d'abord bien désagréable : il se vit obligé de porter des bas et des souliers, et sa chaussure blessa ses pieds , libres de toute contrainte de ce genre jusque-là. Et puis, lorsqu'il servait ù table, il élisait un tel bruit en marchant, que ses camarades se moquaient tous de lui. Il raconta ses malheurs à sa sœur Mary, et celle bonne sœur réussit, après bien des essais infructueux, à lui confectionner une chaussure en drap avec des semelles en chanvre tressé. Ainsi chaussé, il put marcher sur le parquet de son maître, sans faire le moindre bruit ; et, comme ces chaussons ne pouvaient se porter dehors, il était toujours sûr de ne pas oublier d'en ctamger quand il avait besoin de sortir, et de cette manière il avait à la maison une chaussure constamment propre. Les domestiques mâles ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'Edmond ne marchait plus aussi lourdement ; les servantes, de leur côté, remarquèrent qu'il ne salissait plus les escaliers ni les corridors avec ses souliers. Lorsqu'on lui en fit compliment , il dit que c'était sa sœur Mary qu'il fallait en remercier, et il montra les chaussons qu'elle avait imaginé de faire pour lui.
La femme de chambre d'Isabelle commanda aussitôt une paire de chaussons semblables, et envoya à Mary un mor-
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ceau de joli calicot imprimé pour servir de doublure. LV droile ouvrière eut bientôt exécuté sa commande avec Télégante addition de Tempeio^ne en calicot. Edmond lui conseilla de se servir de ficelles tressées au lieu de chanvre , et Mary trouva que ses semelles étaient aussi plus proprement faites , et dureraient probablement davantage. Elle tressa les ficelles ensemble sur une épaisseur de quatre à cinq lignes, et les cousit fortement au centre de ses souliers. Lorsque sa chaussure fut achevée, il se trouva qu'elle allait parfaitemi^it bien au pied de la femme de chambre, qui s'empressa de la montrer à sa jeune maîtresse. Isabelle et sa sœur furent si charmées de l'industrie de Mary et de sa tendresse pour son frère, qu'elles lui commandèrent aussitôt deux douzaines de chaussons semblables, et lui donnèrent trois aunes de futaine de couleur, pour les faire, avec du galon pour les border. Lorsque les chaussons furent terminés, les filles de M. Nelson les placèrent chez les personnes de leur connaissance , et en reçurent trois schelings pour chaque paire. Munies de cette somme considérable, les jeunes demoiselles se dirigèrent vers le château, où elles trouvèrent tout propre et rangé comme de coutume. Elles furent heureuses de donner à cette laborieuse jeune fille la récompense que son industrie lui avait si bien méritée, et celle-ci la reçut avec autant de surprise que de gratitude. Elles lui conseillèrent de continuer la fabrica-tion de ses chaussons, qui avaient plu généralement, et lui dirent qu'elles avaient l'espoir de vendre au grand bazar de Dublin tous ceux qu'elle pourrait faire.
Encouragée par ces excellentes protectrices, Mary continua sa petite manufacture avec une activité croissante. Nancy et Peggy tressaient les ficelles et lui préparaient Tempeigne et la doublure. Edmond avait obtenu la permission d'aller passer une heure tous les matins chez sa sœur, pourvu qu'il fût de retour avant huit heures. On
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était alors dans lY'té , et il se levait de bon matin pour voir ses sœurs et prendre part aux travaux de la manufacture. Sa besogne consistait à aplatir les semelles à coups de marteau ; et chaque matin, dès qu'il était entré, il s'acquittait de sa tâche avec tant de bonne humeur, et chantait si gaiement en battant ses semelles sur une grosse pierre tirée des ruines du vieux château , que le moment de son arrivée était toujours le signal de la joie pour la famille.
Mary avait alors assez de travail pour occuper tous ses instans. Des commandes de chaussons lui arrivaient de toutes les familles riches du voisinage, et malgré son activité elle ne pouvait suffire à les exécuter toutes assez promptement. Elle trouva néanmoins, au milieu de tous ses travaux, le temps de fabriquer une paire de chaussons élégans, bordés de jolis rubans roses, pour en faire hommage à sa maîtresse d'école, qui consentit alors à recevoir Fargent de son élève qu'elle voyait avec plaisir en voie de prospérité. Plusieurs des enfimsqui fréquentaient son école se récrièrent d'admiration à la vue du présent de Mary et se rendirent à la manufacture de Rossmore, pour savoir comment se faisaient ces jolis chaussons. Quelques-uns y vinrent par curiosité, d'autres par oisiveté; mais lorsqu'ils virent combien les petits fabricans semblaient heureux pendant qu'ils étaient activement occupés à leur ouvrage, ils désirèrent de participer aux travaux de la manufacture. L'un demanda â Mary de tresser des ficelles pour les semelles; un autre aida Peggy etsa sœur à préparer les doublures, et tous ceux qui voulurent de l'emploi en obtinrent ; car on mit à la porte les petits fainéans.
Un malin qu'Edmond et ses joyeux ouvriers étaient réunis de bonne heure et activement occupés aux travaux divers de la manufacture, tous assis autour de la huche , qui leur servait de table : — Il faut que je me lave les mains, dit George, qui entra tout essoufflé. J'ai couru si vite, afin
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d'arriver à temps pour travailler avec vous, que je suis tombé tout de mon long. Voyez comme j'ai sali mes mains. Trop de hâte ne vaut rien quelquefois.
Pendant que George se lavait les mains, deux petits garçons qui venaient d'achever leur tâche vinrent auprès de lui pour lui demander de leur faire des bulles de savon. Ils étaient tous les trois occu pés à souffler leurs globes légers dont ils suivaient de l'œil l'ascension rapide dans l'air, lorsqu'un bruit aussi violent qu'un coup de tonnerre les fit tressaillir tout-à-coup. Ils étaient alors dans une sorte de petite cour intérieure du château, contigiie à la chambre oh tous leurs camarades travaillaient; ils s'y' précipitèrent aussitôt tout en émoi , en s'écriant : — Avez-vous entendu le bruit?
— Je crois avoir entendu un coup de tonnerre, dit Mary; mais pourquoi donc as-tu l'air si effrayé?
Comme elle finissait ces mots, un autre bruit plus épouvantable encore se fit entendre , et les murs tremblèrent autour d'eux. Les enfans pâlirent et demeurèrent comme frappés d'immobilité; mais Edmond jeta son marteau et courut voir ce dont il s'agissait. Mary le suivit, et ils virent bientôt qu'une grande cheminée était tombée à l'autre extrémité des ruines et que c'était là la cause de ce bruit extraordinaire.
La partie du château où les orphelins demeuraient avait toujours semblé parfaitement sûre à Edmond; mais les enfans du village prirent l'épouvante, et dans la crainte que tout ce qui restait du vieux château ne vînt à s'écrouler tout de suite, ils coururent chez eux aussi vile qu'il leur fut possible. Edmond qui était un garçon courageux, fier de faire preuve d'intrépidité, se moqua de leur terreur panique; mais Mary, qui était plus prudente, persuada à soQ frère de demander à un maçon expérimenté, qui travaillait alors chez M. Nelson, de venir examiner les ruines de Ross»
more pour qu'il put leur dire si la partie de ces ruines quïls habitaient était sûre ou non. Le maçon vint, et, après un examen attentif, il fut d'avis que les chambres quils habitaient pouvaient encore durer un hiver, mais qu'aucune partie des ruines ne resterait debout une année de plus.
Mary fut bien chagrine de quitter une résidence qui avait des charmes pour elle , toute pauvre qu'elle fût ; c'était là qu'elle et ses sœurs avaient vécu dans la paix et le contentement depuis la mort de leur mère, c'est-à-dire depuis près de quatre ans; mais elle résolut de chercher aussitôt une autre habitation; elle avait alors assez d'argent pour payer le loyer d'une chaumière commode et suffisamment spacieuse. Sans perdre de temps, elle se rendit au village qui était situé à l'extrémité de l'avenue qui conduisait au château de M. Nelson. Elle désirait trouver un logement dans ce village, parce qu'elle eût été ainsi voisine de soa frère et des jeunes demoiselles qui avaient eu tant de bontés pour eux. Elle ne trouva qu'une seule maison nouvellement bâtie, qui fût encore inoccupée. Elle appartenait à M. Harvey, le propriétaire de Rossmore , qui était encore en Angleterre : elle était couverte en ardoises, et Tintérieur en était proprement et convenablement disposé; mais le loyer était de six guinées par an , et c'était plus que Mary ne pouvait entreprendre de payer. Trois guinées par an lui semblaient la plus forte somme dont elle pût se charger pour son loyer ; et puis elle avait entenda dire que diverses propositions avaient été déjà faites à ce Sujet au propriétaire; et comme l'intendant, M. Hopkins, n'était pas son ami, elle désespéra d'obtenir le logement qu'elle convoitait. Son frère fut encore plus contrarié qu'elle-même, de voir qu'elle ne pût parvenir à se loger sî près de lui. Il offrit de donner une guinée par an sur ses gages, et Gilbert, son ami, se chargea d'en parler pomp lui à l'intendant , et de s'informer si , parmi les personnel
qui lui avaient fait déjà clés propositions, il n'y en aurait pas une qui voulût se contenter d'une partie de la maison et se réunir à Mary pour en payer le loyer ensemble. Il ne se trouva qu'une vieille femme , méchante et tracassière , et un homme fameux par ses habitudes querelleuses et processives. Mary ne voulut avoir rien de commun avec de semblables gens : elle ne voulut point non plus en parler aux filles de M. Nelson , car elle n'était point d'un caracttTe importun ni indiscret, et ses protectrices avaient déjà tant fait pour elle, qu'elle aurait rougi de leur demander davantage. Elle retourna donc au vieux château, toute triste, auprès de ses petites sœurs , qui l'attendaient avec impatience , et qui croyaient apprendre qu'elle avait trouvé dans le village une jolie demeure pour elles, à deux pas de leur frère chéri.
— Mauvaises nouvelles , mes pauvres sœurs, leur ditelle en entrant.
— Mauvaises nouvelles aussi pour toi, Mary, répliquèrent les petites filles d'un air tout désolé.
— Ou'est-il donc arrivé?
— Notre pauvre chèvre est morte , répliqua Peggy ; la voilà là-bas, gisant sous cette pierre; on ne peut lui voir qu'une patte, à la pauvre bête : nous n'avons pu soulever la grosse pierre qui est tombée sur elle. Betsy, notre voisine, nous a dit ce matin, en venant travailler avec nous, qu'elle se rappelait l'avoir vue grimpée sur les ruines et grattant avec ses cornes la cheminée chancelante.
— Il m'est arrivé plus d'une fois, dit Mary, d'emmener cette pauvre créature de la même place; je craignais toujours qu'elle ne fit tomber celte grosse pierre sur son corps.
La chèvre , qui avait été long-temps la favorite de Mary et de ses sœurs, fut amèrement regrettée. Lorsqu'Edmond Vint, il aida ses sœurs à détourner la grosse pierre qui
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avait écrasé le pauvre animal d'une si affreuse manière. Pendant qu'ils travaillaient à mouvoir cetie énorme pierre, afin de pouvoir enterrer la chèvre, Nancy trouva une vieille pièce de monnaie, qui ne ressemblait ni à un penny, ni à un scheling, ni à une guinée.
— En voici d'autres^ beaucoup d'autres! s'écria Peggy. Et en continuant leurs recherches parmi les décombres, ils découvrirent un petit pot de fer, qui semblait avoir servi à contenir des pièces de monnaie , car ils en trouvèrent un <ifrand nombre auprès de l'endroit où le vase était tombé. En examinant les pièces, Edmond reconnut que plusieurs d'entre elles brillaient comme de l'or, et les petites filles s'écrièrent avec joie : — Oh I Mary! Mary! comme cette trouvaille nous est venue à propos! Maintenant, tu pourras payer le loyer de celle jolie maison. Quel bonheur nous est subitement arrivé!
Mais Mary, quoique rien au monde ne lui plftt davantage que de se voir en état de payer le loyer de la maison du village, fit observer que l'honnêteté s'opposait à ce qu'ils touchassent à aucune pièce de ce trésor, parce qu'il appartenait aa propriétaire du chàleau. Edmond convint avec elle de le porter tout de suite à l'intendant Hopkins. Nancy et sa sœur, convaincues par les sages et honnêtes paroles de Mary, demandèrent à l'accompagner, ainsi qu'Edmond, chez M. Hopkins. Sur la roule, la petite famille s'arrêta chez M. Nelson, pour montrer leur trésor à l'ami Gilbert : celui-ci le porta aussitôt à ses jeunes maîtresses, Isabelle et Caroline, et leur raconta comment il avait été trouvé.
Ce n'est pas seulement par la supériorité de leurs richesses, mais encore par celle de leurs connaissances, que les personnes des rangs élevés de la société peuvent aider ceux qui se trouvent placés dans une condition inférieure, Isabelle, qui avait quelques noiions de chimie,
découvrit , en touchant les pièces avec de l'eau régale * (le seul acide qui dissolve l'or), que la plupart étaient d or et par conséquent d'une grande valeur. Caroline trouva de son côté que plusieurs de ces pièces avaient en même temps une grande valeur comme curiosités. Elle se rappela que son père lui avait montré les empreintes des pièces de monnaie à la fin de chaque règne, dans l'histoire d'Angleterre de Hume, et, après avoir comparé ces gravures avec les pièces trouvées par les orphelins, elle s'aperçut que, pour la plupart, elles appartenaient au règne de Henri VIT.
Les personnes qui font collection de médailles et de monnaies y attachent une grande valeur, à proportion de leur rareté. Isabelle et Caroline , qui connaissaient bien le caractère de l'intendant Hopkins , eurent la précaution de compter les pièces et de marquer chacune d'elles d'une croix si petite qu'elle était à peine visible à l'œil nu , quoiqu'il fût facile de la distinguer à l'aide d'un verre grossissant. Elles demandèrent aussi à leur père, qui était lié avec M. Harvey, le propriétaire du château de Rossmore, d'écrire à ce monsieur et de l'informer de l'honnête coniduite des orphelins, après avoir trouvé ce trésor dans les irumes de son cliâteau. La valeur en était estimée h trentç ou quarante guinées environ.
Quelques jours après la chute de la grande cheminée dç Rossmore, Mary et ses sœurs étaient péniblement occupées à leur ouvrage, lorsqu'elles virent entrer, en trébuchant, une vieille femme appuyée sur un bâton de houx qui semblait n'avoir été coupé que depuis quelques instans ; elle avait à la bouche une pipe cassée; sa tête était enveloppée d'un mouchoir rouge et bleu , dont les coins lui pendaient sur le derrière du cou; du reste elle n'avait
I «àde miro-iiKviatiqiie.
point de souliers pour enfermer ses larges pieds, point de bas qui cachassent au regard la peau sèche et noire de ses jambes décharnées; sa jupe était horriblement déchirée au beau milieu , et le derrière de sa robe était gracieusement relevé sur ses épaules pour remplacer le mantelet qu'elle avait vendu pour acheter du whisky J. Cette hideuse femme était bien connue dans le pays sous le nom de la vieille Meg la gratteiise y parce que, depuis bien des années , elle avait l'habitude de fouiller les ruines des châteaux, les monticules supposés être le toml^eau des vieux conque rans danois, et de gratter la terre au milieu d'une tour antique du voisinage, pour y chercher un trésor. Dans sa jeunesse, elle avait entendu mystérieusement parlera sa grand'mère d'une prophétie trouvée dans un monastère des environs, qui disait : « qu'avant qu'il se fût passé beaucoup de fêtes de Saint-Patrice , il serait trouvé un trésor sous terre, à une distance de vingt milles à la ronde.»
Cette prédiction avait fiiit une impression profonde sur Fespiit de la jeune INIeg; elle en avait rêvé trois fois de suite; et, comme ces rêves répétés étaient, suivant elle, une preuve incontestable que la prophétie se vérifierait, elle laissa là son rouet et son tricot, et ne pensa plus qu'à faire la recherche du trésor qui devait être trouvé par quelqu'un, dans un rayon de vingt milles à la ronde. La fête de Saint-Patrice revint tous les ans, sans que la persévérante Meg trouvât jamais un farthing; et, comme elle ne faisait jamais rien, elle devint déplus pau\Te en plus pauvre. Par malheur, pour se consoler de scïj désappointemens successifs, et se donner du cœur pour procéder à de nouvelles recherches , elle se mit à boire ; elle vendit peu à peu tout ce qu'elle possédait; mais elle croyait eneore que tôt ou tard viendrait le jour heureux qui la ré» compenserait de toutes ses peines.
« EaH-de-Tie de grain , d'orge ou d'aroine distillée.
23*2 COIVTES DES FAMILLES.
Meg la gratteuse atteignit ainsi sa soixantième année, sans avoirjamais vu cet heureux jour; et, dans sa vieillesse, elle était devenue une pauvre mendiante, sans un toit pour s'abriter, un lit pour se reposer, un morceau de pain pour se nourrir , si ce n'est celui qu'elle obtenait de la charité de ceux qui s'étaient fiés à leur industrie et non à leur bonheur, ainsi qu'elle.
— Ahl Mary, ma fille! une pomme de terre et un peu de soupe, pour l'amour de Dieu! dit-elle en entrant. Je n'ai rien pris d'aujourd'hui, pauvre créature que je suis, rien qu'un verre de whisky et pour un demi-penny de tabac.
La bonne Mary s'empressa de lui verser un peu de lait dans une tasse et y ajouta une grosse pomme de terre qu'elle tira de la bouilloire; elle souffrait de voir cette pauvre vieille femme dans un tel état de besoin et d'aiîandon. — Meg la gratteuse, dit celle-ci, aimerait bien mieux un peu de whisky que du lait; mais Mary n'avait point de liqueurs fortes à lui donner. La vieille s'assit alors auprès du feu , et, après avoir soupiré, grommelé et fumé sa pipe quelque temps, elle dit à Mary :
— Eh bien ! qu'avez-vous fait du trésor que vous avez eu le bonheur de trouver?
Mary lui dit qu'ils étaient allés le remettre à l'intendant M. Hopkins.
— Ce n'est point ce que j'aurais fait à votre place , répliqua la vieille d'un ton moqueur. — Lorsqu'un bonheur nous arrive, pourquoi donc lui tourner le dos? — Mais à quoi bon parler ainsi? Ce qui est fait est fait. — Je veux voir si j'aurai du bonheur dans ce château avant la fête prochaine de Saint-Patrice. On m'a dit qu'il était à plus de vingt milles de chez nous , sans ça j'y serais venue depuis long-temps. — Mais vaut mieux tard que jamais. '/
Mary fut fort alarmée de ce discours, et ce n'était pas sans raison ; car elle savait bien que si la vieille gratteuse
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se meitait à travailler les fondemens du vieux château de Rossmore, elle Taurait bientôt renversé de fond en comble. Il était inutile de parler à la vieille Meg du danger de s'enterrer toute vive sous les ruines de Rossmore, encore moins du peu de chances qu'elle avait d'y découvrir un autre pot rempli de pièces d'or. Elle se mit les coudes sur les genoux, et, se bouchant les oreilles de ses mains, elle dit à Mary et à ses sœurs de ne point perdre leur temps ni leurs paroles à prêcher plus sage et plus vieille qu'elles; et que, quoi qu'elles pussent faire ou dire, elle se mettrait à l'ouvrage dès le lendemain matin : — A moÎMS, ajouta-t-elle, que vous ne me dédommagiez, si vous voulez que je n'y touche pas.
— Et que faudrait-il donc vous donner pour que vous n'y louchiez pas? dit Mary, qui se vit dans la fâcheuse alternative de subir une querelle , ou d'abandonner sa demeure , si elle ne cédait pas aux conditions que voulait lui imposer cette vieille mégère.
Celle-ci déclara qu'elle ne se contenterait pas de moins d'une couronne.
Mary lui remit aussitôt une demi-couronne, dansTespoir de se débarrasser des persécullons de cette méchante vieille; mais elle se trompait, car la semaine était à peine écoulée que la vieille reparut encore et réitéra ses menaces de se mettre à l'ouvrage dès le lendemain matin , à moins qu'on ne lui remît quelque chose pour acheter du tabac.
Le lendemain, le surlendemain et jours suivans, Tinévitabîe Meg vint encore, sous le îiîême prétexte, et la pauvre Mary, qui se gênait de plus en plus pour lui donner quelque demi-penny, s"écria à la fm : — La découverte de ce trésor ne nous a pas porté bonheur, bien au contraire; plût au ciel que nous ne l'eussions jamais trouvé !
Mary ne fit jamais confidence ù personne des persécu-
tions qu'elle subissait à Toccasion du malheureux pot de fer, et M. Hopkins, l'intendant, s'imaginent que personne quelui et ces pauvres enfans ne connaissaient la découverte de ce trésor, résolut de le garder tout entier pour lui. Il fut désagréablement surpris, quelques semaines après, de recevoir une lettre de son propriétaire , M. Harvey, qui lui demandait les pièces de monnaie découvertes dans les ruines de Rossmore. Hopkins avait vendu les pièces d'or et quelciues-unes des autres ; mais il se flattait que les enfans et les jeunes demoiselles, auxquelles il savait maintenant que les pièces avaient été montrées , ne pourraient dire si celles qu'ils avaient vues étaient d'or ou non , et il n'avait aucune crainte c|ue celles du règne de Henri VII ne lui fussent réclamées , parce qu'il croyait qu'elles avaient tout-à-fait échappé à l'attention. Il envoya donc les pièces d'argent et quelques autres de peu de valeur, et s'excusa de n'en avoir pas parlé [)lus tôt, parce qu'il avait considéré ces objets comme cVu ne valeur presque nulle.
^I. Harvey répondit en faisant observer qu'il ne pouvait considérer comme sans valeur les pièces d'or qui se trouvaient parmi celles qui avaient été découvertes , et il voulut savoir pourquoi ces pièces d'or et celles du règne de Henri VII ne lui avaient pas été envoyées.
M. Hopkins nia qu'il en eût jamais reçu une seule; mais il fut frappé comme d'un coup de foudre, lorsque M. Harvey lui envoya, en réplique à son mensonge, une liste des pièces de monnaie que les orphelins lui avaient remises, et le dessin exact de celles qui ne se retrouvaient plus. Il lui apprit que cette liste et ces dessins venaient des jeunes demoiselles qui avaient vu les pièces de monnaie en question.
L'intendant pensa qu'il n'avait pas d'autre moyen de s'en tij'er qu'en persistant effrontément dans son mensonge. H répondit qu'il était possible, et même probable que de
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telles pièces de monnaie eussent été trouvées dans les ruines de Rossmore , et que c'était sans doute celles-là que les jeunes demoiselles disaient avoir vues : mais il déclara positivement qu'elles n'étaient jamais venues en ses mains; qu'il avait envoyé toutes celles qui lui avaient été remises; et que quant aux autres, il supposait qu'elles avaient dût être détournées par Edmond et Mary , en venant de chez M. Nelson auprès de lui.
Les orphelins purent blessés et surpris , en apprenant d'Isabelle et de Caroline l'accusation portée contre eux. Ils se regardèrent l'un l'autre en silence pendant quelques momens; puis Peggy s'écria :
— Sûrement la mémoire de M. Hopkins le trompe étrangement. Eh quoi ! il ne se rappelle pas qu'Edmond lui compta les pièces sur la grande table de sa salle , en présence de nous quatre? — Je m'en souviens comme si j'y étais encore.
— Et moi aussi, dit la petite Nancy. Ne te souviens-tu pas, IMary, que tu mis à part les pièces d'or, en disant à M. Hopkins quelles étaient d'or? Il répondit que nous n'y connaissions rien ; j'allais lui dire que miss Isabelle les avait essayées, et avait reconnu qu'elles étaient d'or, lorsque, au même instant, quelques fermiers entrèrent pour payer le loyer de leur ferme : il nous poussa dehors, et m'ôta de la main la pièce d'or que j'avais prise pour lui faire voir la place brillante que miss Isabelle avait faite en la frottant d'une certaine eau savante. Je crois qu ileut peur que je ne lui volasse cette pièce, tant il s'empressa de l'arracher violemment de mes mains. — Tiens, Edmond , et toi aussi, Mary; courons chez lui pour lui rappeler toutes ces circonstances.
— Je ne retournerai plus chez lui, dit Edmond d'un ton décidé ; c'est un méchant homme ; je ne veux pas le revoir. — Ma boime sœur, ne te désole point ainsi ; nous n avons
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pas besoin de nous affliger — nous sommes honnêtes.
— C'est vrai, dit Mary; mais n'est-ce pas bien dur qu'après avoir vécu , ainsi que ma mère l'a fait avant nous , dans rhonnèteté et en paix avec tout le monde, nous voyons ainsi salir un nom sans tache jusque-là, lorsque?....
La voix de Mary fut étouffée par un sanglot; elle s'arrêta.
— Cest un bien qu'on ne peut nous enlever, dit Edmond, tout orphelins que nous sommes, et tout riche et puissant qu'il soit lui-même. Qu'il dise et fasse ce qu'il voudra, il ne lui est pas possible de salir notre nom.
Edmond se trompait, hélas I et Mary n'avait que trop de raisons de craindre. On parla beaucoup de cette affaire, et l'intendant n'épargna ni pas ni démarches pour faire circuler sa propre version. Les orphelins, eux, convaincus de leur innocence, ne s'en inquiétèrent nullement, et la conséquence fut que tous ceux qui les connaissaient bien ne doutèrent point de leur honnêteté; mais la plupart de ceux qui ne les connaissaient pas en conclurent que l'intendant devait avoir raison. Le scandale se répandit quelque temps sans parvenir à leurs oreilles , parce qu'ils vivaient très-retirés; mais un jour que Mary était allée vendre quelques paires de bas de tricot à la foire du voisinage, l'homme auquel elle les vendit écrivit son nom sur son carnet, et après l'avoir écrit : — Oh ! oh î jeune fille, ditil, je n'aurais point eu affaire à vous , si j'avais connu votre nom plus tôt. — Où est l'or que vous avez trouvé au château de Rossmore ?
Ce fut en vain que Mary raconta ce qui s'était passé : elle vit bien que son auditeur n'ajoutait aucune foi à son récit, parce que sa bonne réputation ne lui était pas connue, non plus qu'à aucune des personnes présentes. Elle quitta la foire le plus tôt qu'il lui fut possible, et, quoi qu'elle pût se dire
pour se consoler, elle revint triste et pensive. Elle essaya de se distraire par les travaux de sa pciite manufacture, et de se consoler, en réfléchissant qu'elle avait dans le monde deux amies qui n'avaient pas cessé de croire à sa probité, et qui ne les abandonneraient point, elle et ses sœurs.
Isabelle et Caroline proclamaient en effet partout leur confiance entière dans l'intégrité des orphelins ; mais il n'était pas alors dans leur pouvoir d'établir cette conviction par des preuves. L'intendant et ses amis ne cessaient de répéter que les pièces d'or avaient été détournées par les enfans dans le trajet de la demeure de M. Nelson à la sienne, et les jeunes demoiselles furent blâmées par beaucoup de gens de continuer leur protection à des enfans soupçonnés, non sans raison, d'être de petits voleurs. Les orphelins se trouvèrent donc dans une condition pire que jamais, lorsque l'hiver arriva, et que leurs bienfailrices quittèrent la campagne pour aller passer la mauvaise saison à Dublin. Le vieux château, il est vrai, devait durer encore un hiver, avait dit le maçon; mais, malgré la perspective prochaine de se trouver sans logement convenable, ce n'était plus cette inquiétude qui occupait les pensées de Mary.
Une nuit, comme elle allait se coucher, elle entendit frapper vivement à la porte: — Mary, es-tu encore debout ? ouvre-moi ! disait une voix qui semblait être celle de Betsy Green, la fille du directeur de la poste aux lettres du village voisin.
Mary ouvrit à son amie, et lui demanda ce qu'elle pouvait lui vouloir à cette heure de la nuit,
— Donne-moi une pièce de six pences , et tu le sauras", dit Betsy; mais réveille Nancy et Peggy. Voici une lettre à ton adresse qui vient d'arriver par la poste, et je suis accourue tout de suite pour te la remettre, parce que je
savais bien que tu serais bien aise de la recevoir : j'avais reconnu l'écriture de ton frère sur l'adresse.
Peggy et sa sœur furent bientôt debout lorsqu'elles surent qu'il s'agissait d'une lettre d'Edmond. A la lueur de l'une de ses chandelles de jonc, Mary lut tout haut les mots suivans :
» Mes bonnes sceurs,
» Héjouissez-vous ! — J'ai toujours dit que la vérité se découvrirait à la fin et que notre nom demeurerait toujours pur et sans tache. — Mais je ne veux rien vous apprendre avant que nous soyons réunis , c'est-à-dire la semaine prochaine ; car nous allons revenir (nous, c'est-à-dire mon maître, ma maîtresse et les jeunes demoiselles — Dieu les bénisse à jamais ! -— et M. Gilbert et moi ) nous allons revenir à la campagne aux fêtes de Noël : ah !. quelles heureuses fêtes ce va être pour les honnêtes gens î Quant à ceux qui ne sont pas honnêtes , ils ne doivent point s'attendre à vivre heureux, pas plus aux fêtes de Noël qu'à toute autre époque de l'année. — Mais vous saurez tout lorsque nous nous retrouverons ensemble : en attendant, portez-vous bien, mes bonnes petites sœurs.
> Votre joyeux et tendre frère ,
> Edmond. »
Pour comprendre la joie d'Edmond, nos lecteurs ont besoin d'être instruits de certains événemens qui survinrent après l'arrivée de la famille Nelson à Dublin. Un matin, les jeunes demoiselles étaient allées visiter avec feur père la magnifique bibliothèque d'un grand seigneur, qui se faisait un généreux et noble plaisir de faire participer aux avantages que lui procuraient ses richesses et sa naissance tous ceux qui s'occupaient de science et de littérature. Comme il connaissait les profondes connaissances de M. Nelscn en numismatique, lord Kinnaird ouvrit un médaillier pour lui demander son opinion sur la date de
quelques monnaies qu'il avait aciielécs depuis peu à ua prix très-élevé. C'étaient les pièces mêmes que les orphelins avaient trouvées clans les ruines de Rossmore. Isabelle et sa sœur les reconnurent tout de suite, et, comme la croii qu'Isabelle avait gravée sur chacune de ces pièces était encore visible à Faide d'ime loupe, il n'y eut plus aucun motif de doute ni d'incertitude.
Lord Kinnaird, vivement intéressé par l'histoire des orphelins, et par la gracieuse manière dont elle était contée par Isabelle, envoya chercher tout de suite la personne dont il avait acheté les pièces de monnaie. C'était un brocanteur juif. Il refusa d'abord de dire de qui il tenait ces pièces, parce qu'il les avait achetées, disait-il, sous la promesse de garder le secret sur ce point. Mais, pressé de questions, il avoua ensuite qu'une des conditions du marché avait été qu'il ne s'en déferait point en Irlande; mais qu'il s'était laissé tenter par le haut prix que lord Kinnaird lui en avait offert.
A la fin, lorsque le juif eut appris que les pièces de monnaie avaient été volées, et qu'il serait immédiatement poursuivi comme receleur et complice du vol, s'il n'avouait pas toute la vérité, il déclara qu'il avait acheté ces pièces d'un monsieur à lui inconnu jusqu'alors; mais il ajouta qu'il le reconnaîtrait et le désignerait sans hésiter, s'il le voyait une seconde fois.
L'intendant Hopkins se trouvait justement alors à Dublin, et M. Nelson aposta le juif dans le cabinet d'un banquier chez lequel Hopkins était convenu, dès la veille, de venir régler ses comptes avec lui. Hopkins vint à l'heure fixée. — Le juif le reconnut — déclara par serment que c'était l'homme qui lui avait vendu les pièces de monnaie — et ainsi la culpaMté de l'intendant et l'innocence des orphelins se trouvèrent en mèine temps complètement démontrées.
Un récit détaillé de tous ces événemens fut adressé en Anj^leterrc à M. Harvey; et, quelques jours après, arriva une lettre qui contenait un congé en bonne forme pour le malbonnêle inlendant, et une récompense pour les orphelins honnêtes et laborieux. iM. Flarvey voulut que Mary et ses sœurs habitassent gratis, sous la surveillance dlsabelle et de Caroline, la jolie petite maison couverte en ardoises, sans payer de loyer, pendant tout le temps que les orphelins continueraient à y mener une vie honnête et laborieuse.
Telle était la nouvelle heureuse quEdmond avait à dire à ses sœurs. Tous les voisins prirent part à leur bonheur; et le jour où les orphelins quittèrent les ruines de Rossmore, pour aller s'installer dans leur nouvelle maison, fut le plus heureux jour des fêtes de Noël. Personne n'envia leur prospérité, parce que tout le monde vit que c'était la juste récompense d'une bonne conduite. Tout le monde, excepté la vieille MCjO-, qui s'écria, en se tordant les mains de désespoir: — Malheur à moi! malheur à moi ! Pourquoi ne suis-je pas ve?ue plus tôt à ce château? Tout est chance dans ce monde; mais je n'ai jamais eu que la mauvaise chance, moi. Voyez un peu le bonheur de ces enfans qui ont trouvé un pot rempli d'or, des amis riches et puissans, une maison couverte en ardoises, et que sais-je? Et je suis là, moi, pauvre vieille, sansvêtemens pour me couvrir dans l'hiver, et sans une pomme de terre à me mettre dans la bouche! — Moi, qui ai fouillé, gratté la terre toute ma vie pour trouver un trésor, n'avoir pas seulement un demi-penny pour m'acheter du tabac !
— Je vais vous dire la véritable raison qui fait que vous ne possédez pas un penny, lui dit Betsy : Mary a travaillé courageusement, ainsi que ses sœurs et son frère, durant cinq années entières, et c'est par leur industrie qu'ils se sont gagné de l'argent — et des amis aussi. — Ce n'est pas par bonheur, mais par
lES ORPHELINS. 241
— Bah! bah! interrompit la vieille iMeg, à quoi bon tant de bavarda^^^es ? Est-ce que je ne sais pas aussi bien que vous qu'ils ont eu le bonheur de trouver un pot plein dor? et n'est-ce pas la cause en effet de ce qu'ils vont maintenant habiter la maison couverte en ardoises de M. Harvey?
— Non, répliqua doucement la fille du directeur de la poste aux lettres, celte maison leur a été donnée comme une récompense. C'est l'expression même de M. Harvey; j'ai vu la lettre, Edmond me l'a montrée, et la montrera à tous ceux qui la voudront voir. La jouissance de cette maison leur a été donnée comme une récompense de leur honnêteté.
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