I.'ADUOITE PlUNCESSK
Comme elle était d'une paresse extrême, et (|ii'elle ne songeait jamais à rien, (ju'à loujonrs parler, elle n'avait pas la moindre ^n'évoyanee : quand ellcavail besoin deipiel- «pie rhose, elle avait recours à Finette; et cette aimable i)rincesse, qui était aussi laborieuse et prévoyante (pie ses sœurs l'étaient peu, avait toujours dans sa cbambre une inlinité de massepains, de pâtes et de confitures sèclies et liciuides qu'elle avait laites elle-même. Babillarde donc, qui n'avait pas le même avantage, se sentant pressée par la faim et par les tendres protestations que lui faisait le prince au travers de la porte, l'ouvrit enfin à ce séducteur ; et, quand elle eut ouvert, il fit encore parfaitement le comédien auprès d'elle : il avait bien étudie son rôle.
Ensuite ils sortirent tous deux de cette chambre, et s'en allèrent à l'office du cbàteau, où ils trouvèrent toutes sortes de rafraîchissements ; car le corbillon en fournissait toujours les princesses d'avance. Babillarde continuait d'abord à être en peine de ce qu'étaient devenues ses sœurs ; mais elle s'alla mettre dans l'esprit, sur je ne sais quel fondement, qu'elles , étaient sans doute toutes deux enfermées dans la chambre de Finette, où elles ne manquaient de rien . Riche-Cautèle fit tous ses efforts pour la
I'IUl' vit sa iiiiciioiiille de verre en iiiorreriiix.
confirmer dans cette pensée, et lui dit cpi'ils
iraient trouver ces princesses vers le soir : elle ne fut pas de cet avis; elle répondit
<pi'il fallait les aller chercher (piand ils auraient mangé.
Enfin le prince et la princesse mangèrent ensemble de fort bon accord ; et, après (fu'ils eurent achevé, Hiche-Cautèle demanda à aller voir le bel ap[)artement du château, il donna la main à la princesse, ([ui le mena dans ce lieu ; et, quand il y fut, il recommença à exagérer la tendresse qu'il avait pour elle, et les avantages qu'elle trouverait en l'épousant. Il lui dit, comme il avait dit à Nonchalante, qu'elle devait accepter sa foi au moment même, i)arce que, si elle allait trouver ses sœurs avant que de l'avoir reçu pour époux, elles ne manqueraient pas de s'y opposer, puis([ue, étant sans contredit le plus puissant pi'ince voisin, il paraissait plus vraisemblablement un parti pour l'ainée que pour elle ; qu'ainsi cette princesse ne consentirait jamais à une union qu'il souhaitait avec toute l'ardeur imaginable. Babillarde, après bien des discours qui ne signifiaient rien, fut aussi extravagante (pie l'avait été sa
sœur; elle accepta le prince pour époux, et ne se souvint des effets de sa quenouille de verre qu'après que cette quenouille se fût cassée en cent pièces.
Vers le soir, liabillarde retourna dans sa chambre avec le prince, et la première chose que vit cette princesse, ce fut sa quenouille de verre en morceaux . Elle se troubla à ce spectacle; le prince lui demanda le sujet de son trouble. Comme la rage de ])arler la rendait incaiiable de rien taire, elle dit sottement à Riche-Cautèle le mystère des quenouilles ; et ce prince eut une joie de scélérat de ce que le père des princesses serait par là entièrement convaincu de la mauvaise conduite de ses filles .
Cependant lîabillardc n'était pas en humeur d'aller chercher sessœurs : elle craignait avec raison qu'elles ne pussent approuver sa conduite ; mais le prince offrit de les aller trouver, et dit qu'il ne manquerait de moyens pour les persuader de l'approuver. Après celte assurance, la princesse, qui n'avait pas dormi de la nuit, s'assoupit; et, pendant qu'elle dormait, Uiche-Cautèle l'enferma à clef, comme il avait fait de Nonchalante.
N'est-il pas vrai, belle comtesse, que ce Riche-Cautèle était un grand scélérat, et ces deux princesses de lâches et imprudentes personnes ? Je suis fort en colère contre tous ces gens-là, et je ne doute pas que vous n'y soyez beaucoup aussi ; mais ne vous inquiétez point, ils seront tous traités comme ils le méritent. 11 n'y aura que la sage et courageuse Finette qui triomjtbera.
Quand ce prince perfide eut enfermé Babillarde, il alla dans toutes les chambres du château, les unes après les autres ; et comme il les trouva toutes ouvertes, il conclut qu'une seule, qu'il voyait fermée par dedans, était assurément celle où s'était retirée Finette . Comme il avait conqjosé une harangue circulaire, il s'en alla débiter à la porte de Finette les mêmes choses qu'il avait dites à ses sœurs. Mais cette princesse, qui n'était pas une dupe comme ses aînées, l'écouta assez longtemps sans lui répondre. Enfin, voyant qu'il était éclairci qu'elle était dans sa chambre, elle lui dit que, s'il était vrai qu'il eût une tendresse aussi forte et aussi sincère pour elle qu'il voulait le lui persuader, elle le priait de descendre dans le jardin et d'en fermer la porte sur lui; et qu'après elle lui parlerait tant (pi'il voudrait par la fenêtre de sa chambre, qui donnait sur le jardin.
Uiche-Cautèle ne voulut point accepter ce parti ; et, comme la princesse s'opiniàtrait toujours à ne point vouloir ouvrir, ce méchant prince, outré d'impatience, alla quérir une bûche et enfonça la porte. Il trouva Finette armée d'un gros marteau, qu'on avait laissé par hasard dans une garde-robe (pii était proche de sa chambre. L'émotion ani-
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mail le teint de cette [)rineesse ; et, (iiioiquc ses yeux fassent pleins de colère, elle |)arnt à Iliclie-Cautèle d'nne beauté à enclianler. il voulut se jeter à ses pieds ; mais elle lui dit fièrement, en reculant : « Prince, si vous approchez de moi. je vous fendrai la tète avec ce marteau. — Quoi ! belle [)rincessc, s'écria Jliclie-Cautèle de son Ion li\ pocrite, l'amour qu'on a pour vous s'al tire une si cruelle haine? » Il se mit à lui prôner de nouveau, mais d'un bout do la cliaud)re à l'autre, l'ardeur violenle que lui avait ins|)irée la ré[)utation de sa beauté et de son esprit merveilleux. Il ajouta cpiil ne s'était déguisé cpie pour venir lui offrir avec respect son cœur et sa main, et lui dit qu'elle devait pardonner à la violence de sa passion la hardiesse <pi'il avait eue d'enfoncer sa porte. Il finit en lui voulant persuader, comme il l'avait fait à ses sœurs, qu'il était de son intérêt de le recevoir pour é[)oux au plus vite. H dit encore à Finette qu'il ne savait par où s'étaient retirées les princesses ses sœurs, parce qu'il ne s'étaitpas mis en peine de les chercher, n'ayant songé qu'à elle. L'adroite princesse, feignant de se radoucir, lui dit qu'il fallait chercher ses sœurs, et qu'après on prendrait des mesures tous ensend)le; mais Riche-Cautèle lui répondit (ju^il ne jmuvait se résoudre à aller trouver les princesses, qu'elle n'eût consenti à l'épouser, parce que ses sœurs ne manqueraient pas de s'y opposer à cause de leur droit d'aînesse.
Finette, qui se défiait avec raison de ce prince perfide, sentit redoubler ses soupçons par cette réponse : elle trembla de ce qui pouvait être arrivé à ses sœurs, et se résolut de les venger du môme coup qui lui ferait éviter un malheur pareil à celui qu'elle jugeait (ju'elles avaient eu. Cette jeune princesse dit donc à lliche-Cautèle qu'elle consentait sans peine à l'épouser, mais qu'elle était persuadée que les mariages qui se faisaient le soir étaient toujours malheureux, qu'ainsi elle le priait de remettre la cérémonie de se donner une foi réciproijue au lendemain matin : elle ajouta (|u'elle l'assurait de n'avertir les princesses de rien, et lui dit qu'elle le priait de la laisser un peu de temps seule pour i>enser au ciel; ([u'ensuite elle le mènerait dans une chambre où il trouverait un fort bon lit, et qu'après elle reviendrait s'enfermer chez elle jusqu'au lendemain.
Riche-Cautèle, qui n'était pas un fort courageux personnage, et qui voyait toujours Finette armée du gros marteau dont elle badinait comme on fait d'un éventail ; Uiche- Cautèle, dis-je, consentit à ce que souhaitait la princesse, et se retira pour la laisser quelque temps méditer. Il ne fut pas plus tôt éloigné, que Finette courut faire un lit sur le trou d'un égoul qui était dans une chambre du château. Cette chambre était aussi propre qu'une autre ; mais on jetait dans le trou de cet égout, qui était fort spa-
cieux, toutes les ordures du château. Finette mit sur ce trou deux bâtons croisés très faibles ; puis elle fit bien proprement un lit par-dessus, et s'en retourna aussitôt dans sa chambre. Un moment après, Riche-Cautèle y revint, et la princesse le conduisit où elle venait de faire le lit, et se retira.
Le prince, sans se déshabiller, se jeta sur le lit avec précipitation, et sa pesanteur ayant fait tout d'un coup rompre les petits bâtons, il tomba au fond de l'égout, sans pouvoir se retenir, en se faisant vingt bosses à la tête, et en se fracassant de tous c()tés. La chute du prince fit un grand bruit dans le tuyau : d'ailleurs il n'était pas éloigné de la chambre de Finette; elle sut aussitôt que son artifice avait eu tout le succès qu'elle s'était promis, et elle en ressentit une joie secrète qui lui fut extrêmement agréable. On ne peut pas décrire le plaisir qu'elle eut de l'entendre barboter dans l'égout. Il méritait bien cette punition, et la princesse avait raison d'en être satisfaite. Mais sa joie ne l'occupait pas si fort qu'elle ne pensât plus à ses sœurs. Son premier soin fut de les chercher. Il lui fut facile de trouver Babillarde. Riche-Cautèle, après avoir enfermé cette princesse à double tour, avait laissé la clef à sa chambre. Finette entra dans
II se y ta'Mii li Jit ixrc pucipitatioii.
cette chambre avec empressement et le bruit qu'elle fit réveilla sa sceur en sursaut. Elle fut bien confuse en la voyant. Finette lui raconta de ([uelle manière elle s'était défaite du prince fourbe qui était venu pour les outrager. Babillarde fut frappée de cette nouvelle comme d'un coup de foudre; car, malgré son caquet, elle élait si peu éclairée, qu'elle avait cru ridiculement tout ce que" Riche-Cautèle lui avait dit. Il y a encore des dupes comme celle-là au monde.
Cette princesse, dissimulant l'excès de sa douleur, sortit de sa chambre pour aller avec Finette chercher Nonchalante. Elles parcoururent tou tes les cliambres du château sans trouver leur sœur; enfin Finette s'avisa qu'elle pouvait bien être dans ra])partcment du jardin : elles l'y trouvèrent en effet, demi-morte de désespoir et de faiblesse, car elle n'avait pris aucune nourriture de la journée. Les princesses lui donnèrent tous les secours nécessaires; ensuite elles firent ensemble deséclaiicissements qui mirent Nonchalante et Babillarde dans une douleur mortelle ; puis toutes trois s'en allèrent reposer.
i;adroite princesse 61
(;ej)eiidaiil Uiclio-CaulMe passa la nuil (bi-( mal à son aise, et, (|iian(l le jour fui venu, il ne fut i^uère mieux. (À- prince se trouvait tians des cavernes (Jont il ne pouvait pas voir toute l'horrc^ui-, parce (pie le jour n'y donnait jamais. Néanmoins, à force de se tourmenter, il Irouva lissuede l'égoutqui donnait dans une rivière assez éloignée du château. Il trouva moyen de se faire entendre à des ^ens ([ui [)ècliaient dans cette rivière, dont il fut tiiv dans un état (pii lit compassion à ces bonnes ^ens. Il se lit lians[iorter à la cour du roi son père, pour se faire guérir à loisir; et la disgrâce qui lui était arrivée lui lit prendre une si forte haine contre Finette, (pi'il songea uioins à se guérir (pi' à se venger d'elle.
Cette princesse passait des moments hien tristes; la gloire lui élait mille lois [)lus chère que la vie, et la honteuse faiblesse de ses sœurs la mettait dans un désespoir dont elle avait peine à se rendre maîtresse. Cependant la mauvaise santé de ces deux })rincesses, qui était causée par les suites de leur mariage indigne, mit encore la constance de Finette à l'épreuve. Riche-Cautèle, (jui était déjà un habile fourbe, ra[)pela tout son esprit depuis son aventure pour devenir fourbissime. L'égout ni les contusions ne lui donnaient pas tant de chagrin que ledépit d'avoir trouvé quelqu'un plus fin que lui. Il se douta des suites des deux mariages • et pour tenter les deux [)rincesses malades, il fit porter, sous les fenêtres de leur château, de grandes caisses remiilies d'arbies tout chargés de beaux fruits. Nonchalante et Babillarde, qui étaient souvent aux fenêtres, ne manquèrent pas de voir ces fruits: aussitôt il leur prit une envie violente d'en manger, et elles persécutèrent Finette de descendre dans le corbillon pour en aller cueillir. La complaisance de cette princesse fut assez grande ])Our vouloir bien contenter ses sœurs* elle descendit, et leur apporta de ces beaux fruits, qu'elles mangèrent avec la dernière avidité.
Le lendemain, il parut des fruits d'une autre espèce. Nouvelle envie des princesses, nouvelle complaisance de Finette* mais les officiers de Riche-Cautèle, cachés, et qui avaient manqué leur coup la première fois, ne le mancjuèrent pas celle-ci : ils se saisirent de Finette et l'emmenèrent, aux yeux de ses sœurs, qui s'arrachaient les che^ eux de désespoir.
Les satellites de Riche Cautèle firent si bien, qu'ils menèrent Finette dans une maison de campagne où était le })rince pour achever de se remettre en santé. Comme il étaittransportédefureur contre cette princesse, il lui dit centchoses brutales, îupioi elle répondit toujours avec une fermeté et une grandeur d'àme dignes d'une héroïne
comme elle était. Enfin, après l'avoir gardée quelques jours prisonnière, il la lit conduire au sommet d'une montagne extrêmement haute, et il y arriva lui-même un moment après elle. Dans ce lieu, il lui annonça qu'on fallait faire mourir d'une manière qui le vengerait des tours qu'elle lui avait laits. Ensuite ce perfide i)rince montra barharement à Finette un tonneau tout hérissé par dedans de canifs, de rasoirs et de clous à crochet, et lui dit que, pour la punir comme elle le méritait, on allait la jeter dans ce tonneau, puis le rouler du haut de la montagne en has.
Quoique Finette ne fut pas Romaine, elle ne fut pas plus effrayée du supplice qu'on lui préparait que Régulus ne l'avait été autrefois à la vue d'un destin pareil. Cette jeune i)rincesse conserva toute sa fermeté et même toute sa présence d'esprit. Riche-
Cautèle, au lieu d'admirer son caractère hé- ' '^'"^= roùiue, en prit une nouvelle rage contre elle
et songea à hàler sa mort. Dans cette vue, il se baissa vers l'entrée du tonneau qui devait être l'instrument de sa vengeance, pour examiner s'il était bien fourni de ses armes meurtrières. Finette, qui vit son persécuteur attentif à regarder, ne perdit point de temps; elle le jeta dans le tonneau, et elle le fit rouler du haut de la montagne en bas, sans donner au prince le temps de se reconnaître. Après ce coup, elle prit la fuite ; et les officiers du prince, qui avaient vu avec une extrême douleur la manière cruelle dont leur maître voulait traiter cette aimable princesse, n'eurent garde de courir après elle pour l'arrêter. D'ailleurs ils étaient si effrayés de ce qui venait d'arriver à Riche-Cautèle, qu'ils ne purent songer à autre chose qu'à tâcher d'arrêter le tonneau, qui roulait avec violence- mais leurs soins furent inutiles : il roula jusqu'au bas de la montagne, et ils en tirèrent leur prince couvert de mille plaies.
L'accident de Riche-Cautèle mit au désespoir le roi Moult-Bénin et le prince Bel-à Voir. Pour les peuples de leurs États, ils n'en furent |)oint touchés. Riche-Cautèle en était très haï, et même l'on s'étonnait de ce que le jeune prince, qui avait des sentiments si nobles et si généreux, put tant aimer cet indigne aîné. Mais tel était le bon naturel de Bel-à- Voir, qu'il s'attachait fortement à tous ceux de son sang ; et Riche-Cau-
Elle le fit rouler du haut de la montajjnc.