‹ Contes de poupéesChapitre 4 sur 10 · A FORCE DE LE DIRE I I · texte numérisé non relu

A FORCE DE LE DIRE I I

reries, tandis que des guerriers à la gorge nue, au regard d'aigle, daignèrent à peine s'incliner devant elle.

Quand des souffrants, ceux qu'une caresse féminine eût pu soulager jusqu'à l'heure des dernières ramures, se furent traîne's désespe'rément, le Bouffon lui-même — marié jadis sept fois — vint offrir, en échange d'une telle puissance, la folie qui faisait tinter ses grelots...

Elle demeura muette, puis lorsque les princes eurent retrouvé leur suite et que les musiques apportèrent du lointain des vallées l'assurance qu'ils regagnaient leur domaine, la solitude lui pesa, augmentée par la tristesse du soir. La nuit emplit de mystère l'immense salle déserte. Yolanthe se leva et nonchalamment se dirigea vers les appartements du palais. On eût dit une évocation, à la voir passer toute blanche dans sa robe traînante...

— Comme si une main fébrile eût tourné la page d'enluminure d'un missel, la scène changea. —

Yolanthe est étendue sur des coussins dans une chambre somptueuse. Une lumière plane et le feu des lampes qui la répandent s'étouffe à l'angle des tentures.

Elle rêve, tandis que des femmes lasses laissent errer leurs doigts fuselés sur des harpes.

Oh I la musique fatigante I La même phrase sanglote sur un rythme banal. Au déroulement d'airs vieillots dont on

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la berce depuis l'enfance, elle éprouve la mélancolie des vaines existences. Tout ce qui l'entoure l'énerve. Les mille réjouissances qu'on lui prodigue sans cesse lui semblent insipides. La vie pour elle s'écoule monotone, pareille en ses lendemains aux veilles lentement disparues. La mélopée contrariante enserre comme d'un tissu d'ennui son âme languissante.

Jamais aux fenêtres closes la corne du pâtre dans la campagne n'a fait tressaillir les vitraux. A-i-elle su ce qu'est léchant d'amour d'un peuple qu'elle ignore? Connaît-elle la complainte des arbres qui gémissent à l'automne ?

Elle rêve d'heures prochaines...

Et voilà que, contrastant avec la scène des chevaliers, dont elle vient de subir i'importunité, une vision lui apparaît.

Une chevelure noire auréole un visage pâle et doux où resplendit un regard limpide comme l'eau des fontaines. Ce n'est point un chevalier portant brassard et cuirasse. Que lui importe, d'ailleurs, un tel apparat 1 L'épée ne souille-t-elle pas la main du sang des meurtres?...

Les musiciennes taisent leurs accords, devinant que la fiction d'un songe méconnaît les tressaillements des cordes...

Or, tandis que, les yeux clos, elle s'abandonne au jeu de son imagination, le Roi, qui depuis un instant a soulevé les tapisseries, s'avance.

Son front, ordinairement calme, annonce le courroux qu'il exhalera en reproches amers.

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— « Quoi I dit-il — et sa voix frémit — pas un geste ni une parole en faveur des princes assemblés ? Quel dédain pour des vassaux qui en garderont l'amertume ! Pourquoi un tel mépris dont l'intention peut être cause de peines cruelles assaillant mes derniers ans?... Hélas! combien de guerres funestes naquirent seulement d'un caprice de femme !... »

Et comme elle lui adresse un geste suppliant, il laisse déborder sa colère.

Jamais il n'avait osé parler ainsi à sa chère enfant.

Enfin, son mécontentement expire ; il s'apaise, la presse vainement de questions. 11 redit les noms, la gloire et la grandeur de ceux dont il caressait l'union.

Elle l'écoute sans trouver d'autre réponse qu'un flot de larmes qui ne parvient pas à l'émouvoir.

Alors, en consolation à sa douleur, une voix éloignée monte peu à peu, augmente d'intensité, traverse les murailles, vibre, accompagnée des mugissements de la rafale au crépuscule. C'est une plainte sur toutes les misères d'ici-bas, un hymne de miséricorde.

Tandis qu'oubliant ses pleurs, Yolanthe écoute ravie, le Roi s'approche du haut vitrail. Il désigne menaçant celui qui, à l'orée du bois, près des remparts, confie ce chant à la nature et aux choses assoupies, invoque en prière pour ceux qui peinent ou espèrent.

— « Si ta résolution ne s'affirme dès demain, je te ferai l'épouse malheureuse de ce manant... »

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Il du. Puis sans poser en adieu ses Icvrcs ircmblanics sur le front de la princesse, il s'éloigne. Son pas uronAt-. s'éteint, sous les voûtes des salles.

Yolanthe, encore toute craintive, quoique charmée par le chant qui se meurt, ne peut vaincre le désir d'enir ouvrir la fenêtre et de voir l'homme auquel son père jeta un tel mépris.

L'ombre descend en buce bleuâtre. Elle aperçoit un pauvre hère misérable et loqueteux. Point de majesté, mais une grande détresse, qu'accusent les tons fanés de son manteau. Une figure hâve, des bras qui tombent découragés le long du corps. Près des fossés de la grande tour, appuyé au tronc d'un chêne, il redit sa mélodie étrange que le vent emporte.

A peine a-t-elle refermé la fenêtre qu'un pas glisse derrière elle. Viole, sa fidèle suivante, presque une sœur de confiance et d'affection, la regarde fixement, cherche à lui dérober son chagrin.

Efforts perdus.

Elle demande seulement :

— « Qui est cet homme ?

Viole sourit mutinement :

— « C'est un composeur de vers...

Elle peut la tenter ensuite de puérils jeux, de chansons naïves, lui promettre mille histoires mer-veilleuses dont elle a le secret, rien ne peut détacher Yolanthe d'un triste pressentiment.

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Son cœur bat à se rompre sous la frêle enveloppe des seins^ qu'emprisonne la robe montante. Sa pensée ne peut chasser l'image, oublier les strophes fugitives.

Que sut-elle opposer au Roi lorsqu'il revint le lendemain avec la conviction qu'elle se soumettrait à sa volonté ?

Il demeura surpris d'une ténacité qu'il ne parvenait pas à vaincre, lui qui avait brisé toutes résistances.

Chaque jour, il dut s'en retourner désappointé d'une énigme qu'il ne pouvait déchiffrer. Chaque jour, il proféra la menaçante parole qu'il avait si maladroitement prononcée. Il ne savait guère ce qu'une phrase irréfléchie peut faire naître dans une âme de petite fille, comme en possèdent toutes celles qui sont belles et tendres.

Des semaines passèrent. Le Roi ne se sentit bientôt plus la force de poursuivre en reproches sa fille bien-aimée. Croyant enfin qu'il gagnerait davantage en agissant avec douceur, il ordonna que des fêtes se succédassent sans interruption.

Ce ne fut plus alors qu'une suite de réjouissances et de festins.

Mais, contrairement à ce qu'il pensait, Yolanthe resta indiff'érente. Parfois, au milieu des fêtes, elle s'enfuyait, allait s'enfermer dans des chambres closes. Une nuit même, à l'approche de l'aurore, on la retrouva inanimée aux jardins du palais. Comme elle ne revenait pas de son évanouissement, on dut la porter sur son lit. Des médecins mandés en hâte ne purent donner de raisons au mal qui la tuait.

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Le F^oi, dcscspcrc', promu pius u or que n'en contenaient SCS cassettes, à l'homme qui saurait la lui sauver.

On fil venir les plus célèbres praticiens; on interrogea des vieillards savants; ce fut en vain.

Le Roi résolut alors de ne pas la quitter avant que les aiguilles n'eussent fait le tour de leur cadran. Vers la sixième heure du soir, on entendit la complainte des jours passés pénétrer peu à peu, envahir la chambre. Furieux qu'un misérable osât chanter lorsque son enfant se mourait, il allait le faire saisir, jeter au fond d'un cachot, quand soudain Yolanthe se souleva sur les coudes. A mesure que les strophes se déroulaient^ elle reprenait ses couleurs, ses yeux s'ouvraient tout grands, ses bras s'animaient ; ses lèvres, suivant le rythme, murmuraient les tercets entendus.

Surpris d'un tel prodige, le Roi voulut en connaître les causes. 11 interrogea les gens qui ordinairement restaient prostrés au chevet de la malade. Alors il acquit une heureuse certitude. Ce vagabond, que la misère et la folie chassaient sous les fenêtres de son domaine, pouvait rappeler à la santé celle qui faisait la joie de ses vieux jours. Il l'envoya quérir.

Celui-ci se présenta humble et malheureux. Ne sachant ce qu'on lui voulait, il s'était fort effrayé des archers, craignant qu'on ne lui fit un mauvais parti, comme à Claude Thibault, son ancien compagnon, châtié jadis pour avoir raillé son seigneur. Il s'inclina avec humilité, jurant qu'il n'avait rien fait pour attirer sur lui l'attention de son gra-

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