‹ Contes de Pantruche et d'ailleursChapitre 3 sur 13 · FABLE · texte numérisé non relu

FABLE

Deux employés, (( ayant un O sur leur casquette », Un jeudi de PAscension,

De la place de la Roquette,

S’en vinrent au Jardin d’ Acclimatation.

C’étaient deux plaisantins de dangereuse espèce ; Leur raillerie était épaisse.

Ils accablaient les batraciens Avec des jeux de mots un peu trop anciens. Daubaient sur l’éléphant et sur le dromadaire.

Nul animal n’était soustrait A ces lazzis sans intérêt Qu’eût récusés le plus stupide hebdomadaire.

CONTES DE PANTRÜGHE ET D’AïLLEURS

De vrai, quelque rustaud, natif de Barbizon,

Son esprit fût-il mort et sa verve tarie.

Eut moins vulgairement plaisanté Totarie Ou nargué le morne bison.

Ils vinrent jusqu’au parc ou Girafe, ma mie,

Hausse son chef pensif et plein de bonhomie.

(( Oh! le sot animal! Mais à quoi donc sert-il? » Clamèrent d’une voix ces esprits terre-à-terre. Argument vraiment peu subtil Et bassement utilitaire.

La girafe au long col ne leur répondit rien. Poursuivant leur chemin, les deux grossiers compères S’égayèrent encore aux dépens d’un saurien Et de trois paisibles vipères.

Un perroquet ensuite excita leur humour.

Puis, à la fin, ce fut le tour De sir Jack Kanguroo et de dame Sarigue.

Ce flot d’absurdités sans digue.

Même pour un indifférent.

Etait tellement écœurant Que dame Autruche, oyant cette racaille.

Vomit le démêloir d’écaille Et le trousseau de clefs qu’elle allait digérant.

Le soir amène enfin la trêve.

Pour rentrer au logis, le couple s’en alla.

Or, il advint, qu’à quelque temps de là.

Le syndicat vota la grève.

Cocher et conducteur, contrôleur et côtier,

Chacun se souleva. Descendant de son coche.

Le cocher dignement rendit son fouet altier Et le conducteur sa sacoche.

contj:s de pant]{ucjie

Les contrôleurs, d’un air grave de sénateurs, Rendirent leur sifflet d’ébène Et le petit machin que, d’un geste de haine.

Ils enfoncent dans le papier des conducteurs.

Or, à la préfecture, on n’en mène pas large.

Monsieur Lépine est aux abois.

De ce service urbain va-t-il prendre la charge Avec le sergent Hoff et les gardes du bois ?

Déjà, des voyageurs farouches Envahissent les bateaux-mouches.

Mais ces bateaux, malgré leur bonne volonté.

Ne peuvent atterrir devant la Trinité,

Et ne desservent maintes rues Que dans les cas de fortes crues.

Donc, nos deux compagnons, renommés tapageurs. S’en vinrent au matin, au parvis Saint-Eustache, Riant d’avance en leur moustache De l’émoi des sergots et des bons voyageurs.

Mais leur surprise fut extrême.

L’un des deux cria : « M... » et l’autre : (( Caramba ». Un spectacle imprévu les rendit plus baba Que feu Ali-Baba lui-même.

Un très vénérable éléphant Gonflait ses formes idéales Entre deux brancards, à l’avant De l’omnibus Ivry-Les-Halles.

Venus de Belleville et du quartier Gaillon Des curieux faisaient une affluence énorme Tout autour de la plate-forme.

Là, madame Sarigue, à Toreille un crayon.

Agitait de sa patte frêle Une sacoche naturelle Où tintait un joyeux billon.

La stupéfaction fut soudain générale,

Quand la Girafe avec lenteur Promena le long de la haute impériale,

Au bout de son grand col un museau quémandeur, Cependant que, joignant sa parole à ce geste.

Un perroquet de Bilbao,

Criait d'en bas de sa voix preste :

(( Pas d'correspondances, là-haut? »

Cette aventure prouve, entre mille aventures.

Que le Seigneur est très intelligent Et que, par conséquent.

Faut pas chiner ses créatures.

C'est-il lui, ou bien vous, TEternel, jeune sot? Alors c'est toujours lui qu'aura le dernier mot.

Publicité dans les Salons

Quel testimonial, pour un article de toilette, pour un médicament, ou pour un tricycle nouveau modèle, vaut mieux que la simple affirmation d’un homme du monde, affirmation émise négligemment, dans un salon ami, en présence d’une société de gens élégants?

Si cette attestation est répétée quelques jours après, devant le même auditoire, par un autre homme du monde, également bien posé, il n’en faut pas davantage pour lancer tout à fait le produit dont on a célébré les qualités.

C’est ce qu’a très bien compris l’Agence de Publicité dans les salons, la plus ancienne des agences de ce genre, celle qui possède le meilleur personnel de mondain.

Quelques mots sur le fonctionnement de cette intéressante entreprise.

Tous les jours, de quatre à six, les clubmen affiliés se rendent au siège social, où se distribue la, liste des produits qu’il s’agit de vanter dans deux, trois ou quatre salons. Le tarif ordinaire

est (riin louis par article et par salon. Mais on a vu des gens du monde, d’une situation sociale très élevée, toucher jusqu’à vingt-cinq louis pour un seul article et pour un seul salon.

Une fois en possession de sa liste, l’homme du monde a quelques heures devant lui pour réfléchir sur le tour qu’il lui faudra donner à ses propos, chercher son entrée en matière pour parler d’un certain vernis à chaussures, puis une transition pour entamer l’éloge de tel ou tel sinapisme.

Quand le comte de N... tombe au milieu d’une belle discus-

sion sur les forces navales de Eltalie, il lui faut une grande habitude du monde et un réel talent de causeur pour faire venir la conversation sur la lessiveuse Babou, et surtout pour expliquer comment il a été amené à en expérimenter les qualités nombreuses. Car on voit mal ce moderne Brummel quitter sa longue redingote pour se mettre à nettoyer des camisoles ou des langes'^de petit enfant.

A côté du clubman faiseur de boniment il y a l’homme

CONTES DE PANTRUGHE

du monde inspecteur, présentant de hautes garanties d’honorabilité, et chargé du rôle délicat de faire des tournées dans les divers salons, pour veiller à ce que les gentlemen affiliés s’acquittent de leur mission avec la conscience désirable.

I.’inspectcur entre dans le salon, s’approche de vous ou de moi, lie connaissance, nous offre parfois de quoi fumer, et nous désignant un des assistants, nous demande d’un ton dégagé :

— N’est-ce pas ce monsieur qui parlait tout à l’heure de la poudre de riz Corinthienne?

Et comme nous esquissons un geste de dénégation vague :

— Vous êtes ici depuis longtemps? interroge l’inspecteur, comme pour parler d’autre chose.

— Depuis une heure et demie à peu près.

Notre interlocuteur est fixé. 11 s’approche discrètement du clubman délinquant, et lui glisse dans l’oreille.

— Vous n’avez pas parlé de la poudre Corinthienne? Huit francs d’amende.

U Agence mondaine de publicité traite parfois de belles affaires. C’est ainsi qu’elle a dernièrement affermé pour six mille francs le nez du major H... Voici l’avantage de cette petite opération.

Un clubman affilié se trouve dans un salon avec le major H..., et lui fait les compliments les plus vifs sur la blancheur de son nez.

---• Eh bien! mon cher, répondit le major H..., vous me

ET D’AILL?:UUS

croirez si vous voulez; mais, il n'y a pas six mois, ce nez était littéralement couvert de points noirs !

— Et serait-il indiscret de vous demander comment vous êtes arrivé à Ten débarrasser d’une façon aussi complète ?

— Mais tout simplement par l’emploi de la pâte Trafalgar qui^ en moins de six semaines, a donné à mon nez cette blancheur que vous admirez tant!

Les Poissons des grands lacs d’Afrique

Le Blafard a plus de noms et plus de titres qu’un grand d’Espagne : mais il ne les porte pas simultanément.

Voyageant dans les montagnes de Suisse, il prit le nom de Roger d’Andermalt, à cause de la beauté du site.

Mais aux régates de Cowes, il s’appelait le comte de Draguignan, et quand je le rencontrai à Ostende, il venait justement

de s’approprier le titre de prince d’Ermepachy tombé en déshérence.

Il parodia à ce propos un mot célèbre : (( Jamais le prince

CONTES DE PANTRÜGHE ET D’AiLLEüRS

cl’Ermepachy ne se souviendra des services pécuniaires rendus au comte de DraguigTian. »

Ayant suffisamment voyagé, il acheta un cabinet d’affaires et s’établit à Paris.

Bien qu’il affecte un élégant nonchaloir, Le Blafard est un homme d’action, qui se préoccupe avant tout de vendre la peau de l’ours et d’en toucher le montant. Si la Providence veut que par la suite l’ours soit mis par terre, il est toujours temps de trouver un second acquéreur.

Par un beau matin de mai, comme il côtoyait le Code en compagnie d’un ami, il vit venir à lui un homme intelligent qui lui proposa une grande entreprise : la vente en gros des poissons des grands lacs d’Afrique.

Le Blafard eut tôt fait d’installer, en plein boulevard, une superhe boutique où, cbaijue matiji, des brochets, des (‘arpes, des tanches, amenés vivants dans des caisses d’eau douce, étaient exposés à la devanture. Les poissons des grands lacs d’Afrique ressemblent d’ailleurs beaucoup à ceux de la Marne.

On prépara pour l’émission une belle liste, où figuraient des chevaliers, des officiers, et même des commandeurs d’industrie. Le Blafard résolut, à ce propos, dé se procurer le ruban rouge.

Le Blafard se disposa à obtenir sa croix par une habile pression sur ropinion publique.

Il acheta une main de papier ministre et couvrit la première feuille d'une pétition ainsi conçue ♦

« Monsieur le Directeur des Postes et Télégraphes,

(( Les habitants du quartier Saint-Athanase, quartier commerçant par excellence, où l’heure du courrier est généralement très chargée, vous prient instamment de reculer de quinze et, si possible, de trente minutes la dernière levée des boîtes postales.

(( Veuillez, etc. »

Tous les habitants du quartier donnèrent leur adhésion, par besoin réel ou par indifférence. Le Blafard eut sa main de papier couverte de onze mille signatures. Il enleva alors purement la première page, et la remplaça par une requête rédigée en ces termes :

(( Monsieur le Ministre du Commerce,

(( Habitants du quartier Saint-Athanase, nous prenons la liberté de signaler à Votre Excellence la noble conduite d’un de nos concitoyens, M. Omer-Albin Le Blafard. Depuis les longues années qu’il vit au milieu de nous, M. Le Blafard s’occupe avec un zèle infatigable d’une quantité d’œuvres philanthropiques.

Yondâteur des Sociétés chorales ch octogénaires^ président de la fameuse Ligue de protection des parents martyrs, M. Le Blafard est l’objet de notre admiration constante. Qu’un décret de vous attache la croix sur sa poitrine, et 22.000 mains d’électeurs frappées en cadence, salueront cette œuvre de justice.

(( Veuillez, etc. ))

"Suivent les 1 1.000 signatures \

ET D’AILLEURS

Le ministre envoya des commissaires enquêteurs qui déjeunèrent chez Le Blafard et rapportèrent dans leurs poches la conviction intime que Le Blafard était un homme généreux. La nomination parut à VOfficiel, on prépara les prospectus, et les poissons des grands lacs d’Afrique continuèrent à affluer dans les eaux de la Marne par des conduits souterrains.

En Sabots

Le duc de Sableplein fit un soir son petit compte de caisse, et s’aperçut que des biens paternels, manoir ancestral et terres du Languedoc, il lui restait un bon de poste de quatre francs et deux billets de tombola.

Et cependant, autour de lui, s’élevaient, comme d’insolents donjons, les hautes fortunes des parvenus, arrivés à Paris en sabots.

Un tel, arrivé à Paris en sabots, avait réalise des millions en louant chaque soir, à tous les directeurs de théâtre du monde, des appareils brevetés pour la claque mécanique.

Tel autre, venu à Paris en sabots, avait constaté les excellentes propriétés purgatives de l’eau de Seine. 11 s’était installé à Vienne, où il avait vendu cette eau de Seine en flacons.

Il la fabriquait d’ailleurs sur place, avec de l’eau du Danube, des dessous de bras en caoutchouc et de vieux microbes.

Et le duc de Sableplein dont, depuis des temps reculés, les ancêtres étaient toujours arrivés à Paris dans de somptueux carrosses, le duc de Sableplein n’avait à lui que quatre francs en bon de poste et deux billets de tombola.

Alors, il résolut de s’acheter avec ses quatre francs une paire de sabots rustiques et de sortir, lui, de Paris, en sabots.

Vêtu d’un costume de voyage et chaussé de sabots en bois blanc, le duc de Sableplein est sorti de Paris par la porte de Flandre.

Faute d’une publicité sulïisante, cette manifestation passa, d’ai]l(‘iirs, totalement inap(‘iru(‘.

Après avoir traversé des banlieues et d(‘s l)anli(‘ues, l(‘ due s’arrêta au bord d’une rivière, et se prit à rélléchir sur l’inanilè' de sa protestation , et s ur l’incurable tristesse de sa position sociale .

Puis, il prit un de ces bains froids qui durent très longtemps, et d’où l’on sort, quand on en sort, un peu tuméfié et en assez vilain état.

Le duc de Sableplein est entré dans l’au-delà en sabots. Il sera le Parvenu des Félicités Eternelles, si dit vrai l’Ecriture,

Les aimables Causeurs des salons

Je venais de faire représenter à l’Ambigii mon grand drame en six actes : Le Secret du Ma7xha7id de gaufres. J’avais donc maintenant un petit renom dans le monde littéraire. Aussi, ne m’étonnai-je point quand mon ami Z..., délégué par la comtesse de Bonnepoire, me demanda de bien vouloir accepter à dîner chez cette noble dame, le samedi de la semaine qui suivrait.

Dîner chez la comtesse de Bonnepoire, en compagnie d’écrivains réputés, de notables médecins et de distingués hommes de guerre, c’était pour le petit renom dont il est parlé plus haut une véritable consécration.

— Heu! fis-je, pour ne pas accepter trop vite. La semaine prochaine, je serai bien pris.

— C’est comme vous voudrez, répondit Z... Mais il me semble qu’un bon dîner, un cachet de quarante francs et des cigares à discrétion, ça n’est jamais à dédaigner.

Au jour dit, je me rendis chez la comtesse, où je trouvai divers personnages illustres : Victor Clierbuliez, qui touchait 45 francs, Alphonse Allais, 70 francs par séance, Camille Saint-Saëns, au mois. Plus divers médecins, 30 francs en temps ordinaire et 120 francs pendant les épidémies (car, en ces moments, leur conversation devient passionnante).

Ce n'était pas la saison des peintres, qui, à cette époque de Tannée, n'avaient généralement aucune saveur,

Je ne perdis pas ma soirée. Comme j'avais franchement égayé

mon coin de table par des plaisanteries des plus spirituelles, le maître de la maison fut satisfait et me pria de revenir toutes les quinzaines.

De plus, Victor Cherbuliez me fît connaître un autre monsieur qui donnait des dîners et qui, lui, pouvait se permettre de rémunérer très largement ses convives de marque. Il faisait, en effet, payer les places à ses invités^ moins notoires. Les places d'honneur, au milieu, coûtaient quarante francs, et les places

CONTES DE PANTHUGHE

du bout de la table un louis seulement. Tous ces invités payants claient d’ailleurs fort convenables, et quelques-uns mêmeaA^aient tout à fait grand air.

Pourtant, de légers murmures coururent dans l’assistance quand on prévint que Sully-Prudhomme ne pouvait venir ce jour-là. On présenta à sa place M. de Bornier, qui n’avait pas été annoncé dans les invitations. Personne ne redemanda son vestiaire, et personne ne s’en repentit, car M. de Bornier fut étincelant.

Ludovic Halévy était aussi de la fête. Mais j’appris qu’on le demandait surtout dans les bals blancs. Quant à Armand Silvcstre et à Jutes Lemaître, ils « faisaient » plus particulièrement les banquets d’anciens élèves. Trois fois la semaine, ils allaient remémorer des souvenirs d’enfance, choquer leurs verres avec des messieurs qu’ils appelaient leurs condisciples, et boire à la prospérité des diverses boîtes où, jamais d’ailleurs, de leur noble vie, ils n’avaient ficlin les pieds.

Le roi Dagobert

Lebon roi Dagobert entendit un jour comme un gros bruit d’abeilles. C’était le peuple qui murmurait.

Saint Eloi, toujours bien informé, expliqua les murmures : « Le peuple, excité par des meneurs, se plaignait de la monarchie absolue. » — C’est bon, répondit le roi, je vais leur donner une Constitution.

Mais l’autocrate saint Éloi refusa d’associer son nom à celle politique. Saluant son roi avec un sourire amer, il s’éloigna et rentra dans la vie privée.

On procéda à des élections de députés. Des professions de foi s’inscrivirent à la pierre noire sur la façade des maisons, le vin coula abondamment dans les auberges, durant que des hérauts, dans les carrefours, criaient les noms et qualités des candidats.

Le Parlement, une fois élu, s’assembla. Ce fut un beau spectacle. Quand ses enfants avaient été sages, le bon roi les conduisait à la salle des séances, où les députés s’entr’arrachaient la barbe, rudoyaient les côtes et dévoraient les narines.

Or, l’événement prévu arriva. Un matin, le bon roi Dagobert enfila sa culotte à l’envers, et, de la sorte accoutré, présida le conseil des ministres.

Du temps que] Dagobert était un bon tyran, saint Éloi eût

ET D’AILLEURS

coupé court à rincident, en disant à son maître : Siré^ votre majesté est mal culottée. Mais saint Éloi et ses amis politiques g-rossissaient désormais le parti des mécontents. On put lire en grosses lettres sur les manuscrits de parchemin qu'on vendait le soir, au coin des rues :

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