‹ Contes de PerraultChapitre 18 sur 20 · I.ADIiOlTE Plil.NCESSE · texte numérisé non relu

I.ADIiOlTE Plil.NCESSE

Finclt(\ qui se souvonait toujours de la maxime ((ue la fée lui ii\ai( renouNelée dans rosprit, avait son dessein en tète. Cette ])rin('esse avait ^a^né une de ncs l'eunnes (|ui avait la elef du cabinet de l'appartemenl (|u"on lui destinait, et elle aAail donne'' ordre à cette femme de jwrter dans ce cabinet de la j)aille. une vessie, du san^ de moulon. et les boyaux de quelques-uns des animaux qu'on avait manj^ésausoupei'. J^a princesse passa dans ce cabinet sous quehjue prétexte, et composa une rii»ure de paille dans laquelle elle mit les boyaux et la vessie pleine de sani'.Ensuite elle ajiisl;! celle ligure en désbabillë de femme et en bonnet de nuit. Lfu-sque Finelte eut achevé celle belle marionnette, elle alla rejoindre la compagnie, et |)eu de lemps a|)rès on condiusit la princesse et son époux dans leur appartement. Quand on eut donné à la toilette le temps (|u'il lui fallail donner, la dame d'honneur emporla les flambeaux et se relira. Aussilùl Finette jeta la femme de paille dans le lit, et se cacha dans un des coins de la chambre.

Le })rince. après avoir sou])iré deux ou trois fois tout haut, prit son épée, et la [)assa au travers du corps de la prétendue Finette. Au même moment il sentit le sang ruisseler de tous côtés, et trouva la femme de paille sans mouvemenl. h pm s.,,, épée et i. passa a.. umv,.,-s j,, corps.

« Qu'ai-je fait? s'écria lîel-à-Voir. Quoi! après

tant de cruelles agitations, quoi! après avoir lant balancé si je garderais mes serments aux dépens d'un crime, jai ôlé la vie à une charmanle princesse que j'élais né ])Our aimer î Ses charmes m'ont ravi dès le moment (|ue je l'ai vue : ce|)endanl je n'ai {)as eu la force de m'affranchir d'un serment qu'un frère possédé de furinii' a\ ail exigé de moi par une indigne surprise î Ah ciel î peut-on songei- à vouloir |)unii'une fenmie d'avoir Iroj) de vertu? Eh bien! Hiche-Caulèle, j ai satisfait ton injusle vengeance: mais je vais venger Finelle à son lour par ma mort. Oui, bi'lle princesse, il laul (jue la même épée... »

A ces mots^ Finette enlendit (pie le [>rince, cpii. dans son Iransporl. avail laissé tomber son épée, la cherchait pour se la passer au Iravers du c<»r|)s : elle ne \()ulut pas qu'il fit une telle sottise; ainsi elle lui cria:

« Prince, je ne suis pas morte. Votre bon cœur ma fait devintM- volre re-

pcnlir; et, par une tromperie innocente, je vous ai épargné un crime. » Là-dessus Finette raconte à Bel-à-Yoir la prévoyance rprelle avait eue touchant la femme de paille. Le prince, transporté de joie d'apprendre que la princesse vivait, admira la prudence qu'elle avait en toutes sortes d'occasions, et lui eut une obligation infinie de lui avoir épargné un crime auquel il ne pouvait penser sans horreur ; et il ne comprenait pas comment il avait eu la faiblesse de ne pas voir la nullité des malheureux serments qu'on avait exigés de lui par artifice.

Cependant, si Finette n'eût pas toujours été bien persuadée que pnidence est mère de sûreté, elle eût été tuée, et sa mort eût été cause de celle de Bel-à-Voir; et puis après on aurait raisonné à loisir sur la bizarrerie des sentiments de ce prince. Vive la prudence et la présence d'esprit! elles préservèrent ces deux époux de malheurs bien funestes, pour les réserver à un destin le plus doux du monde. Ils eurent toujours l'un pour l'autre une tendresse extrême, et passèrent une longue suite de l)eaux jours dans une gloire et dans une félicité qu'on aurait peine à décrire.

I. était une fois un roi si grand, si aimé de ses peuples, si res|)ec(é de tousses voisins et de ses alliés, qu'on jmuvait dire ([u'il était le j)ius heureux de tous les monarques. Son bonheur était encore conllrmé par le choix qu'il avait fait d'une ])rincesse aussi belle (|ue vertueuse; et ces heureux époux \ ivaientdans une union parfaite. De leur chaste hymen était née une fdle, douée de tant de grâces et de charmes, qu'ils ne regrettaient point de n'avoir pas une plus ample lignée .

La magnificence, le goût et l'abondance régnaient dans son palais ; les ministres étaient sages et habiles; les courtisans vertueux et attachés; les domestiques fidèles et laborieux ; les écuries vastes et remplies des plus beaux chevaux du monde, couverts de riches caparaçons : mais ce qui étonnait les étrangers (pii venaient admirer ces belles écuries, c'est qu'au lieu le })lus apparent, un maître âne étalait de longues et grandes oreilles. Ce n'était pas par fantaisie, mais avec raison, que le roi lui avait donné une place particulière et distinguée. Les vertus de ce rare animal méritaient cette distinction, puisque la nature l'avait formé si extraordinaire, que sa litière, au lieu d'être malpropre, était couverte, tous les matins, avec profusion, de beaux écus et de louis d'or de toute espèce, qu'on allait recueillir à son réveil.

Or, comme les vicissitudes de la vie s'étendent aussi bien sur les rois que sur les

l'n à lin étalait ses longues oreilles.

sujets, et que toujours les biens sont mêlés de quelques maux, le ciel permit que la reine fût tout à coup attaquée d'une âpre maladie, pour laquelle, malgré la science et l'habileté des médecins, on ne put trouver aucun secours. La désolation fut générale. Le roi sensible et amoureux, malgré le proverbe fameux (jui dit que l'hymen est le tombeau de l'amour, s'affligeait sans modération, faisait des vœux ardents à tous les temples de son royaume, offrit sa vie pour celle d'une épouse si chère ; mais les dieux et les fées étaient invoqués en vain. La reine, sentant sa dernière heure approcher, dit à son époux qui fondait en larmes : « Trouvez bon, avant que je meure, que j'exige une chose de vous : c'est que, s'il vous prenait envie de vous remarier... » A ces mots, le roi fit des cris pitoyables, prit les mains de sa femme, les baigna de pleurs ; et, l'assurant (|u'il était superflu de lui parler d'un second hyménée : « Non, non, dit-il enfin, ma chère reine, parlez-moi plutôt de vous suivre. — L'État, reprit la reine avec une fermeté qui augmentait les regrets de ce prince, l'État doit exiger des successeurs, et, comme je ne vous ai donné qu'une fille, vous presser d'avoir des fils ({ui vous ressemblent ; mais je vous demande instamment, par tout l'amour que vous avez eu pour moi, de ne céder à l'empressement de vos peuples que lorsque vous aurez trouvé une princesse plus belle et mieux faite que moi; j'en veux votre serment, et alors je mourrai contente. »

On présume que la reine, qui ne manquait pas d'amour-propre, avait exigé ce serment, ne croyant qu'il fût au monde personne qui pût l'égaler, pensant bien que c'était s'assurer que le roi ne se remarierait jamais. Enfin elle mourut. Jamais mari ne fit tant de vacarme; pleurer, sangloter jour et nuit, menus droits du veuvage furent son unique occupation.

Les grandes douleurs ne durent pas. D'ailleurs les grands de l'État s'assemblèrent, et vinrent en corps prier le roi de se remarier. Cette première proposition lui parut dure et lui fit répandre de nouvelles larmes. Il allégua le serment qu'il avait fait à la reine, défiant tous ses conseillers de pouvoir trouver une princesse plus belle et mieux faite que feue sa femme, pensant que cela était impossible. Mais le conseil traita de babiole une telle promesse, et dit qu'il importait peu de la beauté, pourvu qu^une reine fût vertueuse et point stérile ; que TÉtat demandait des princes pour son repos et sa tran(iuillité ; ({u'à la vérité l'infante * avait toutes les qualités requises pour

1. Nom qu'on donne aux filles des rois en Espagne et en Portugal.

PEAl -D'ANK

faire une grande reine, mais (jifil f'allail lui elioisir un ('"Iran^cr |)(nir (''i»oiix ; cl ([ii'alors, ou cet étranger remmènerait chez lui. ou (|ue. s'il réi;iiail avec elle, ses enfants ne seraient plus réputés du même sang, el (jue, n'y ayani point de prince de son nom. les peuples voisins pourrai(^nt leur susciter des guerres (pii enlraîneraieiil la ruine du royaume. Le roi, frappé de ces considérations. ])romil (pi'il songerait à les contenter.

Effectivement il chercha, parmi les princesses à marier, ([ui serai! celle (pii |)(»ui rail lui convenir. Cha<[ue jouronluiaj)portail des pori rails charmanls: mais aucun n'avait les grâces de la feue reine: ainsi il ne se déterminait point. Malheureusement, il s'avisa de trouver ([ue l'infante, sa tille, était non seulement belle et bien faite à l'avir. mais qu'elle surpassait encore de beaucoup la reine sa mère en esprit et en agréments. Sa jeunesse, l'agréable fraîcheur de son ])eau teint enflamma le roi d'un feu si violent «pi'il ne put le cacher à l'infante, et il lui dit cpi'il avait résolu de l'épouser, puiscpi'elle seule pouvait le dégager de son serment .

La jeune princesse, remplie de vertu et de pudeur, pensa s'évanouir à cette horrible proposition. Elle se jeta aux pieds du roi, son père, et

le conjura, avec toute lîi force qu'elle put trouver dans son esprit, de ne la pas contraindre à commettre un tel crime.

Le roi qui s'était mis en tête ce bizarre projet, avait consulté un \'\cux druide* pour mettre la conscience de la princesse en repos. Ce druide, moins religieux (pi'ambitieux. sacrifia, à l'honneur d'être confident d'un grand roi, l'intérêt de l'innocence et de la vertu, et s'insinua avec tant d'adresse dans l'esprit du roi. lui adoucit tellement le crime cpi'il allait commettre, qu'il lui persuada même cpie c^était une œuvre pie que d'épouser sa fille. Ce prince, flatté par les discours de ce scélérat, l'embrassa, et revint d'avec lui plus entêté que jamais dans son projel : il lit donc ordonnera l'infante de se préparer à lui obéir.

La jeune princesse, outrée d'une vive douleur, n'imagina rien autre chose (pie

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