‹ Contes de Pantruche et d'ailleursChapitre 5 sur 13 · FAMILLES ARABIN ET ACHILLES · texte numérisé non relu

FAMILLES ARABIN ET ACHILLES

Pierrette-Louise-Eulalie Arahin, née Achüles Née en 1SI0-^IS7Q Georges-Pierre-Paul Arabin né en 1 SOI A- 1 S 87

C'étaient les noms de sa mère et de son pauvre père.

Il faisait frais. Pierre Arabin eut un petit frisson. Il vit qu’il était en habit. La terre humide avait marqué de taches jaunes ses manches et son pantalon. Le devant de sa chemise était chiffonné; mais ça n’avait pas d’importance ; c’était un devant non empesé.

CONTES DE PANTKUCHE

Il pouvait être cinq heures du soir. Le grand jardin n’était peuplé que de pierres et de marbres. Aucune ombre furtive ne passait entre les petits enclos.

Pierre Arabin se mit debout et s’étira. Ses épaules, ses reins étaient bridés d’assez fortes courbatures. Il était ahuri et avait les pieds froids.

11 s’éloigna, les mains dans ses poches, vers la grande allée. Il arriva devant la porte du gardien chef. Personne ne lui fit d’observations.

On le prit sans doute pour un restant d’enterrement qui s était attardé sue tombe.

Il sortit donc tranquillement du Père-Lachaise, en habit et sans chapeau. Sur le boulevard extérieur, il entendit un son de trompe. Il vit un petit enfant habillé en marquis Louis XV, qui passait avec ses parents. Il en vit un autre habillé en officier, avec un képi trop large et un petit grand sabre.

ET D’AILLEURS

— Ail! oui, dit-il. Ce doit être aujourd'hui la mi-careme.

Un lîacre à galerie passait. Il lui jeta l'adresse de son petit appartement de garçon : 64, rue du Colisée. Les coussins de la vieille voiture étaient à peine secs. 11 faisait humide comme dans la terre, Pierre Arabin grelotta et se mit à pleurer.

Il pleurait sans savoir pourquoi. Il ne songeait à rien. Il semblait que son court séjour dans la terre lui eût fait perdre l’habitude de penser.

La voiture allait au pas au milieu de la foule. Il pleuvait. La boue, sur le sol, était rose de confetti écrasés. Les arbres s agrémentaient tristement d’une frondaison de carnaval. Autour de eurs branches nues, des serpentins multicolores s’emmêlaient comme des cheveux de femme autour d’un vieux peigne.

Quand le fiacre eut échappé à la cohue des quartiers centraux, Pierre Arabin sentit poindre en lui une anxiété. Quel effet allaitil produire chez lui, sur son concierge et sur son domestique? Il descendit lenlement du fiacre et s’avança atout petits pas vers la loge. Mais le concierge était sorti. Une voisine gardait la loge.

— Y a-t-il quelqu’un à l’entresol? demanda Pierre Arabin.

— Vous ne savez donc pas ? dit la voisine. Le monsieur de l’entresol est mort lundi dernier. On fa enterré hier.

— Et il n’y a personne là-haut?

— Vous pensez. Le domestique est parti. On a mis les scellés.

Pierre Arabin n’avait pas sa clef. On ne” pense pas à enterrer les morts avec leur clef.

Il manquait aussi d’argent. Il avait seulement au doigt une bague avec un petit brillant. Il résolut d’aller la vendre . Il remonta dans”son vieux fiacre, grommelant, et se fit conduire rue de la Paix. Il eut peine à trouver une boutique ouverte. Un bijoutier le regarda avec de petits yeux et lui dit cette phrase

CONTINS DK l>ANTIÎl’KIIK

textuelle : (( Ce n’est pas dans mes habiUides de faire des affaires avec des personnes sans chapeau. »

Il remonta dans sa voiture et se fit conduire chez son chape lier qui l’accueillit sans étonnement.

Arabin se dit : (( 11 n’a pas reçu de lettre d’enterrement. »

Ce n’était pas exact. Le chapelier avait bien reçu un fairepart, que lui avait fait envoyer le domestique de Pierre; seulement, en voyant Arabin, il s’était dit simplement : a Ce n est pas lui qui est mort; ce doit être un de ses parents. »

Le chapelier était pressé. 11 avait décidément des favoris trop sérieux pour être disposé à écouter des histoires extraordinaires. Arabin lui fit donc un récit banal d’une bousculade sur le boulevard oii il avait perdu, disait il son chapeau. Le chapelier lui choisit un beau haut de forme. Puis il lui dit, songeant au parent mort :

— Je vais vous mettre un crêpe.

Arabin, un peu ahuri, ne protesta pas. Le chapelier le coiffa

d’un chapeau à large crêpe. Il se trouva ainsi porter son propre deuil. Ce qui l’attrista profondément.

Il trouva ensuite un joaillier, qui lui donna deux cent cin qualité francs pour sa bague.

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Arabin se sentit moins triste quand il eut do l’argent. 11 résolut d’aller dîner à son restaurant habituel. « Je vais faire mon petit effet » pensa-t-il. Mais tout se passa discrètement entre la caissière et le garçon. (( Qu’est-ce que vous prétendiez donc, que M. Arabin était mort? » dit la caissière. (( On m^avait dit », répondit le garçon.

Pierre avait un grand appétit. Mais, dès les premières bouchées,. sa faim s’apaisa, et il ressentit à l’estomac une vive douleur.

— Avez- vous vu M. Cerneaux et M. de Loiiffeuil?

C’étaient ses deux amis intimes, ses associés de fêle. C’était

eux qui avaient dû, la veille, conduire son deuil.

— Je les retrouverai, pensa-t il, au bal de TOpéra.

Car il savait bien qu’ils iraient au bal comme h l’ordinaire, qu’ils ne seraient pas plus tristes que de coutume, qu’ils ne crieraient pas pour s’étourdir, et qu’ils diraient paisiblement toutes les demi-heures : (( Ce pauvre bougre d’Arabin! »

Un journal du matin annonçait dans un éclio spécial (( la disparition d’un joyeux fêtard, Pierre A*^*, que les habitués de James connaissaient bien. C’était un bon garçon sans prétention. Cette mort fera pleurer les beaux yeux de Jeanne de Meung, et un peu aussi ceux d’Alaine Chartier, qui n’est pas une ingrate. »

(( Ces pauvres amies! dit Arabin, attendri. Enfin! Je les retrouverai tout à l’heure à l’Opéra. »

11 s’acheta un faux nez et une barbe. Puis il se rendit au bal. Pendant une heure, il attendit Lucien Cerneaux. Enfin il aperçut à la sortie d’une loge le front dénudé et la grande moustache blonde de son ami intime.

11 s’approcha de lui pour l’intriguer. 11 changea sa voix et lui dit simplement, car il manquait d’imagination :

— Bonjour, Cerneaux,

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CONTRS DK DANTUUKIIK

— Bonjour.

— Je suis uu ami de Pierre Arabin, continua Pierre Arabiu.

— Ah! le pauvre bougre ! dit Lucien Cerneaux.

11 s’éloigna. Arabin le suivit. Plus loin^ ils rencontrèrent Jean de Louffeuil.

— Bonjour, Louffe, dit Pierre Arabin. Je suis un ami de Pierre Arabin.

— Ah! le pauvre bougre! dit Louffeuil.

Tous trois s’en allèrent dans le bal. Cerneaux et l^ouffeuil ne prenaient aucune garde à ce compagnon inconnu. Quant à Pierre Arabin, il évitait de brusquer les événements et s’en désintéressait peu à peu. Il oubliait même par moments qu’il venait d’être enterré vif.

Cerneaux et Louffeuil se laissèrent faire quand leur mystérieux compagnon les invita à souper.

A table, à mesure qu’approchait Pinstant fatal où il allait arracher son faux nez et sa fausse barbe, Arabin se sentait de plus en plus ému. Son émotion J^augmenta encore quand Cerneaux lui raconta les détails de sa mort, au bar : une congestion rapide après une ingestion d’un certain nombre de cocktails.

Arabin reculait toujours l’instant du coup de théâtre. Cerneaux et Louffeuil avaient bu sec. Ils étaient complètement partis.

— Et, si on vous disait qu’Arabin n’est pas mort, qu’il était en léthargie et qu’il est sorti de sa tombe... dit-il tout a coup d’une voix étranglée.

— On a vu des choses plus extraordinaires, dit Cerneaux.

— Et, si on vous disait qu’il n’est pas loin de vous?...

— On lui ferait dire de s’amener, dit posamment Louffeuil.

— Et, si c’était moi Arabin?... dit Arabin, n osant encore arracher son faux nez.

— Tu blagues dit Cerneaux.

ET D’AILLEURS

— Je blague? dit Arabiii.

Et il retira, non sans peine, son faux nez et sa fausse barbe dont les élastiques s’accrochaient à ses oreilles.

— C’est bien lui! s’exclamèrent Cerneaux et Louffeuil.

Ils poussèrent un éclat de rire énorme.

Pierre Arabin se contenta de cette manifestation.

-A- Pourquoi n’as-tu pas dit ça plus tôt, dit Cerneaux. On aurait rigolé au bal.

— Il faut aller chez Alice, dit Louffeuil.

Mais Alice n’était pas chez elle. Et, chez Jeanne de Meung, on ne leur ouvrit pas. Aussi furent-ils réduits à errer dans les maisons amies où malheureusement, la nouvelle de la mort d’Arabin n’était pas encore répandue.

Partout, il faisait le récit de son aventure. Mais, alors que certaines de ces dames l’écoutaient complaisamment, d’autres semblaient distraites, et la plupart disaient : Tu n’as rien de plus gai à nous raconter? Tu ferais mieux de payer une bouteille de champagne. »

Incidents Passionnels

Il était cinq heures du soir. On avait semé, l’après-midi durant, une petite neige parcimonieuse. La nuit tombait. Je m’étais aposté près de la grande maison sombre. Et je vis des choses que les passants affairés n’avaient pas l’air de voir. Sous la large porte, des gens de tout âge et de toute condition allaient et venaient, les uns violemment, les autres à pas lents, comme des ombres éternelles. Je vis sortir une vieille dame hautaine, qui avait dû être belle. Elle tenait à la main un long poignard, gainé de cuir florentin. Elle passa devant moi sans me regarder et disparut dans la foule.

Et presque au même instant, la suivant à quelques pas, sortit un étrange petit vieillard^ à la barbiche rude, lequel boitait, et marchait précipitamment, et tenait sous son bras droit

une vieille mandore. Et le vieillard, lui aussi, disparut parmi les passants.

Mais voici qu'une autre vieille femme quitta à son tour la grande maison sombre. Celle-là était courte et large. Elle serrait contre sa poitrine un coffret de bronze. Elle s'arrêta un instant sur le seuil, parut hésiter, et se perdit dans la foule.

Où donc s'en étaient allés ces mystérieux personnages, la vieille dame au poignard, lé vieux monsieur à la mandore, et rautre vieille dame au coffret de bronze? Mais ce n'était pas pour me poser de telles questions que je stationnais depuis trois quarts d’heure devant le sombre bâtiment de l’Hôtel des Ventes.

Il faut vous dire que, la veille au soir, j’avais fait la con-

naissance d’une femme mariée, d’une grosse femme mariée, de trente-deux ans, à qui j'avais donné rendez-vous, à ce coin de la rue Drouot et de la rue Rossini. Mes affaires avaient marché rondement. Rencontrée aux abords de la gare Saint- Lazare, la grosse dame mariée toléra que je marchasse à ses côtés. Nous causâmes. Quand j'eus appris qu'elle était de

CONTES J)E PANTRUGHE

bonne famille, qu'elle avait pour mari un commerçant honorable, je l’invitai à dîner pour le soir même, en cabinet particulier. Mais elle était attendue chez elle. Elle accepta mon rendez-vous pour le lendemain. Je raccompagnai jusqu’à son train et je pris incontinent une voiture pour aller conter la chose à mon ami Edouard.

Edouard me demanda si la grosse dame était jolie. Je répondis : (( Non, pas précisément. ». (C’était en effet une grosse dame sur la beauté de laquelle les avis pouvaient être partagés, et je voulais enlever à Edouard la satisfaction bien légitime de la découvrir laide, au cas où il la rencontrerait à mon bras.)

Ma moirée, au boulevard, fut allègre, troublée seulement par un calcul dont je ne sortis point : peut-on avec quatre-vingt francs épuiser toute la série des plaisirs suffisants pour épater une dame indulgente de la banlieue ouest?

Assis à la terrasse d’un café, je regardais les passants, avec le contentement du Monsieur qui a une liaison en vue, son pain sentimental cuit pour quelques semaines, et la perspective de pouvoir se reposer ensuite, au moins pendant six mois, sur les lauriers de cette première bonne fortune sérieuse.

J’allai, dans l’après-midi du lendemain, retenir deux places pour les Remords d'Alberte, pièce moderne en trois actes, à qui, quelques jours auparavant, la presse fait un succès moyen. 11 y a des pièces, vous savez, à qui la presse avait fait un accueil assez tiède, et qui, malgré ça, sont très bien. Et puis, aux abords des succès tapageurs, les marchands de billets sont si durs !

Deux places dans une baignoire. En arrivant de bonne heure, en donnant quarante sous à l’ouvreuse, on avait de fortes chances d’être seuls.

La grosse dame arriva à six heures. Un fiacre nous emmena vers le petit restaurant très convenable que m’avait indiqué

ET D’AlLLEüRfS

mon ami Edouard. Chemin faisant, je Tembrassai tendrement et nous échangeâmes nos petits noms. Elle s’appelait Rosalie. Puis j’entamai une longue dissertation pour démontrer la supériorité du restaurant oii nous allions sur d’autres restaurants moins confortables, quoique plus à la mode. On nous installa dans un petit cabinet. Je pris la carte et je proposai quelques plats compliqués qu’elle refusa discrètement. On s’en tint finalement au potage et à des viandes froides assorties. Pour corser l’addition qui restaient bien au-dessous de mes prévisions, si

restreintes qu’elles fussent, je commandni (signal des galantes entreprises) une bouteille de champagne, dont nous parvînmes, en nous forçant un peu, à absorber la moitié.

Nous nous rendîmes à huit heures un cpiart au théâtre. C’est certainement un plaisir de raffiné que de se trouver seul dans une salle de spectacle. Mais, pour le bien goûter, il faut s’appeler Louis de Bavière et avoir voulu cette solitude. Je constatai avec amertume que la presse avait encore exagéré le succès des liemords dWlberte, et j’aurais presque consenti à payer des passants pour garnir les banquettes. Enfin, quajid le rideau se leva sur la grande pièce, je m’estimai heureux décompter vingttrois personnes au parterre. En regardant attentivement la scène, on n’apercevait pas le vide du balcon.

CONTi:S DK l‘ANTnLCHK

Soudain Rosalie me saisit le bras et me montra au troisième rang de rorchestre le monsieur grisonnant que je l’avais vue rejoindre la veille, à la gare Saint Lazare :

— Mon mari !

Elle dit simplement : Mon mari ! et non pas : Ciel ! mon mari : comme les dames ont l’habitude de le faire, dans les romans, en semblable circonstance.

Bien qu’ennuyé moi-même, je pris un air dégagé et je rassurai Rosalie. Nous étions bien cachés au fond de la baignoire, isolés dans notre pur amour par un treillis de bois doré. Elle était triste et agitée. Je lui proposai de partir pendant un acte, mais les Remords d'Alberte, au cours de la scène III du 2, nous parurent tellement poignants que nous attendîmes la fin, désireux de voir la pauvre héroïne débarrassée du lourd fardeau qui opprimait son âme.

Au cours du troisième acte, nous travaillâmes une seconde fois par conscience et sans ardeur au déshonneur du Monsieur de Torchestre.

A la fin du spectacle, nous laissâmes les vingt-trois spectateurs réclamer paisiblement leur vestiaire, et nous attendîmes dix bonnes minutes dans la baignoire. Mais la fatalité voulut qu’à notre sortie le mari fut encore devant la porte. Nous nous trouvâmes nez à nez avec lui. Qu’allait-il se passer ?

Il ne se passa rien. 11 affecta de ne pas nous voir. Je fis monter Rosalie hébétée dans une voiture. Elle poussait des petits sanglots réguliers, et répétait : (( Mon Dieu, qu’est-ce qu’il va me dire en rentrant ! Mon Dieu ! qu’est-ce qu’il va me dire en rentrant ? »

Elle me promit en me quittant un rendez-vous pour le surlendemain et des nouvelles le plus tôt possible. Je ne reçus rien et elle ne vint pas. Les journaux cependant ne relatèrent aucun drame conjugal dans la banlieue ouest. L’affaire était-elle classée?

ET D’AILLEURS

Deux mois après, Rosalie m’écrivit une lettre de quatre pages. Elle me priait de lui prêter cinquante francs. Je portai, dans un noble geste la main à mon portefeuille qui se trouva malheureusement être vide. Mais je devais toucher deux cents francs la semaine suivante. J'en distrairais deux louis et demi que j’enverrais à Rosalie.

Je ne sais quelles circonstances m’empêchèrent de mettre ce petit projet à exécution.

La Duchesse Poison

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