‹ Contes de Pantruche et d'ailleursChapitre 4 sur 13 · UN SCANDALE AU PALAIS UNE MAJESTÉ MAL CULOTTÉE · texte numérisé non relu

UN SCANDALE AU PALAIS UNE MAJESTÉ MAL CULOTTÉE

L’affaire suscita une grosse émotion dans les cercles. Naymes de Montmartre, Ogier du Vexin et Charibert de Monsouris rapportèrent à la tribune.

Mais, après discussion, la majorité servile déclara que, (( confiante en la bonne ternie de l’Exécutif », elle passait à l’ordre du jour.

— Soit! dit saint Eloi. Les voies parlementaires ne nous mènent à rien ; essayons d’autre chose.

Des maisons et des palais, entlammés par une poudre magique, s’effondrèrent ou volèrent en éclats.

— Je suis un bon roi, dit Dagobert. Pourtant, l’intimidation, ça ne prend pas avec moi.

Et, enhardiparses conseillers, non contentde laisser sa culotte telle, il retourna sa veste, son bonnet royal et ses pantoufles.

SÜ

CONTINS DK PANTlUnilK KT D'AILLEUliS

Alors, (l’autros maisons s’onflammèrent de plus belle. Mais je ne puis vous en dire davantage, la page de mon précis d’histoire s’élant arrêtée là.

La Rixe

Sur le boulevard de Charonne, Henri, dit Pelle-à-Feu, et Auguste, dit Gustave, en sont venus aux mains. Et, malgré le froid, une assemblée nombreuse de personnes oisives ou occu-

pées^suit les péripéties de la bataille. Si aucun pari ne s’engage sur son issue, c’est que l’angoisse de la lutte suffit à passionner les spectateurs.

Les premiers coups parés assez habilement, les deux adversaires, à peine touchés, ont repris du champ pour un assaut décisif. Et les cœurs hattent à voir ces quatre-z-yeux se regarder si terriblement qu/ily en aura sûrement tout à l’heure au moins deux de pochés, et aussi à entendre grincer ces dents blanches dont reffectif ne sortira point indemne d’une telle aventure.

Ils s’élancent l’un contre l’autre avec inie si violente furie que les plus timides parmi les spectateurs, conçoivent le projet de les séparer; mais ils n’y donnent aucune suite.

Depuis quelques instants, je m’étais mêlé à la foule. Je sortais de mon usine de Charonne et j’avais résolu de faire quelques pas sur le trottoir en attendant ma voiture. Je fendis brusquement les rangs du public et je m’avançai dans le champ clos, où je fis tout de suite sensation, avec mes larges favoris noirs et ma haute stature.

Flegmatiquement, je remis ma canne à un des assistants et je me dépouillai de ma pelisse de fourrure, que Je remis à un autre. Méthodiquement, je saisis Pelle-à-Feu par l’épaule droite et x^uguste, dit Gustave, par l’épaule gauche. Et comme, mécontents d’étre interrompus, ils paraissaient se rebiffer, j’^envoyai d’un coup de poing Gustave a mx mètres, et d’un autre coup de poing Pelle-à-Feu à six mètres cinquante (environ).

Ce bel exemple de force physique enthousiasma les spectateurs, qui m’acclamèrenl avec un touchant ensemble, à l’exception toutefois des deux gentlemen qui détenaient ma canne à pomme d’or et ma pelisse' de fourrure, et qui, blasés sans doute sur ce genre de spectack^ s’étaient en allés avant la fin.

Péripéties

Mon oncle Guêpier achetait à bas prix de vieilles descentes de lit, peaux d'ours ou peaux de loups. lien doublait des pardessus, qu’il revendait comme de riches pelisses au monde élégant de Francfort-sur-le-Mein.

Il revint en France avec deux millions qui n’avaient pas d’odeur et qui fleuraient pourtant aussi bon, pour nos nez avides, que toutes les roses du Bengale.

Mes frères et moi, nous avions à cette époque, rue Lafayette, au quatrième étage, un bureau de banque et d’affaires qui s’ap pelait le « Comptoir de la navigation lacustre. ))

11 n’y venait d’ailleurs pas plus de navigateurs ni de personnes ayant un rapport quelconque avec la navigation que si c’eût été un comptoir spécialement consacré aux aéronautes.

CONTES DE PANTRUGIIE

Nous y passions scrupuleusement trois heures le matin et trois heures Taprès-midi. Et To]) ne s’ennuyait pas trop. Car nous avions tous les jours à deviner, dans les quotidiens, un bon nombre de mots carrés, de mots en étoile et de problèmes chiffrés. Le temps de chercher les solutions, qu’il fallait envoyer par la poste, l’heure du dîner arrivait assez vite.

Je vois encore au mur un portrait de steamer de la ligne Clinard et un tableau des pièces de monnaie à refuser, qui ne fut jamais consulté que par désœuvrement.

Notre oncle Guêpier, par un mot rapide, nous annonçait son arrivée et nous priait de venir le voir, au plus tôt, dans un appartement meublé qu’il occupait provisoirement rue d’Amsterdam.

Nous nous décidâmes à y aller tous les trois, et nous laissâmes fermé pour un jour le Comptoir de la navigation lacustre. (( C’est justement parce que nous serons sortis qu’il viendra du monde aujourd’hui, » disait mon frère Adrien. Personne d’ailleurs ne vint non plus ce jour-là.

Nous embrassâmes le frère de notre mère sur sa rude barbe blanche. Il était gros, bon vivant et affable. Son cou apoplectique rayonnait comme l’aurore de notre fortune prochaine. Mais nous fûmes fort désappointés quand notre oncle Guêpier nous présenta une jeune Allemande, sèche et rousse, que, sans dire gare, il avait épousée huit jours auparavant. Nous fîmes pourtant bonne figure à cette personne.

L’oncle nous paya un bon dîner dans un restaurant voisin. Et, les bons vins aidant, nous nous consolâmes peu à peu de

ET D’AILLEURS

son mariage. L'héritage, sans doute, risquait fort de nous échapper. L'oncle cependant, jusqu'au jour de sa mort, avait le temps de nous rendre différents services. Car, bien qu'il n'eût jamais rien demandé à personne (et pour cause), le Comptoir de la navigation lacustre se fût accommodé d'une subvention.

Le lendemain, nous apprîmes à notre réveil que l'oncle Ciuepier était mort dans la nuit.

Nous nous empressâmes de nous rendre rue d'Amsterdam où notre tante, le visage gonflé de larmes, gémissait en allemand. Sans avoir l'air de rien, nous eûmes tôt fait d'apprendre que l’oncle était mort sans testament. Nous étions ses héritiers directs. Nous décidâmes sur l’heure que le Comptoir s'appellerait prochainement (( Comptoir général )) et qu'il s'occuperait de la navigation lacustre, fluviale et maritime.

L'excellent oncle laissait près de deux millions (des actions mines, un fonds de chapellerie à Strasbourg et une maison publique à Francfort).

gonte:s m pantrüghe

La petite femme n/avcTit rien (le tout ceia. Mais nous ferions certainement (pu'lrjue clios(‘ j)Our elle. On lui paierait son voyage pour retourner dans sa famille et on Ini laisserait prendre avec elle un certain Jiombre d'objets mobiliers.

— Faites bien attention! nous dit un Jurisconsulte. Tout n’est pas fini et vous n’avez pas encore l’héritage. S’il naissait un enfant posthume?

— Le bonhomme était bien vieux, objectai-je.

— Mais la petite femme est jeune. Elle a dix mois devant elle pour s’adjoindre un petit héri tier qui, sous l’œil ironique de la loi, s’appropriera les deux millions de Monsieur votre oncle.

Dès le lendemain, du matin jusqu’au soir, nous eiitoiirâmes de prévenances et d’une surveillance habile la tante Guêpier. De huit heures à minuit il y avait toujours quelqu’un de nous trois chez elle, en permanence. On lui offrait son bras, si elle voulait faire un tour de promenade. Et régulièrement, chaque nuit, nous faisions le guet h sa porte.

Aucun symptôme, heureux pour elle, alai^mant pour nous, ne se révéla pendant les premières semaines. Aussi, au bout d’un mois et demi, nous relâchâmes-nous de notre surveillance. La tante allemande ne paraissait pas disposée h mal faire et, d’ailleurs, il était désormais diffieile que l’enfaut usurpateur arrivât dans les délais.

ET D’AILLEURS

Nous n'allâmes plus rue d'Amsterdam qu'une ou deux fois par semaine. Nous étions très préoccupés par certaines diffi- (*ultés de la suceession. Quant au Comptoir de la navigation, il commençait à prospérer. Nous fîmes une affaire de soixantequinze francs avec un monsieur qui s'était trompé de porte. Et, pour ouvrir une comptabilité spéciale, nous achetâmes à cette occasion pour cent cinquante francs de fournitures de bureau.

Il y avait cinq mois que l'oncle était mort, et les formalités de la succession étaient loin d’être terminées. La maison publique de Francfort compliquait la situation d'une façon

terrible. Elle appartenait pour un tiers au défunt, pour un autre tiers h une principauté d'Allemagne, et pour le reste, à des héritiers mineurs.

A ce moment, il vint de la rue d'Amsterdam des bruits alarmants. Depuis quelques semaines, la petite Allemande était sujette à des malaises assez fréquents. Elle portait des peignoirs

lâches (‘t évitait de sortir en taille. Mais nos calculs nous rassiirai(‘iit : il n’arriveraii pas à temps.

Neuf mois et demi se sont écoulés depuis la mort de Toncle (iuêpier, et les affaires de la succession se régularisent peu h peu. Nous allons, d’ici peu de temps, entrer en possession, et le Comptoir de la navigation s’installera en plein boulevard.

La tante allemande nous inquiète un peu. Elle est évidemment mal conseillée. Malgré sa grossesse, elle fait toutes sortes d’excentricités; on a été jusqu’à dire qu’elle montait à bicyclette. Voudrait-elle, au péril de sa vie, hâter la venue de notre pseudo-cousin?

Une vieille bonne à nous, que nous avons placée chez elle, nous envoie un jour un télégramme : (( Madame Guêpier a été prise des douleurs ce matin. »

On arrive tous les trois rue d’Amsterdam. C’est par une lourde après-midi d’août. Dans la salle à manger de vieux chêne, un Allemand, maigre et barbu, est assis près de la table. Est-ce le frère, est-ce le cousin de notre tante? Serait-ce l’ami complaisant qui est intervenu pour nous déposséder? Nous nous saluons poliment. Chacun de nous s’assied dans son coin, et l’on attend.

ET D’AILLEURS

A intervalles réguliers, de grands cris s’élèvent dans la chambre voisine.

Nous attendons deux grandes heures. Parfois, la porte s’entr’ouvre et nous apercevons le médecin en bras de chemise, les manches retroussées. Les cris sont plus rapprochés et plus violents.

La vieille bonne ouvre enfin la porte.

— Un garçon, dit-elle. Et elle ajoute :

— Il est mort.

Je la suis à la cuisine :

— 11 est mort, mais est-il né viable? S’il n’est pas né viable., (fest important pour nous.

— Il ne pouvait pas vivre, dit la vieille femme qui faisait chauffer de l’eau; il avait le gosier bouché et un nez de cochon.

Je rentre gravement dans la salle à manger et, parlant dans mes dents, je dis à mon frère Adrien : (( Il avait le gosier bouché et un nez de cochon. »

Puis je dis de même à mon frère Lambert :

(( Pas né viable. Gosier bouché. Nez de cochon. »

Tous deux comprennent, maîtrisent leur joie ft inclinent la tête d’un ton grave.

Les gémissements continuent. Même après ta délivrance, elle souffre encore, la petite Allemande, pour qui nous avons maintenant une pitié attendrie,.et à qui, malgré ses mauvaises intentions, nous ferons certainement une petite rente, pour la récompenser d’avoir mis au monde un enfant aux narines bouchées, avec un groin de cochon.

Les cris redoublent. Ils sont effroyables. (( Ah! la pauvre femme! » disent ensemble les trois directeurs du Comptoir de la navigation.

Mais quelle est cette autre voix aigre? Pourquoi la porte

CONTES DE PANÏliUCHE ET D’AILLEUUS

s'ouvre-t-elle brusquoineiii? Nous nous précipitons vers la vieille bonne.

— Il vient d’eji arriver un autre! soulïle t-(‘lle. Entendez-le (jui piaille! Il est bien vivant, eelui-là!

La Foire aux pains d’épices

Quand nous eûmes quitté mon oncle, chez qui nous avions dîné, Le Blafard me paya le café à la brasserie voisine; puis

nous nous dirigeâmes vers la Foire aux pains d'épices (c'est moi qui payai le tramway).

Le Blafard me ht les honneurs du diorama. Moi, je lui offris le rat de douze kilos. En revanche, ce fut aux frais de mon ami que je touchai le gros mollet de la dame'colosse.

CONTES DE PANTRUGHE

Nous faisions montre, run et Tautre, d/un détachement de grand seigneur dans ee méticuleux assaut de politesses. Mais c'était entre nous un accord tacite pour mépriser tous les speC’ tacles qui coûtaient plus de dix sous.

Comme c'était mou tour de régler, J'avisai avec empressement une modeste petite baraque, et je parus très alléché (entrée : vingt-cinq centimes) par cette mirifique enseigne : Venez voir la huitième merceille du monde.

La foule estimait probablement que c’était assez de sept merveilles pour un vieux monde tel que le nôtre, car nous nous trouvâmes seuls. Le Blafard et moi, à rintéricur de la baraque, devant un rideau d’aiidrinople usé.

Soudain, sortant d'on ne sut jamais où, un monsieur mal vêtu apparut à nos côtés. Il avait une voix fort éraillée (sans doute à cause d’un sabre avalé de travers).

Il écarta le rideau d'andrinople, et qu'aperçûmes-nous dans une solide cage de fer?

ET D’AILLEURS

Un paisible vieillard, en habits de ville, assis sur une chaise de paille, les deux mains croisées sur un parapluie vénérable.

— Habitants des villes et des campagnes, s’écria rhumbic barnum, riverains des fleuves et des marais, fonctionnaires maladifs, bourgeois casaniers et joyeux loups de mer, nous ne venons pas vous exhiber ici des hommes sauvages, car vous en avez assez vus.

(( Et le beau miracle, vraiment, de se nourrir de viande crue! Nous en mangeons tous, de la viande crue, par ordonnance de notre médecin, ou par incurie de notre cuisinier. Le rare, messieurs, le prodigieux, mesdames, serait de manger de la viande cuite à point.

(( Honorables assistances, le phénomène que nous avons l’honneur de vous présenter ici, est un phénomène unique, justement dénommé : la huitième merveille du monde, par toutes les sociétés savantes. ))

Voyage en Orient

16 mars. — Quand Roger et ses compagnons enren^t visité la Palestine, ils traversèrent l’interminable plaine de Gôr, et s’arrêtèrent pour méditer, tel le voyageur légendaire, devant les ruines violettes de Gandourah.

Ils virent aussi l’enclos de briques noires où les fîères tribus Amalécites se lamentèrent jadis sous la colère d’Iahvè-Cébaoth,

FEIohim des Eiohim, le seul Elohim, celui qui n était pas au coin du quai.

Puis, ayant pris conseil de ses compagnons, Roger résolut de s’acheminer vers le Sud, où croissaient les oliviers rouges et les gigantesques bananiers de TArabie heureuse.

19 mars. — Ils suivaient, au trot allongé de leurs chevaux arabes, la blanche route d’Ossor-Méuéi. Derrière eux, sur quatre maigres chameaux au poil fauve, venaient quatre Circassiennes, fournies par une agence anglaise, dont un eunuque à cheval portait les initiales sur sa casquette cirée.

De grands palmiers, bénisscurs immobiies, bordaient le chemin silencieux.

24 — Les voyageurs s’abreuvaient largement d’eau-de-

vie de grain et d’une liqueur du pays, le ratéi, qui ressemble à de k chartreuse bleue. Ils étaient donc ivres, la plupart du temps, comme des cochons de Mésopotamie. Aussi s’égaraientils fréquemment dans de mauvaises routes. Quittant Louscatèh, ils tournèrent pendant trois jours dans une petite étendue de sable qu’ils prirent pour un vaste désert. Ils étaient épuisés de

fatigue, quand ils firent la rencontre d/un indigène. Celui-ci les conduisit à Kerkaroum où ils connurent enfin, à la joie des habitants, qu’ils se trouvaient dans l’Arabie heureuse.

Tous ces Arabes étaient en proie à une douce allégresse. Ils parcouraient les rues en sautillant et, faisant claquer leurs doigts, ils s’écriaient : « Bath ! Bath ! »

Roger, qui savait la langue du pays, demanda a un Arabe : (( Pourquoi êtes-vous tous si contents? »

Et l’Arabe répondit : « Parce que nous sommes dans l’Arabie heureuse. »

mars, — Avant de quitter Kerkaroum, ils firent visite à riman du pays. C’était un quinquagénaire de haute taille, dont la barbe était noire et drue et les sourcils rasés.

Il était très vénéré et réputé pour sa science. Il avait dix-huit femmes et plus de , trois cents enfants. Mais il ne s était pas contenté d’engendrer ses enfants sottement et sans méthode, ainsi qu’agissent la plupart des imans de l’Arabie heureuse. Il avait dressé des tableaux méticuleux, où figuraient l’âge, la hauteur, le tour de taille de ses femmes, leur poids aux différentes époques de la gestation, l’indication de leur tempérament, de leurs habitudes, de leur régime alimentaire.

Il avait également dressé d’autres tableaux relatifs au poids et à la taille de ses enfants aux différents âges de la vie. Il se livrait à d’instructives comparaisons sur les enfants consécutifs d’une même mère, et sur des enfants engendrés à la même époque par le même père et conçus par des mères diverses.

Sa principale sagesse consistait d’ailleurs à ne tirer aucune déduction de ces observations, si passionnantes à recueillir.

29 mars. — Quittant Kerkaroum, les voyageurs gagnèrent Kerkabèh, où ils furent reçus princièrement par un vieil iman vénérable, et où les attendait la 'plus curieuse aventure de leur voyage.

ET D’AILLEÜUS

Roger et ses compagnons furent logés au palais. Mais, bien que les lits fussent confortables, ils dormirent mal. Car des bruits inquiétants se faisaient entendre dans les couloirs tortueux du sérail. Et par moments on percevait le sifflement d’un cimeterre que quelque homme de garde aiguisait sur une pierre polie.

Le lendemain, Timan fit venir Roger et lui dit ces paroles :

(( Tu ne quitteras pas mon pays sans en emporter un souvenir durable. Je donne aujourd’hui une grande fête en ton honneur. Et je t’ai réservé une surprise ».

Ils se rendirent tous |dans une large plaine où des estrades officielles étaient dressées. L’iman y prit place, ayant à ses côtés le voudak, chef de la marine marchande, et le goulayeb, aseptiseur des cure-dents royaux.

On avait tracé un chemin au milieu de la plaine, et tous les cent mètres environ, le long de ce chemin, se dressait un gouhaï ('mât de couleur verte surmonté d’un croissant d’or).

Un vadaï (capitaine) amena à Roger un cheval arabe, richement caparaçonné.

— (( Tu vas, si tu veux, dit l’iman. enfourcher ce cheval, et, au signal que je donnerai, partir au galop sur ce chemin. Apres

CONTES DE PANTKUCllE

un laps do iomps fixé par moi à ravaiico, le sonneur de trompette, que tu vois là, sonnera de son instrument; au moment où la trompette sonnera, il faut ([uetu ais mis pied à terre, sous peine d’être, à l’instant même, livré au bourreau. Si tu tiens à la vie, il est donc plus prudent de laisser là ce cheval et de venir t’asseoir près de moi sur Testrade, d’où tu suivras le reste de la fête.

(( Seulement je tiens à te prévenir que si, ayant enfourché le cheval, tu arrives au premier poteau avant que la trompette ait sonné, tu toucheras mille sequins d’argent; si tu parviens au deuxième mât, tu" auras dix mille sequins, au troisième, cent mille; au quatrième, un million, et ainsi de suite, selon la même proportion. Mais prends garde à l’appel de trompette. ))

Roger n’hésita pas. Il se dit qu’il atteindrait sans péril le deuxième poteau. Il mettrait pied à terre et se contenterait d’emporter dix mille sequins (un peu plus de dix mille francs de notre monnaie). Il éperonna son cheval et, sous une clameur enthousiaste, passa devant le premier mât. Mille sequins! Eperonné à nouveau, l’étalon arabe, en quelques puissantes foulées, atteignit le mât des dix mille sequins. Mais Roger ne s’arrêta'pas. Le poteau des cent mille sequins était proche. Il était à peine dépassé, que le cavalier, penché sur sa monture, aperçut le quatrième. Un million de sequins! La fortune ou la mort! L’immense clameur de la foule s’était écroulée tout à coup, et. entre la double haie d’angoisses, le galop du cheval s’entendait seul dans le vaste silence. Au moment où Roger dépassait le cinquième mât (dix millions de sequins!), un subit pressentiment lui fit quitter là selle et sauter prestement à terre. Il était temps. A peine touchait-il le sol libérateur, que l’appel de trompette sonna solennellement dans l’espace, noyé aussitôt dans les cris débordants des spectateurs.

ET D’AILLEURS

Roger gisait à terre, contusionné. Mais il était heureux, ayant conquis la fortune. Une chaise turque, portée par deux Arabes, le ramena auprès de Timan.

3i mars. — On festoya jusqu'au matin. On festoya encore le jour qui suivit. Le surlendemain, au moment de faire ses préparatifs de départ, Roger, qui n'avait pas encore touché ses dix millions, alla trouver le vénérable iman, à qui, avec la plus grapde courtoisie, il demanda quelles étaient ses habitudes de paiement.

L’iman eut alors un bon rire et s'écria :

— GouMm boder cataî mesdach? (Vous avez cru à cette innocente plaisanterie?)

Roger ne répondit rien. L'iman poursuivit :

Caradim siboach médéir vouzawuzdim bédé. (Alors vous pensiez toucher dix millions pour avoir parcouru cinq cents mètres â cheval?)

Et il ajouta en français :

— Vous n’avez vraiment pas la trouille!

L’Aventure de Pierre Arabin

Pierre Arabin se réveilla brusquement et se cogna la tête au plafond. Pourquoi donc avait-il la tête si près du plafond?

Il tâta le sol, puis il tâta le plafond. Le sol était à, soixante centimètres du plafond. La maison s’était-elle télescopée, renfoncée comme un chapeau-claque?

Mais, à droite et à gauche, les murs s’étaient resserrés aussi, tout contre ses épaules et ses bras.

Il donna alors un vigoureux coup de poing au plafond, qui se souleva et se renversa de côté.

La lumière fut.

Pierre s’aperçut qu’il était au fond d’une sorte de puits rec-

GONTRS DE PANTUüGKE ET D’AILl.EL’ns

tangulaire de deux mètres de profondeur. Il escalada un des murs et se trouva bientôt assis au bord du puits, sur la terre fraîche.

Autour de lui, des stèles de pierre et de marbre, de petits enclos fermés de grilles, de la verdure.

Tout à côté de lui, à sa droite, une dalle dressé, avec cette inscription sur du marbre rouge :

Page 1