CHAPITRE I
Une femme aimable
M. et mistriss Montague étaient venus passer Tété de Tannée 1825 à Glifton, avec leur fils Frédéric et leurs deux filles Sophie et Marianne. lis apportaient le plus grand soin àTéducation de leurs enfans, et ils ne se kiissaient détourner de cette religieuse occupation par aucun motif de convenance personnelle ou d'amusement temporaire, de peur de compromettre, par leur absence, le bonheur à venir de leurs intéressans élèves.
Convaincus de Textréme importance des premières impressions et de rinfluence des circonstances extérieures sur le caractère et les manières des enfans, ils s'appliquaient surtout, alors, à ce que la variété d'idées et d'objets nouveaux qui allait frapper l'esprit de leurs élèves, leur apparût sous un juste point de vue.
Laissez les enfans voir et juger par eux-mêmes, dit-on quelquefois inconsidérément. — Mais s'ils ne peuvent voir qu'une face des objets, comment leur serait-il possible d'en
juger Tenscmble? et, avec la vue superficielle qu'ils en peuvent saisir dans les courtes visites qu'ils font avec leurs parens, et dans les conversations décousues et frivoles delà société, comment pourraient-ils faire une éUide raisonnée des objets du bonheur humain , acfiucrir une notion juste de la nature de la socit'té, et parvenir à une saine appréciation des caractères qui s'offrent à eux ? M. et mistriss Montagne raisonuaient ainsi, et se montraient en conséquence fort scrupuleux dans le choix de leurs connaissances, parce qu'ils savaient bien que fout ce qui se passe dans la conversation, en présence des enfans, devient une partie importante de leur éducation. En venant résidera Clifion, M. Montague avait l'intention d'occuper une maison tout eniicTe; mais comme la saison était avancée, toutes les maisons étaient déjà pleines, et, pendant quelques semaines, la famille Montagne se vit obligée d'en habiter une dans laquelle quelques-uns des appartemens étaient occupés.
Durant la première quinzaine, ce fut à peine même s'ils entrevirent les familles (\m habitaient sous le même toit qu'eux. Un vieux quaker et sa sœur Berihaét;:i ni leurs pacifiques et silencieux voisins. Le teint frais et vermeil de la jeunefeuime avait bien attiré l'attention des enfans, lorsqu'ils avaient entrevu son visage, au moment où elle montait en voiture pour aller à la promenade. ïls pouvaient â peine croire qu'avec une figure aussi fraîche on vînt aux eaux pour cause de santé. Le teint éclatant de miss Bertha et ses vêtemens d'une blancheur éblouissante les avaient frappés d'admiration, et ils avaient observé que le vieux quaker se montrait toujours attentif A ce que les roues de la voilure ne tachassent point la robe blanche de sa sœur, lorsqu'il lui donnait la main pour monter en voiture. Ils avaient conclu de celte circonstance légère et de la bienveillante physionomie du vieux monsieur, qu'il aimait ten-
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dreiuent sa sœur, et que certainement ils devaient être heureux. Seulement ils ne parlaient jamais et c'était à peine si on pouvait les voir.
11 n en était point ainsi de la dame, ou plutôt de la vieille demoiselle, qui habitait le rez-de-chaussée. Sur l'escalier, dans le corridor, à sa fenêtre ou sur sa porte , toujours on la rencontrait; elle semblait enfin avoir résolu le problème d'une perpétuelle ubiquité. On entendait éternellement sa voix, et nous devons convenir qu'elle n'était pas particulièrement mélodieuse. Le premier jour qu'elle rencontra les enfans de mistriss Montagne dans l'escalier, elle s'arrêta pour dire à Marianne qu'elle était une charmante enfant; puis elle l'embrassa tendrement , lui demanda son nom , et lui apprit que le sien était « mistriss ïheresa Tatlle ; » circonstance que Marianne n'aurait pu ignorer long-temps , car dans le cours d'une seule matinée on entendait à la porie de la maison au moins vingt coups de sonnette, et autant de coups de marteau relentissans , auxquels succédaient aussitôt les dialogues suivans : — Mistriss Theresa Tattle, s'il vous plait? — Mistriss Theresa Tattle est chez elle ; ou — Mistriss Theresa Tattle est sortie.
Personne à Glifton n'était plus souvent chez elle ou dehors que mistriss Theresa Tattle. Elle avait en réalité, somme elle s'en vantait, le bonheur de posséder les connaissances les plus étendues parmi les personnes qui venaient prendre les eaux à Glifton. Elle tenait, depuis longues années, un registre des arrivans, et régulièrement elle consultait la liste des abonnés aux cabinets de lecture et celle des souscripteurs aux bals et au cercle des baigneurs, de sorte qu'avec le secours d'une mémoire que ne surchargeaient point les connaissances littéraires et libre d'ailleurs de tous soins domestiques, elle était parvenue â retenir une liste aussi merveilleuse qu'exacte des naissances, moiHs, mariages, eic.,^Yec un répertoire complet
de toutes les anecdotes comiques, amusantes, ou scandaleuses, qui sont nécessaires à la conversation d'une réunion de baigneurs, non moins qu'essentielles au caractère et â la réputation « d'une femme aimable. »
Mistriss Tattle passait en effet généralement pour une femme très-aimable; et dans la conviction qu'elle avait de son amabilité , il lui tardait de faire connaissance avec ses nouveaux voisins, après avoir, avec son adresse et son activité ordinaires, recueilli de leurs propres domestiques, par l'entremise des siens , tout ce que les premiers pouvaient savoir, ou plutôt pouvaient dire sur le compte de leurs maîtres. Le nom de Montagne, d'ailleurs, était un nom bien connu, et la justifiait A ses propres yeux des avances qu'elle se proposait de faire pour cultiver cette connaissance. Elle débuta par adresser des signes de tête, de petits saluts, des sourires, à Marianne, toutes les fois qu'elle la rencontrait; et Marianne, qui était une toute petite fille, y répondit aussitôt par des signes et des sourires. Et puis la porte de mistriss Tattle éiait toujours plus qu'à demi ouverte, de manière à permettre la vue d'un beau perroquet vert et rouge. Marianne ralentissait le pas quelquefois devant cette porte si séduisante. Un matin qu'elle était toute grande ouverte, elle s'arrêta pour dire, en adoucissant sa voix : — Jacquot! joli Jacquot! — Et aussitôt mistriss Tattle la pria de lui faii^e Tlionneur d'entrer pour voir Jacquot de plus près, et en même temps elle prit la liberté de lui offrir un morceau de gâteau aux amandes.
Le lendemain, mistriss Theresa Tattle eut Thonneurde faire, en personne, une visite à mistriss Montagne « pour s'excuser de la liberté qu'elle avait prise en invitant la charmante miss Marianne à voir son perroquet des Antilles, et de la liberté plus grande encore qu'elle s'était permise de lui offrir une tranche de gâteau, créature inconsidérée qu'elle était I libertés qui pouvaient avoir dé-
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plu à jïiistriss Montagne , el qne cerlainement elle ne se fût jamais avisée de prendre, si elle n'y avait été entraînée, d'une manière irrésistible, par la ressemblance frappante, mais en beau toutefois, de miss Marianne, avec un jeune homme, un officier, avec lequel elle avait diinsé, elle l'avouait à re^jret, il y avait alors près de douze ans, au grand bal des courses d'Kpsom ; un jeune homme fort distin^^uc, nommé aussi Moîiiajjue, et a!)partenant à la plus honorable famille, à laquelle, à un degré éloigné, il est vrai, elle pouvait affirmer qu'elle était en quelque sorte alliée, ayant riionneur dèlre proche parente des Jones du Merionethshire, lesquels étaient cousins des Griffith du Beffordshire, dont la branche ainée, à ce qu'elle croyait, avait rhonneur d'être proche parente de M. Montagne; ce qui la rendait impaliente de s'acquliter d'une visiie dont les conséquences dosaient être si agréables [)Our elle, en kii procurant une connaissance et une société destinées à lui faire le plus grand honneur. »
Après avoir aussi heureusement accompli sa première visite, il était peu probable que mi Iriss Taltle en restât là, et que la famille Montagne put échapper à Thonneur d'une connaissance plus intime. Dans le cours de la première semaine, elle se contenla de faire entendre à M. Montagne que «dans le monde, on trouvait son système d'éducation un peu singulier, et qu'elle lui serait obli{';ée, s'il voulait bien, un jour ou lautie, lorsqu'il n'aurait rien de mieux à faire, lui expliquer ses idées personnelles, afin qu'elle eût quelque chose à dire à ses connaissances à ce sujet, parce qu'il lui éti.ii impossible de voir attaquer de sang-froid la personne ou les opinions de ses anus.
M. Montagne ayant décliné poliment l'honneur de faire comprendre à mistriss Tatl'e son système d'éducation uniquement poui" lui procurer quelque chose à dire, et ayant fait preuve d une indiflx5rence incroyable pour les attaques
dont il était menacé, mislriss Tattle vint alors s'adresser à mistriss Montagne, en lui prophétisant à Toreille du ton le plus sérieux, que la taille de la charmante miss Marianne deviendrait bientôt nouée, si elle n'était pas immédiatement pourvue d'un appareil orthopédique, d'un maître de danse français et d'un professeur de gymnastique. Cette confidence alarmante n'eut pas heureusement un effet durable sur Tespiii de mistrissMontagae; car, trois jours après, mistriss Theresa, après l'inspection la plus minutieuse, se trompa d'épaule, en voulant désigner celle qui lui avait paru la plus haute quelques jours auparavant. Ce danger était à peine évanoui,. que mistriss Tattle , avec une figure alongéeet après des périphrases pleines d'embarras, vint affirmer à mistriss IMonlague qu elle était bien inquiète de sa fille Sophie; qu'elle était convaincue que lès poumons de celte enfant étaient a' laqués, et qu'elle devrait certainement prciKlre des eaux minérales matin et soir; ou tout au moins tenir constamment dans sa bouche une pastille pectorale du célèbre Liston, et surtout consulter tout de suite le docteur Boyle, le meilleur médecin du monde, et qu'elle eiiverrait chercher pour elle-mèiiie avec confiance, fùt-ellesur son lit de mort, parce que, à sa connaissance personnelle, il avait rétabli complètement une jeune personne de ses parentes qui avait déjà perdu totalement deujc de ses poumons
Les opinions médicales d'une personne qui taisait preuve d'une telle science anatomique ne pouvaient avoir beaucoup de poids pour mistriss Monlague. L'inévitable conseillère n'eut p.js plus de succès, quand elle tenta de faire prendre un précepteur pour Frédéric, qui, appréhendaitelle, en avait absolument besoin d'un pour se perfectionner dans l'élude du grec, du latin et autres langues mortes, dont, faisait-elle observer, il serait fort impertinent à une femme de parler; mais elle ne faisait que se
hasarder à répéter ce qu'elle tenait d'une bonne autorité, qu'on ne pouvait bien apprendre les langues mortes qu'aux grands collèges publics, ou avec le secours d'un précepteur particulier qui eût fait un tour sur le continent (après avoir obtenu tous les bienfiiits d'une éducation classique, terminée dans une des universités du royaume) avec une bonne famille, avantage sans lequel il est impossible de mettre à profit un voyage continental. Toutes ces qualités requises pour un bon précepteur étaient, à sa connaissance particulière, réunies dans la personne qu'elle avait l'honneur de recommander, comme ayant été le précepteur d'un jeune lord, lequel n'avait plus besoin de ses services maintenant , ayant été, malheureusement pour lui et sa famille, victime d'un d tel occasioné par le motif le plus frivole.
Après avoir tenté en vain ces diverses suggestions auprès de cesimprudensparens, mistriss Theresa Tattle voulut alors essayer son influence sur les enfans, et son succès parut alors plus probable. Quant à Sophie, elle demeura insensible à la séduction , quoique mistriss Tattle eût employé pour la séduire ses flatteries les plus délicates. Bien qu'elle se montrât désireuse d'obtenir l'approbation de ses amis, Sophie ne cherchait nullement à s'attirer les bonnes grâces des étrangers. Elle avait alors treize ans , âge dangereux, auquel les jeunes filles mal élevées, dans leur empressement à étaler le peu qu'elles savent, ne sont que trop portées â devenir esclaves des applaudissemens et des éloges du premier oisif qui les flatte; âge où les habitudes ne sont pas encore formées et où l'attention se dirigeant tout-â-coup sur la toilette et les manières, les jeunes personnes sont disposées à affecter et à imiter sans discernement tout ce qu'elles s'imaginent fait pour plaire.
Sophie, dont le goût avait été cultivé en même temps que l'intelligence et le raisonnement, n'était pas sujette h
tomber dans de semblables erreurs. Elle savait qu'elle pouvait plaire à ceux qu'elle aimait sans affecter de paraître autre qu'elle n'était réellement, et ses amis écoutaient ce qu'elle disait, quoique jamais elle n'adoptât les sentimens ou répétât les phrases qu'elle eût pu facilement s'approprier dans la conversation des jeunes personnes plus aisées ou plus à la mode qu'elle-même. Mistriss Theresa Tattle n'ignorait point quelle influence a sur une femme, même à treize ans, ce mot magique de mode; mais elle n'avait pu découvrir encore qu'il eût un grand pouvoir sur l'esprit de Sophie, non plus que ses documens personnels sur la grâce et les bonnes manières. Mistriss Montagne avait appris à sa fille qu'il valait mieux rester soi-même et ne point torturer son esprit ni sa personne, en affectant des grimaces que la mode seule peut faire supporter, et qui sont un objet de mépris pour les personnes réellement polies et sensées.
— Dieu me bénisse ! se disait mistriss Tattle, si j'avais une grande fille comme ça, aussi dépourvue de formes et de manières, du matin jusqu'au soir devant les yeux, il y aurait de quoi briser mon pauvre cœur. Dieu merci ! je ne suis point mère. C'est miss Marianne que je voudrais pour fille, si je l'étais. •
Miss Marianne avait si souvent entendu dire a mistriss Tattle qu'elle était charmante, qu'elle n'avait pu s'empêcher de le croire, et au lieu de rester ce qu'elle était, une petite fille aimable et sans affectation, elle devint en peu de temps si vaine et si affectée qu'elle ne pouvait parler, se mouvoir, regarder ou se taire , sans s'imaginer que chacun avait ou devait avoir les yeux attachés sur elle; lorsque mistriss Theresa s'apercevait, dans ces occasions, que mistriss Montague prenait un visage sérieux , pour réparer le mal qu'elle avait fait, elle se hâtait de dire à l'enfant, après avoir loué sa chevelure ou ses yeux : — Ohî
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mon amour, il n'y a que les petites filles, vous savez, qui ne songent qu'à leur beauté. On n'aime point une |)ersonne parce qu elle est belle, mais parce qu'elle est bonne, voyez- Yous!
Il faut en vérité considérer les enfans comme des êtres dénués de bon sens, ou du moins n'avoir jamais réfléchi sur la manière dont se forment nos opinions dans notre esprit à nous-mêmes, pour s'imaginer que les enfans ont une foi implicite dans les paroles qui leur sont adressées sous forme de morale, lorsque notre physionomie, nos manières, le ton enfin et toutes les circons'ances dont nous les accompagnons, leur parlent un langage toui-àfait différent. Les enfans sont très-bons physiônouiistes; ils apprrnnent de boime h( ure le langage universel des yeux, et ce que l'on dit d'eux leur faii toujours plus d'impression que ce qu'on leur dit à eux-mêmes.
Mistriss Theresa avait rarement dit à Frédéric INIontague a qu'il était un drô.e de corps et qu'il avait un talent incomparable pour saisir et contrefaire les originaux; » mais elle lui avait glissé ces paroles flatteuses dun ion confidentiel qui les grandissait dans son imagination, sinon à son oreille. Celait un enfant vif, intelligent, et qui donnait les plus belles espérances; mais sa soif des louanges vulgaires n'avait pas encore été assouvie; les flatteries mêmes de mistriss Taille lui plaisaient, et il s'exerça si bien à lui plaire qu'il descendit bienlùl au rôle de bouffon. Au lieu d'^»bserver les caractères et les habitudes des peisonnes qu'il voyait chaque jour uniquement pour les juger et en tirer des règles de conduiie à son usage, il considérait, épiait, analysait chaque personne qui posait devant lui, dans le but de découvrir en elle (jueique faible ou de saisir quehjue singularité de gestes ou de prononciation, qu'il put conl refaire avec chance de succès.
Alarmés des rapides progrès de cette influence pcrni-
cieuse, M. et mistriss Montagne, qui, dès le premier jour où ils avaient été honorés de la visite de mistriss Tattle, s'étaient mis en qnélc d'une nouvelle demeure, devinrent alors extrêmement impatiens de décamper. Ils n'étaient point du nombre de ces esprits faibles, qui, dans la crainte d'offenser une connaissance importune ou dangereuse, compromettent plutôt le bonheur de leur jeune famille. Ils avaient entendu parler d'une maison de campagne à peu de distance de la ville^ qui devait probablement leur convenir, et ils résolurent de visiter cette habitation tout de suite. Comme ils devaient rester absens la journée entière, ils prévirent que leur voisine officieuse ne manquerait pas de communiquer avec les enfans. Ils ne voulurent point arracher de ceux-ci aucune promesse qu'ils fussent tentés plus tard de ne pas tenir; en conséquence, ils se contentèrent de leur dire en les (juiitant : — Si mistriss Theresa Tattle vous fait prier de l'aller voir, faites comme vous le jugerez à propos.
A peine le bruit de la voiture qui emportait mistriss Montagne ne se faisait-il plus entendre, qu'un domestique apporta un billet h l'adresse de M. Frédéric Montagne, dont celui-ci s'empressa de lire tout haut le contenu à ses deux sœurs:
« Mislrks Theresa Taille présente ses complimens empressés à l'aimable et amusant M. Frédéric Montague; elle espère qu'il aura la charité de venir prendre le thé avec elle ce soir et d'amener avec lui sa charmante sœur miss Marianne. Mistriss Theresa sera seule avec un horrible mal de tête et les nerfs crueliement affectés ; le docteur Boyle assure que (spécialement dans le cas où se irouve Mrs. T. T. ) c'est s'exposer à la mort pour les personnes soufTrantes des nerfs que de rester un instant dans la solitude; elle espère donc que M. Frédéric ne refusera pas de venir l'égayer un peu par ses excellentes plaisanteries.
» Mistriss Theresa a eu soin de se pourvoir de quelques macarons
pour sa petite favorite qui ne les dédaigne pas, à ce qu'elle a dit ellemême l'autre jour.
» Mistriss Thcresa espère qu'ils viendront à six heures , au plus tard, sans oublier aiiss ^pbie, si elle veut bien daigner se mettre de la partie. >
A la première lecture de ce billet, « l'aimable M. Frédéric et la charmante miss Marianne « rirent de bon cœur et regardèrent Sophie, comme s'ils eussent eu peur qu'elle pût les croire sensibles à d'aussi grossières flatteries; mais après une seconde lecture, Marianne fit observer que c'était certainement bien aimable de la part de mistriss Theresa de s'être souvenue des macarons, et Frédéric avoua qu'il avait eu tort de se moquer de cette pauvre femme qui souffrait si cruellement d'un mal de tête. Puis, tout en roulant le billet entre ses doigts, il s'adressa ainsi a sa sœur aînée :
— Voyons, Sophie, cesse donc un instant de dessiner et dis-nous quelle réponse nous pouvons faire.
— Nous pouvons! Mais nous pouvons faire la réponse qu'il nous plaira , j'imagine.
— Sans doute, dit Frédéric, nous pourrions refuser si nous voulions; mais nous ne devons rien faire d'impoli, n'est-ce pas? Je pense donc que nous ferons aussi bien d'y aller, parce que nous ne pourrions refuser, quand même nous le voudrions ; qu'en dis-tu?
— Tu as fait une telle confusion, répliqua Sophie, entre vouloir, pouvoir et devoir, que je n'y comprends rien du tout. Ce sont sûrement à tes yeux des choses toutes différentes.
— Différentes , non, s'écria Frédéric; nous devrions, nous pourrions, nous voudrions, sont absolument la même chose dans la grummaire latine; ce sont également des çignes du mode potentiel.
Sophie, dont le raisonnement n'était pas facile à dérouter,
même par des citations de la j^rammaire latine , leva doucement la tête de dessus son dessin, et dit que ces mots pouvaient être des signes de la même chose dans la grammaire latine, mais qu'elle croyait qu'ils signifiaient des choses lout-à-fait différentes dans la vie réelle.
— C'est comme on veut, reprit alors le petit sophiste; tu sais que les mots ne signifient rien en eux-mêmes. S'il me plaisait d'appeler chapeau un chandelier, tu me comprendrais tout aussi bien, après que je t'aurais expliqué une seule fois que par chandelier j'entends cette chose noire que je mets sur ma tête; chandelier et chapeau seraient alors deux termes absolument semblables pour toi.
— Et pourquoi deux mots pour signifier la même chose? dit Sophie; quel rapport trouves-tu là d'ailleurs avec tes c( pouvoir, devoir et vouloir? » Tu voulais prouver que....
— Je voulais prouver, interrompit Frédéric, que ce n'est pas la peine de se disputer deux heures sur deux mots. Arrive au fait, Sophie, et ne dispute point avec moi.
— Je ne disputais point, je raisonnais.
— Soit, tu raisonnais ou tu disputais. Ni l'un ni Tautre n'appartient aux femmes; car comment pourraient-elles se servir de la logique comme les hommes?
A ce sarcasme dédaigneux contre son sexe, Sophie rougit vivement.
— Là! s'écria Frédéric triomphant, nous allons voir tout à l'heure une philosophe en colère. Je donnerais volontiers une pièce de six pences , le prix d'un spectacle de marionnettes, pour voir miss Sophie hors d'elle-même. Tiens, Marianne, vois donc comme elle agile vivement son pinceau dans l'eau.
Sophie ne pouvait se voir tournée en ridicule sans en ressentir un peu d'indignation : — Mon frère, dit-elle d'une voix émue, tu devrais....
— Tiens, tiens! reprit Frédérfc en montrant du doigt la
rougeur qui des joues de Sophie s'élevait presque jusqu'aux tempes. Çà monte ! çà monte! Vois le thermomètre, Marianne. Chaleur humaine! Sénégal! eau bouillante! eau bouillante, Marianne!
— Mais, dit Sophie en souriant, vous pourriez bien vous tenir un peu plus éloignés l'un et Tautre. Laissez le thermomètre livré à lui-même quelques uiinutes; donnez-lui le temps de se refroidir, il sera redescendu à tempéré quand vous viendrez le consulter de nouveau.
— Oh ! mon frère, dit Marianne , elle a si bon cœur ! Ne la tourmente plus. Allons, ne fais plus de barbouillages sur son papier; ne répands plus ses couleurs de tous côtés, et ne salis plus ses pinceaux, c'est mal î Tiens ! les bords de sa palette sont de toutes sortes de couleurs.
— Oh ! j'ai seulement mêlé le rouge, le bleu, le vert et le jaune, pour te montrer, Marianne, que toutes ces couleurs mélangées font le blanc. Mais voilà le thermomètre au tempéré, et je ne la tourmenterai plus. Elle pourra parler logique s'il lui plaît, quoiqu'elle ne soit qu'une femme.
— Mais ce n'est pas bien , Frédéric, dit Marianne, de parler à une femme de cette manière. Souviens-toi que Sophie, toute femme qu'elle est, a su faire ce nœud difficile que papa nous a montré hier, long-temps avant que tu y parvinsses toi-même, (juoiquc tu sois un homme.
— Oh! long-temps, non; et puis, ce nœud, ce n'est qu'un tour d'escamotage.
— Il n'en est pas moins très-mgénieux, reprit Marianne; c'est papa lui-iLÔme (jui l'a dit; et puis Sophie comprend la règle de trois, ce qui n'est pas un tour d'escamotage, mieux que toi , quoiqu'elle soit une femme, et, en outre, ell<> peut raisonner, maman l'a dit.
— Eh bien! qu'elle raiscnne tan! qu'elle voudra, peu m'importe dit le méchant petit obstiné. Tout ce que j'ai à dire,
c'est qu'elle ne sera jamais capable de faire un pudding.
— Pourquoi donc, mon frère? demanda Sophie, ea levant sur lui un regard calme et sérieux.
— Eh quoi ! ne te rappelles-tu pas que papa lui-même a dit l'autre jour à dîner qu'une femme qui sait parler grec et latin comme moi n'est qu'une triste créature, après tout, et qu'elle aurait mieux fait d'apprendre quelque chose d'utile, et mistriss Tattle ajouta qu'elle répondait qu'une telle femme ne saurait pas faire un pudding?
— Très-bien ; mais je ne sais ni le grec ni le latin, moi.
— Non; mais tu sais dessiner, et c'est la même chose.
— La même chose ! Oh ! Frédéric ! dit la petite Marianne en riant.
— A toi permis de rire; mais je dis que c'est la même espèce de choses. Les femmes qui dessinent et qui raison, nent seraient fort embarrassées pour faire un pudding. C'est mistriss Theresa Tattle qui l'a dit, lorsque je lui ai montré hier les beaux dessins de Sophie.
— Mistriss Theresa Taille a bien pu parler ainsi, répliqua Sophie d'un ton calme; mais je n'en comprends pas davantage pourquoi ma connaissance du dessin m'empêcherait de savoir faire un pudding.
— Je le répète que tu ne sauras jamais faire un boa pudding.
— J'ai appris , continua Sophie en mélangeant ses couleurs, à mêler telle et telle couleur ensemble pour en obtenir celle que je désire; pourquoi donc ne pourrais-je apprendre à mêler ensemble de la farine, du beurre, du sucre et des œufs, pour en obtenir le goût que je voudrais avoir?
— Oh! c'est que mêler ne suffit pas, à moins que tu ne connaisses les quantités exactes comme un cuisinier; or, tu n'as jamais appris les quantités qu'il faut exactement.
— Et comment le cuisinier les a-t-il apprises? Ne pourrais-je donc les apprendre aussi bien que lui ?
— C'est possible; mais lu ne pourrais faire les choses exactement comme lui; tu ne manierais point la cuillère, d'après la recette, exactement comme un cuisinier.
— Et moi je soutiens qu'elle le ferait, reprit Marianne vivement ; car maman lui a appris à peser et à mesurer les choses avec soin ; et, lorsque j'étais malade, c'était elle qui me composait mes potions avec une exactitude et une adresse qu'un cuisinier n'aurait pas eues. Oui, je le répète, s'il ne s'agit que de précision et de soin, Sophie est capable de faire le meilleur pudding du monde.
^~ Eh bien ! quand elle en serait capable, qu'est-ce que cela signifierait ? Je dis qu'elle ne voudrait pas en faire , et cela revient au m.ème.
— Elle ne le voudrait pas! Comment peux-tu dire cela, "Frédéric?
— Oui, elle ne le voudrait pas ! Tiens ! regarde-la maintenant avec ses livres, ses dessins et tout son attirail de couleurs et de pinceaux autour d'elle; penses-tu qu'elle consentirait à se lever brusquement, avec sa robe toute blanche, et à mettre tout cela de côté, pour descendre dans une cuitiiie toute graisseuse, s'y plonger jusqu'aux coudes dans la graisse, comme un cuisinier, et cela, pour fiiire un pudding?
— Je n'aurais pas besoin de me plonger les bras jusqu'aux coudes, dit Sophie en souriant; il ne serait pas nécessaire non plus que je ressemblasse à un cuisinier; s'il le fallait pourtant, je crois que je saurais faire un pudding.
^- Oui, oui , oui ! dit: chaudement Marianne; elle quitterait tout dans la minute, et se meUr;at à l'ouvrage activement et adroitement, ainsi qu'elle a fait pour moi l'hiver dernier, lorsque j'étais malade. Oh! Frédéric, sois en sûr, elle peut faire tout ce qu'elle voudra, et , s'il le faut, elle
préparera, dans une minute, le meilleur pudding qui soit au monde.