I. ADIiOllK l'hlXCKSSE
lèle avait toujours eu l'adresse de lui lémoi^ner tant d'auiilié, (|ue ce généreux prince n'aurai! jamais i)u sepaidonnerde uy pas répondre avec vivacité. lîel-ù-Voir eutdonc une douleur violente des blessures de son frère, et il mit tout en usage pour tâcher de les guérir promptement : cependant, malgré les soins empressés que tout le monde en prit, rien ne soulageait Riclie-Caulèle; au contraire, ses plaies send)liiieiil s'envenimer de })lus en i)lus, et le fViire souffrir longtem[)s.
Finette, après s'être dégagécde l'effroyable danger (pi'elleavaitcouru, avait encore l'egagné heureusement le château où elle avait laissé ses sœurs, et n'y fut pas longtemps sans être livrée à de nouveaux chagrins. Lcsdcux princesses mirent au monde chacune un fils, dont Finette se trouva fort embarrassée. Ce^iendant le courage de cette princesse ne s'abattit point : l'envie (pi'elle eut de cacher la honte de ses sœurs la lit résoudre à s'exposer encore une fois, quoi(iu'elle en vît bien le péril. Elle prit, pour faire réussir le dessein (|u'elle avait, toutes les mesures ([ue la prudence [)eut ins[)irer : elle se déguisa en homme, enferma les enfants de ses sœurs dans des boîtes, et elle y lit de petits trous, vis-à-vis la bouche de ces enfants, pour leur laisser la respiration : ellepi'it un ctieval, emporta ces boîtes et quelques autres; et dans cet équipage elle arriva à la ville capitale du roi Moult-Bénin, oii était Richc-Cautèle.
Quand Finette fut dans cette ville, elle apprit que la manière magnifi([ue doni le prince Bel-à-Voir récompensait les remèdes qu'on donnait à son frère avait al liié à la courions les cliarlatans de l'Europe; car, dès ce temps-là, il y avait quantité d'aventuriers sans emploi, sans talent, qui se donnaient pour des bonunes admirables, qui avaient reçu des dons du ciel pour guérir toutes sortes de maux. Ces gens, dont la seule science était de fourbcr hardiment, trouvaient toujours beaucoiq) de ci'oyance parmi les peuples . Ils savaient leur en imposer pai* leur extérieur extraordinaire et [)ar les noms bizarres qu'ils prenaient. Ces sortes de médecins ne restent jamais dans le lieu de leur naissance; et la prérogative de venir de loin leur lient souNcnl lieu de mérite chez le vulgaire.
L'ingénieuse princesse, bien informée de tout cela, se donna un nom éli'anger pour ce royaume-là : ce nom était Sanat io ; puis elle iit annoncer de tous côtés (jne le chevalier Sanalio était arrivé avec des secrets merveilleux pour guérir toutes sortes de blessures les plus dangereuses et les plus envenimées. Aussitôt liel-à-Voir envoya quérir le prétendu chevalier. Finette vint, lit le médecin empiricpie le mieux du monde, débita cinq ou six mots de l'art dun air cavalier : lien n'y manquait. Cette
princesse fut surprise de la l)onne mine et des manières agréables de Bel-à-Voir, et, après avoir raisonné quelque temps avec ce prince au sujet des blessures de Ricbe- Cautèle, elle dit qu'elle allait quérir une bouteille d'une eau incomparable, et que cependant elle laissait deux boites qu'elle avait apportées, et qui contenaient des onguents excellents, propres au prince blessé.
Là-dessus, le prétendu médecin sortit ; il ne revenait point; l'on s'impatientait beaucoup de le voir tant tarder. Enfin, comme on allait envoyer le presser de revenir, on entendit des cris de petits enfants dans la cbambre de Riche-Cautèle. Cela surprit tout le monde, car il ne paraissait point d'enfants. Quelqu'un ])réta l'oreille, et on découvrit que ces cris venaient des boîtes de l'empirique.
C'étaient en effet les neveux de Finette. Cette princesse leur avait fait prendre beaucoup de nourriture avant que de venir au palais ; mais, comme il y avait déjà longtemps, ils en soubaitaient de nouvelle, et ils expliquaient leurs besoins en cbantant sur un ton dolent. On ouvrit les boîtes, et l'on fut fort surpris d'y voir bien effectivement deux marmots qu'on trouva fort jolis. Ricbe-Cautèle se douta aussitôt que c'était encore un nouveau tour de Finette : il en conçut une fureur (pi'on ne peut pas dire, et ses maux en augmentèrent à un tel point, qu'on vit bien qu'il fallait qu'il en mourût. r Bel-à-Voir en fut pénétré de douleur, et Ricbe-Cautèle, perfide jusqu'à son dernier moment, songea à abuser de la tendresse de son frère. « Vous m'avez toujours aimé, prince, lui dit-il, et vous pleurez ma perte. Je n'ai plus besoin des preuves de votre amitié par rapport à la vie. Je meurs ; mais si je vous ai été véritablement cber, promettez-moi de m'accorder la prière que je vais vous faire. »
Bel-à-Voir, qui, dans l'état où il voyait son frère, se sentait incapable de lui rien refuser, lui promit, avec les plus terribles serments, de lui accorder tout ce qu'il lu' demanderait. Aussitôt que Ricbe-Cautèle eut entendu ces serments, il dit à son frère, en l'embrassant: « Jemeurs consolé, prince, puisque je serai vengé; car la prière que j'ai à vous faire, c'est de demander Finette en mariage aussitôt que je serai mort. Vous obtiendrez, sans doute, cette maligne princesse, et dès (pi'elle sera en votre pouvoir,
On fut foi-t surpris d'y
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vous lui [)longei'ezun poiguard (huis \e soin. liel-à-Voir IVéuiil (riiorrcur à ces mois: il se repentit de limprudcnce de ses serments: mais il nétait plus tempsde se dédire, il ne voulut rien témoigner de son repentir à son livre, (pii expira peu de temps après. Le roi Moult-Bénin en eut une sensible douleur. Pour son peuple, loin de regretter lliehe-Cautèle, il l'ut ra\ i ([ug sa mort l'assuràl la succession du ro\ aume à Bel-à-Voir, dont le mérite était chéri de (ont le monde.
Finette, qui était encore une l'ois heureusement relouriu'e avec ses sonirs, apprit bientôt la mort de Riche-Cautèle, et [>eu de lem[)s après on annonça aux trois piiiicesses le retour du roi leur père. Ce prince vint avec empressement dans leur toui', et son premier soin fut de demander à voir les (juenouilles de verre. Nonchalante alla quérir la quenouille de Finette, la montra au roi ; puis, ayant fait une profonde révérence, elle reporta la quenouille où elle l'avait prise. Babillarde fit le même manège ; et Finette à son tour apporta sa quenouille ; mais le roi, ([ui était soupçonneux, voulut voir les trois quenouilles à la fois. Il n'y eut que Finette qui put montrer la sienne; et le roi entra dans une telle fureur contre ses deux filles ainées([u'il les envoya à Theure même à la fée qui lui avait donné les quenouilles, en la pi-iant de les garder toute leur vie auprès d'elle^ et de les punir comme elles le méritaient.
Pour commencer la punition des i)rincesses, la fée les mena dans une galerie de son château enchanté, où elle avait l'ait peindre Ihisloire d'un nombre infini de femmes illustres qui s'étaient rendues célèbres par leurs vertus et par leur vie laborieuse. Par un effet merveilleux de l'art de la féerie, toutes ces figures avaient du mouvement et étaient en action de})uis le matin jus(|u'au soir. On voyait de tous côtés des tro[)hées et des devises à la gloire de ces femmes vertueuses, et ce ne fut pas une légère mortification i)our les deux sœurs de comparer le triomphe de ces héroïnes avec la situation méprisable où leur malheureuse imprudence les avait réduites. Pour comble de chagrin, la fée leur dit avec gravité (pie, si elles s'étaient aussi bien occupées que celles dont elles voyaient les tableaux, elles ne seraient pas tondiées dans les indignes égarements où elles s'étaient perdues; mais ([ue l'oisiveté était la mère de tout vice et la source de tous leurs malheurs.
La fée ajouta que, pour les empêcher de retond)er jamais dans des malheurs pareils, et pour leur faire réparer le temps qu'elles avaient perdu, elle allait les occuper d'une bonne manière. En effet, elle obligea les princesses de s'employer aux travaux les plus grossiers et les plus vils ; et, sans égard pour leur teint, elle les en\ oyait cueillir des
pois dans ses Jardins et en arracher les mauvaises herbes. Nonchalante ne jmt résister au désespoir qu'elle eut de mener une vie si peu conforme à ses inclinations : elle mourut de chagrin et de fatigue. Bahillarde. qui trouva moyen, cjuelque temps après, de s'échapper la nuit du château de la fée, se cassa la tète contre un arbre, et mourut de cette blessure entre les mains des paysans.
Le bon naturel de Finette lui lit ressentir une douleur bien vive du destin de ses sœurs, et, au milieu de ses chagrins, elle apprit que le ])rince Bel-à-Voir l'avait fait demander en mariage au roi. son père, qui ra\ ait accordée sans l'en avertir : car. dès ce temps-là, l'inclination des parties était la moindre chose que l'on considérât dans les mariages. Finette treml)la à cette nouvelle ; elle craignait avec raison que la haine que Riche-Cautèle avait ]K>ur elle n'eût passé dans le c(cur d'un frère dont il était si chéri; et elle appréhenda que ce jeune ])rince ne ^oulllt l'épouser que pour la sacrifiera son frère. Pleine de cette inquiétude, la j)rincesse alla consulter la sage fée. qui l'estimait autant ([iielle avait méprisé Nonchalante et Bahillarde.
La ïée ne ^oulut rien révéler à Finette; elle lui dit seulement : « Princesse, vous êtes sage et prudente ; vous n'avez pris juscfu'ici des mesures si justes pour votre con duite qu'en vous mettant toujours dans l'esprit (pie ht prudence est la mère de la sûreté. Continuez devons sou^ enir vivement de l'importance de cette maxime, et vous parviendrez à être heureuse sans le secours de mon art. » Finet te, n'ayant pu tirer d'autres éclaircissements de la fée, s'en retourna au palais dans une extrême agitation.
Quelques jours après, cette princesse fut épousée par un ambassadeur, au nom du prince Bel-à-Voir; et on l'emmena trouver son époux dans un équipage magnificjue. On lui fit des entrées de même dans les deux premières villes frontières du roi Moult - Bénin; et dans la troisième elle trouva le prince Bel-à-Voir qui était venu au-devant d'elle par l'ordre de son père. Tout le monde était surpris de voir la tristesse de ce jeune prince aux approches d'uii mariage (ju'il avait témoigné souhaiter : le roi même lui en faisait la guerre, et l'avait envoyé, malgré lui, au-devant de la princesse.
Quand Bel-â-Yoir la vit. il fut fraj)pé de ses charmes, il lui en lit com|>liment, mais d'ime manière si confuse, que les deux cours, qui savaient combien ce prince était spirituel et galant, crurent qu'il en était si vivement touché, qu'à force d'être amoureux il perdait sa présence d'esprit. Toute la ville retentissait des cris de joie, et l'on n'entendait de tous côtés que des concerts et des feux d'artitice. Enfin, après un souper magnili({ue, on songea à mener les deux époux dans leur appartement.