‹ Contes de poupéesChapitre 6 sur 10 · A FORCE DE LE DIRE IQ · texte numérisé non relu

A FORCE DE LE DIRE IQ

la côte d'azur. Enfin, lui ayant donné une puissance telle que les plus nobles lui durent le respect, il le promit à sa chère Yolanthe.

Les fiançailles eurent lieu la semaine qui suivit. Et selon la coutume, les notaires d'alors dressèrent sur leur chef branlant des besicles d'or, et de leurs mains tremblantes apposèrent les plus beaux paraphes qu'ils eussent faits.

— N'attristez pas vos beaux yeux parce que le Conteur altère sa voix ; le conte s'achève...

L'heure du mariage s'avançait.

Quoique le sort eût transformé l'existence du poète, il ne parvenait pas à chasser l'indéfinissable tristesse qui l'avait envahi. Un malaise lui serrait le cœur sous la somptuosité des étoffes rares. Il étouffait au milieu des splendeurs. Depuis de longs jours, il avait oublié ses chants, méconnu son rythme. 11 ne savait plus l'harmonie des mots qui se confondent^ la magie des images qui se succèdent. Yolanthe même n'était plus pour lui la délicieuse apparition dont il avait goûté le charme. Semblable à une poupée fardée, elle lassait son admiration. Elle était devenue trop femme.

Les épousailles furent.

Jamais le royaume n'avait retenti d'une pareille allégresse. Cependant qu'entouré le couple s'avançait vers l'autel, le composeur de vers se sentait défaillir. Lors que pendant la nuit, le festin des noces s'achevait au bruit des coupes,

20 CONTFS DE POUPÉE»

que les portiques résonnaient d'hosannas, le poète se mourait. Les réjouissances (itaienl telles que personne ne s'aperçut qu'il quittait la joie des lumières et des musiques pour se traîner vers les chambres mornes.

Lorsque minuit sonna aux cloches des tours, selon l'usage antique, les pages porteurs de flambeaux s'écartèrent pour laisser passer Yolanthe et sa suite.

Le cortège s'arrêta au seuil des appartements, et discret au mystère, n'osant pénétrer dans la chambre nuptiale, il allait se retirer en silence, quand tout à coup, contrastant avec l'éclat des fêtes, on entendit un chant d'angoisse.

Les portes ouvertes, on aperçut, dans la pièce qu'éclairait à peine le feu vacillant des veilleuses, devant le grand vitrail ouvert sur les jardins, l'Époux consacré.

Il s'était agenouillé, et, agonisant, essayait un hymne au ciel rutilant a''étoiles.

Mais ne parvenant pas à retrouver la mélodie de jadis, il tordait ses mains désespérément, exhalait, au lieu d'un épithalame, une plainte déchirante...

Comme on n'osait un geste pour s'approcher, il tenta un dernier eflort; sa voix bégaya une strophe qui s'éteignit à ses lèvres blêmes ; il retomba sur les coussins...

Quand Yolanthe se précipita vers son fiancé, elle ne retint dans ses bras qu'un corps inanimé...

— C'est qu'il était de ceux qui ne peuvent vivre des voluptés d'ici-bas...

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ALBERicK. LE FoRT, Vieillard octogénaire, e'tait la dernière branche de l'arbre généalogique du royaume d'Elombre.

Tout à la fois père et grand aïeul, il avait vu s'évanouir autour de lui jusqu'à la suprême espérance de sa prospérité. Après ses sept fils morts dans les combats, ses petitsfils sur lesquels il avait compté pour entourer sa vieillesse d'une couronne de vie, étaient allés rejoindre ceux qui les avaient conçus.

Enfermé dans son plus sombre château, Alberick maudissait le sort qui ne lui laissait point un seul descendant pour continuer la voie glorieuse qu'il avait tracée par ses conquêtes.

Profitant des désordres qui régneraient après lui, l'ennemi viendrait, avide de venger ses armées vaincues, de ressaisir

ses provinces, et, telle une meute acharnée, s'arracherait par lambeaux le superbe royaume qu'il avait crdc.

Aussi quelle tristesse pesait sur son front! Quel farouche ressentiment il gardait pour l'impitoyable faucheuse perçue dans l'ombre des murailles, le guettant d'un œli d'envie. maintenant qu'elle avait emporté dans les plis de son suaire le dernier rejeton de sa race!

Flanque de quatre grandes tours, le château d'Elombre semblait un défi à la nature. Il se dressait comme une révolte vivante, et de loin, au versant des collines, dans le couchant, on eût dit une grande tache de sang coagulé sur le ciel morne.

Les paysans s'écartaient de son ombre, apeurés des archers à face de démon qui le gardaient, et les voyageurs passant au crépuscule ne manquaient pas de faire une prière au premier calvaire de la route pour son infortuné seigneur.

Une immense tristesse planait sur les campagnes, et n'eût été le galop des courriers venant de la ville, la voix des crieurs, le martellement de cloches des sonneurs, on eût cru la contrée menacée par quelque sinistre présage.

Un soir, à cet instant où le soleil, avant de s'ensevelir dans les nuages, incendie les demeures de ses reflets d'agonie, on put voir un homme monter la côte qui mène au haut portail. Il était vêtu d'une robe comme en portent les moines et marchait pieds nus, d'un pas barrasse, en s'appuyant sur un bâton de houx.

LA POUPÉE DU ROI a3

On n'apercevait de son visage, qu'il cachait dans un épais capuchon, qu'une longue barbe tombant sur sa poitrine.

Quand, après avoir traversé une enceinte de murailles, il se fut approché du grand fossé où baigne le donjon, des gardes voulurent le saisir, aucun inconnu ne devant, sous peine du crime de lèse-majesté, pénétrer au-delà des tours.

Les crapauds qui coassaient désespérément couvrirent les paroles qu'il prononça, seulement les mains abattues sur ses épaules retombèrent soudain. Le pont-levis s'abaissa. A un signal, quatre archers suivirent l'étranger. A ce moment, à travers les salles du château, on entendit des chuchotements que se transmettaient les gens de service. Des portes s'ouvrirent dans les corridors, trahissant d'étroits escaliers dérobés.

Isolé dans une chambre haute, le Roi se leva de son antique fauteuil et voulut se diriger vers une porte dissimulée, quand tout à coup une draperie parut s'écarter : l'inconnu entra...

Que se dirent-ils au long du mystérieux entretien

qui les claustra fort tard ? Personne ne pourrait le révéler, point même les pages mutins qui ont constamment l'œil aux aguets, l'oreille aux écoutes, point même le Conteur qui sait tout et connaît l'âme de ses personnages.

Tout ce que l'on a recueilli relativement à cette scène, c'est que dans la nuit, lorsque les laquais porteurs de flambeaux se rendirent auprès du Roi, ils virent l'étranger dans ses bras et deux têtes se joindre en un

baiser qui confondit une barbe grise à des cheveuT blancs. La robe de l'inconnu, entr'ouverte au col, montra sous la

lueur des cires un crucifix d'argent qu'il portait Quand

il se détacha de l'ctrcinte^ son visage resplendit, semblable au visage d'un Christ qui garderait l'empreinte de ses souffrances.

A l'ordre qu'il donna, les flammes disparurent au seuil

L'homme s'attacha à les suivre

Le lendemain, le château parut narguer le marasme qui lui pesait. Les sonneries de cuivre saluèrent l'aube avec des éclats inaccoutumés. Dans la plaine, des chevaliers passèrent au son des fanfares.

Le surlendemain, quand la nuit, une nuit douce, descendue en caresse sur la terre, eut allumé le feu de ses étoiles, une voix immense parcourut les campagnes et l'on vit les paysans s'incliner et se signer par trois fois.

La voix disait :

« Au nom de N.-S. Jésus-Christ, bénissez la mémoire du Très Haut et Très Chrétien seigneur Alberick-le-Fort, Roi d'Elombre. Consacrez l'avènement du puissant Rolph, en faveur duquel Sa Majesté abdique et couronne et royaume. »

Enfin, le troisième jour qui suivit, le pays s'emplit d'un bruit de fêtes.

Les oriflammes flottèrent sous le ciel radieux, pareils à des oiseaux de lumière. L'or des armures, l'argent des épées

aux pommeaux flamboyants, le feu des casques, rivalisèrent de magnificence.

Jusqu'à l'autel où s'e'crasaient les pétales de guirlandes fleuries, ce fut un sacrifice de richesses.

Cependant qu'une musique liturgique accompagnait les cantiques des vierges voilées, le vieux Roi gravissait les degrés du temple, conduisant l'héritier du trône.

Tandis qu'il détacha son diadème 'pour en ceindre le front du héros choisi, des milliers de voix montèrent sous les voûtes en un chant d'hosannas que redit au dehors le peuple assemblé.

Quand les réjouissances furent achevées, Aiberick-le- Fort regagna, accompagné de ses quarante héraults, les tours de son manoir.

Désormais détaché des soucis d'un long règne, il allait attendre en prière la fin d'une belle existence.

Quel serment avait donc lié au plus brillant avenir cet étranger de la veille, ce glorieux de demain ? La destinée des hommes est bizarre. Qui sait ce que peut chez le plus humble pécheur la foi réparatrice? Avait-il naguère épousé toutes les misères, celui-là au front pâle, pour qu'une volonté le poussant on ne sait d'où, ait échangé le bois de houx guidant son pas humble contre le sceptre sacré d'une marche triomphale ? Quelle promesse solennelle avaitil faite pour qu'Alberick l'eût préféré à ses hauts barons et investi du plus grand pouvoir parmi les humains ?

Le nouveau prince gardait à la mémoire les paroles que lui avait dictées le vieux roi d'Elombre.

« Toi, le vaillant parmi les vaillants, martyr d'une cause sainte et prophète de Dieu, ajoute un fleuron à la couronne que ma vieillesse te confie. Qu'au lendemain de tes conquêtes tu puisses trouver le rameau flexible qui est le bras d'une femme aimée.

« Que tes souflVances sachent la consolation d'une main douce faite pour effacer l'injure sanglante des combats. Sois l'Epoux consacre', sois le Père attendu. Ofl"re à ma race un digne successeur de ses exploits. Que l'enfant qui naîtra de l'union d'un fort et d'une faible soit béni par moi, adoré par son peuple... »

Obéissant à ces paroles, Rolph a cherche parmi tous ses vassaux la jeune fille chétire de sa protection.

Mais les filles des nobles ne fleurissent pas à la cour d'Elombre. Un vent de malheur passant sur un champ de roses n'y laisserait pas plus de ravages que dans les seigneuries de Rolph. Comme si le destin n'eût pas autorisé une alliance nécessaire au salut d'un royaume, comme si ce pays en pleine splendeur ne devait point trouver d'héritier, aucune beauté n'attend le héros valeureux.

Les pères envièrent une puissance qui leur eût assigné le plus haut titre parmi la noblesse. Les mères demeurèrent soucieuses au berceau de l'enfant en bas âge : tant d'années restaient à parcourir avant que celles qui font leurs premiers pas aient atteint l'âge des épousées.

Et le mariage s'impose.

Des orages grondent à l'horizon. Qui sait si Rolph ne finira pas ses jours dans un hasardeux combat, avant que le rêve d'Alberick ait pu se réaliser.

C'est alors qu'au retour victorieux d'une conquête lointaine, Rolph traversant les vallées, entouré de ses preux, entend près d'une rivière dont il ignore et le cours et le nom, un chant de fileuse dans les prés en fleurs.

A l'approche des cavaliers, des femmes apeurées s'enfuient, se cachent dans les roseaux. Intrigué, le prince tourne la tête ; il aperçoit une jeune vierge, plus belle que la vierge des missels, et toute semblable à celle que nous aimons au fond de notre âme.

Une idée s'empare de lui, fait vibrer son cœur d'une résurrection de sentiments.

Courbé sur sa monture, il saisit de ses larges mains la frêle jeune fille, — ainsi que l'on cueille une fleur au buisson, — et l'emporte.

Et ce n'est bientôt plus, dans le décor du couchant, qu'une légendaire chevauchée : ces chevaliers couverts de sang et d'or qui s'en vont dans la poussière comme dans une nuée, et à leur tête ce héros avec une sainte dans les bras...

Pour la seconde fois, le royaume retentit d'allégresse. Alberick apparaît à nouveau au palais — fantôme des temps passés — et ses doigts bénissent l'union deÇ^olph avec une pure enfant.

a8 CONTES DE POLPiES

Des jours ont fui, trop vite, hclas I

Quoique l'amour soit venu auréoler d'un diadcmc la léic blonde de la nouvelle princesse, celle-ci ne peut vivre dans la joie. Elle semble prédestina au malheur. Le Roi a beau la combler de tendresses, elle ne parvient pas à chasser l'indélinissable mélancolie qui l'a envahie. A l'espoir de son époux, impatient de la naissance d'un fils, elle ne répond que par l'aveu de ses angoisses.

Sur ces entrefaites, des messagers annonciateurs de troubles sont venus, chargés de déclarer une guerre sans trêve ni mercy. Les fanfares sonnent. L'armée attend son chef. Rolph s'arrache des bras de son épouse et, le cœur serré, part suivi de ses guerriers

Appuyée sur la pierre des terrasses, au moment où le crépuscule s'affirme vers les monts, elle les regarde disparaître avec l'horizon . Et malgré la gaieté des musiques qu'un vent bienfaisant lui apporte, elle ne peut s'affranchir des pressentiments qui l'obsèdent.

Lorsque les derniers échos de la corne du pâtre se furent perdus en appel de respect à la solitude, il lui sembla qu'au retour triomphal du Roi, elle serait étendue dans le suaire

de la tombe

Entourée de suivantes qui s'ingénient à calmer son désespoir, elle sent la vie s'écouler peu à peu de sa poitrine, pareille au sang qui s'échappe d'une large blessure. Elle éprouve les visions de celles qui vont mourir. Ainsi la

LA POUPÉE DU ROf 29

nature en frappant des êtres chers veut les bercer de fictions trompeuses.

Déjà deux mois qu'il a quitte le palais. Elle sait qu'elle ne résistera pas à la mayi qui l'a touchée et qu'avant son retour ses yeux se seront figés et ses lèvres demeureront muettes de son âme enfuie...

C'est une nuit qui s'achève.

Aucune science ne peut promettre un prolongement à l'agonie qui l'a couchée sur le lit nuptial, où tant de souvenirs sont scellés. Sa pensée s'efface peu à peu ; une brume éteint sa vue, lui dérobe les gens agenouillés à son chevet...

Tout à coup, des trompettes ont retenti. Déjà, à la pente des coteaux, à l'orée des plaines, sont apparus les pages de Rolph. Ils galopent d'une fière allure, heureux d'annoncer l'arrivée de leur puissant maître. Le gros de l'armée s'avance.

Rolph bondit au palais; son pas gronde sous les voûtes; il s'élance vers' les chambres. Mais à peine en a-t-il franchi le seuil que devant les femmes en deuil, priant à la lueur des cierges, il s'arrête. Puis, d'un brusque mouvement de son gantelet d'acier, il porte violemment la main à son visage, se faisant une blessure ineffaçable, et tombe inanimé...

Quelle tristesse a envahi le royaume depuis que la reine n'est plus ? Rolph, ce prince jadis intrépide^ est devenu solitaire.

3o CONTKS Dr POUPÉES

Finie la vaillance, achevées les conquêtes 1

Ni les regrets de ses compagnons d'armes retournés à la charrue, ni les exhortations d'Alberick ne le peuvent faire affronter la mêlée des combats, oublier la perte cruelle qu'il a subie.

Il aimait tant l'infortunée princesse !

Il fallut l'énergie des princes qui l'entouraient pour l'empêcher de se précipiter, de se briser le crâne, dans le caveau où on l'a descendue.

Maintenant il est morne. On le croit calmé.

Hélas ! sait-on ce qui passe au iond des âmes enfouies derrière la volonté du geste ?

Quelle résolution l'a saisi pour que^ depuis quelques jours, les médecins du palais aient cru à un grand changement ? Ceux-là seuls ne l'ignorent point, qui peuvent pénétrer la claustration qu'il s'est imposée.

Un mystère s'est-il accompli, qu'il abandonne les rênes du gouvernement à des ambitieux qui le trahissent ?

Une joie démente l'a envahi. Il a réalisé l'unique désir de consolation possible à sa douleur.

Dans la solitude d'une chambre close, la petite princesse est étendue sur des coussins. Elle est revêtue, comme au jour de sa mort, d'une longue robe blanche pareille à celle des fiançailles. Ses mains fines retombent en lassitude le long de ses hanches. Ses cheveux d'or glissent sur ses épaules que découvre à peine l'échancrure de la robe.

Seulement, son sein ne bat pas, et malgré la roseur de

LA POUPÉE DU ROI 3l

ses joues, la se're'nité de son front, ses yeux gardent une fixité étrange ; car, ce n'est point son fantôme surgi de derrière les draperies, mais une poupée fragile et mignonne, dégageant un charme qu'aucun sculpteur ne saurait

rappeler

Oh I certes, elle ferait pousser un cri d'extase à quiconque la verrait soudainement ; elle offrirait l'illusion de la pauvre épousée que les moines accompagnèrent en prières. Le génie de l'homme a suppléé au génie de Dieu. Mais la poupée est effroyable d'immobilité comme un spectre, et quand on la frôle, on sent sous la caresse des étoffes la dureté d'un corps impassible, — confusion de matière, — contact du mannequin qui hante les cerveaux d'enfant.

Et le Roi s'exaspère à faire renaître la vie dans l'œuvre si habilement exécutée. O puérilité humaine ! Pourquoi vouloir réveiller ce qu'une Fatalité a désormais aboli? Pourquoi créer l'image de ce qui fut naguère i^ Ah ! tous les artistes de la terre ne parviendraient pas à entr'ouvrir ces lèvres closes, à éveiller ce regard éteint comme ceux des miniatures.

Rolph a beau supplier l'adorable créature, l'obliger à des gestes qui la déforment, il ne peut retrouver les poses gracieuses de la morte. Les bras retombent lourdement, heurtant les jambes qui s'entre-choquent sur le sol...

Nouveau Prométhée, quel feu du ciel songea-t-il à dérober dans sa colère pour que sa destinée fût aussi cruelle à son désir ?...

32 CONTFS r*E POrPÉES

Un soir qu'ii demeurait a sf)n ciicvct, ciie parut sa:mncr. II se recula, étonné du prodige. Gravement, la petite poupée se leva ; son visage rayonnait d'une douceur infinie, sa bouche s'entr'ouvrait.

File fit un pas, un peu roide peut-être — songe-ton que c'était son premier pas — et lendit les main»» v<r<, h- Poi

Il la saisit, l'étreignit sur sa poitrine.

Ce n'était pourtant pas une fiction.

Sous son mince corselet, il entendait son cœur battre comme un oiseau craintif; sa main frissonna. Elle vivait, sublime, ressuscilée !

Soudain, comme il n'osait un geste, craignant de la voir mourir à nouveau, elle eut de séduisantes paroles. Sa voix, faible d'abord, telle la voix d'une convalescente, — grandit dans le mystère. Séductrice, elle le conquit par d'adorables tentations. Elle l'entoura de ses bras en collier. II devint ensorcelé.

Comme il répondait à ses caresses par des phrases brûlantes de passion, elle chercha à l'entraîner.

« L'aube va bientôt blanchir les monts, lui dit-elle. Viens... Fuyons ensemble... »

Alors, vaincu, il subit son caprice, et la prenant dans ses bras, voulut l'emporter vers les corridors.

Mais elle résista.

« Non, point par là. Il y a des gens qui nous barreraient le chemin et nous sépareraient encore, mon Rolph bienaimé »

Elle lui montra le haut vitrail où se jouait le reflet blafard d'un rayon de lune éclairant leur visage.

... Le vitrail ouvert tout grand sur les campagnes assoupies, on n'entendait que le pas des gardes au bas des tours, le chant des oiseaux nocturnes dans les vieux murs.

Le Roi se sentit enlacé, puis, inconscient du corps qu'il portait, il lui sembla que la poupée l'enlevait et il disparut avec elle dans la nuit...

... Le lendemain, on retrouva le cadavre de Rolph ; le fleuve qui roule au bas des tours l'avait rejeté sur le sable de la rive. Il tenait entre ses mains crispées la petite poupée disloquée, maculée du sang qu'il avait répandu dans sa

chute

Le roi Alberick mourut à quelques jours de là et, selon son funeste pressentiment, le royaume retomba aux mains des ennemis.

C'est tout ce qu'on a recueilli sur cette tragique histoire...

On montre aux voyageurs qui s'acheminent vers les ruines du château d'Elombre une des grandes tours qui, jadis, menaçaient les vallées.

Elle semble fière de son passé, et malgré les siècles écoulés, garde encore dans une de ses chambres hautes la petite poupée du Roi...

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